millions de francs
à bord?... N'importe, si on avait tenu ceux-là, peut-être aurionsnous appris qui ils étaient...
- Et surtout, ajouta Wells, si l'un d'eux était le capitaine de Y Épouvante. . .
— Je n'ai qu'une crainte, Wells, c'est que ce submersible, quel qu'il soit, ait quitté la crique depuis votre départ...
— Nous le saurons dans quelques heures, et fasse le Ciel que que nous l'y retrouvions!... Alors, à la tombée de la nuit...
- Mais, demandai-je, vous n'êtes pas resté jusqu'au soir dans le petit bois?...
— Non... je suis parti vers cinq heures, et, le soir, j'arrivais à Toledo, d'où j'ai passé une dépêche à "Washington...
— Hier, étes-vous retourné à la crique de Black-Rock?...
— Oui.
— Le sous-marin y était encore?...
— A la même place.
— Et les deux hommes?...
- Les deux hommes aussi... A mon avis, quelque avarie à réparer les aura amenés dans cet endroit désert...
- C'est probable, dis-je, une avarie qui les empêchait de regagner leur retraite habituelle... Puisse-t-il en être ainsi!...
- J'ai lieu de le croire, car une partie du matériel avait été déposée sur la grève, et, autant que j'ai pu le constater sans donner l'éveil, il m'a semblé qu'on travaillait à bord...
— Ces deux hommes seulement?...
— Seulement.
— Et cependant, observai-je, était-ce là un personnel suffisant pour manœuvrer un appareil de grande vitesse, tantôt automobile, tantôt bateau ou sous-marin?...
- Je ne le pense pas, monsieur Strock... Mais, ce jour-là, je n'ai revu que les deux hommes de la veille... Plusieurs fois, ils vinrent jusqu'au petit bois où je me tenais caché, ils coupaient
quelques branches, ils faisaieni du feu sur le sable. Cette crique est si déserte qu'ils ne pouvaienl > être rencontrés el ils devaienl le savoir...
- Vous les reconnaîtriez?...
- Parfaitement... l'un, de moyenne taille, vigoureux, les traits durs, toute sa barbe... l'autre trapu, plus petit... Puis, comme la veille, je suis reparti vers cinq heures. Rentré à Toledo, on m'a remis un télégramme de M. Ward me prévenant de votre arrivée. et je suis allé vous attendre à la gare. »
Voici qui était formel : Depuis trente-six heures, le submersible avait fait relâche à la crique de Black-Rock, en vue de réparations indispensables probablement, et peut-être, par bonne fortune, l'y trouverions-nous encore... Quant à la présence de l'Épouvante sur l'Érié, elle s'expliquait naturellement, Arthur Wells et moi nous dûmes en convenir. La dernière fois que l'appareil avait été vu, c'était à la surface du lac Supérieur. Or, la distance entre ce lac et l'Érié, il avait pu la franchir soit par terre, en suivant les routes du Michigan jusqu'à la rive occidentale du lac, soit par eau, en remontant le cours de Détroit-river, peut-être même entre deux eaux. Toutefois, -on passane sur route n'avait point été signalé^ bien que la police surveillai cet Etat avec autant de soin que n'importe quel autre du territoire américain... Restait donc l'hypothèse que l'automobile s,. fût changée en bateau ou en sous-marin. Dans ces conditions, le capitaine et ses compagnons auraient pu, sans donner l'éveil, atteindre les parages de l'Érié.
El maintenant, si VÉpouvante avait déjà abandonne la crique, ou si elle nous échappait lorsque nous tenterions de l'arrêter, la partie serait-elle perdue?... Je ne sais. En tout cas, elle serait très compromise.
Je n'ignorais pas que deux destroyers se trouvaient actuellement au port de Buffalo, à l'extrémité de l'Érié. Avant mon
départ de Washington, M. Ward m'avait avisé de leur présence. In télégramme aux commandants de ces destroyers suffirait, si besoin était de les lancer à la poursuite de l'Épouvante. Mais comment la gagner en vitesse, et, lorsqu'elle se changerait en sous-marin, comment l'attaquer à travers les eaux de l'Érié, où elle aurait cherché refuge?... Arthur Wells convenait que, dans cette lutte inégale, l'avantage ne serait pas pour les destroyers. Donc, dès la nuit prochaine, si nous ne réussissions pas, la campagne serait manquée!
"Wells m'avait dit que la crique de Black-Rock était peu fréquentée. La route même qui conduit de Toledo à la bourgade de Ilearly, quelques milles plus loin, s'en écarte à une certaine distance. Notre break, lorsqu'il arriverait à la hauteur de la crique, ne pouvait être aperçu du littoral. Après avoir atteint la pointe du bois qvii la masque, il lui serait facile de s'abriter sous les arbres. De là, mes compagnons et moi, la nuit venue, nous viendrions prendre poste sur la lisière du coté de l'Érié, et nous aurions toute facilité d'observer ce qui se ferait au fond de la crique.
D'ailleurs, "Wells la connaissait bien, cette crique. Il l'avait plus d'une fois visitée, depuis son séjour à Toledo. Bordée de roche- taillées presque à pic que battaient les eaux du lac, la profondeur sur tout son périmètre mesurait une trentaine de pieds.
L'Épouvante pouvait donc accoster, soit immergée, soit émergée, le fond de la crique. A deux ou trois endroits, ce littoral, coupé de brèches, se raccordait avec la grève sablonneuse qui s'étendait jusqu'à la lisière du petit bois sur une longueur de deux à trois cents pieds.
Il était sept heures du soir, lorsque notre break, après une halte à mi-chemin, atteignit l'extrémité du bois. Il faisait trop jour encore pour gagner, même à l'abri des arbres, le bord de la
EN CAMPAGNTE
Wells prit les devants. (Page 127.)
crique. C'eût été s'exposer à être vus, et, en admettant que l'appareil fût encore à cette place, il aurait vite l'ait de prendre le large, à la condition, toutefois, que ses réparations fussent achevées.
« Est-ce ici que nous faisons halte?... demandai-je à Wells, lorsque le break s'arrêta à la lisière du bois...
— Non, monsieur Strock, me répondit-il. Mieux vaut établir
notre campement à l'intérieur. Nous .sommes certains de ne pas être dépistés...
— La voiture peut-elle circuler sous ces arbres?...
— Elle le peut, déclara Wells. J'ai déjà parcouru ce bois en tous sens. Dans une clairière, à cinq ou six cents pas d'ici, nus chevaux trouveront à pâturer... Dès que l'obscurité le permettra, nous descendrons la grève jusqu'au pied des roches qui encadrenl le fond de la crique. »
Il n'y avait qu'à suivre les conseils de Wells. L'attelage, conduit par la bride, mes compagnons el moi à pied, nous franchîmes la lisière.
Les pins maritimes, les chênes-verts, les cyprès, irrégulièrement groupés, se pressaient à l'intérieur. Sur le sol s'étendait un épais tapis d'herbes mêlées de feuilles mortes. Telle était l'épaisseur des hautes frondaisons que les derniers rayons du soleil, au moment de disparaître, ne parvenaient point à les pénétrer. De routes, de sentiers menu1 on ne voyait trace. Cependant, non sans quelques heurts, le break eut atteint la clairière en moins de dix minutes.
Celle clairière, entourée de grands arbres, formait une sorte d'ovale, que revêtait une herbe verdoyante. Il y faisait jour encore, et l'ombre ne l'envahirait que dans une heure. Le temps ne manquerait donc pas pour organiser la halte, et nous reposer d'un voyage assez fatigant sur une route passablement cahoteuse.
Assurément, notre désir était impérieux de gagner la crique, de voir si l'Épouvante était toujours là... Mais la prudence nous retint. Un peu de patience, et l'obscurité permettrait d'atteindre la crique, sans risquer d'être aperçus. Ce fut l'avis de Wells, et il me parut bon de m'y conformer.
Les chevaux, dételés et laissés libres sur le pâturage, resteraient sous la garde de leur conducteur pendant notre
absence. Les coffres du break ouverts, John Harl el NabWalker en tirèrent des provisions qui furent déposées sur l'herbe au pied d'un superbe cj près, lequel me rappelail les essences forestières du district de Morganton et de Pleasant-Garden. Nous avions faim, nous avions soif. Le boire e1 le manuel- ne feraient pas défaut. Puis, les pipes furent allumées en attendanl l'instant de partir.
Silence complet à l'intérieur du bois. Les derniers chants d'oiseaux avaient cessé. Avec le soir, la brise tombait peu à peu, el les feuilles tremblaient à peine aux pointes des plus hautes branches. Le ciel s'assombrit rapidement dès le coucher du soleil et l'obscurité succéda au Crépuscule.
Je regardai ma montre. Elle marquait huit heures et demie.
« Il est temps, Wells...
— Quand vous voudrez, monsieur Strock.
— Partons alors. »
Recommandation expresse fut faite au conducteur de ne point laisser ses chevaux s'éloigner du pâturage pendant notre absence.
Wells prit les devants. Je marchais derrière lui, suivi de John Ilart et de NabWalker. Au milieu des ténèbres, nous aurions eu grand'peine à nous diriger, si Wells n'eût servi de guide.
Enfin, nous sommes sur la lisière du bois. Devant s'étend la -rêve, jusqu'à la crique de Black-Rock.
Tout est silencieux, tout est désert. On peut se hasarder sans risques. Si l'Épouvante est là, c'est au revers des roches qu'elle a dû prendre son mouillage.
Mais y est-elle encore?... T'est la question, la seule, et, je l'avoue, à l'approche du dénouement de cette passionnante' affaire, le cœur me bat dans la poitrine.
Wells fait signe d'avancer... Le sable de la grève crie sous nos pieds... Deux cents pas à faire, quelques minutes suffisent, el
nous voici à l'entrée de l'une des passes qui conduisent au bord du lac...
Rien... lien!... La place où Wells a laissé VEponrante, vingtquatre heures avant, est vide !.. Le Maître du Monde n'est plus à la crique de Black-Rock.
On sait combien la nature humaine est portée aux illusions, ('ertes, des chances existaient pour que l'appareil tant recherché ne fût plus à cette place... en admettant que ce fût lui dont Wells avait observé I'émersion dans l'après-midi du •}'... Si quelque avarie survenue à son triple système de locomotion l'avait empêché de regagner par terre ou par eau sa retraite et obligé à relâcher au fond de la crique de Black-Rock, que devions-nous penser enfin, ne l'y voyant plus?... C'est que, réparations faites, il s'était remis en route, c'est qu'il avait abandonné ces parages du lac Erié ..
Eh bien, ces éventualités, si probables pourtant, nous n'avions pas voulu les admettre à mesure que cette journée s'avançait. Non ! nous ne doutions plus ni qu'il s'agissait bien de V Epouvante, ni qu'elle ne fût mouillée au pied des roches, là où Wells avait pu constater sa présence...
Et alors, quel désappointement, je dirai même quel désespoir! Toute notre campagne réduite à néant ! Si l'Épouvante naviguait encore sur ou sous les eaux du lac, la retrouver, la rejoindre, la capturer, c'était hors de notre pouvoir, et — pourquoi s'illusionner à cet égard? — hors de tout pouvoir humain !...
Nous restions là anéantis, Wells et moi, tandis que John Ilart et Nab Walker, non moins dépités, se portaient sur divers points de la crique.
Et, cependant, nos mesures étaient bien prises, elles avaient toutes chances de succès. Si, au moment de notre arrivée, les deux hommes, signalés par Wells, eussent été sur la grève, nous aurions pu — en rampant — arriver jusqu'à eux, les surprendre, les saisir avant qu'ils ne se fussent embarqués... S'ils avaient été à bord, derrière les roches, nous aurions attendu leur descente à terre, et il eût été facile de leur couper la retraite!... Vraisemblablement, puisque, le premier jour comme le second, Wells n'avait jamais aperçu que ces deux hommes, c'est que l'Epouvante ne comptait pas un personnel plus nombreux !
Voilà ce que nous avions pensé, voilà de quelle façon nous aurions opéré !... Mais, par malheur, l'Epouvante n'était plus là !
Posté à l'extrémité de la passe, je n'échangeais que quelques paroles avec Wells. Et était-il besoin de parler pour se comprendre ?... Après le dépit, la colère nous envahissait peu à peu... Avoir manqué notre coup, nous sentir impuissants à continuer comme à recommencer celte campagne !...
Près d'une heure s'écoula... et nous ne songions pas à quitter la place... Nos regards ne cessaient de fouiller ces épaisses ténèbres... Parfois une lueur, due au brasillement des eaux, tremblotait à la surface du lac, puis s'éteignait, et avec elle un espoir promptement déçu!... Parfois aussi, il nous semblait voir une silhouette se dessiner à travers l'ombre, — la masse d'un bateau qui se fût approché... Parfois encore, quelques remous s'arrondissaient, comme si la crique eût été troublée dans ses profondeurs !... Puis, ces vagues indices disparaissaient presque aussitôt... Il n'y avait là qu'une illusion des sens, une erreur de notre imagination affolée !
Mais voici (pie nos compagnons nous rejoignirent, et ma première question fut:
« Rien de nouveau?...
— Rien, dit John Hart.
Vous avez fail le tour de la crique?...
— Oui, répondit Nab Walker, el nous n'avons pas même vu quelque vestige du matériel que M. Wells avait rembarqué!...
- Attendons », dis-jc, car je ne pouvais me décider à revenir vers le bois.
Or, à cet instant, notre attention fut attirée par une certaine agitation des eaux, qui se propageait jusqu'au bas îles roches. « ( !'es1 comme un clapotis, observa Wells.
— En effet, répondis-je en baissant instinctivement la voix. I >'où provient-il ?... La brise es! complètement tombée !... Est-ce un trouble qui se produit à la surface du lac '.'...
- Ou au-dessous?... -, ajouta Wells, qui se courbait pour mieux entendre.
En effet, il y avait lieu de se demander si quelque bateau, dont le moteur eût provoqué cette agitation, ne se dirigeait pas vers le fond de la crique.
Silencieux, immobiles, nous essayions de percer cette profonde obscurité, tandis que le ressac s'accentuait contre 1rs roches du littoral.
Cependant John Ilart et Nab Walker avaient gravi vers la droite l'arête supérieure. Quant à moi, baissé au ras de l'eau, j'observais l'agitation, qui ne diminuait pas. Au contraire, elle devenait plus sensible, et je commençais à percevoir une sorte de battement régulier, pareil à celui que produit une hélice en mouvement.
ci Plus de doute !... déclara Wells en se penchant jusqu'à moi. c'est un bateau qui s'approche...
- Assurément, répondis-je, et à moins qu'il n'y ait des cétacés ou des squales dans l'Erié...
— Non !... un bateau!... répétait Wells. Se dirige-t-il vers le fond de la crique, ou cherche-t-il à accoster plus haut?...
— C'est ici que vous l'aviez vu par deux fois ?
— Oui, ici, monsieur Strock.
Eh bien, si c'est le même — et ce ne peut être que lui, — il n'y a aucune raison pour qu'il ne revienne pas à la même place... - Là... là ! ■> dit alors Wells en tendant la main vers rentrée de la crique.
Nos compagnons venaient de nous rejoindre. A demi couchés tous quatre sur le bord de la grève, nous regardions dans la direction indiquée.
On distinguait vaguement une masse noire qui se mouvait au milieu de l'ombre. Elle s'avançait très lentement, et devait être encore à plus d'une encablure au nord-est. C'est à peine si, maintenant, le grondement de son moteur se faisait entendre. Peut-être, après avoir stoppé, le bateau ne marchait-il plus que sur son erre ?...
Ainsi donc, comme la veille, l'appareil allait passer la nuit au fond de la crique!... Pourquoi avait-il quitté ce mouillage, auquel il revenait ?... Avait-il subi de nouvelles avaries qui l'empêchaient de prendre le large ?... Ou s'était-il vu dans la nécessité de partir avant que ses réparations fussent achevées?... Quelle raison le contraignait à regagner cette place? Enfin, existait-il un motif impérieux pour lequel, après s'être transformé en automobile, il n'aurait pu se lancer sur les routes de l'Ohio?...
Toutes ces questions se présentaient à mon esprit, et l'on comprendra qu'il ne me fût pas permis de les résoudre.
D'ailleurs, nous raisonnions toujours, "Wells et moi, d'après la conviction que cet engin était bien celui du Maitre du Monde, cette Épouvante d'où il avait daté sa lettre de refus aux propositions de l'État.
Et, cependant, cette conviction ne pouvait avoir la valeur d'une certitude, bien qu'elle nous parût telle !...
Enfin, quoi qu'il en lut, le bateau continuait à s'approcher, et, certainement, son capitaine connaissait parfaitement ces passes
NOTRE ATTENTION FUT ATTIRÉE PAR UNE AGITATION DES EAUX. Page 131.
de Black-Rock, puisqu'il s'y aventurait en pleine obscurité. Pas un l'anal à bord, pas une clarté de l'intérieur filtrant à travers les
hublots. Par instant, on entendait sa machine qui fonctionnait en douceur. Les clapotis du remous s'accentuaient et, avant quelques minutes, il serait « à quai ».
Si j'emploie cette expression usitée dans les ports, ce n'est pas sans justesse. En effet, les roches, en cet endroit, formaient plateau, à cinq ou six pieds au-dessus du niveau du lac, placement tout indiqué pour un accostage.
« Ne restons pas ici... dit Wells en me saisissant le liras. - Non, répondis-je, nous risquerions d'être découverts. Il faut se blottir du côté delà grève... se cacher dans quelque anfractuosité et attendre...
— Nous vous suivons. »
Pas une minute à perdre. Peu à peu la masse s'approchait, et, sur le pont faiblement élevé au-dessus de l'eau, se montrait la silhouette de deux; hommes.
Est-ce que, décidément, ils n'étaient que deux à bord?...
Wells et moi, John Hart et Nab Walker, après avoir remontéla passe, nous rampions le long îles roches. Des cavités s'évidaient çà et là. Je m'enfonçai avec Wells dans l'une, les deux agents dans l'autre.
Si les hommes de l'Épouvante descendaient sur la grève, ils ne pourraient nous voir, mais nous les verrions, et il y aurait lieu d'agir suivant les circonstances.
Au bruit qui se faisait du côté du lac, à divers paroles échangées en langue anglaise, il était évident que le bateau venait d'accoster. Presque aussitôt, une amarre fut envoyée précisément à l'extrémité de la passe que nous venions de quitter.
En se glissant jusqu'à l'angle, Wells constata que l'amarre était halée par un des marins qui avait sauté à terre, et l'on put entendre le grappin racler le sol.
Quelques minutes après, des pas firent crier le sable de la grève.
Deux hommes, après avoir remonté la passe, se dirigèrenl vers la lisière du petit bois, marchant l'un près de l'autre à la clarté d'un fanal.
Qu'allaient-ils faire de ce coté?... Est-ce que cette crique de Black-Rock était un point de relâche pour VÊpouvante?... Est-ce que son capitaine avait là un dépôt de provisions ou de matériel?... Est-ce qu'il venait s'y ravitailler, lorsque les fantaisies de ses aventureux voyages le ramenaient en cette partie du territoire des États-Unis?... Savait-il donc cet endroit si désert, si infréquenté, qu'il ne devait craindre d'y être jamais aperçu?...
« Que faire?... demanda Wells.
— Laisser ces gens revenir, et alors... »
La parole me fut coupée net par la surprise'.
Les hommes n'étaient pas à trente pas de nous, lorsque l'un d'eux se retournant, la lumière du fanal qu'il portait tomba en plein sur son visage...
Ce visage, c'était celui d'un des individus qui m'avaient guetté devant ma maison de Long-Street... Jene pouvais m'y tromper... Je le reconnaissais comme l'aurai! reconnu ma vieille servante... C'était lui, c'était bien lui, un des espions dont je n'avais pu retrouver les traces !... A n'en pas douter, la lettre que j'avais reçue venait d'eux, celte lettre dont l'écriture s'identifiait avec celle du Maître du Monde!... comme celle-ci, avait-elle donc été écrite à bord de VÊpouvante!... Il est vrai, les menaces qu'elle renfermait concernaient le Great-Eyry et, une fois de plus, je me demandai quel rapport pouvait exister entre le Great-Eyry et VEpouvante '.'...
En quelques mots, j'eus mis Wells au courant, et, pour toute réponse, il me dit :
« Tout cela est incompréhensible !... »
Le capitaine à lavant, le revolver a la main... ^Page 141.)
Cependant les deux hommes avaient continué leur marche vers le petit bois, et ils ne tardèrent pas à en franchir la lisière. « Pourvu qu'ils ne découvrent pas notre attelage !... murmura Wells.
- Ce n'est pas à craindre, -'ils ne dépassent pas le* premières rangées d'arbres...
— Enfin... s'ils le découvrent?...
— Ils viendront se rembarquer, et il sera temps de leur couper la retraite. »
Du reste, vers le lac, là où était accosté le bateau, on n'entendait aucun bruit. Je quittai la cavité, je suivis la passe et m'arrêtai à l'endroit où le grappin mordail le sable...
L'appareil était là, tranquille au bout de son amarre. Pas de lumière à bord, personne ni sur le pont, ni sur le plateau. L'occasion n'était-elle pas propice?... Sauter à bord, et attendre le retour des deux hommes?....
« Monsieur Strock... monsieur Strock! »
C'était Wells qui me rappelait.
Je revins en toute hâte, et me blottis près de lui.
Peut-être était-il trop tard pour prendre possession du bateau, mais peut-être aussi la tentative eût-elle échoué si d'autres se trouvaient à bord?...
Quoi qu'il en soit, celui qui portail le fanal et son compagnon venaient de reparaître sur la lisière et redescendaient la grève. Assurément, ils n'avaient rien découvert de suspect. Chargés l'un et l'autre d'un ballot, ils suivirent la passe et s'arrêtèrent au pied du plateau.
Aussitôt, la voix de l'un d'eux se fit entendre :
« Eh ! capitaine?...
— Voilà ! » fut-il répondu.
Wells, penché à mon oreille, me dit :
« Ils sont trois...
- Peut-être quatre... répondis-je, peut-être cinq ou six ! »
La situation ne laissait pas de se compliquer. Contre un équipage trop nombreux qu'aurions-nous pu faire?... Dans tous les cas, la moindre imprudence nous eût coûté cher!... Maintenant que les deux homme- étaient de retour, allaient-ils se rembarquer avec les ballots?... Puis, son amarre larguée, le bateau quitterait-il la crique ou y resterait-il jusqu'au lever du jour?...
Mais, s'il se mettait en marche, ne serait-il pas perdu pour nous?... Où le retrouver?... Pour abandonner les eaux du lac Érié, n'avait-il pas les routes des États limitrophes, ou le cours de Détroit-River , qui l'aurait conduit au lac Huron?... El cette
occasion se représenterai! elle jamais qu'il lui de nouveau signalé au fond de la crique de Black-Rock?
o A bord... dis-je à Wells. Hart, Walker, vous el moi, nous sommes quatre... Ils ne s'attendent pas à être attaqués... Ils seront surpris... A Dieu rat ! comme disent les marins. »
J'allais appeler mes deux agents, lorsque Wells me saisit le bras.
« Ecoutez », dit-il.
En ce moment, un des hommes halait le bateau qui se rapprochait des roches.
Et voici les paroles qui furent échangées entre le capitaine et ses compagnons :
« Tout était en ordre là-bas?...
— Tout, capitaine.
— Il doit rester encore deux ballots?...
— Deux.
— Un seul voyage suffira pour les rapporter à V Épouvante?... » U Épouvante!... C'était bien là l'appareil de ce Maître du
Monde!...
« Un seul voyage... avait répondu l'un des hommes.
— Bien... Nous repartirons demain au lever du soleil ! » N'étaient-ils donc que trois à bord, trois seulement, le capitaine et ces deux hommes?...
Or, ceux-ci allaient sans doute chercher les derniers ballots dans le bois... Puis, au retour, ils embarqueraient, ils descendraient dans leur poste, ils s'y coucheraient?... Ne serait-ce pas alors le moment de les surprendre avant qu'ils se fussent mis sur la défensive?...
Assurés, pour l'avoir entendu de la bouche même du capitaine, qu'il ne partirait qu'à l'aube, Wells et moi, nous fûmes d'accord pour laisser revenir les hommes, et, lorsqu'ils seraient endormis, nous prendrions possession de V Épouvante...
Maintenant, pourquoi, la veille, le capitaine avait-il quitté son mouillage, sans achever l'embarquement du matériel, ce qui l'avait forcé de regagner la crique, je ne me l'expliquais pas. En tout cas, c'était une heureuse chance et nous saurions en profiter.
Il était alors dix heures et demie. A ce moment, des pas se tirent entendre sur le sable. L'homme au fanal reparut avec son compagnon, et tous deux remontèrent vers le bois. Dès qu'ils eurent franchi la lisière, "Wells alla prévenir nos agents, tandis que je me glissai jusqu'à l'extrémité de la passe.
UEpou.va.nte était à bout d'amarre. Autant qu'on en pouvait juger, c'était bien un appareil allongé en forme de fuseau, sans cheminée, sans mature, sans gréement, semblable à celui qui avait évolué sur les parages de la Nouvelle-Angleterre.
Nous reprimes place dans les anfractuosités, après avoir vérifié nos revolvers, dont il y aurait peut-être lieu de se servir.
Cinq minutes s'étaient écoulées depuis que les hommes avaient disparu, et, d'un moment à l'autre, on s'attendait à les voir revenir avec les ballots. Après qu'ils seraient embarqués, nous attendrions le moment de sauter à bord, mais pas avant une heure, afin que le capitaine et ses compagnons fussent profondément endormis. Il importait qu'ils n'eussent le temps ni de lancer l'appareil sur les eaux de l'Érié, ni de l'immerger dans ses profondeurs, car nous aurions été entraînés avec lui. • Non! je n'ai jamais ressenti, dans toute ma carrière, pareille impatience !...
Il me semblait que les deux hommes retenus dans le bois, quelque circonstance les empêchait d'en sortir...
Soudain un bruil se ni entendre, un piétinemenl de chevaux échappés, toute une galopade le long de la lisière...
C'esl notre attelage qui, pris d'effroi, a quitté la clairière, el le voici qui débouche sur la grève...
Presque aussitôt les hommes paraissent et, relie lois, ils courenl à toutes jambes...
Pas de doute, la présence de notre attelage leur a donné
l'éveil... Ils se sont dit que des gens de police étaient cachés dans le bois... On les épiait, on les guettait, on allait s'emparer d'eux!...
Aussi se précipitent-ils vers la passe, et, après avoir arraché le grappin, ils sauteraient à bord... L'Épouvante disparaîtrait avec la rapidité d'un éclair, et la partie serait définitivement perdue !...
< En avant! » criai-je...
Et nous voici dévalant sur la grève pour couper la retraite à ces hommes...
Dès qu'ils nous voient, ils jettent les ballots et, déchargeant leurs revolvers, ils blessent John Hart, qui est frappé à la jambe.
Nous tirons à notre tour, moins heureusement. Ces hommes ne furent ni atteints, ni arrêtés dans leur course. Arrivés à l'extrémité de la passe, sans prendre le temps de dégager le grappin, ils sont en quelques brassées sur le pont de l'Épouvante...
Le capitaine, debout à l'avant, le revolver à la main, fait feu, et une balle effleure Wells.
Nab Walker et moi, après avoir saisi l'amarre, nous halions dessus.
Mais il suffirait qu'elle soit coupée du bord, pour que le bateau puisse se remettre en marche...
Soudain, le grappin s'arrache du sable, et, une de ses pattes
me prenant à la ceinture tandis que Walker est renversé par" la secousse, je suis entraîné sans parvenir à me dégager...
A ce moment, Y Épouvante, poussée par son moteur, fait comme un bond, et fde de toute sa vitesse à travers la crique de Black-Rock.
Lorsque je revins à moi, il faisait jour. Une demi-clarté traversait l'épais hublot de l'étroite cabine, où Ton m'avait déposé... Depuis combien d'heures, je n'aurais pu le dire. Mais il me semblait bien, à l'obliquité de ses rayons, que le soleil ne devait pas être très élevé au-dessus de l'horizon.
Un cadre me servait de lit, une couverture était étendue sur moi. Mes vêtements, pendus dans un coin, avaient été séchés. Ma ceinture, déchirée en partie par la patte du grappin, gisait sur le plancher.
Du reste, je ne me sentais aucune blessure. Un peu de courbature seulement. Si j'avais perdu connaissance, je me rendais bien compte que ce n'était pas par faiblesse. Comme ma tête plongeait parfois dans l'eau, lorsque l'amarre me traînait à la surface du lac, j'aurais été asphyxié, si l'on ne m'eût remonté à temps sur le pont.
Maintenant, étais-je seul avec le capitaine et ses deux hommes à bord de V Epouvante?...
C'était probable pour ne pas dire certain. Toute la scène me revenait à l'esprit, — Hart, blessé d'une balle, tombant sur la grève, "Wells essuyant un coup de revolver, Walker renversé sur le sol, à l'instant où le grappin s'accrochait à ma ceinture... Et, de leur côté, mes compagnons ne devaient-ils pas penser que j'eusse péri dans les eaux de l'Érié?...
En ce moment, clans quelles conditions naviguait V Épouvante?... Après avoir transformé son bateau en automobile, le capitaine courait-il les routes des États limitrophes du lac?... Si cela était, pour peu que je fusse resté sans connaissance de longues heures, l'appareil, à toute vitesse, ne devait-il pas être déjà loin?... Ou bien, redevenu submersible, poursuivait-il sa route sous les eaux du lac ?. . .
Non, Y Épouvante se mouvait alors sur une vaste surface liquide, La lumière, pénétrant dans ma cabine, indiquait que l'appareil n'était point immergé. D'autre part, je ne ressentais aucun de ces cahots que l'automobile eût éprouvés sur une route. Donc, l'Épouvante n'avait pas pris terre.
Quant à la question de savoir si elle naviguait encore dans le bassin de l'Érié, c'était autre chose. Le capitaine n'avait-il pu remonter le cours de Detroit-river et gagner, soit le lac I luron, soit le lac Supérieur, à travers cette immense région lacustre?... Il me serait difficile de le reconnaître.
Cependant, je me décidai à monter sur le pont. Une fois dehors, j'aviserais. Après m'ètre tiré du cadre, je pris mes vêtements, je m'habillai, sans trop savoir, d'ailleurs, si je n'étais pas sous verrou dans cette cabine.
J'essayai alors de relever le panneau rabattu au-dessus de ma tête.
Le panneau céda à la poussée, et je me redressai à mi-corps.
Mon premier soin fut de regarder en avant, en arrière, des deux côtés, par-dessus la rambarde de l'Épouvante.
Partout, la vaste nappe liquide! Pas~un rivage en vue! Rien qu'un horizon formé par la ligne du ciel ! Que ce fût un lac ou la mer, je ne tardai pas à être fixé sur ce 'point. Comme nous iilions à grande vitesse, l'eau, coupée par l'étrave, rejaillissait jusqu'à l'arrière, et les embruns me fouettaient la figure.
C'était de l'eau douce, et, très probablement, celle del'Érié.
A BORD DI-] \:i:i'or\'ANTE
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Or, il ne devait pas s'être écoulé plu- de sept à huit heures depuis le moment où l'Épouvante avait quitté la crique de Black- Rock, car le soleil se montrait à mi-chemin du zénith. Cette matinée ne pouvait être (pie celle du 31 juillet.
Aussi, étant donnée la longueur du lac Érié, soit deux cenl vingt milles, sa largeur, soit une cinquantaine de milles, je n'avais pas lieu de m'étonner si je n'en apercevais point les rives, ni
celles de Test du côté de l'État de New- York, ni celles de l'ouest du côté des territoires canadiens.
A cet instant, deux hommes étaient sur le pont, l'un à l'avant, observant la marche, l'autre à l'arrière, maintenant la barre en direction du nord-est, ainsi que je le jugeai à la position du soleil. Le premier était celui que j'avais reconnu pour un des espions de Long-Strcet, alors qu'il remontait la grève de Black- Rock.
Le second, c'était celui qui portait le fanal pendant la visite au petit bois.
Je cherchai vainement le troisième qu'ils avaient appelé a capitaine » à leur retour à bord... Je ne le vis pas.
On comprendra le désir que j'éprouvai de me trouver en présence de ce créateur du prodigieux appareil, de ce commandant de l'Épouvante , le fantastique personnage dont s'occupait et se préoccupait le monde entier, l'audacieux inventeur qui ne craignait pas d'entrer en lutte avec l'humanité, et se proclamait
J'allai à l'homme de lavant et, après une minute de silence, je lui dis :
« Où est le capitaine?... »
Cette homme me regarda, les yeux à demi fermés. Il ne semblait pas me comprendre, et je savais, pour l'avoir entendu la veille, qu'il parlait l'anglais.
D'ailleurs , — une remarque que je lis, — il ne parut point s'inquiéter de me voir hors delà cabine. Et, après m'avoir tourné le dos, il se remit à observer l'horizon.
Je revins alors vers l'arrière, décidé à faire la même question au sujet du capitaine. Dès que je fus en face du timonier, celui-ci m'écarta de la main, et je n'obtins aucune réponse.
Il ne me restait donc plus qu'à attendre l'apparition de celui qui nous avait accueillis à coups de revolver, lorsque, mes corn-
A BORD DE WÉPOUVANTE.
pagnons et moi, nous halions sur l'amarre de l'Épouvante.
J'eus le loisir alors d'examiner les dispositions extérieures de l'appareil qui m'emportait... où?...
Le pont et l'accastillage étaient faits d'une sorte de métal dont je ne reconnus pas la nature. Vers le centre, un panneau, demisoulevé, recouvrait la chambre où les machines fonctionnaient avec une régularité presque silencieuse. Ainsi qu'il a été dit, ni mature, ni gréement, pas même la hampe d'un pavillon à l'arrière. Vers l'avant se dressait la tête d'un périscope, qui permettait à l'Epouvante de se diriger sous les eaux.
Sur les flancs se rabattaient deux espèces de dérives, semblables à celles de certaines galiotes hollandaises, et dont je ne m'expliquais pas l'usage.
A l'avant s'arrondissait un troisième panneau qui devait recouvrir le poste occupé par les deux hommes lorsque l'Épouvante n'était pas en marche.
A l'arrière, un panneau identique donnait très probablement accès à la cabine du capitaine, lequel ne se montrait pas.
Lorsque ces divers panneaux étaient rajustés sur leur cadre à garniture en caoutchouc, ils s'y appliquaient si hermétiquement, que l'eau ne pouvait pénétrer à l'intérieur pendant les évolutions sous-marines.
Quant au moteur qui imprimait cette prodigieuse vitesse à l'appareil, je n'en pus rien voir, non plus que du propulseur, hélice ou turbine. Tout ce cpie je constatai, c'est que le bateau ne laissait derrière lui qu'un long sillage plat, dû à l'extrême finesse de ses lignes d'eau, et qui lui donnait toute facilité pour se dérober à la lame, même par mauvais temps.
Enfin, pour n'y plus revenir, l'agent qui mettait cette machine en mouvement n'était ni la vapeur d'eau, ni les vapeurs de pétrole, d'alcool ou autres essences que leur odeur eût trahies, et qui sont le plus généralement employées pour les automobiles
ou les sous-marins. Nul doute que cet agent ne lut l'électricité emmagasinée à bord sous une tension extraordinaire.
Alors se posait cette question : D'où provenait-elle, cette électricité, de piles, d'accumulateurs?... Mais comment ces accumulateurs, ces piles étaient-ils chargés?... A quelle source intarissable la puisait-un?... Où fonctionnait l'usine qui la fabriquait?... A moins qu'elle ne fût directement tirée de l'air ambiant ou de l'eau ambiante parties procédés inconnus jusqu'à ce jour?... Et je me demandais si, dans les conditions présentes, je parviendrais à découvrir ces secrets...
Puis, je songeais à mes compagnons, restés là-bas sur la grève de Black-Rock. L'un d'eux blessé, les autres, Wells et Nab Walker, aussi peut-être'... En me voyant entraîné au bout de cette amarre, ont-ils pu supposer que j'eusse été recueilli à bord de Y Épouvante?... Non, sans doute !... La nouvelle de ma mort, M. Ward ne devait-il pas l'avoir reçue par un télégramme de Toledo?... Et, maintenant, qui oserait entreprendre une nouvelle campagne contre ce Maître du Monde?...
Ces diverses réflexions s'entremêlaient dans ma tète, en attendant que le capitaine parût sur le pont...
Et il ne paraissait pas !
A ce moment, voici que la faim se fit vivement sentir, justifiée par une diète prolongée pendant près de vingt-quatre heures. Je n'avais rien mangé depuis notre dernier repas, en admettant que ce repas eût été pris la veille... Et, à en croire mes tiraillements d'estomac, j'en étais à me demander si mon embarquement à bord de VEpouvante ne remontait pas à deux jours... ou même davantage...
Heureusement, la question de savoir si on me nourrirait et comment on me nourrirait fut tranchée à l'instant.
L'homme de l'avant, après être descendu dans le poste, venait de reparaître.
A ]!(>l;i> DE L'ÉPOUVANTE.
Ce fut bien en face qu'il iixa sur moi son regard. (Page 152.
Puis, sans prononcer une parole, il déposa quelques provisions devant moi et regagna sa place.
De la viande conservée, du poisson sec, du biscuit de mer, un pot d'une aie si forte que je dus la mélanger d'eau, tel fut le déjeuner auquel je lis honneur. Quant à l'équipage, il avait sans doute mangé avant que j'eusse quitté ma cabine, et il ne me tint point compagnie.
Il n'y avait rien à tirer d'eux, et je retombai dans mes réflexions, me répétant :
« Comment cette aventure finira-t-elle ?. . . Cet invisible capitaine, le verrai-je enfin, et me rendra-t-il ma liberté?... Par-
viendrai-je à la recouvrer malgré lui?... Cela dépendrait des circonstances!... Mais, si l'Épouvante se tient au large de tout littoral, ou si elle navigue sous les eaux, comment parvenir à la quitter?... A moins que l'appareil ne redevienne automobile, faudra-t-il renoncer à toute tentative d'évasion?... »
D'ailleurs, pourquoi ne Pavouerais-je pas?... M'échapper sans avoir rien découvert des secrets de l'Épouvante, je ne pouvais me faire à cette idée !... Car, enfin, bien que je n'eusse pas à me féliciter jusqu'ici de ma nouvelle campagne, — et il s'en est fallu de peu que j'y laisse la vie, — bien que l'avenir offrit plus de mauvaises chances que de bonnes, l'affaire avait fait un pas... Il est vrai, si je ne puis rentrer en communication avec mes semblables, si, comme ce Maître du Monde qui est mis bois la loi, je suis hors de l'humanité...
UÉpouvante continuait à se diriger vers le nord-est dans le sens même de la longueur de l'Érié. Elle ne marchait plus qu'à moyenne vitesse, et, d'ailleurs, en la poussant à son maximum, il ne lui aurait fallu que quelques heures pour atteindre la pointe nord-est du lac.
A cette extrémité, l'Erié n'a d'autre issue que la rivière Niagara, qui le relie à l'Ontario. Or, cette rivière est barrée par les fameuses cataractes, une quinzaine de milles au-dessous de Buffalo, importante cité de l'Etat de New- York. Du moment que Y Epouvante n'avait pas remonté Détroit -river, comment abandonnerait-elle ces parages, à moins de prendre les routes de terre?...
Le soleil venait de passer au méridien. Le temps était beau, la chaleur forte, mais supportable, grâce à la brise qui rafraîchis-