LES MENUISIERS
CES artistes !
Anquetin dit .-Personne ne sait dessiner et Toulouse-Lautrec dit : Personne ne sait peindre.
On annonce la mort d’un peintre célèbre : Un PEINTRE : — Il est mort depuis longtemps.
UN AUTRE PEINTRE : — Oui, mais nous l’enterrons demain.
Dans leurs ironies du lundi, il y a des choses déjà dites dimanche...
UN PEINTRE : Un Guiguet à un autre Guiguet est semblable.
— Ah pardon, camarade... Les toits de la maison voisine sont d’un fin violet rose et
ce peintre voit ces toits jolis plus roses que violets s’il est gai, plus violets que roses s’il est d’humeur chagrine. « Ah, dit-il, c’est d’un bien qui n’est pas bien », et je le rassure ainsi : « C’est d’un mal qui n’est pas mal. »
Je sais de Rodin qu’il fait de la sculpture depuis l’âge de trois ans, et je crois bien que cet artiste dessine depuis l’âge de trois ans aussi — trois ans ou quatre. Il a beaucoup travaillé et n’a pas quémandé la gloire... Quelques-uns des portraits sages effigies : Rachilde, — Julien Leclercq, — Camille Mauclair; — le portrait de l’artiste, — sa mère, — son père. « Cela ne casse rien », disent messieurs les peintres.
D’un Guiguet couramment on dit dans les ateliers : « Ce n’est pas épatant. » — <c Ce n’est pas épatant », en effet. On dit aussi justement : c< Ce n’est pas très rigolo. » Il n’est pas gai, il n’est pas triste. J’ai parmi mes amis, une famille d’artiste pauvre. Le père est un peintre peu connu, assez adroit, très gai. Il est
veuf avec deux enfants; la fille est contrefaite et ce qu'elle a coûté d'argent pour rien L. On n’entend qu’eux chanter; que l’on aille chez eux ou qu’ils viennent chez nous, ils chantent. Pas riches en mine...
Comment être gai ! Il faut vivre de ce que l’on ne sait pas, de ce que l’on sait mal et de ce que l’on sait bien, on ne peut vivre... Artistes, ô vous que Dubonnet inspire, ô vous !... Les artistes ! Les artistes sont des malades. Une jeune femme marche devant nous et de sa figure, par sa taille, nous augurons bien. Jupe verte, corsage violet, chapeau de paille noire avec rubans de soie blanche; les mains sont nues. Le vert de la jupe s’accorde faiblement avec le rouge pris au violet du corsage et le jaune de ce vert difficilement rejoint le bleu de ce violet; les mains pendantes, les mains d’un joli gris rose avec la jupe s’accommodent assez mal, quel malaise ! Mais le blanc des rubans et le noir du chapeau viennent tout pacifier.
Cet homme n’est pas un <( pétardier ». Simplement, il dit : « Venez voir mes dessins », comme je dirais : « Venez voir mes fleurs.» C’est vraiment un artiste original, original par une nuance ; est-il une autre originalité réelle? Petit-fils d’Emballeur, avec ce fils de Menuisier, je m’entends ; du dédain des Ebénistes, je le console et me console... Bast, que notre attaque porte et que notre appui soutienne !
Parmi les finauds du groupe il en est qui parlent de leur conscience pour avoir patiemment lissé, limé, ratissé... Leur conscience!...
J’aime ses tableaux, ses dessins faits à Batelier, dans l’atelier du menuisier. Les menuisiers ne font pas de mouvements inutiles; iis ont le goût de la mesure juste, de la pièce de bois qui s’emboîte bien; le goût de ce qui est d’aplomb, de ce qui s’équilibre. François Guiguet est fils de menuisier. Ah ! les copeaux, la légère poussière!... Tous les ans il retourne à l’atelier du bon menuisier, et dès qu’il revient
nous arrivons. Nous regardons les croquis, les indications, les morceaux étudiés. Tous les caractères exprimés par tous les gestes. L’Indifférent, le Malin, l’Acharné, le Musard — ah ! jeune frère ! — aussi assez souvent, je me tape sur les doigts ! — Et le bon menuisier qui voit clair, est habile, ingénieux et le sait. Il sifflote, un peu fiérot, je l’entends ... Il joue avec les outils, ces outils dont je connais le nom, et l’artiste me fait des signes, en souriant...
Février 189g.
ART DECORATIF
<x Mangeons de la soupe sans beurre ; mais que notre écuelle de quatre sous sorte des mains d’un potier artiste. »
(Avant le Déluge). J. D.
A forme et la matière d’accord. Les sta-
tuaires cherchent un ((débouché»; Des figures debout, des figures couchées, sur des plats, autour d’un pot, sous la table, autour du lit. Je suis pour l’art ornemental : Un beau jeu de lignes, des courbes. Ces statuaires ont un plaisant côté ((Monsieur qui s’encanaille». Je refuse de m’asseoir sur cette chaise, je ne coucherai pas dans ce lit. Eh ! laissez faire un ouvrier qui a du goût ! Moins de décors, de figuration; Bracquemond me dit : « Une belle
assiette blanche, que c’est rare! » Vous m’offrez cet encrier monumental ; me prenez-vous pour une bête! Me voyez-vous dans un lit Louis XIV ? Voyez-vous chez moi une crédence Henri II ?
Je ne me ferai pas tardivement criminel pour voler un plat de Bernard Palissy.
Pas de fausse immédiate vérité ; n’avez-vous point les colorations et la ligne historiée, messieurs les décorateurs, ne nous racontez pas d’histoires vous qui couvrez nos murs de papier d’un petit prix ou d’un gros prix ! De la musique accompagnant la tragédie, la comédie de notre vie. J’aime Cluny. J’y vois peu d’artistes, d’écrivains, c’est pour moi, c’est presque pour moi seul que ces belles choses ont été réunies. Ma fierté !
Pour les gens à petites bourses, il y a des instants heureux : Un pot, un pot «commun» est acheté chez le voisin, petit marchand. Quelqu’un dit : « Un Carriès » Quelqu’un dit : « C’est mieux >» C’était mieux.
Je vois le lit de M. Bellery-Desfontaines. Le lit de MM. Louis et Gaspard Baumann.
Ils m'intimident.
Sommeil , panneau décoratif de MM. Louis et Gustave Dagmann pour un lit. De petits Amours, les Amours chassent l’amour. Le sommeil , le silence , un doigt sur la bouche , des pavots ... Plus que la fleur qui fait dormir, j’aime l’innommée fleur de rêve...
Les MIROIRS. — Un miroir est un cadre.
Les miroirs de M. Jacquin : Un miroir (terre flammée), un miroir (argent), un miroir (argent et pierre fines) ; un miroir (bronze et pierres fines), un miroir (argent et ivoire) ; un miroir argent et terre flammée). On ne peut tenter de distraire d’elle une femme qui se mire.
Ouvriers du bois et du fer, cherchez la forme et le décor d’un coffret; une commode, un buffet, une armoire, non, un COFFRET ! Ouvriers du bois et du fer, cherchez dans la forme et la matière un MARTEAU DE PORTE.
Je cherche un nouveau modèle de décrottoir. Passons un peu rapidement devant les petits amours à la hotte...
Le blé , vitrail de M. Henri Carot. Je revois les vitraux de Saint-Quentin. Le rouge brun, le gros bleu, le vert foncé d’une matière opaque; et les couleurs claires lavées!, [laissant passer la vive lumière. Ah ! les vitraux blancs de Saint-Quentin !
Je n’aime pas les oreillers brodés, je passe.
Ah ! une bague, un collier, une ceinture ! ce que cela dit, devrait dire de choses!...
— - Lorsque le monde est dans l’attente, que l’homme souffre en son corps et son esprit, comment s’émouvoir des menues choses de l’art? — Il n’est tel qu’un artiste pour être par ce qui ne le touche pas directement. Il est sensible et la faculté de s’émouvoir ne se spécialise pas. Pour affirmer ma sensibilité, doisje arracher les fleurs de mon jardin?
Les horloges sans le Temps et sa faux, sans le berger galant et sa faucille. Les tapis , je
ne veux pas piétiner sur un lion ou maculer les plumes d’un cygne.
M. Jean Baffier. Piété filiale , Hommage fraternel , Maître ferronier étudiant un plan , Service à vin . « Ces essais d’art domiciliaires ont été tentés pour l’exaltation de la grande loi celtique qui commande de glorifier la nature, d’honorer la famille et de célébrer la dignité du travail. » Eh! nous verrons bien!
Le sommeil de la source , encrier en bronze doré et cristal par M. Jean Aubé. Je ne vois pas cet encrier sur ma table. Gens de moyenne littérature, nous ne devons pas médire du « petit bronze » de M. Marquet de Vasselot.
Tous les yeux, les yeux des jeunes et des vieux sont pour les émaux translucides sur cuivre (reflets de pierres précieuses), de M. L. Hirtz.
Juin 1899.
Ses Joies :
Madame, j'aime à présenter de jeunes écrivains, honnêtement, sans louanges non justifiées :
Sensations d'art, par Georges Denoinville, Préface par J. D.
Quelques lignes de cet avant-propos :
(( Différent de l'aîné qui vous parle, vous êtes libéré par nature du tourment de vouloir donner à une phrase la sonorité, l’agrément de l’arabesque, une harmonie faite de petits écarts de tons et de rapports lointains, une phrase composée d’éléments ni bien différents ni tout à fait semblables ».
Et encore : « Les Maîtres vont de la certitude au doute. — Dans un beau tableau, on ne doit pas voir les qualités de couleur et de ligne. — Il n’y a pas d'artiste varié : Un peintre est une fleur et non un bouquet. — * Le peintre dit naturaliste n’est ni triste ni gai, il voit le triste et le gai : Enfant écrasé, chien crotté, marchande de fromages (bleus, verts, jaunes);
marchande de fleurs (blanches, roses, violettes). — Je ne regarde pas de près et ne vois point le bouton sur le nez. — Il est des instants où personne ne parle, ne parle vraiment et personne ne se tait : Le silence espéré, la parole soufferte... — Rarement je dis : « Il ne sait rien. » Souvent j'ai à dire : « Il ne sent rien ! »
PÈLERINAGES VERS L'AUTOMNE par Henri Degron (1). Commentaire par J. D.
<( Oiselet frileux chu du nid, il vit. »
(( Nous avons une même horreur esthétique de l'évidence ».
<( Ah ! la littérature de constat i Ces livres tant lus, si naturellement tant lus !. Seuls, les poètes ont le sens profond de l'exact : Dans un beau poème, il n'y a pas une erreur d'addition. »
<( La gloire à grand fracas du verbe. »
( i ) A paraître.
« La pudeur est une vertu esthétique. »
Et enfin : « Durant les brumes d’automne, il est entré dans ma maison, lui lassé, moi meurtri, et au loin nous regardons : A cette distance, de cette hauteur, l’édifice en construction sur une autre butte, semble être une bâtisse en ruine. Des cris, des clameurs, des menaces, des plaintes, au loin... Tout près, des hommes se pressent à l’appel d’une cloche dé fabrique; des femmes ont un enfant dans les bras, un enfant à la main; de vieilles ferùmes chargées de linge, trottent. Dans la brume, des gens passent sans se voir qui se cherchent et des gens se heurtent qui se voulaient fuir. Des lanternes et des falots dans la nuit épaisse!... Ah ! les jolis violets, les mauves, les roses pâles... Ce rouge vif claque un peu... Si près que Ton soit du compagnon ou de la compagne, on ne voit pas la couleur de ses yeux. Des êtres sortent de l’ombre, entrent dans l’ombre!... apparaît une femme jolie aux formes indécises, estompées par les
vapeurs d'automne. D’autres êtres... Une femme jeune avance lentement, anxieuse, comme dans l’attente d’”-> événement, et le Poète vient à celle qui venait à lui, toujours grave, silencieux, sans gestes, rasséréné.
Le soir tombait 3 un soir équivoque dé automne .