‹ Maître du mondeChapitre 11 sur 20 · I-E PUBLIC Y PRENAIT UN INTÉRÊT PRODIGIEUX. ( Pige · texte numérisé non relu

I-E PUBLIC Y PRENAIT UN INTÉRÊT PRODIGIEUX. ( Pige

PREMIERE LETTRE. 75

Parce que ce chauffeur, c'esl le diable, et on n'arrête pas le

diable !... »

Décidément, pensai-je, le diable a bon dos, et je crois bien qu'il n'a été inventé que pour permettre à nombre de braves gens d'expliquer ce qui est inexplicable!... C'est lui qui a allumé les flammes du Grcat-Eyry !... ("est lui qui a battu le record de vitesse sur la grande route du Wisconsin!... C'est lui qui évolue dans les parages du Connecticut et du Massacbusetts !...

Mais laissons de côté cette intervention du malin esprit qui répond, je le reconnais, à la mentalité de certains cerveaux peu cultivés!... Ce qui n'était pas douteux, c'est qu'un être humain disposait actuellement d'un ou de deux appareils de locomotion infiniment supérieurs aux engins les plus perfectionnés sur terre comme sur mer.

Et, alors, cette question :

Pourquoi n'entendait-on plus parler de lui ?... Craignait-il que l'on finit par s'emparer de sa personne et par découvrir le secret de son invention, qu'il tenait sans doute à conserver?... A moins cpie, — et, bon gré mal gré, on en revenait toujours à cette solution, — à moins que, victime de quelque accident, il n'eût emporté son secret dans l'autre monde!... D'ailleurs, s'il avait péri, soit dans les eaux du Michigan, soit dans les eaux de la Nouvelle-Angleterre, comment retrouver jamais sa trace?... Il aurait passé comme un météore, comme un astéroïde à travers l'espace, et, dans mille ans, son aventure serait devenue légende, au goût des bonnes Grad du trentième siècle!

Pendant quelque temps, les journaux d'Amérique, puis ceux de l'Europe, s'occupèrent de cet événement. Articles s'entassèrent sur articles! Fausses nouvelles s'accumulèrent sur fausses nouvelles ! Il y eut invasion de racontars de toute espèce ! Le public des deux continents y prenait un intérêt prodigieux, — compréhensible, en somme. Qui sait même si les divers Etats

de l'Europe ne ressentirent pas quelque jalousie de ce que l'Amérique eût été choisie pour champ d'expérience par cet

inventeur, lequel, s'il était américain, ferait peut-être bénéficier son pays de son invention géniale?... Est-ce que la possession d'un tel appareil, obtenu gratuitement par générosité patriotique, ou acquis à un prix si haut qu'il fût, n'assurerait pas à l'Union une incontestable supériorité?

Et, pour la première fois, à la date du 10, le New-York publia un retentissant article à ce sujet. Comparant la marche des plus rapides croiseurs de la Marine de l'Etat avec la marche du nouvel appareil en cours de navigation, il démontrait que, grâce à sa vitesse, l'Amérique, si elle en obtenait la propriété, n'aurai I plus l'Europe qu'à trois jours d'elle, alors qu'elle serait encore à cinq jours de l'Europe.

Si la police avait cherché à déterminer la nature des phénomènes du Great-Eyry, elle éprouvait un non moins vif désir d'être fixée à l'égard du chauffeur dont on n'entendait plus parler. C'était un sujet de conversation sur lequel M. "Ward revenait volontiers. Mon chef, je le sais, et non pour me causer le moindre chagrin, faisait parfois allusion à ma mission dans la Caroline, à son insuccès, comprenant bien, d'ailleurs, qu'il n'y avait eu là aucunement de ma faute... Quand les murs sont trop hauts pour qu'on puisse les franchir sans échelle, et lorsque l'échelle manque, il est évident qu'on ne saurait passer... à moins d'y pratiquer une brèche... Cela n'empêchait point M. Ward de me répéter parfois :

« Enfin, mon pauvre Strock, vous avez échoué, n'est-ce pas?... — Sans doute, monsieur Ward, comme tout autre eût échoué à ma place... C'est une question de dépense... Voulez-vous la faire ?...

. — N'importe, Strock, n'importe, et j'espère qu'une occasion permettra à notre brave inspecteur principal de se réhabiliter?...

PREMIERE LETTRE. 77

Et, tenez, cette affaire d'automobile et de bateau, si vous parveniez à la tirer au clair, quelle satisfaction pour nous, quel honneur pour vous !

- Assurément, monsieur Ward, et, qu'on me donne l'ordre de me mettre en campagne...

- Qui sait, Strock?... Attendons... attendons!... ■>

Les choses en étaient à ce point lorsque, dans la matinée du 15 juin, à l'arrivée du courrier, Grad me remit une lettre, lettre recommandée et dont je dus donner décharge.

Je regardai l'adresse de cette lettre, d'une écriture qui m'était inconnue. Datée de la surveille, elle portait le timbre du bureau de poste de Morganton.

De Morganton?... Je ne mis pas en cloute que ladite lettre ne fût envoyée par M. Elias Smith.

« Oui, dis-je à ma vieille bonne, c'est M. Smith qui m'écrit... Ce ne peut être que lui... II est le seul que je connaisse à Morganton... Et, s'il m'écrit, comme nous en étions convenus, c'est qu'il a quelque chose d'important à me communiquer...

- Morganton?... reprit Grad. N'est-ce pas de ce côté que les démons ont allumé leur feu d'enfer.

— Précisément, Grad.

- J'espère bien que monsieur ne va pas retourner là-bas?...

— Pourquoi non?...

— Parce que vous finiriez par rester dans cette chaudière du Great-Eyry, et je n'entends pas cpie monsieur y reste!...

-Rassurez-vous, Grad, et, d'abord, sachons de quoi il s'agit. •>

Je rompis les cachets de l'enveloppe, faite d'un papier très épais. Ces cachets, à la cire rouge, présentaient en relief une sorte d'écusson agrémenté de trois étoiles.

Je tirai la lettre de son enveloppe. Ce n'était qu'une feuille simple, pliée en quatre, écrite au recto seulement.

Mou premier soin fut de regarder la signature.

De signature, il n'y en avait pas... Rien que trois majuscules, à la suite de la dernière ligne...

« La lettre n'esl pas du maire de Morganton... dis-je alors.

— Et de qui?... » demanda Grad, doublement curieuse en sa qualité de femme et de vieille femme.

Tout en examinant les initiales qui servaient de signature, je me disais :

« Je ne connais personne à qui elles puissent se rapporter, ni à Morganton, ni ailleurs ! »

L'écriture de la lettre était a-M'z forte, les pleins et les délié» très accusés, — une vingtaine de lignes en tout.

Voici la copie de cette lettre, dont j'ai conservé précieusement le texte original, et pour cause, — datée, à mon extrême stupéfaction, de ce mystérieux Great-Eyry :

n Great-Eyry. Montagnes-Bleues, Caroline du Nord.

» 13 juin.

A Monsieur Strock, inspecteur principal de police. Long-Street, 3i, Washington.

» Monsieur,

» Vous avez été chargé d'une mission à l'effet de pénétrer dans » le Great-Eyry.

» Vous êtes venu, à la date du 28 avril, accompagné du maire » de Morganton et de deux guides.

» Vous êtes monté jusqu'à l'enceinte, et vous avez fait le tour » des murailles, trop hautes pour être escaladées.

» Vous avez cherché une brèche, et vous ne l'avez pas » trouvée.

PREMIERE LETTRE

« Sachez ceci : on n'entre pas dans le Great-Eyry et, si on y » entrait, on n'en sortirait pas.

» N'essayez pas de recommencer votre tentative, qui ne réus- » sirait pas plus la seconde fois que la première, et aurait pour » vous des conséquences graves.

» Donc, profitez de l'avis, ou il vous arriverait malheur!

Je l'avoue, tout d'abord, ma surprise fut grande à la lecture de cette lettre. Des oh! et des ah! s'échappèrent de ma bouche. La vieille servante me regardait, ne sachant trop que penser.

« Est-ce que Monsieur vient de recevoir une mauvaise nouvelle?... »

A cette demande de Grad, — je n'avais guère de secrets pour elle, — je répondis simplement en lui lisant la lettre depuis la première jusqu'à la dernière ligne.

Grad écoutait, me regardant avec une réelle inquiétude...

« Un mystificateur, sans doute, fis-je en haussant les épaules.

— A moins que ce ne soit le diable, puisque cela vient du pays du diable! » ajouta Grad, toujours hantée d'interventions diaboliques.

Resté seul, je parcourus de nouveau cette lettre si inattendue, et, après réflexions, je m'en tins à l'idée qu'elle devait être l'œuvre d'un mauvais plaisant. Pas d'erreur possible... Mon aventure était connue... Les journaux ayant raconté en détails notre mission dans la Caroline du Nord et la tentative faite pour franchir l'enceinte du Great-Eyry, tout le monde savait pour quelles raisons, M. Smith et moi, nous n'avions pu réussir... Et alors un farceur, comme il s'en rencontre, même en Amérique, a pris la plume, et, pour se moquer, a écrit cette lettre des plus comminatoires.

si

La vieille servante me regardait. (Page 80.)

En effet, à supposer que l'aire en question servit de refuge à une bande de malfaiteurs, devant craindre que la police ne découvrit leur retraite, ce n'est pas l'un d'eux qui aurait commis l'imprudence de la dévoiler... N'avaient-ils pas un intérêt majeur à ce que leur présence dans ce repaire demeurât ignorée?... Ne serait-ce pas inciter les agents à faire de nouvelles recherches en cette région des Montagnes-Bleues?... Quand il s'agirait de

capturer un ramassis do gens suspects, on .saurait bien les atteindre!... La mélinite ou la dynamite parviendraient à éventrer l'enceinte... Il est vrai, comment ces malfaiteurs avaientils pu y pénétrer, à moins qu'il n'existât un passage que nous n'avions pas découvert?... Quoi qu'il en iï'it, et même en admettant cette hypothèse, jamais l'un d'eux n'aurait eu l'imprudence de m'adresser cette lettre...

Restait donc cette explication : c'était qu'elle lut de la main d'un mystificateur, ou d'un fou, et, à mon avis, je ne devais pas autrement m'en inquiéter ni même m'en préoccuper.

Aussi, ayant eu un instant la pensée d'en donner communication à M. Ward, je décidai de ne point le faire. Il n'y eût attaché aucune importance, à cette lettre. Cependant, je me gardai delà déchirer, el c'est dans mon bureau qu'elle fui serrée à tout hasard. S'il m'arrivait d'autres ('pitre- de ce genre, avec les mêmes initiales, je les joindrais à celle-ci, sans leur accorder plus de créance.

Plusieurs jours s'écoulèrent, pendant lesquels je me rendis connue d'habitude à l'Hôtel de la police. J'avais quelques rapports à terminer, et rien ne me taisait prévoir que j'eusse à quitter prochainement Washington. 11 est vrai, en notre partie, est-on jamais sûr du lendemain? .Mainte affaire peut se présenter qui vous oblige à courir les Etats-Unis depuis l'Orégon jusqu'à la Floride, depuis le Maine jusqu'au Texas!

Et, — cette idée me revenait souvent : Si j'étais chargé d'une nouvelle mission, et si je ne réussissais pas mieux que dans la campagne du Great-Eyry, je n'aurais plus qu'à démissionner et à prendre ma retraite!...

En ce qui concerne l'affaire du ou des chauffeurs, on n'en entendait plus parler. Je savais que le gouvernement avait ordonné de surveiller les routes, le- fleuves, le- lacs, tout .-s les eaux américaines. Mais peut-on exercer une surveillance effec-

tive sur un immense pays qui s'étend du soixantième méridien au cenl vingt-cinquième, el du trentième degré de latitude au quarante-cinquième!... Avec l'Atlantique d'un côté, le Pacifique de l'autre, le vaste golfe du Mexique, qui baigne ses côtes méridionales, l'introuvable bateau n'avait-il pas là un immense champ d'évolution, où il devait être insaisissable?...

Mais, je le répète, ni l'un ni l'autre appareil n'avait été revu, et, on le sait, lors de ses dernières apparitions, son inventeur n'avait pas précisément choisi les endroits les moins fréquentés, cette grande route du Wisconsin, un jour de courses, ces parages de Boston, incessamment sillonnés par des milliers de navires ! . . .

Si donc cet inventeur n'avait pas péri, — ce qui pouvait s'admettre d'ailleurs, — ou il était maintenant hors de l'Amérique, peut-être dans les mers de l'Ancien Continent, ou il se cachait en quelque retraite connue de lui seul, et, à moins que le hasard...

« Eh! me répétais-je parfois, en fait de retraite, aussi secrète qu'inaccessible, ce fantastique personnage n'aurait pas mieux trouvé que le Great-Eyry !.. . Il est vrai, un bateau ne saurait pas y pénétrer plus qu'une automobile !... Seuls les grands oiseaux, aigles ou condors, peuvent y chercher refuge! »

Je dois noter que, depuis mon retour à Washington, aucun nouveau déchaînement de flammes n'avait effrayé les habitants du district. M. Elias Smith ne m'ayant point écrit à ce sujet, j'en concluais avec raison qu'il ne se produisait rien d'anormal. Tout donnait à penser que les deux affaires, auxquelles s'étaient si passionnément attachées la curiosité et l'inquiétude publiques, allaient tomber dans un complet oubli.

Le 19 juin, vers neuf heures, je me rendais à mou bureau, quand, en sortant de la maison, je remarquai deux individus, qui me regardèrent avec une certaine insistance. Ne les connais-

Si MAITRE DU MONDE.

sant pa>, je n'y pris garde, et, si mon attention fut attirée à ce sujet, c'esl que la bonne Grad m'en parla à mon retour.

Depuis quelques juins, ma vieille servante avait observé que deux hommes semblaient m'épier dans la rue, ils taisaient les cent pa- devant ma demeure, et me suivaient, parait-il, lorsque je remontais Long-Street pour me rendre à l'Hôtel de la police.

« Vous êtes sûre de ce que vous dites?... demandai-je.

— Oui, monsieur, et, pas plus tard qu'hier, quand vous rentriez, ces individus, qui marchaient sur vos talons, sont partis, dès que la porte a et 5 Ferm je!

Voyons, Grad, ce n'est point une erreur... Non, monsieur.

Et, si vous rencontriez C3S deux hommes, vous 1rs reconnaîtriez?...

- Je les reconnaîtrais.

Allons... allons, ma bonne Grad, répliquai-je en riant, je vois cpie vous possé lez un véritable flair de policeman!... Il faudra que je vous engage dans la brigade de sûreté!...

— Plaisantez, monsieur, plaisantez!... J'ai de bons yeux encore et n'ai point besoin de lunettes pour dévisager les gens!... On vous espionne, ce n'esl pas douteux, et vous feriez bien de mettre quelques agents sur la piste de ce- espions!...

- Je vous le promets, Grad, répondis-je pour satisfaire la vieille femme, et, avec un de mes détectives, je saurai bientôt à quoi m'en tenir sur ces personnages suspects, i

Au fond, je ne prenais point cette communication au sérieux. J'ajoutai, cependant :

i Lorsque je sortirai, j'observerai avec plus d'attention les passants...

— Ce sera prudent, monsieur !

( uad s'alarmant facilement d'ailleurs, je ne sais pourquoi je ne voulais pas attacher d'importance à son dire.

MÊME PAR TEMPS CALME CETTE DÉNIVELLATION SE PROPAGEAIT. (PAGE s..

Maître dv Monde. — P. 35.

« Si je les revois, reprit-elle, je vous préviendrai, monsieur. avant que vous nielliez le pied dehors...

— C'est entendu ! »

Ei j'interrompis la conversation, prévoyant bien que, à la continuer, Grad finirait par assurer que c'était Belzébuth et un de ses acolytes que j'avais à mes trousses.

Les deux journées suivantes, il fut manifeste que personne ne m'épiait ni à ma sortie ni à ma rentrée. J'en concluai que Grad avait fait erreur.

Or, dans la matinée du 1!) juin, après avoir monté l'escalier, aussi rapidement que le lui permettait son âge, voici que Grad poussa la porte de ma chambre, et, à demi essoufflée, me dit :

« Monsieur... monsieur...

— Qu'y a-t-il, Grad?...

— Ils sont là...

-Qui?... demandai-je, songeant à tout autre chose qu'à la « filature » dont j'eusse été l'objet.

- Les deux espions...

- Ah! ces fameux espions...

- Eux-mêmes... dans la rue, en face de vos fenêtres, observant la maison, attendant que vous sortiez ! »

Je m'approchai de la fenêtre et, le rideau légèrement soulevé. afin de ne point donner l'éveil, j'aperçus deux hommes sur le trottoir.

Deux, en effet, taille moyenne, vigoureusement constitués, larges épaules, d'un âge entre trente-cinq et quarante ans, vêtus comme le sont d'ordinaire les gens île la campagne, chapeau de feutre ombrageant la tête, pantalon d'épaisse laine, fortes bottes, bâton à la main.

Nul doute, ils examinaient, avec obstination, la porte et les fenêtres de ma demeure.

Puis, après avoir échangé quelques paroles, ils faisaient

si, MAITRE DU MONDE.

une dizaine de pas sur le trottoir et revenaient prendre leur poste.

«Ce sont bien les individus que vous aviez déjà remarqués, ( rrad?... demandai-je.

— Sûrement, monsieur! »

En somme, je ne pouvais plus croire à une erreur de ma vieille servante, et je me promis d'éclaircir cette affaire. Quant à suivre moi-même ces hommes, non! : ils m'auraient aussitôt reconnu et à quoi m'eût servi de m'adresser directement à eux?... Aujourd'hui même, un agent sera de garde devanl la maison, et, s'ils reparaissent le soir ou le lendemain, on les filera à leur tour... On les accompagnera jusqu'où il leur plaira d'aller, et leur identité finira par être établie.

Maintenant, m'attendaient-ils pour m'escorter jusqu'à l'Hôtel delà police?... C'est ce que j'allais voir, et, s'ils le faisaient, ce serait peut-être l'occasion de leur offrir une hospitalité dont ils ne nous remercieraient pas.

Je pris mon chapeau, et, tandis que (Jrad restait près de la fenêtre, je descendis, j'ouvris la porte, je mis le pied dans la rue.

Les deux hommes n'étaient plus là.

Mais leur signalement, gravé dans ma mémoire, ne s'en effacerait [ilus.

Malgré toute l'attention que j'y apportai, je ne pus les apercevoir.

A partir de ce jour, d'ailleurs, ni Grad ni moi, nous ne les revîmes devant la maison, et ils ne se rencontrèrent plus sur ma route.

Peut-être, après tout, en admettant que j'eusse été l'objet d'un espionnage, savaient-ils de moi ce qu'ils désiraient savoir, maintenant qu'ils m'avaient vu de leurs yeux, et je finis par ne point accorder à cette affaire plus d'importance qu'à la lettre aux initiales M. 1). M.

i >i', voici que la curiosité publique lui sollicitée de nouveau ci dans des circonstances vraiment extraordinaires.

Il est bon de rappeler, tout d'abord, que les journaux n'entretenaienl plusieurs lecteurs des phénomènes du Great-Eyry, qui ne s'étaienl pas renouvelés. Même silence sur l'automobile el le bateau, dont nos meilleurs agents n'avaient pu trouver trace. Et, très vraisemblablement, tout cela eût été oublié, si un fait nouveau ne fût venu remettre ces incidents en mémoire.

Dans le numéro du 22 juin, des milliers de lecteurs purent lire l'article suivant, publié par VEvening Star, cl (pie toutes les feuilles de l'I Fnion reproduisirent le lendemain :

« Le lac Kirdall, situé dans le Kansas, à quatre-vingts milles à l'ouest de Topeka, le chef-lieu, est peu connu. Il mérite cependant de l'être, et le sera sans doute, car l'attention publique est attirée sur lui d'une façon très particulière.

o Ce lac, compris dans une région montagneuse, ne parait avoir aucune communication avec le réseau hydrographique de l'État. Ce qu'il perd par l'évaporation, il le regagne par le tribut des pluies abondantes en celt : partie du Kansas.

» La superiieie du Kirdall est évaluée à soixante-quinze milles carrés, el son niveau parait être quelque peu supérieur à la cote moyenne du sol. Enfermé dans son cadre orographique, il est d'un accès difficile à travers d'étroites gorges. Cependant plusieurs villages se sont fondés sur ses bords. Il fournit du poisson en grande abondance, et les barques de pêche le sillonnent en toutes directions.

» Ajoutons que la profondeur du Kirdall est très variable. Près des rives, elle n'est pas inférieure à cinquante pieds. < 'e sont des roches presque à pic qui forment les bords de cette vaste cuvette. Les houles, soulevées par le vent, battent parfois son littoral avec fureur, et ses habitations riveraines y sont noyées sous les embruns comme sous des avers. >s d'orages. Les eaux, déjà pro-

fondes à la périphérie, le sont plus encore en gagnant vers le centre, où, par de certains endroits, les sondes ont accusé jusqu'à trois cents pieds.

» C'est une eau limpide et douce cpii remplit ce lac. Naturellement, il ne s'y rencontre aucune espèce de poissons de mer, mais des brochets, des perches, des truites, des carpes, des goujons, des anguilles, etc., en quantités prodigieuses et de dimensions peu ordinaires.

» On comprendra donc que la pêche du Kirdall soit très fructueuse, très suivie. Il ne faut pas évaluer à moins de plusieurs milliers les pêcheurs qui l'exercent, et à plusieurs centaines les embarcations dont ils se servent. A cette flottille, il convient d'ajouter une vingtaine de petite- goélettes et de chaloupes à vapeur, qui font le service du lac et assurent les communications entre les divers villages. Au delà du cadre de montagnes fonctionne le réseau des railroads, qui facilite le débit de cette industrie clans le Kansas et les États voisins.

» Cette description du Kirdall est nécessaire pour la comprtliension des faits que nous allons rapporter. »

Et voici ce que racontait VEvening Star dans cet article

sensationnel :

« Depuis quelque temps les pêcheurs ont remarqué qu'un trouble inexplicable se produit à la surface du lac. Par instants, elle se soulève comme au contre-coup d'une lame de fond. Même en l'absence de toute brise, par temps calme, ciel pur, cette dénivellation s'effectue au milieu d'un mélange d'écume. A la fois ballottées par des secousses de roulis et de tangage, les embarcations ne peuvent se maintenir en bonne route. Elles sont précipitées les unes contre les autres, menacent de chavirer, et il en résulte de graves avaries.

» Ce qu'il y a de certain, c'est que le bouleversement des eaux

Monsieur! Monsieur! Ils sont là! » i Page 85.)

prend naissance dans les basses couches du Kirdall, phénomène auquel on a cherché diverses explications.

» Tout d'abord, on s'est demandé si ce trouble n'était pas dû à un mouvement sismique, modifiant les fonds du lac sous l'influence des forces plutoniennes. Mais cette hypothèse dut être repoussée, lorsqu'il fut reconnu que la perturbation n'était pas localisée et se propageait sur toute l'étendue du Kirdall. à l'est

comme à l'ouest, au nord comme au sud, au centre comme sur les bords, successivement, régulièrement pourrait-on dire, ce qui exclut toute idée d'un tremblement de terre ou d'une action volcanique.

» Une hypothèse différente ne larda pas à se formuler. N'était-ce point la présence d'un monstre marin qui bouleversait les eaux du Kirdall avec celle violence?... Mais, à moins que ledit monstre ne fût né dans ce milieu, ne s'y bit développé dans des proportions gigantesques, ce qui est peu admissible, il faudrait que, venu du dehors, il eût pu s'introduire clans le lac. Or, le Kirdall n'a aucune communication avec l'extérieur. Quant à l'existence de canaux souterrains, alimentés par les rivières du Kansas, cette explication n'eût pas supporté l'examen. Et, encore, si cet Etat avait été situe près du littoral de l'Atlantique, du Pacifique, du golfe du Mexique!.. Non! il est central, et à grande distance des mers américaines.

» Bref , la question ne semble pas facile à résoudre, el il est plus aisé d'écarter les données manifestement fausses que de découvrir l'exacte vérité.

» Or, s'il est démontré que la présence d'un monstre dans le Kirdall est impossible, ne s'agirait-il pas plutôt d'un sous-marin évoluant à travers les profondeurs du lac?... Est-ce qu'il n'existe pas, à notre époque, nombre d'engins de ce genre?... Et, précisément, à Bridgeport, dans le Connecticut, n'a-t-on pas lancé, il y a quelques années, un appareil, le Protector, qui pouvail naviguer sur l'eau, sous l'eau, et aussi se mouvoir sur terre?... Construit par un inventeur du nom île Lake, muni de deux moteurs, l'un électrique, de soixante-quinze cbevaux, actionnant deux hélices jumelles, l'autre à pétrole, de deux cent cinquante cbevaux, il était en outre pourvu de roues en fonte d'un mètre de diamètre, qui lui permettaient de rouler sur les routes comme sur le fond des mers.

> l'or! bien, mais, en admettant que les perturbations observées soienl produites par le passage d'un submersible système Lake, même poussé à un plus haul degré de perfection, reste toujours cette question : Comment a-t-il pu pénétrer (huis le Kirdall, par quelle voie souterraine y serait-il arrivé?... Ort le répète, ce lac, enfermé de toutes parts dans un cirque de montagnes, n'est pas plus accessible au bateau qu'au monstre marin.

o 1 ne telle objection parait donc être sans réplique. ( îependant, la seule hypothèse admissible, c'est qu'un appareil de celte espèce circule sons les eaux du Kirdall, et ajoutons qu'il ne s'esl jamais montré à sa surface.

» Du reste, il n'est plus possible d'en douter maintenant, après ce qui s'est passé à la date du 20 juin dernier.

» Ce jour-là, l'après-midi, la goélette Ma.rk.el, courant toutes voiles dehors vers le nord-ouest, est venue en collision avec un corps qui flottait entre deux eaux. Cependant, il n'existe aucun écueil en cet endroit, où la sonde accuse une profondeur de quatre-vingts à quatre-vingt-dix pieds.

» La goélette, attaquée dans son flanc de bâbord, risquait d'emplir et de couler bas en quelques minutes. On parvint, c'esl vrai, à aveugler cette voie d'eau et elle put rallier le port le [dus voisin, à trois milles de là.

» Lorsque la Markel, après déchargement, eut été halée sur une grève, l'avarie fut examinée à l'extérieur comme à l'intérieur, et tout démontra que la goélette avait reçu un véritable coup d'éperon dans sa coque.

» Or, cette constatation faite, il est impossible de nier la présence d'un sous-marin sous les eaux du Kirdall, où il se meut avec une extrême rapidité.

■ Mais, alors, il y a lieu de faire cette* remarque : En admettant qu'un appareil de ce genre ait pu s'introduire à l'intérieur du lac,

qu'est-il venu y faire?... Est-ce là un lieu propice à de telles expériences?... Puis, pourquoi ne remonte-t-il jamais à la surface et quel intérêt aurait-il à rester inconnu? ■

L'article de VEvening Star se terminait par ce rapprochement vraiment étrange :

« Après l'automobile mystérieuse, le bateau mystérieux.

o Après le bateau mystérieux, le sous-marin mystérieux.

» Faut-il en conclure qu'ils sont tous trois dus au génie du même inventeur et que tous trois ne font qu'un seul appareil? »

Mil

Ce fut comme une révélation, et d'un effet immense, acceptée, dirait-on, unanimement. Étant donnée la propension de l'esprit humain vers l'extraordinaire, souvent même vers l'impossible, personne n'en voulut plus douter. Non seulement c'était le même inventeur, mais c'était le même appareil.

Et pourtant, comment pouvait s'accomplir, dans la pratique, cette transformation d'une automobile qui devenait bateau, puis sous-marin?... Un engin de locomotion propre à circuler sur terre, sur et sous les eaux !... Eh bien ! il ne lui manquerait plus que de voler à travers l'espace !

Mais, enfin, rien qu'à s'en tenir à ce que l'on savait, à ce qui était constaté, à ces faits auxquels de nombreux témoins apportaient un indiscutable appui, cela devait être regardé comme absolument extraordinaire. Aussi le public, déjà blasé sur les derniers événements, trouva-t-il un nouveau regain de curiosité.

Tout d'abord les journaux firent cette observation très juste: En admettant qu'il y eût trois appareils distincts, ils étaient actionnés par un moteur d'une puissance supérieure à tous ceux que l'on connaissait. < !e moteur avait fait ses preuves, et quelles preuves, puisqu'il engendrait cette vitesse d'un mille et demi par minute !

Eh bien, au créateur de cette machine, il fallait acheter son

système à tout prix. Que ce système lût appliqué à trois appareils ou à un seul capable de se mouvoir en des milieux si divers, il n'importait. Acquérir le moteur qui donnait de pareils résultats, s'assurer son exploitation en toute propriété, telle était l'affaire à conclure.

Evidemment, d'ailleurs, les antres Etats ne négligeraient rien pour devenir possesseurs d'un engin qui serait si précieux dans l'armée comme dans la marine. < m comprend quels avantages en retirerait une nation sur terre et sur mer !... ( 'omment empêcher ses effets destructeurs, puisqu'on ne pouvait l'atteindre!... 11 fallait donc s'en rendre madré à coups de millions, et l'Amérique ne saurait taire des siens un meilleur usage.

Ainsi raisonnait le monde officiel cl aussi le populaire. Les feuilles publiques s'épuisaient en articles sur ce palpitant sujet. Et, assurément, l'Europe ne resterait pas en arrière des États- Unis en de telles circonstances.

Mais, pour acheter l'invention, nécessité de retrouver l'inventeur, et là apparaissait la véritable difficulté. En vain avait-on fouillé le lac Kirdall et promené la sonde à travers ses eaux !... Y avait-il lieu d'en conclure que le sous-marin ne parcourait plus -es profondeur-?... Dans ce cas, comment était-il parti?... Il esl vrai, comment était-il venu ?... Insoluble problème !... El puis il ne se montrait nulle part, pas plus que l'automobile sur les roules de l'Union, pas plus que le bateau sur les parages américains !

Plusieurs fois, lors des visites que je faisais à M. Ward, nous avions causé de cette affaire, qui ne laissait pas de le préoccuper. Les agents continueraient-ils ou non des recherches jusque-là infructueuses ?...

Or, dans la matinée du "27 juin, voici que je fus mandé à l'Hôtel de la police, et, dés mon entrée dans son cabinet, M. Ward me dit:

« Eh bien, Strock, est-ce qu'il n'y aurail pas là une belle occasion de prendre votre revanche?... La revanche du Great-Eyry ?. .

- Précisément.

- Quelle occasion?... demandai-je, ne sachant trop si mon chef me parlait sérieusement.

- Voyons, reprit-il, n'aimeriez-vous pas à découvrir l'inventeur de cet appareil à triple fin?...

- N'en doute/, pas, monsieur Ward! répondis-je. Donnez-moi l'ordre de me mettre en campagne, et je ferai l'impossible pour réussir !... Il est vrai, je crois que ce serait difficile...

- Eu effet, Strock, et peut-être plus difficile que de pénétrer dans le Great-Eyry ! »

Il était évident — pour employer un mot français, qui n'a pas d'analogue dans notre langue - que M. Ward me « blaguait » volontiers à propos de ma dernière mission. Toutefois, il le faisait sans méchanceté, et plutôt avec l'intention de me piquer au jeu. lime connaissait, d'ailleurs, il savait que j'eusse donné tout au monde pour reprendre la tentative manquée. Je n'attendais que de nouvelles instructions.

M. Ward me dit alors, et du ton le plus amical : « Je sais, Strock, que vous avez fait tout ce qui dépendait de vous, et je n'ai rien à vous reprocher... Mais il n'est plus question maintenant du Great-Eyry... Le jour où le gouvernement tiendrait à forcer son enceinte, il lui suffirait de ne point regarder à la dépense, et, avec quelques milliers de dollars, il obtiendrait satisfaction.

- ( '"est mon avis...

( 'ependant, ajouta M. Ward, je crois qu'il est plus utile de mettre la main sur le fantastique personnage qui nous a constamment échappé !... Ce serait œuvre de police et de bonne police !...

- Les rapports ne l'ont pas signalé de nouveau?...

— Non, et, bien qu'il y ait tout lieu de croire qu'il manœuvrait sous les eaux du Kirdall, il a été impossible de reprendre sa piste. C'est à se demander s'il n'a pas encore la faculté de se rendre invisible, ce Protée de la mécanique !

- En tout cas, s'il n'a pas ce don, répondis-je, il est probable qu'il ne se laisse jamais voir que si cela lui convient.

- Juste, Strock, et, à mon avis, il n'y a qu'un moyen d'en finir avec cet original : c'est de lui offrir un tel prix de son appareil qu'il ne puisse se refuser à le vendre ! »

M. Ward avait raison. Aussi est-ce dans ce sens que le gouvernement allait faire une tentative pour entrer en pourparlers avec ce « héros du jour », et jamais créature humaine mérita-t-elle plus justement cette qualification !... La presse aidant, l'extraordinaire personnage ne manquerait pas d'apprendre ce qu'on voulait de lui... 11 connaîtrait les conditions exceptionnelles auxquelles on lui proposerait de livrer son secret...

« Et, de vrai, concluait M. Ward, en quoi cette invention lui serait-elle d'une utilité personnelle?... N'aurait-il pas tout avantage à en tirer profit?... 11 n'y a aucune raison pour que cet inconnu soit un malfaiteur qui, grâce à sa machine, délierait toute poursuite ! »

Cependant, d'après ce que venait de me dire mon chef, on était décidé en haut lieu à employer d'autre- procédés pour réussir. La surveillance exercée par de nombreux agents sur les routes, les fleuves, les rivières, les lacs et aussi les parages voisins, n'avait produit aucun résultat. Et, sauf le cas possible, après tout, où l'inventeur eût péri avec sa machine dans quelque dangereuse manœuvre, si on ne le voyait plus, c'est qu'il entendait ne plus se laisser voir... Or, depuis l'accident de la goélette Markel sur le Kirdall, aucune nouvelle n'était parvenue à l'Hôtel de la police, et l'affaire n'avait point avancé d'un pas. Voilà ce que me répéta M. Ward, et il ne cherchait guère à cacher son désappointement.

Oui ! désappointement, déception, et, en somme, difficultés de plus en plus graves d'assurer la sécurité publique! Allez donc poursuivre les malfaiteurs quand ils seronl devenus insaisissables sur terre el sur mer!... Allez donc les poursuivre sous les eaux!... Et, lorsque les ballons dirigeables auront atteini leur dernier degré de perfection, allez donc poursuivre les bandits à travers l'espace!... Et j'en arrivai à me demander si, quelque jour, mes collègues et moi, nous ne serions pas réduit- à l'impuissance, à l'inactivité, et si tous les policiers, devenus inutiles, ne seraient pas définitivement mis à la retraite !...

A cet instant me revint le souvenir de la lettre reçue une dizaine de jours avant, — cette lettre datée du Great-Eyry, qui me menaçait dans ma liberté, même dans ma vie, si je renouvelais ma tentative!... Je me rappelai aussi le singulier espionnage dont j'avais été l'objet. Depuis, aucune autre lettre de ce genre. Quant aux deux individus suspects, aucune rencontre avec eux. La vigilante Grad, toujours aux aguets, ne les avait pas vus reparaître devant la maison.

Je me demandai s'il ne vaudrait pas mieux mettre M. Ward dans la confidence. Mais, à bien réfléchir, l'affaire du Great-Eyry ne présentait plus d'intérêt. L' » autre » en avait effacé jusqu'au souvenir... Très probablement les campagnards du district n'y songeaient guère, puisque les phénomènes, cause de leur épouvante, ne s'étaient pas renouvelés, et ils vaquaient tranquillement à leurs occupations habituelle-.

Je me réservai donc de ne communiquer cette lettre à mon chef que si les circonstances l'exigeaient plus tard. D'ailleurs, il n'aurait vu là qu'une farce de mauvais plaisant.

Reprenant alors la conversation, interrompue pendant quelques minutes, M. Ward me dit :

« Nous allons essayer d'entrer en communication avec cet inventeur, et de traiter avec lui... Il a disparu, ce n'est que trop

vrai, mais il n'y a pas de raison pour qu'il ne reparaisse un jour ou l'autre et que sa présence ne soit de nouveau signalée sur un point quelconque du territoire américain... ("est vous, Strock, que nous avons choisi, et, au premier avis, tenez-vous prêl à partir sans perdre une heure. Ne sortez que pour venir à l'Hôtel de la police, où vous recevrez nos dernières instructions, s'il y a lieu...

- Je me conformerai à vos ordres, monsieur Ward, répondisse, et je serai prêl à quitter Washington pour n'importe quelle destination au premier signal... Mais une question que je me permets de vous poser : devrai-je agir seul, ou ne conviendrait-il pas de m'adjoindre... ?

* est ainsi que je l'entends, dit M. Ward en m'interrompant. Faites choix de deux agents en qui vous aurez toute confiance...

Ce sera facile, monsieur Ward. Et, maintenant, si, un jour ou l'autre, je suis en présence de notre homme, qu'aurai-je à faire?...

- Tout d'abord ne plus le perdre de vue, et, au besoin même, vous assurer de sa personne, car vous serez muni d'un mandai d'arrêt...

- Utile précaution, monsieur Ward. S'il venait à sauter sur son automobile et à filer au train que vous savez... essayez donc d'attraper un gaillard qui fait du deux cent quarante à l'heure !...

- Aussi ne faut-il pas qu'il les puisse faire, Strock, et, l'arrestation opérée, passez une dépêche... Le reste nous regarde.

- Comptez sur moi, monsieur Ward... A toute heure de jour ou de nuit, je serai prêt à partir avec mes agents... Je vous remercie de m'avoir confié cette mission qui, si elle réussit, me fera grand honneur...

— Et grand profit », ajouta mon chef en me congédiant. Rentré à la maison, je m'occupai des préparatifs d'un voyage qui pouvait être de quelque durée. Peut-être Grad s'imagina-t-elle

qu'il s'agissait de retourner au Great-Eyry, e\ l'on n'ignore pas

ce qu'elle pensait de relie antichambre de l'enfer. Toutefois, elle ne me lii aucune observation, ei je préférai ne point la mettre dans la confidence, si certain que je fusse de sa discrétion.

En ce qui concerne les deux agents qui devaient m'accompagner, mon choix était fait d'avance. Tous deux appartenaient à la brigade d'informations, âgés L'un de trente, l'autre de trente-deux ans, ayant donné en maintes circonstances et sous mes ordres des preuves de vigueur, d'intelligence, d'audace "l'un John Hart, de l'Illinois, L'autre, Nab Walker, du Massachusetts. -Te n'aurais pu avoir la main plus heureuse.

Quelques jours s'écoulèrent. Aucune nouvelle ni de l'automobile, ni du bateau, ni du submersible. Si quelques indications parvinrent à l'Hôtel de la police, elles furent reconnues fausses, et il n'y eut pas lieu de leur donner suite. Quant aux racontars des journaux, ils n'avaient aucune valeur, et l'on sait bien que les feuilles même les mieux informées sont toujours sujettes à caution.

Cependant, par deux fois, il ne fut pas douteux que « l'homme du jour » s'était remontré, la première, sur une des routes de l'Arkansas aux environs de Little-Rock, la seconde, dans les parages méridionaux du lac Supérieur.

Or, chose absolument inexplicable, la première apparition s'était faite dans l'après-midi du 26 juin, la seconde dans la soirée du même jour. Comme, entre ces deux points du territoire, la distance n'est pas inférieure à huit cents milles, si, étant donnée son invraisemblable vitesse, l'automobile pouvait couvrir ce trajet en peu de temps, encore aurait-on dû l'apercevoir, lorsqu'elle traversait l'Arkansas, le Missouri, l'Iowa, le "Wisconsin.

En effet, ce n'était que par terre, non autrement, que le chauffeur aurait pu effectuer le voyage et, pourtant, son passage ne fut signalé nulle part.

( i'était à n'y rien comprendre, on l'avouera, et le vrai est qu'on n'y comprenait rien.

Du reste, après sa double réapparition sur la route de Little- Rock et près du littoral du lac Supérieur, on ne* l'avait plus aperçu. Aussi, mes agents et moi, nous n'eûmes point à nous mettre en route.

On sait que le gouvernement eût voulu entrer en communication avec le mystérieux personnage. Mais il fallait abandonner toute idée de s'emparer de sa personne, et arriver au but par d'autres moyens. Ce qui importait, et ce dont s'inquiétait plus spécialement le public, c'était que l'Union devint seule propriétaire d'un appareil lui assurant une incontestable supériorité sur les autres pays, surtout en cas de guerre. Il était à croire, d'ailleurs, que l'inventeur devait être d'origine américaine, puisqu'il ne se montrait que sur le territoire américain, et qu'il préférerait sans doute traiter avec l'Amérique.

Voici la note que publièrent tous les journaux des États-Unis à la date du 3 juillet.

Cette note était conçue en ces termes, des plus formels :

« Dans le courant d'avril de la présente année, une automobile a circulé sur les routes de la Pennsylvanie, du Kentucky, de I'Ohio, du Tennessee, du Missouri, de l'Illinois, et le ?7 mai, pendant le matcb de PAmérican-Club, sur les routes du Wisconsin, puis elle a disparu.

» Au cours de la première semaine de juin, un bateau, évoluant à grande vitesse, a parcouru les parages de la Nouvelle-Angleterre, entre le cap Nord et le cap Sable et plus particulièrement en vue de Boston, puis il a disparu.

» Dans la seconde quinzaine du même mois, un submersible a manœuvré sous les eaux du lac Kirdall, au Kansas, puis il a disparu.

» Tout porte à le croire, c'est au même inventeur que sont dus

A TOI T PRIX. loi

ces appareils, qui n'en fonl peut-être qu'un seul, apte à circuler sur terre comme à na\ iguer suc mer el sous mer.

» Une proposition esl dune adressée audit inventeur, quel qu'il soit, dans le but d'acquérir ledit appareil.

» En même temps qu'il esl invité à se l'aire connaître, il est prié d'indiquer le prix auquel il consentirait à traiter avec le gouvernement américain et à envoyer sa réponse le plus toi possible à l'Hôtel de la police, Washington, district de Columbia, Etals- Unis d'Amérique. »

Telle fut la note imprimée en gros caractères dans les journaux. Assurément, elle ne tarderait point à tomber sous les yeux de l'intéressé, en quelque lieu qu'il fût. Il la lirait, il ne pourrait manquer d'y répondre d'une façon ou d'une autre, et pourquoi refuserait-il d'accepter une pareille offre?...

Il n'y avait plus qu'à attendre la réponse.

On se figure sans peine de quel accès de curiosité fut saisi le public. Du matin au soir, une foule avide et bruyante se pressai! devant l'Hôtel de la police, guettant l'arrivée d'une lettre ou d'un télégramme. Les reporters ne quittaient plus leur poste. Quel honneur, quelle aubaine pour le journal qui, le premier, publierait la fameuse nouvelle!... Savoir enfin les nom et qualités de l'introuvable inconnu, et s'il consentait à entrer en rapport avec le gouvernement fédéral?... Il va sans dire que l'Amérique ferait largement les choses. Les millions ne lui manquent pas, et, le fallût-il, ses milliardaires ouvriraient toutes grandes leurs inépuisables caisses!...

Une journée se [tassa. A combien de gens nerveux et impatients elle parut compter plus de vingt-quatre heures, et les heures parurent durer plus de soixante minutes !

Pas de réponse, pas de lettre, pas de dépêche. La nuit suivante, rien de nouveau. Et il en fut de même pendant trois jours encore !

Alors se produisit ce qui était à prévoir. Les câbles avaient appris à l'Europe ce que proposait l'Amérique. Les divers États de l'Ancien Continent feraient tout autant qu'elle leur profit de cette invention ! Pourquoi ne pas lui disputer la possession d'un appareil dont il y avait à tirer des avantages si considérables?... Pourquoi ne pas se jeter dans la lutte à coups de millions?..

En effet, les grandes puissances allaient s'en mêler : la France, l'Angleterre, la Russie, l'Italie, l'Autriche, l'Allemagne. Seuls les états de second ordre n'essaieraient pas de se lancer dans la bataille au détriment de leurs budgets. La presse européenne publia des notes identiques à celle des États-Unis. Et, en vérité, il ne tiendrait qu'à l'extraordinaire « chauffeur» de devenir un rival des Gould, des Morgan, des Astor, des Vanderbilt et des Rothschild de France, d'Angleterre ou d'Autriche!

Et, comme ledit personnage ne donnait pas signe de vie, voici que des offres fermes lui furent faites pour l'engager à dissiper le mystère qui l'entourait. Le monde entier devint un marché public, une bourse universelle où se débattaient d'invraisemblables enchères. Deux fois par jour, les journaux en indiquaient le chiffre, et elles allaient toujours croissant de millions en mil-

lions

En somme, ce furent les États-Unis qui, après une mémorable séance du Congrès, l'emportèrent grâce au vote de vingt millions de dollars, soit cent millions de francs.

Eh bien! il ne se rencontra pas un seul citoyen en Amérique, à quelque classe de la Société qu'il appartint, pour trouver ce chiffre exagéré, tant on attachait d'importance à la possession de ce prodigieux engin de locomotion. Et moi, tout le premier, je ne cessais de répéter à la bonne ( irad que « ça valait plus que ça ! »

Sans doute, les autres nations n'étaient pas de cet avis, car

leurs enchères s'arrêtèrent au-dessous de ce chiffre. Et alors éclatèrent tous les propos de rivaux battus... L'inventeur ne se fera pas connaître... Il n'existe pas... Il n'a jamais existé... C'est un mystificateur de grande allure... D'ailleurs, sait-on s'il n'a pas péri avec sa machine, au fond de quelque précipice, englouti dans les profondeurs de la mer?... Les journaux de l'Ancien Monde s'en payèrenl dans les grands prix...

Par malheur, le temps se passait. Aucune nouvelle de notre homme, aucune réponse de lui... Il n'était plus signalé nulle part... On ne l'avait pas revu depuis son évolution sur les parages du lac Supérieur!...

Pour mou compte, ne sachant que penser, je commençais à perdre tout espoir d'une solution de cette étrange affaire.

Or, dans la matinée du 1 5 juillet, voici qu'une lettre sans timbre fut trouvée dans la boite de l'Hôtel de la police.

Après que les autorités en eurent pris connaissance, on la communiqua aux journaux de Washington, qui la publièrent dans un numéro spécial, en en donnant le fac-similé.

Elle était conçue en ces termes :

SECONDE LETTRF.

« A bord de l'Épouvante »,

« Ce 15 juillet. »

« A l'Ancien et au Nouveau Monde,

» Les propositions émanant des divers Etats de l'Europe, » comme celles qui ont été faites en dernier lieu par les Etats- » Unis d'Amérique, ne peuvent attendre d'autre réponse que la » présente :

» C'est un refus absolu et définitif du prix offert pour l'acqui- » sition de mon appareil.

» Cette invention ne sera ni française, ni allemande, ni autrichienne, ni russe, ni anglaise, ni américaine.

» L'appareil restera ma propriété, et j'en ferai l'usage qui me » conviendra.

» Avec lui, j'ai tout pouvoir sur le monde entier, et il n'est pas » de puissance humaine qui soit en mesure de lui résister dans » n'importe quelle circonstance.

» Qu'on n'essaie pas de s'en emparer. Il est et sera hors de » toute atteinte. Le mal qu'on voudrait me faire, je le rendrais » au centuple.

» Quant au prix qui m'est proposé, je le dédaigne, je n'en ai » pas besoin. D'ailleurs, le jour où il me plairait d'avoir des

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