CE QUI SI-] PASSE DANS LE PAYS
leur, la chaîne des Alleghanys esl encore boisée, aussi bien sur le Cumberland que sur les Montagnes-Bleues. Nombre d'arbres y poussent, cyprès, lataniers et autres essences à feuillage persistant.
» L'éruption !... l'éruption !... »
( !es <iis retentirent de tous côtés. Une éruption !... Le Great- Eyry n'était donc que le cratère d'un volcan creusé dans les entrailles de la chaîne ! Eteint depuis tant d'années, tant de siècles même, venait-il donc de se rallumer?... Aux flammes, une pluie de pierres embrasées, une averse de déjections éruptïves allaient-elles se joindre?... Est-ce que les laves ne tarderaient pas à descendre, avalanche ou torrent de l'eu, qui brûlerai! tout sur son passage, anéantirait les bourgades, les villages, les termes, en un mot cette vaste contrée, ses plaines, ses champs, ses forêts, jusqu'au delà de Pleasant-Garden ou de Morganton ? . . .
Cette fois, la panique se déclara, et rien n'eût pu l'arrêter. Les femmes, entraînant leurs enfants, folles de terreur, se jetèrent sur les routes de l'est, pour s'éloigner au plus vite du théâtre de ces troubles telluriques. Nombre d'hommes, vidant leurs maisons, faisaient des paquets de ce qu'ils avaient de plus précieux, mettaient en liberté les animaux domestiques, chevaux, bestiaux, moutons, qui s'effaraient en toutes directions. Quel désordre devait résulter de cette agglomération humaine et animale, au milieu d'une nuit obscure, à travers ces forets exposées aux feux du volcan, le long de ces marais dont les eaux risquaient de déborder!... Et la terre même ne menaçait-elle pas de manquer sous le pied des fuyards?... Auraient-ils le temps de se sauver si un mascaret de laves incandescentes, se déroulant à la surface du sol, leur coupait la route et rendait toute fuite impossible?...
Toutefois, quelques-uns, parmi les principaux propriétaires de
fermes, plus réfléchis, ne s'étaient point mules à cette foule épouvantée cpie leurs efforts n'avaient pu retenir.
Partis en observation jusqu'à un mille de la chaîne, ils se rendirent compte que l'éclat des flammes diminuait, et peut-être celles-ci finiraient-elles par s'éteindre. Au vrai, il ne paraissait pas que la région fût menacée d'une éruption. Aucune pierre n'était lancée dans l'espace, aucun torrent de lave ne dévalait des talus de la montagne, aucune rumeur ne courait à travers les entrailles du sol... Nulle manifestation de ces troubles sismiques qui peuvent, en un instant, bouleverser tout un pays.
Cette observation fut donc faite, et justement faite : c'esl que l'intensité du feu devait décroître à l'intérieur du Great-Eyry. La réverbération des nuages s'affaiblissait peu à peu, la campagne serait bientôt plongée jusqu'au matin dans une profonde obscurité.
Cependant la cohue des fuyards s'était arrêtée à une distance qui la mettait à l'abri de tout danger. Puis, ils se rapprochèrent, et quelques villages, quelques fermes furent réintégrés avant les premières lueurs du matin.
Vers quatre heures, c'est à peine si les bords du Great-Eyry se teignaient de vagues reflets. L'incendie prenait fin, faute d'aliment sans doute, et, bien qu'il fût encore impossible d'en déterminer la cause, on put espérer qu'il ne se rallumerait pas.
En tout cas, ce qui parut probable, c'est cpie le Great-Eyry n'avait point été le théâtre de phénomènes volcaniques. Il ne semblait donc pas cjue, clans son voisinage, les habitants fussent à la merci soit d'une éruption, soit d'un tremblement de terre.
Mais voici que, vers cinq heures du matin, au-dessus des crêtes de la montagne, encore noyées de l'ombre nocturne, un bruit étrange se fit entendre à travers l'atmosphère, une sorte de halètement régulier, accompagné d'un puissant battement d'ailes.
CE QUI SE PASSE DANS LE PAYS. Il
Et, s'il eût l'ail jour, peut-être les gens îles fermes el «les villages eussent-ils vu passer un gigantesque oiseau de proie, quelque monstre aérien, qui, après s'être enlevé du Great-Eyry, fuyait dans la direction de l'est !
A MORGANTON.
Le 27 avril, parti la veille de Washington, j'arrivai à Raleigh, chef-lieu de l'État de la Caroline du Nord.
Deux jours avant, le directeur général de la police m'avail mandé à son cabinet. Mon chef m'attendait non sans quelque impatience. Voici l'entretien que j'eus avec lui, et qui motiva mon dépari ;
« John Strock, débuta-t-il, ctes-vous toujours l'agent sagace el dévoué qui, en mainte occasion, nous a donné des preuves de dévouement et de sagacité?...
Monsieur Ward, répondis-je en m'inclinant, ce ne sérail pas à moi d'affirmer si je n'ai rien perdu de ma sagacité... Mais, quant à mon dévouement, je puis déclarer qu'il vous reste toul entier...
- Je n'en doute pas, reprit M. Ward, et je vous pose seulement cette question plus précise : Etes-vous toujours l'homme si curieux, si avide de pénétrer un mystère, que j'ai connu jusqu'ici?...
— Toujours, monsieur Ward.
— Et cet instinct de curiosité ne s'est point affaibli en vous par le constant usage que vous en avez fait ?...
— En aucune façon !
— Eh bien, Strock, écoutez-moi. »
M. Ward, alors âgé de cinquante ans, dans toute la force de
\ MORGANTON. 13
l'intelligence, étail très entendu aux importantes fonctions qu'il remplissait. Il m'avail plusieurs fois chargé démissions difficiles dont je m'étais tiré avec avantage, moine dans un intérêl politique, el qui mr valurent son approbation. Or, depuis quelques mois, aucune occasion de reprendre mon service ne s'était présentée, el cette oisiveté ne laissai! pas de m'être pénible. J'attendais donc, non sans impatience, la. communication qu'allai! me l'aire M. Ward. -le ne doutais pas qu'il ne s'agil de me remettre en campagne pour quelque sérieux motif.
Or, voici de quelle affaire m'entretint le chef de la police, affaire qui préoccupait actuellement l'opinion publique, non seulement dans la Caroline du Nord et dans les États voisins, mais aussi dans toute l'Amérique.
« Vous n'êtes pas, me dit-il, sans avoir connaissance de ce qui se passe en une certaine partie des Apalaches, aux environs de la bourgade de Morganton ?...
— En effet, monsieur Ward, et, à mon avis, ces phénomènes au moins singuliers sont bien faits pour piquer la curiosité, ne fût-on jias aussi curieux que je le suis...
- Que ce soit singulier, étrange même, Strock, aucun doute à ce sujet. Mais il y a lieu de se demander si lesdits phénomènes observés au Great-Eyry ne constituent pas un danger pour les habitants de ce district, s'ils ne sont pas les signes avant-coureurs de quelque éruption volcanique ou de quelque tremblement de terre...
— C'est à craindre, monsieur Ward...
— Il y aurait donc intérêt, Strock, à savoir ce qu'il en est. Si nous sommes désarmés en présence d'une éventualité d'ordre naturel, il conviendrait pourtant que les intéressés lussent prévenus à temps du danger qui les menace.
- C'est le devoir des autorités, monsieur Ward, répondis-je. Il faudrait se rendre compte de ce qui se passe là-haut...
— Juste, Strock, mais, parait-il, cela présente de graves difficultés. On répète volontiers dans le pays qu'il est impossible de franchir les roches du Great-Eyry, (Yen visiter l'intérieur... Or, a-t-on jamais essayé de le faire et dans de bonnes conditions de réussite?... Me ne le crois pas, et, à mon avis, une tentative sérieusement effectuée ne pourrait donner cpie de bons résultats.
-Rien n'est impossible, monsieur "Ward, et il n'y a là, sans doute, qu'une question de dépense...
- Dépense jnstiliée, Strock, et il n'y faut pas regarder lorsqu'il s'agit de rassurer toute une population ou de la prévenir pour éviter une catastrophe... D'ailleurs, est-il bien sûr que l'enceinte du Great-Eyry suit aussi infranchissable qu'on le prétend?... Et qui sait si une bande de malfaiteurs n'y a pas établi son repaire auquel on accède par des chemins connus d'elle seule?...
— Quoi!... monsieur Ward, vous auriez ce soupçon que demalfaiteurs...
- Il se peut, Strock, que je me trompe, et que tout ce qui se passe là soit dû à des causes naturelles... Eh bien, c'est ce que nous voulons déterminer, et dans le plus bref délai.
I'uis-je me permettre une question, monsieur Ward?... Allez, Strock.
— Lorsqu'on aura visité le Great-Eyry, lorsque nous connaîtrons l'origine de ces phénomènes, s'il existe là un cratère, si une éruption est prochaine, pourrons-nous l'empêcher?...
- Non, Strock, mais les habitants du district auront été avertis... On saura à quoi s'en tenir clans les villages, et les fermes ne seront pas surprises. Qui sait si quelque volcan des Alkghanys n'expose pas la Caroline du Nord aux mêmes désastres que la Martinique sous les feux de la Montagne Pelée?... Il faut au moins que toute cette population puisse se mettre à l'abri...
A MOIiHAXTOX. i;
- J'aime à croire, monsieur Ward, que le district n'est pas menacé d'un pareil danger...
— Je le souhaite, Strock, et il parait d'ailleurs improbable qu'un volcan existe dans cette partie des MmiL-iinies-Bleues. La chaîne des Apalaches n'est point de nature volcanique... Et, cependant, d'après les rapports qui nous ont été communiqués, on a vu des flammes s'échapper du Great-Eyry... On a cru sentir. sinon des tremhlemcnts, du moins des frémissements à travers le sol jusqu'aux environs de Pleasant-Garden... Ces faits sont-ils réels ou imaginaires?... Il convient d'être fixé à cet égard...
- Rien de plus prudent, monsieur Ward, et il ne faudrait pas attendre...
- Aussi, Strock, avons-nous décidé de procéder à une enquête sur les phénomènes du Great-Eyry. On va se rendre au plus tôt dans le pays afin d'y recueillir tous les renseignements, interroger les habitants des bourgades et des fermes... Nous avons fait choix d'un agent qui nous donne toute garantie, et cet agent, c'est vous, Strock...
- Ah ! volontiers, monsieur Ward, m'écriai-je, et soyez sûr que je ne négligerai rien pour vous procurer toute satisfaction...
— Je le sais, Strock, et j'ajoute que c'est une mission cjui doit vous convenir...
— Entre toutes, monsieur Ward.
— Vous aurez là une belle occasion d'exercer et, j'espère, de satisfaire cette passion spéciale qui fait le fond de votre tempérament...
— Comme vous dites.
— D'ailleurs, vous serez libre d'opérer suivant les circonstances. Quant aux dépenses, s'il y a lieu d'organiser une ascension qui peut être coûteuse, vous aurez carte Manche...
— Je ferai pour le mieux, monsieur Ward, et vous pourrez compter sur moi...
— Maintenant, Strock, recommandation d'agir avec toute la discrétion possible, lorsque vous recueillerez des renseignements dans le pays... Les esprits y sont encore très surexcités... Il y aura bien des réserves à taire sur ce qui vous sera raconté, et, dans tous les cas, évitez d'y déterminer une nouvelle panique.. .
— C'est entendu...
— Vous serez accrédité près du maire de Morganton, qui manœuvrera de concert avec vous... Encore une t'ois, soyez prudent, Si rock, et n'associez à votre enquête que les personnes dont vous aurez absolument besoin. Vous nous avez souvent montre depreuves de votre intelligence et de votre adresse, et. cette t'ois, nous comptons bien que vous réussirez...
— Si je ne réussis pas, monsieur Ward, c'est que je me heurterai à des impossibilité- absolues, car enfin il est possible qu'on ne puisse forcer l'entrée du Great-Eyry, et, dans ce cas...
- Dans ce cas, nous verrions ce qu'il y aurai! à faire. -Te le répète, nous savons que, par métier, par instinct, vous êtes le plus curieux des hommes, et c'est là une superbe occasion de satisfaire votre curiosité. »
M. Ward disait vrai.
Je lui demandai alors :
« Quand dois-je partir?...
— Dès demain.
— Demain, j'aurai quitté Washington, el après-demain je serai à Morganton.
— Vous me tiendrez au courant par lettre ou télégramme...
- Je n'y manquerai pas, monsieur Ward... En prenant congé de vous, je vous renouvelle mes remerciements de m'avoir choisi pour diriger cette enquête dans l'affaire du Great-Eyry. »
Et comment aurais-je pu soupçonner ce que me réservai! l'avenir !
Je rentrai immédiatement à la maison, où je tis mes préparatifs
A faORGANTON
« Recoramaadatioa d'agir avec toute la discrétion possible. >• I Page 16. )
de départ, et le lendemain, dès l'aube, le rapide m'emportail vers la capitale de la Caroline du Nord.
Arrivé le soir même à Raleigh, j'y passai la nuit, et, le lendemain, dans l'après-midi, le railroad qui dessert la partie occidentale de l'Etat me déposait à Morganton.
Morganton n'est à proprement parler qu'une bourgade. Bâtie en pleins terrains jurassiques particulièrement riche- en houille,
l'exploitation des mines s'y effectue avec une certaine activité. D'abondantes eaux minérales y sourdent et, pendant la belle saison, attirent dans le district une foule de consommateurs. Autour de Morganton, le rendement agricole est considérable e1 les cultivateurs y exploitent avec succès les champs de céréales cuire les multiples marais encombrés de sphaignes e1 de roseaux.
Nombreuses sont les forets d'arbres à verdure persistante. ( !c qui manque à cette région, c'esl le gaz naturel, cette inépuisable source de force, de lumière et de chaleur, si abondante dans la plupart des vallées des Alleghanys.
Il résulte de la composition du sol et de ses produits que la population est importante dan- la campagne. Villages et fermes \ li dsonnenl jusqu'au pied de la chaîne des Apalaches, ici, agglomérés entre les forets, là, isolés sur les premières ramification-.
< m y compte plusieurs milliers d'habitants, très menacés si le Great-Eyry était un cratère de volcan, si une éruption couvrait la contrée de scories et de cendres, si île- torrents de lave envahissaient la campagne, si le- convulsions d'un tremblement de leire s'étendaient jusqu'au seuil de Pleasant-Garden el de Morganton.
Le maire de Morganton, M. Elias Smith, était un homme de haute stature, vigoureux, hardi, entreprenant, quarante ans au plus, d'une santé à défier tous les médecins des deux Amérique-, fait aux froidures de l'hiver comme aux chaleurs de l'été, qui sont parfois excessives clans la Caroline du Nord. Grand chasseur s'il en fut, et non seulement de ce gibier de poil ou de plume qui pullule sur les plaines voisines des Apalaches, mais grand atîaqueur d'ours et de panthères, qu'il n'est pas plus rare de rencontrer à travers les épaisses cyprières qu'au fond des sauvages gorges de la double chaîne des Alleghanys.
Elias Smith, riche propriétaire terrien, possédait plusieurs fermes aux environs de Morganton. Il en faisait valoir personnel-
\ MORGANTON. l'.i
lemenl quelques-unes. Ses fermiers recevaient fréquemment sa \ isite, et, en somme, toul le temps qu'il ne résidait pas dans son home de la bourgade, il le passait en excursions et en chasses, irrésistiblement entraîné par ses instincts cynégétiques.
Dans l'après-midi je me fis conduire à la maison d'Elias Smith. 11 s'y trouvait ce jour-là, ayant été prévenu par télégramme. Je lui remis la lettre d'introduction de M. Ward qui m'accréditait près de lui, et notre connaissance fut bientôt laite.
Le maire de Morganton m'avait reçu très rondement, -ans façon, la pipe à la bouche, le verre de brandy sur la table. Un second verre fut aussitôt apporté par la servante, et je dus faire raison à mon hôte avant de commencer l'entretien.
" C'est M. Ward qui vous envoie, me dit-il d'un ton de bonne humeur, eh bien, buvons d'abord à la santé de M. Ward ! »
Il fallut choquer les verres et les vider en l'honneur du directeur général de la police...
. « Et, maintenant, de quoi s'agit-il?... •> me demanda Elias Smith...
Je fis alors connaître au maire de Morganton le motif et le but de ma mission dans ce district de la Caroline du Nord. Je lui rappelai les faits ou plutôt les phénomènes dont la région venait d'être le théâtre. Je lui marquai — et il en convint — à quel point il importait que les habitants de cette région fussent rassurés ou tout au moins mis sur leurs gardes. Je lui déclarai que les autorités se préoccupaient à bon droit de cet état de choses et voulaient y porter remède si cela était en leur puissance. Enfin, j'ajoutai que mon chef m'avait donné pleins pouvoirs à l'effet de mener rapidement et efficacement une enquête relative auGreat- Eyry. Je ne devais reculer devant aucune difficulté, ni devant aucune dépense, étant bien entendu que le ministère prenait tous les frais de ma mission à sa charge.
Elias Smith m'avait écouté sans prononcer une parole, mais
non sans avoir plusieurs fois rempli son verre et le mien. Au milieu des bouffées de sa pipe, l'attention qu'il me prêtait ne me laissait aucun doute. Je voyais son teint s'animer par instants, ses yeux briller sous leurs épais sourcils. Evidemment, le premier magistrat de Morganton était inquiet de ce qui se passait au Great-Eyry et il ne devait pas être moins impatient que moi de découvrir la cause de ces phénomènes.
Dès que j'eus achevé ma communication, Elias Smith, me regardant en face, resta quelques instants silencieux.
« Enfin, me dit-il, là-bas à Washington, on voudrait bien savoir ce que le Great-Eyry a dans le ventre?
— Oui, monsieur Smith...
— Et vous aussi?...
— En effet!...
— Moi de même, monsieur Strock ! »
Et, pour peu que le maire de Morganton fût un curieux de mon espèce, cela ferait bien la paire !
<« Vous le comprenez, ajouta-t-il, en secouant les cendres de su pipe, en ma qualité de propriétaire, les histoires du Great-Eyry m'intéressent, et, en ma qualité de maire, j'ai à me préoccuper de la situation de mes administrés...
— Double raison, répondis-je, et qui a dû, monsieur Smith, vous inciter à rechercher la cause des phénomènes qui pourraient bouleverser toute la région!... Et, sans doute, ils vous auront paru inexplicables, non moins qu'inquiétants pour la population du district...
— Inexplicables, surtout, monsieur Strock, car, pour mon compte, je ne crois guère que ce Great-Eyry soit un cratère, puisque la chaîne des Alleghanys n'est en aucun point volcanique. Nulle part, ni dans les gorges des Cumberland, ni dans les vallées des Montagnes-Bleues, ne se trouvent traces de cendres, de scories, de laves et autres matières éruptives. Je ne pense donc
A MORGANTON
On voudrait savoir ce que le Great-Eyry a ilar.s le ventre? » (Page 20,
pas que le district de Morganton puisse être menacé de ce chef...
— C'est bien votre idée, monsieur Smith?...
— Assurément.
- Cependant ces secousses qui ont été ressenties dans' le voisinage de la chaîne?...
— Oui... ces secousses... ces secousses!... répétait monsieur Smith en hachant la tête. Et, d'abord, est-il certain qu'il y ait en
des secousses?... Précisément, lors de la grande apparition des flammes, je me trouvais à ma ferme de Wildon, à moins d'un mille du Grcat-Eyry, et, si un certain tumulte se produisait dans les airs, je n'ai constaté de secousses ni à la surface ni à l'intérieur du sol...
< Cpendant, d'après les rapports envoyés à M. Ward...
— Des rapports rédigés sous l'impression de la panique! déclara le maire de Morganton. En tout cas, je n'en ai point parlé dans le mien...
-C'est à retenir... Quanl aux flammes qui dépassaienl les dernières roches...
— Oh! les flammes, monsieur Strock, c'est autre chose!... Je les ai vues... vues de mes propres yeux, et le- nuages en réverbéraient les lueurs à grande distance. D'autre part, des bruits se faisaient entendre à la crête du Great-Eyry . . . des sifflements, tels ceux d'une chaudière que l'on vide de sa vapeur...
Voilà ce dont vous avez été témoin?...
I lui... et j'en avais les oreilles assourdie- !
- Puis, au milieu de ce tumulte, monsieur Smith, est-ce cpie vous ne croyez pas avoir surpris de grands battements d'ailes?...
- En effet, monsieur Strock. Or, pour produire ces battements, quel est donc l'oiseau gigantesque qui aurait traversé les airs, après l'extinction des dernières flammes?... Et de quelles ailes eût-il été pourvu?... J'en suis donc à me demander si ce n'est point une erreur de mon imagination!... Great-Eyry, une aire habitée par des monstres aériens !... Est-ce qu'on ne les aurait pas depuis longtemps aperçus, planant au-dessus de leur immense nid de roches?... En vérité, il y a dans tout ceci un mystère qui n'a pas été éclairci jusqu'ici...
— Mais que nous éclaircirons, monsieur Smith, si vous voulez bien me prêter assistance...
A MORG ANTON. 23
— Certes, monsieur Strock, el d'autan! plus volontiers qu'il importe de rassurer la population du district...
Alors, des demain, nous nous mettrons en campagne... Dès demain ! »
Et, sur ce mot, M. Smith et moi, nous nous sommes séparés.
Je rentrai à l'hôtel, où mes dispositions furent prises en vue d'un séjour qui pouvait se prolonger suivant les nécessités de l'enquête.
Je ne négligeai point d'écrire à M. Ward. Je lui marquais mon arrivée à Morganton, je lui faisais connaître les résultats de ma première entrevue avec le maire de la bourgade et notre résolution de tout faire pour conduire cette affaire à bon terme dans le plus bref délai. Je m'engageais, d'ailleurs, à l'informer de toutes nos tentatives, soit par lettre, soit par télégramme, afin qu'il sût toujours à quoi s'en tenir sur l'état des esprits dans celte partie de la Caroline.
Une seconde entrevue nous réunit, M. Smith et moi, l'aprèsmidi, et il fut décidé de partir aux lueurs naissantes du jour.
Et voici à quel projet nous donnâmes la préférence :
L'ascension de la montagne serai! entreprise sous la direction de deux guides très habitues aux excursions île ce genre. A plusieurs reprises, ils avaient gravi les plus hauts pics des Montagnes-Bleues. Toutefois, ils ne s'étaient jamais attaqués au Great-Eyry, sachant bien qu'un cadre d'infranchissables roches en défendait l'abord, et, d'ailleurs, avant la production des derniers phénomènes, ce Great-Eyry ne provoquait point la curiosité des touristes. Du reste, nous pouvions compter sur cedeux guides, que M. Smith connaissait personnellement, des hommes intrépides, adroits, dévoués. Ils ne reculeraient pas devant les obstacles et nous étions résolus à les suivre.
Au surplus, ainsi que le faisait remarquer M. Smith, peut-être
n'était-il plus impossible de pénétrer maintenant à l'intérieur du Great-Eyry.
' El pour quelle raison?... demandai-je.
l'arec qu'un bine s'esl détaché de la montagne, il y a quelques semaines, et peut-être a-t-il laissé une issue praticable...
- Ce serait une heureuse circonstance, monsieur Smith... Nous le saurons, monsieur Strock, et pas plus tard que
demain...
- A demain dune! >
GREAT-EYRY.
Le lendemain, dès l'aube, Elias Smith et moi, nous quittions Morganton par la route qui, en longeant la rive gaucho de la Sarawba-River, conduit à la bourgade de Pleasant-Garden.
Les guides nous accompagnaient, — Ilarry Horn, âgé de trente ans, James Bruck, âgé de vingt-cinq ans, tous deux habitants de la bourgade, au service des touristes qui desiraient visiter les principaux sites des Montagnes-Bleues et du Cumberland, formant la double chaîne des Alleghanys. Intrépides ascensionnistes, vigoureux de bras et de jambes, adroits et expérimentés, ils connaissaient bien cette partie du district jusqu'au pied de la chaîne.
Une voiture attelée de deux bons chevaux devait nous transporter jusqu'à la limite occidentale do l'Etat. Elle ne contenait dos vivres que pour doux ou trois jours, notre campagne ne devant sans doute pas se prolonger au delà de ce délai. Il n'y avait eu qu'à s'en remettre à M. Smith pour le choix des victuailles, conserves de bœuf en daube, tranches de jambon, un gigot de chevreuil cuit à point, un tonnelet de bière, plusieurs fioles de wisky et de brandevin, du pain en quantité suffisante. Quant à l'eau fraîche, les sources de la montagne la fourniraient en abondance, alimentées par les pluies torrentielles qui ne sont point rares à cette époque de l'année.
Inutile d'ajouter que le maire do Morganton, on sa qualité de
déterminé chasseur, avait emporté son fusil et emmené si m chien Nisko, qui courait et gambadait près de la voiture. Nisko lui rabattrait le gibier, lorsque nous serions sous bois ou en plaine ; mais il devrait rester avec le conducteur, dans la ferme de Wildon, tout le temps que durerait notre ascension. Il n'aurail pu nous suivre au Grcat-Eyry, en raison des crevasses à franchir et des roche- à escalader.
Le ciel était assez beau, l'air frais encore en cette lin d'avril parfois rude sous le climat américain.
Des nuages filaient rapidement sous l'action d'une brise variable qui venait des larges espaces de l'Atlantique, el entre eux se glissaient des percées de soleil dont s'illuminait toute la campagne.
La première journée permit de gagner Pleasant-Garden, où nous passerions la nuit chez le maire de la bourgade, un ami particulier de M. Smith. J'avais pu observer curieusemenl celle région OÙ les champs succèdent aux marais, et les marais aux cj prière-. La route, convenablement entretenue, les traverse ou les côtoie sans s'allonger de multiples détours. Dans les parties un peu marécageuses, les cyprès sont superbes avec leur tige élancée et droite, légèrement renflée à la hase, leur pied bossue de petits cônes, sortes de genoux dont on fait des ruches .dans le pays. La brise, sifflant à travers leur feuillage vert pâle, balançait les longues libres grises, ces « barbes espagnoles », qui, des basses branches de la ramure, tombaient jusqu'au sol.
Tout un monde animait ces forets du district. Il fuyait devant notre attelage, souris, campagnols, perroquets aux couleurs éclatantes et d'une assourdissante loquacité, sarigues qui détalaient par bonds rapides, emportant les petits dans leur poche ventrière ; puis, par myriades, se dispersaient les oiseaux entre le feuillage des banians, lataniers, orangers, dont le bourgeon ne tarderait pas à s'ouvrir aux premiers souffles du printemps,
GREAT-EYRY. 27
massifs de rhododendrons tellemenl épais, parfois, qu'un piéton ne saurait les traverser.
Arrivés le soir à Pleasant-Garden, nous y lûmes convenablcnu'ul installés pour la nuit. La journée suivante suffirai! à gagner la ferme de Wildon, au bas de la chaîne.
Pleasant-Garden est une bourgade de moyenne importance. Bon accueil el généreuse réception nous furent faits parle maire. ( »n soupa gaiement dans la salle de la jolie habitation qu'il occupai! sous l'abri de grands hêtres. Naturellement, la conversation porta sur la tentative que nous allions faire pour reconnaître les dispositions intérieures du Great-Eyry.
« Vous avez raison, nous déclara notre hôte. Tant qu'on ne saura pas ce qui se passe ou se cache là-haut, nos campagnards ne seront point rassurés...
- Mais, demandai-je, aucun fait nouveau ne s'est produit depuis la dernière apparition des flammes au-dessus de Great- Eyry?...
- Aucun, monsieur Strock. De Pleasant-Garden, on peut facilement observer l'arête supérieure de la montagne jusqu'au Black-Dome, qui la domine... Pas un bruit suspect ne nous esl parvenu, pas une lueur ne s'est montrée... Et si c'est une légion de diables qui s'est nichée là. il semble bien qu'ils aient achevé leur cuisine infernale et soient partis pour quelque autre repaire des Alleghanys !...
Des diables! s'écria M. Smith. Eh bien! j'aime à croire qu'ils n'auront pas déguerpi sans laisser quelques traces de leur passage, bouts de queue ou bouts de cornes!... Nous verrons bien ! »
Le lendemain 29, au jour naissant, l'attelage nous attendait. M. Smith reprit sa place, je repris la mienne. Les chevaux se mirent à rapide allure sous le fouet du conducteur. Au terme de cette seconde journée de voyage, depuis le départ de Morgan-
ton, nous ferions halte à la ferme de Wildon, entre les premières ramifications des Montagnes-Bleues.
La contrée ne présentait aucune modification. Invariablement, les bois et les marais qui alternaient, ces derniers plus espacés, cependant, étant donné l'exhaussement progressif du sol aux approches de la chaîne. Le pays était aussi moins peuplé. A peine de rares villages, perdus sous la puissante ramure des hêtres ; des fermes isolées, qu'arrosaient abondamment les îins descendus des ravins, affluents nombreux de la rivière de Sarawba.
Faune et flore, les mêmes que la veille, et, en somme, as-. / de gibier pour qu'un chasseur pût faire bonne chasse.
« Je serais vraiment tenté de prendre mon fusil et de siffler Nisko ! disait M. Smith. Ces! bien la première fois que je passe ici sans éparpiller mon plomb sur les perdrix et les lièvres!... Ces bonnes bètes ne me reconnaîtront plus!... Mais, à moins que nos provisions ne viennent à s'épuiser, nous avons autre chose entête aujourd'hui... la chasse aux mystère-...
- Et, ajoutai-je, puissions-nous, monsieur Smith, ne pas revenir bredouilles ! »
Pendant la matinée, il fallut traverser une interminable plaine, où les cyprès et les lataniers ne poussaient que par groupes ou bouquets. A perte de vue s'étendait une agglomération de petites huttes en terre, capricieusement établies, dans lesquelles fourmillait tout un monde de petits rongeurs. Là vivaient en troupe des milliers d'écureuils, de cette espèce plus particulièrement connue en Amérique sous l'appellation vulgaire de « chiens des prairies ». Si ce nom leur a été donné, ce n'est point que ces animaux ressemblent en quoi que ce soit à n'importe quel type de la race canine. Non, c'est pour la raison qu'ils font entendre comme un jappement de roquet. Et, en vérité, tandis que nous filions au grand trot, c'était à se boucher les oreilles !
TOUT UN MONDE ANIMAIT CES FORÊTS. (Page ÏG. )
GREAT-EYRY. 3J
Il n'est pas rare de rencontrer aux États-Unis de telles populeuses cités de quadrupèdes. Entre autres les naturalistes citent celle île Dog-Ville, la bien nommée, qui compte plus d'un million d'habitants à quatre pattes.
( 'es écureuils, qui vivent de racines, d'herbes et aussi de sauterelles, dont ils se montrent très friands, sont d'ailleurs inoflensil's, mais hurleurs à rendre sourd.
Le temps s'est maintenu beau, avec une brise un peu fraîche. En réalité, il ne faut pas croire que, sous cette latitude du trente-cinquième degré, le climat soit relativement chaud dans les Etats des deux Carolines. La rigueur des hivers y est souvent excessive. Nombre d'orangers périssent par le froid, et le lit de la Sarawba est parfois encombré de glaçons.
Dès l'après-midi, la chaîne îles Montagnes-Bleues, à la distance de six milles seulement, apparut sur un large périmètre. Son arête se dessinait nettement sur un fond de ciel assez clair que sillonnaient de légers nuages. Très boisée à sa base, où s'enchevêtrait la ramure des conifères; quelques arbres se dessinaient aussi en avant îles roches noirâtres d'aspect bizarre. Çà et là se dressaient divers pics aux formes étranges, que, sur la droite, le Black-Dome ' dépassait de sa tête gigantesque, par instants tout étincelante de rayons solaires.
« Est-ce que vous avez fait l'ascension de ce dôme, monsieur Smith ?... demandai-je.
Non, me répondit-il, mais on assure qu'elle est assez difficile. Du reste, quelques touristes sont montés jusqu'à son sommet, et, de sa pointe, d'après ce qu'ils ont rapporté, le regard ne peut rien voir à l'intérieur du Great-Eyry.
("est la vérité, déclara le guide Ilarry Horn, et je l'ai constaté par moi-même.