AF.ICE
Ne fais pas attention. C'est... c'est encore l'énervement de cette audience... Il s'agit de Robert?
SIMONNE Oui... non... c'est-à-dire...
Il ne va pas plus mal?
SIMONNE
Non, non, ne crains rien. Ce n'est pas cela. Mais, cependant, c'est à propos de lui que je dois te parler sans retard.
ALICE
Eh bien?
SIMONNE
Tu devais aller le voir cette après-midi, comme chaque jour tu y vas depuis qu'il est souffrant.
ALICE
Suprême grâce que mon mari m'accorde ! Ah ! quel martyre est celui d'une mère que l'on prive de son enfant, à qui l'on mesure la dose d'affection qu'on l'autorise à lui témoigner !
SIMONNE
Si cruel que cela doive être, il faut que tu te résignes à ne plus voir Robert.
ALICE Ne plus voir Robert?
SIMONNE
Tant qu'il ne pourra sortir, oui; tant qu'on ne pourra le conduire, comme d'habitude, chez toi.
Et je ne le verrais plus; quand il est malade surtout, quand je m'inquiète nuit et jour? On m'empêcherait d'être auprès de lui, ne fût-ce que quelques heures ?
SIMONNE C'est la volonté de ton mari.
ALICK Sa volonté peut-être, mais non pas son droit.
SIMONNE C'est son droit.
ALICE
Son droit! son droit! Et mon droit de mère, à moi? Et pourquoi Jean aurait-il cette cruauté? Jusqu'ici le dissentiment qui nous sépare n'a point atteint sa bonté, comme il n'a rien ébranlé de mes sentiments.
SIMONNE
Ton mari m'a fait venir chez lui. Il m'a autorisée à te faire part des raisons de son changement d'attitude.
ALICE Et quelles sont ces raisons?
go MAITRE ALICE HENAUT
Rebérand.
SIMONNE
Rebérand ! Encore ! Et lui aussi croit à ces calomnies? Ah ! le mal que ce bellâtre m'aura fait!
SIMONNE
Il te désire; il affiche ce désir ; le monde a vite tait de conclure.
ALICE
Le monde est abominable. Et du reste je viens, il n'y a qu'un instant, de mettre bon ordre à cette équivoque.
SIMONNE
Ton mari est persuadé que tu es la maîtresse de Rebérand. Il te ferme impitoyablement sa porte. Je crains même que, Robert guéri, son père n'autorise plus les visites, même chez toi.
ALICE
Ah! cela, jamais. Je prouverai à Jean de quelles infamies je suis victime. Lui, croire que j'aie un instant la pensée de faillir, de tromper. Ah! non, cela ne sera pas. Et tu as pu t'imaginer que j'accepterais la honte de ce soupçon et la torture de cette défense?
MAITRE ALICE HENAUT qi
SIMONNE
Calme-toi, Alice. Cherchons plutôt ce qu'il y a à faire. Je t'y aiderai. Mais nous devons partir d'ici. Tout le monde passe par cette antichambre. On pourrait t'y voir dans ce trouble. Rentre avec moi. Nous aviserons.
ALICE
Ah! que l'on me voie! Est-ce que je m'en soucie? Je voudrais au contraire que tous sachent le fond de mon actuelle pensée. Ah ! si l'on pouvait lire en ce moment la vérité qui éclate dans mon cœur! Maîtresse de soi? Libre de sa destinée? Faite pour les oeuvres et l'indépendante vie? Une femme? Allons donc!
SIMONNE Ne te décourage pas.
ALICE
Comment ne pas me décourager? Je vois, depuis un an que je dois vivre par moi seule, de quel despotisme et de quel égoïsme est fait le cœur de l'homme. Une femme aura peut-être par son courage, par ses études des armes précieuses ; l'homme possédera toujours la force qu'elle, elle n'aura jamais. Et de cette force il se sert non pour aider, mais pour dominer.
SIMONNE
Tu as eu la malchance de rencontrer un Rebérand.
ALICE
Il y a des Rebérand embusqués à tous les détours de nos existences. Et il y a des Barnet, des D'Aveline, des Gériaux insolents et complices occupés partout à nous railler, voire à nous salir. Une femme seule, c'est une proie parmi des fauves.
SIMONNE
Fais comme eux. Riposte à leurs coups par de pareilles attaques.
Non, Simonne. Il faut du courage pour cette lutte. Et ce courage, eh! bien, aujourd'hui, je ne l'ai plus.
SIMONNE
Voyons, reprends-toi, tout cela s'arrangera.
ALICE
Non, rien ne s'arrangera; ou du moins, rien ne s'arrangera comme tu le crois. Car, il y a autre chose encore, qui accroît toute la distance qui sépare l'homme de la femme.
Nous autres, vois-tu, nous avons dans les
xMAITRE ALICE H EN AUX gZ
entrailles, dans l'âme, dans le sang des racines tenaces que rien ne peut arracher. Et c'est pour cela, que j'irai tout à l'heure, chez Jean, que rien ne pourra m'empècher d'y aller, comme j'y suis allée hier...
SIMONNE
Tu ne peux y aller. C'est pour cela même que je t'ai télégraphié. Je devais te voir, te prévenir. Si tu te présentes chez ton mari, tu te heurteras à une consigne formelle. M. Darieux a voulu t'éviter l'atîront d'être éconduite par les domestiques.
ALICE
Il condamne la porte? Cela ne fait rien : ce n'est pas mon enfant que je demanderai à voir; c'est à son père que je parlerai.
SIMONNE Penses-tu qu'il te recevra?
Me fallût-il le guetter tout un jour, je l'attendrai dans la rue, n'importe où; mais je lui parlerai.
SIMONNE
Sois prudente. Il est fort irrité. Un scandale ne pourrait rien arranger.
ALICE
Je ne veux pas qu'il croie que je suis la maîtresse de Rebérand.
Au surplus, j'ai enlevé à celui-ci l'envie et surtout le moyen de continuer à me com.promettre. Sa fatuité, aussi bien que ses calculs, peuvent s'exercer ailleurs. Ah! ma bonne, à toi j'avoue ce que j'ai tu à ce Rebérand, tout à l'heure, mais que j'ai dans le cœur et qui m'étouffe enfin : c'est une conscience qui s'affirme en moi ; c'est une sincérité que je dois confesser. Je me demande si je n'ai pas eu tort, si je n'ai pas enfreint mon devoir, si, sous prétexte de ne pas abandonner un poste que l'on me confiait, je n'en ai point déserté un autre beaucoup plus sacré?
SLMONNE Il n'y a rien d'irréparable.
ALICE
Chaque minute qui fuit, augmente peut-être le poids de mon erreur.
SLMONNE
Passe vite au vestiaire. Je t'attends en bas et je l'emmène {Simoniie va pow sortir par le fond, Alice par la
gauche, lorsque Jean Darieux entre par le
Jo7id.)
MAITRE ALICE HÉNAUT gS