‹ Maître de sa joieChapitre 2 sur 18 · UN VOYAGE EN HOLLANDE · texte numérisé non relu

UN VOYAGE EN HOLLANDE

Et je passais recueilli dans le bruit des mots qui n’ont pas de sens (Hollande).

(Amoureux d'Art).

L’IMAGINÉ

Après des années.

'“T"' OUTES les douleurs sont réelles et les joies sont toutes imaginées. — Il a pris le train pour Amsterdam avec une toute jeune femme peintre, et on est parti « en camarades ». Les 9 h. 34 du départ, les 7 h. 28 de l’arrivée, la boutique de changeur sur le Dam , l’hôtel pris

sur la mine, le déjeuner. (La jeune femme belle et blonde, d'un blond qu'elle a choisi, ainsi maîtresse de sa joie). Les Musées : les Syndics semblent avoir été débarbouillés avec du beurre. Après Amsterdam, la Haye et la petite figure nue de Rembrandt, Harlem et les Régentes. Le peintre Carrière a vu les Musées de la Hollande avec un peintre hollandais. Carrière m'a dit : « Il loue comme on arrose.» La jeune femme échappe aux remarques de son compagnon : « Je lirai cela quand vous l’écrirez? » dit-elle.

Et si je vous demandais ?... dit-il, et la demande avait le sens d’une recherche de l’absolu dont l’expression et la haute visée ne furent pas approuvées, alors d’ambition moindre tel on se contente, paraît se contenter de la vue des fleurs à travers une grille, il dit : Et si je vous demandais ?... Mais il trouve tous volets clos.

— C’est mieux ainsi — 1 dit-elle.

A l’hôtel, ils ne s’entendirent pas aisément :

Il n’avait pas l’orgueil des grands appartements, des pièces nombreuses; elle, d’un goût différent, dit : « On fera des économies sur autre chose. »

Cette première nuit, il se lève troublé par un léger bruit qui venait de la chambre voisine, il entre, la jeune femme dormait paisiblement, alors rassuré, il se couche, puis se lève, ouvre la fenêtre, se couche.

Au matin, il lui est dit qu’on ne dormait pas et qu’il y avait à le louer de mériter une telle confiance, que c’était tout à fait beau, sans doute rare, et que les verrous étaient contre d’autres gens. Eloges qu’il n’accepte qu’à demi se disant vertueux par accès seulement, par accès espacés.

Et en se promenant en ville, ils parlaient du beau métier de peintre d’une harmonie agitante, du chiffre émouvant d’une figure, des courbes, des enlacements

C'est ce qu'ils disent , ce n'est fas cela qu'ils disent ,

L’autre nuit, il fut ému de ne rien entendre.

Il entre, elle dormait, vraiment! Elle dormait le bras nu hors du lit et l’épaule dégagée de la chemise, il relève la couverture, non assez vite, pour garder la dormeuse de l’humidité froide de ces nuits et il sort de l’hôtel.

En marchant, il ■parlait haut :

Vous êtes à moi de l’instant où je vous quitte au moment où je vous revois, dès que je vous retrouve, je vous perds.

Il marche.

Je ne lui ai rien demandé de ce qu’elle m’a refusé.

A distance dire les choses sans risque, les dire. Loin d’elle, je lui parle bravement, je dis tout, tout au moins; ce que je lui dis est de belle forme et ainsi, ce que je lui dis ira de jeune bouche en jeune bouche jusqu’à de jeunes oreilles.

Ah! les jolis « partout » devinés!

— Madame, il eût été bien de me dire : Je suis à vous, ne me prenez pas.

— Et vous m'auriez prise?

— Oui.

Un vieux fauvre lui demande V aumône.

Il marche déjà lasy non encore assez las . Il farle d'une voix molle et chantante.

Sachet... Ecrin... Cassolette.

Elle m'a refusé la consolation d'un mensonge.

Les douces plaintes... Des hommes sont aimés , d'autres hommes, et comment ce silence en cette nuit !...

Les mots dont on est maître offensent. La sensualité, la lubricité, oui ; le grivois, l'égrillard, le badin. Ah! le badin!... je crache!... Des mots saignent.

Le respect a des modes d'expression si divers que je voudrais donner au respect une forme à mon choix !

Sa confiance n'a pas utilisé ma discrétion.

Ah ! le parfum de chair !

Ecrire un livre de sensualité discrète et de violence voilée !

Elle attend de moi de la défendre contre moi.

Un fumeur demande du feu ...

Elle a dit : — « Vous ne savez pas la femme que je suis... » Je tremble...

Souffrir, souffrir seul, souffrir!

U ne femme lui parle .

Ah ! lui baiser la main, lui baiser la main respectueusement ensuite...

Avoir eu vingt ans à la même heure qu’elle !

Il suit une rue , une longue rue étroite et noire , une autre rue avec des marches.,, monter, descendre ... Il s'est assis à la porte d'un café , d'une auberge , d'une buvette : — Garçon du chaud. — Garçon du froid.

Si elle avait seulement dit, bien dit, une fois : « Nous » une fois... une fois !

Godiche !

Il prend une rue très éclairée , triste : — Garçon !

Il mêle tout , son art , la femme ; il gémit , remue les bras :

Ah! la littérature de combinaison! Le compas, l’équerre... Et si celui qui a tout possédé avait eu moins que moi qui n’ai rien obtenu, serin... serin !

Ma brutalité voudrait lui être d’une extrême douceur...

Quelle est la nature de ce que je ressens?... J’en connais la force et je n’en sais pas le nom. Ah ! dire sans chercher, sans choisir les mots, des mots, ces mots... Si sa pensée m’est douce, que j’aie tort ou raison, cela n’importe point. Ce qui me console : Une femme qui n’aime pas refuse tout en ne refusant rien... Ce qui ne me console pas... Etre bonne, c’est n’être pas très méchante. Elle croit souffrir de n’être pas aimée, pas assez aimée, et elle souffre de n’aimer pas, de ne pas assez aimer. — Un homme aimé écrit un beau livre, comme sans être brave, il peut se montrer courageux Je ne suis pas Sage : Je n’ai pas écrit

au ministre pour refuser la DIRECTION DES Beaux-Arts et je n’ai pas été sollicité à la Revue des Deux-Mondes.

Elle m’a dit : « Ce n’est pas bien, vous ne riez plus. » Ah ! la mauvaise qui comprend tout et n’entend rien!... Je serais le garçon boucher vous seriez la belle écaillère...

Donner tout, tout prendre, donner, laisser prendre.

Je l’attaque et elle m’appelle à son aide.... Elle dit : « Défendez -moi, défendez-nous! » Je la défends, je la défends contre moi-même, victorieusement.

J’aime à dire : «Tu» avant et «Vous» après. Sa légère sueur a le goût d’une citronnade tiède. Je vous disais : — «Taisons un long chemin les mains unies et nous ne rencontrerons pas de gens aussi heureux que moi. » Vous avez dit : — « Que nous. » A sa munificence, devoir une boucle de cheveux !... Tenter de la rendre jalouse?.. .Elle a vu cela dans les comédies. Par la violence?... Elle a vu cela

dans les drames. Ma niaiserie est ma preuve. Je veux ces fleurs, je veux ces fruits!... Que ses lèvres m’appellent sur ses lèvres... Une commande pour tout de suite... les caresses subversives... La belle pochée d’yeux... — Eh quoi après tant d’années, tant! Eh quoi si tard ! — Ai-je donc choisi l’instant ! Elle m’est jolie... Je suis le métier à broder : Elle brode... Hélas ! Elle n’a pas la compréhension du possible ! de vos mains rapprochées, faites une coupe pour mes lèvres ! L’oiseau qui chante c’est vous, c’est moi le chien qui grogne... Ah ! lui faire agréer les tout derniers outrages !...

De loin elle dit : « Si j’étais près de vous, il n’y aurait qu’une façon de vous répondre», de loin elle dit...

S’il suffisait de fermer les yeux pour ne plus la voir... les jeunes hommes qui la regardent... ces yeux dévorants, ces bouches goulues... Ne pas demander, prendre, être un goujat, un goujat triomphant!... Mes œuvres, mes

œuvres, ah! je ris, je crie, je pleure... Je demande une heure, rien qu'une heure, toute une heure... La gloire, mon nom à une rue, à une impasse... Ton sourire, mes grimaces... Rodin m'a dit : — <( Il y a le nu. » — Il y a le nu aussi... On m'a dit. — Vous avez pourri dans les Musées. — J'y ai fleuri... Je groupe des fleurs en artiste, et la Critique dit : — Il ne sait pas mettre de clous aux souliers..

Un ivrogne passe. * — T'as soif, pas vrai?

Il avait soif . — Garçon!...

Mon rêve est une création.

Une femme gentille lui dit : — Vous êtes artiste ?

— Et où voyez-vous cela, aux longs cheveux?

— Non, aux yeux.

Elle raconte; elle est la victime de « malheurs immérités », l'intéresse à des « revers de fortune », lui dit avoir « l’âme meurtrie ». Il n'entend pas tout, et ce qu'il entend le touche vivement. Qu’il est fatigué, qu'il

voudrait dormir ! Elle dit : « Les baisers, ça me grise!» Et par des allusions d’abord discrètes, enfin il comprit qu’elle cherchait à reconstituer pièce par pièce la fortune perdue

Il a dormi.

Au matin la compagne de voyage lui dit qu’il savait se dégager des servitudes et que pour le rendre humble, elle lui lirait la Vie des héros et la Vie des saints. Il l’a dit dégagée par nature de l’infortune de ces situations. Elle insiste sur l’imprudencè de se faire telle opinion par simple supposition et dit voir là une façon d’interroger particulièrement habile.

Pour l’emploi de cette soirée, elle songeait au théâtre, au concert et il lui dit, avec des mots cajoleurs, quel était son projet. Elle dit qu’il ne tenait pas assez compte des hasards de l’instant, des fâcheuses circonstances et que les superbes programmes sont parfois décevants.

On se promène.

Il se confesse, dit que, un peu lassé de la parole et des gestes, il soigne ses attitudes. Il écoute ainsi, ainsi il répond : l'appui d'un dossier de fauteuil ; les mains sur cette table, le coude sur cette cheminée. Il a beaucoup observé, comme étudié, les femmes dans les magasins, les enfants chez le pâtissier... Hors de chez soi, cela nécessite des retouches : Une cheminée, plus haute, une chaise plus basse!... Le profil perdu, la toute face ! L'attitude des gens du monde est assez uniforme; l'attitude des ivrognes de tous les mondes est d'une charmante variété. Il dit que sa simplicité est le fruit d’un travail patient et réfléchi. Il emprunte à la peinture; à la statuaire, aux modernes, aux anciens : Le Germanicus l'a servi. A Monsieur Ingres, il doit quelque chose et de Monsieur Gérôme, il n'est pas l’obligé. Le trois-quarts savant, le cabotinage de l'immobilité : Et après quelque propos galant : «Chacun nous approuve : Je vous aime et vous ne

m'aimez pas.» La demi-projection d'attente... Les genoux dont on n'est pas content ou les mains dont on n'est pas fier... Que penser d'un homme aux bras pendants ? En mal penser. Ainsi quand je dors, dit-il, cela me fut autrefois conté, mon corps dessine une très gracieuse légère courbe et le bras fait élégamment oreiller. Le renversé, le penché, l'incliné.

Elle dit : — N'avez-vous point quelque autre chose à me dire?

— Certes si ! Les mains, ah les mains ! La nudité est troublante, la nudité de ces mains ! Qui donne la main, la donne! Tout donne. ... Ah! les mains, ces mains je voudrais y mordre, je voudrais les manger, il n’y en aurait point pour deux repas. Baiser les mains, ces mains sans respirer, sans pouvoir respirer ; les mains, les mains qui tremblent... Et elle dit : — Les mains... A cela je crois.

En causant, ils arrivèrent à se demander si tout est bien ainsi... Il dit être sensible à la

pudeur et non à la pudeur excessive; que les mots prennent une pureté absolue affranchis de l'apparente pudeur et qu'il aimerait à la libérer de l'impudique terreur des mots. Elle dit au contraire tenir pour un pur hommage l’ardeur contenue par la prudence du dire et voir en ces essais, l'adresse d'un tacticien cherchant le moyen, pour lui productif, de rendre l’extraordinaire tout à fait naturel.

Ils se mirent enfin d’accord sur ces points que rien n'est à modifier à l'armure de lcf jeune guerrière et aux armes du chevalier, ni à l'émoi du premier choc.

On rentre, et avant de se préparer à dormir la jeune femme veut appeler la femme de chambre; mais il dit que ces jeunes servantes sont indiscrètes; en des récits à leur amant, elles profanent les secrets et les mystères de la beauté, qu'il y a bien aussi une vieille servante... «Ah ces grosses pattes!» La frayeur qu'il ressent doit être un avertissement à la pudeur; dans ces soins donnés

par des mains impures, il sent un outrage, et s'il la voyait accommodante en cette occurence, ses esprits en seraient douloureusement atteints».

Ce qui fut admis.

Elle était de marbre, il fut de pierre.

- La nuit, cette dernière nuit... Des bruits qui semblaient si lointains, de si faibles bruits, comme un vol d’oiseaux, d étouffés claquements d’ailes, des éclats grêles, menus, qui se rapprochaient, s’éloignaient sous le ciel bas, dans l’air chaud...

La jeune servante brune, mince et pâle, à la marche lente, si lente, avait dit :

— - Nous aurons de l’orage cette nuit

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