‹ Maitre Daniel RockChapitre 10 sur 18 · DE MON ONCLE CHRISTIAN · texte numérisé non relu

DE MON ONCLE CHRISTIAN

CONTB VANTABTXQUE

A la mort de mon digne oncle Christian Hâas, bourgmestre de Lauterbacb, j'étais déjà maître de chapelle du grand-duc Yéri-Péter et j'avais quinze cents florins de fixe, ce qui ne m'empêchait pas, comme- on dit, de tirer le diable par la queue.

L'oncle Christian, qui savait très-bien ma position,,ne m'avait jamais envoyé un kreutzer; aussi ne pus-je m'empêcher de répandre des

flO CONTBS DE LA MONTAGNE.

larmes en apprenant sa générosité posthume : j'héritais de luif hélast... deux cent cinquante arpents de bonnes terres, des vignes, des vergers, un coin de forêt et sa grande maison de Lauterbach.

« Cher oncle, m'écriai-je avec attendrissement, c'est maintenant que je vois toute la profondeur de votre sagesse, et que je vous glorifie de m'avoir serré les cordons de votre bourse... L'argent que vous m'auriez envoyé... où serait-il?... Il serait au pouvoir des Philistins et des Moabites... La petite Katel Fresserine pourrait seule en donner des nouvelles, tandis que, par votre prudence, vous avez sauvé la patrie, comme Fabius Cunctator... Honneur à vous, cher oncle Christian... honneur à vous!... »

Ayant dit ces choses bien senties, et beaucoup d'autres non moins touchantes, je partis à cheval pour Lauterbach.

Chose bizarre! le démon de l'avarice, avec lequel je n'avais jamais rien eu à démêler, faillit alors se rendre maître de mon âme :

« Kasper, me dit-il à l'oreille, te voilà riche!... Jusqu'à présent, tu n'as poursuivi que de vains fantômes... L'amour, les plaisirs

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et les arts De soDt que de la fumée... Il faut être bien fou pour s'attacher à la gloire... Il D'y a de solide que les terres, les maisons et les écus placés sur première hypothèque... Renonce à tes illusions... Recule tes fossés, arrondis tes champs, entasse tes écus, et tu seras honoré, respecté... tu deviendras bourgjnestre comme ton oncle, et les paysans, en te voyant passer, te tireront le chapeau d'une demi-lieue, disant : « Voilà monsieur Kasper Hâas... l'homme riche... le plus gros herr du pays! »

Ces idées allaient et venaient dans ma tète, comme les personnages d'une lanterne magique, et je leur trouvais un air grave, raison- Dable, qui me séduisait.

C'était en plein juillet; l'alouette dévidait dans le ciel son ariette interminable, les moissons ondulaient dans la plaine, les tièdes bouffées de la brise m'apportaient le cri voluptueux de la caille et de la perdrix dans les blés; le feuillage miroitait au soleil, la Lauter murmurait à l'ombre des grands saules vermoulus... et je ne voyais, je n'entendais rien de tout cela : je voulais être bourgmestre, j'arrondissais mon ventre, je soufflais dans mes

joues et je murmurais en moi-même : « Voici monsieur Kasper Hâas qui passe... l'homme riche... le plus gros herr du pays! Hue! Bletz... hue!... »

Et ma petite jument galopait.

J'étais curieux d'essayer le tricorne et le grand gilet écarlate de maître Christian.

« S'ils me vont, me disais-je, à quoi bon en acheter d'autres ? »

Vers quatre heures de l'après-midi, le petit village de Lauterbach m'apparut au fond de la vallée, et ce n'est pas sans attendrissement que j'arrêtai les yeux sur la grande et belle maison de Christian Hâas, ma future résidence, le centre de mes exploitations et de mes propriétés. J'en admirai la situation pittoresque sur la grande route poudreuse, l'immense toiture de bardeaux grisâtres, les hangars couvrant de leurs vastes ailes les charrettes, les charrues et les récoltes... et, derrière, la bassecour... puis le petit jardin, le verger, les vignes à mi-côte... les prairies dans le lointain.

Je tressaillis d'aise à ce spectacle.

Et comme je descendais la grande rue du village, voilà que les vieilles femmes, le menton en casse-noisette; les enfants, la tète nue.

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