HORS LA LOI
lorsqu'il sérail automobile sur terre, bateau sur mer, sousmarin entre deux eaux, que l'appareil pourrai! être arrêté. Non ! il sérail nécessaire qu'il fût pris à ['improviste avant d'avoir réussi à s'échapper grâce à celle vitesse que nul engin de locomotion ne pouvait égaler.
J'étais (lune sur le qui-vive, attendant un ordre de M. Ward pour partir avec mes agents. Et l'ordre n'arrivait pas, pour relie bonne raison que celui qu'il concernait demeurail invisible.
La fin du mois de juillet approchait. Les journaux ne cessaient d'entretenir leurs lecteurs de l'affaire. Parfois, de nouvelles informations se produisaient, qui surexcitaient la curiosité publique. D'autres pistes étaient indiquées. En somme, rien de sérieux. Les télégrammes se croisaient sur toute l'étendue du territoire, se contredisaient et se détruisaient. On le comprend, d'ailleurs, l'appât de primes énormes ne pouvait qu'engendrer des erreurs, même de lionne foi. Un jour, c'était le véhicule qui passait comme une trombe... Un autre, c'était le bateau qui venait de se montrer à la surface de l'un de ces lacs si nombreux en Amérique... Puis, c'était le submersible qui évoluait près du littoral... Au vrai, pur effet d'imagination en travail, (liez des esprits, aussi surexcités qu'effrayés, voyant toute- ces apparitions à travers le verre grossissant des primes !...
Enfin, à la date du 29 juillet, je reçus de mon chef l'ordre de passer à son cabinet sans perdre un instant.
Vingt minutes après, j'étais en sa présence.
<■ Soyez parti dans une heure, Strock... me dit-il.
-Pour?...
— Pour Toledo.
— Il a été vu?...
— Oui... et, là, vous aurez des renseignements.
Dans une heure, mes agents et moi, nous serons en route - Bien, Strock, et je vous donne l'ordre forme1 .
— Lequel, monsieur Ward?...
— De réussir... cette fois... de réussir ' >
Ainsi, l'introuvable capitaine venait de réapparaître en un
point du territoire (1rs États-Unis. Il n'avait été se montrer ni sur les routes ni sur les mers de l'Europe. Tout cei Atlantique qu'il eût mis moins de quatre jours à traverser, il ne l'avait pas franchi... Etait-ce donc la seule Amérique dont il taisait le théâtre de ses expérience-, et devait-on en conclure qu'il fût américain?
Qu'on ne s'étonne pas si j'insiste sur ce point que le submersible aurait pu franchir la vaste mer qui sépare le nouveau de l'ancien continent. Sans parler de sa vitesse qui lui assurait un voyage de courte durée comparée à la marche des plus rapides paquebots de l'Angleterre, de la France ou de l'Allemagne, il n'avait, en somme, rien à craindre des mauvais temps qui désolent ces parages. La houle n'existait pas pour lui. Il lui suffisait d'abandonner la surface des eaux pour trouver le calme absolu à quelque vingtaine de pieds au-dessous.
Mais enfin, il ne l'avait pas tenté, ce voyage à travers l'Atlantique, et, si sa capture réussissait, ce serait dans l'Ohio probablement, puisque Toledo est une des villes de cet Etat.
Du reste, le secret avait été bien gardé entre l'Hôtel de la police et l'agent de qui était venue la nouvelle, et avec lequel j'allais être en relation. Aucun journal, — et il l'eût payée cher, n'en avait eu la primeur. Il importait qu'elle ne fût point dévoi-
Ils MAITRE DU MONDE.
lée avant que cette campagne eût pris fin. Nulle indiscrétion ne
serait commise ni par mes compagnons ni par moi.
L'agent auquel j'étais adressé, avec un mandat de M. Ward, se nommait Arthur Wells et m'attendait à Toledo.
On le sait, nos préparatifs de dépari étaient faits depuis quelque temps déjà. Trois valise- peu encombrantes, — pour toul bagage, en prévision de ce que notre absence risquait de se prolonger. John liait, Nat Walker s'étaient munis de revolvers de poche. Je fis comme eux. Qui sait si nous n'aurions pas à attaquer ou même à nous détendre?...
La ville de Toledo esl bâtie à l'extrême pointe du lac Érié donl les eaux baignent les côtes septentrionales de l'Ohio. Le rapide, OÙ trois places nous avaient été réservées, traversa pendant la nuit la Virginie orientale et l'Ohio. Nous n'eûmes à subir aucun retard et, dès huit heures du matin, la locomotive s'arrêtait en gare de Toledo.
Sur le quai attendait Arthur Wells. Prévenu de l'arrivée de l'inspecteur principal Strock, il avait, ainsi qu'il me l'apprit, grand'hâte de s'être mis en rapport avec moi, et je lui rendais bien la pareille.
A peine avais-je mis pied à terre que je devinai mon homme, occupé à dévisager les voyageurs.
J'allai à lui.
« Monsieur Wells ?.. . dis-je.
— Monsieur Strock?... me répondit-il.
— Moi-même.
— A votre disposition... ajouta M. Wells.
— Devons-nous rester quelques heures à Toledo?... demandai-je.
— Non, avec votre permission, monsieur Strock... In break, attelé de deux bon- chevaux, est dans la cour de la gare, et il faut partir à l'instant, afin d'être sur place avant le soir...
EN CAMPAGNE. I l'.i
Nous vous accompagnons, répondis-je en faisan! signe à mes deux agents de nous suivre. Allons-nous loin ?...
— Une vingtaine de milles...
— Etl'endroil se nomme?...
- La crique de Black-Rock. »
Cependant, bien que nous dussions gagner au plus vite cette crique, il parut bon de choisir un hôtel où seraient déposées nos valises. Ce choix fut facile, grâce à M. Arthur Wells, dans une ville qui compte cent trente mille habitants.
La voiture nous conduisit à White-Hotel, et, après un rapide déjeuner, des dix heures, nous étions en route.
Le break contenait quatre places, plus celle du coachman. Les provisions, renfermées dans ses coffres, devaient nous suffire plusieurs jours au besoin. La crique de Black-Rock, absolument déserte, que ne fréquentaient ni les campagnards des environs ni les pécheurs, n'eût fourni aucune ressource. Pas une auberge pour y manger, pas une chambre pour y coucher. Nous étions en pleine saison chaude, dans ce mois de juillet où le soleil ne ménage pas ses ardeurs. Donc, rien à craindre de la température, s'il fallait passer une ou deux nuits à la belle étoile.
Très probablement, d'ailleurs, si notre tentative devait réussir, ce serait l'affaire de quelques heures. Ou le capitaine de V Épouvante serait surpris avant d'avoir pu s'échapper, ou il prendrait la fuite, et il faudrait renoncer à tout espoir de l'arrêter.
Arthur Wells, âgé d'une quarantaine d'années, était un des meilleurs agents de la police fédérale. Vigoureux, hardi, entreprenant, plein de sang-froid, il avait fait ses preuves en mainte occasion, parfois au péril de sa vie. Il inspirait confiance à ses chefs, qui en faisaient grand cas. C'était pour une tout autre affaire qu'il se trouvait en mission à Toledo, lorsque le hasard venait le mettre sur la piste de V Épouvante.
Sous le fouet du coachman le break roulait rapidement, le long du littoral de l'Érié, el se dirigeai vers sa pointe sudouest. Celle vaste plaine liquide es! située entre le territoire canadien, au nord, et les Etats de l'Ohio, de la Pennsylvanie et de New- York. Si j'indique la disposition géographique de ce lac, sa profondeur, son étendue, les cours d'eau qui l'alimentent, les canaux par lesquels s'épanche son trop plein, ce n'est point inutile pour le récit qui va suivre.
La superficie de l'Erié n'est pas inférieure à vingt-quatre mille sept cent soixante-huit kilomètres carrés. Son altitude le place à près de six cents pieds au-des-us du niveau de la mer. Il est en communication par le nord-ouest avec le lac 1 luron, le lac Saint-Clair et la rivière Détroit, qui lui envoient leurs eaux, el il reçoit ries affluents de moindre importance, tels le Rocky, le Guyahoga, le Black. Quant à son déversement, il s'effectue au nord-est dans le lac Ontario, entre les rives du Niagara aux célèbres chutes.
La plus grande profondeur que la sonde ait déterminée dans l'Érié se chiffre par cent trente-cinq pieds. On voit combien est considérable la masse tle ses eaux. En somme, c'est ici, et par excellence, la région de ces magnifiques lac- qui se succèdent entre le territoire canadien et les États-Unis d'Amérique.
Dans cette région, bien que située sous le quarantième degré de latitude, le climat est très froid l'hiver, et les courants des régions arctiques, que nul obstacle n'arrête, s'y précipitent avec une extrême violence. On ne s'étonnera donc pas que l'Érié soit entièrement gelé à sa surface pendant la période du mois île novembre au mois d'avril de chaque année '.
Quant aux principales villes que possèdent les rives de ce grand lac, les voici : Buffalo, qui appartient à l'État de \e\v-
i. Au 12 avril 1867, l'auteur se trouvait à Buffalo, alors que l'Érié était pris sur toute son étendue. J. V.