mètres d'altitude
- Peut-être, observai-je, le temps n'était-il pas favorable... Très pur, au contraire, monsieur Strock, mais les bords du Great-Eyry sont trop élevés el arrêtent la vue.
Allons ! s'écria Smith, je ne serai pas fâché de mettre enfin le pied où personne ne l'a pu mettre encore ! »
En tout cas, ce jour-là, le Great-Eyry paraissait tranquille, et il ne s'en échappait ni vapeurs ni flammes.
Vers cinq heures, notre attelage lit halte à la terme de Wildon, dont les gens vinrent au-devant de leur maitrc.
( "était là que nous devions passer cette dernière nuit.
Aussitôt les chevaux lurent dételés et conduits à l'écurie, où ils trouveraient du fourrage en abondance, et la voiture s'abrita dans la remise. Le conducteur attendrait notre retour. D'ailleurs, M. Smith ne doutait pas que la mission se serait accomplie à la satisfaction générale, lorsque nous rentrerions à Morganton.
Quant au fermier de Wildon, il nous assura que rien d'extri ordinaire ne s'était passé au Great-Eyry depuis quelque temps.
On soupa à la table commune avec le personnel de la ferme, et notre sommeil ne fut aucunement troublé pendant la nuit.
Le lendemain, dès l'aube, allait commencer l'ascension île la montagne. La hauteur du Great-Eyry ne dépasse pas dix-huit cents [lieds altitude modeste — en somme, la moyenne de cette chaine des Allcghanys. Xous pouvions donc compter que la fatigue ne serait pas grande. Quelques heures devaient suffire à atteindre l'arête supérieure du massif. Il est vrai, peut-être se présenterait-il des difficultés de route, précipice-, à franchir, obstacles à tourner au prix d'un cheminement périlleux ou pénible. Cela, c'était l'inconnu, l'aléa île notre tentative. On le sait, nos guides n'avaient pu nous renseigner à cet égard. Ce qui m'inquiétait, c'est que, dans le pays, l'enceinte du Great-Eyry passait pour être infranchissable. En somme, le fait n'avait
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jamais été constaté, ei il y avait toujours cette chance que la chute du bloc eût laissé une brèche dans l'épaisseur du cadre rocheux.
« Enfin, me dii M. Smith, après avoir allumé la première pipe des vingl qu'il fumait par jour, nous allons partir el du hou pied. Quant à la question de savoir si rctit' ascension demandera plus ou moins de temps...
Dans tous les cas, monsieur Smith, demandai-je, nous sommes bien résolus à mener notre enquête jusqu'au bout?
— ■ Résolus ! monsieur Strock.
— Mon chel' m'a chargé d'arracher ses secrets à ce diable de Great-Eyry...
— Nous les lui arracherons, de gré ou de force, répliqua M. Smith en prenant le ciel à témoin de sa déclaration, et quand nous devrions les aller chercher jusque dans les entrailles de la montagne.
— Comme il se peut que notre excursion se prolonge au delà de cette journée, ajoutai-je, il est prudent de se munir de vivres...
— Soyez sans inquiétude, monsieur Strock, nos guides ont pour deux jours de provisions dans leur carnier et nous ne partons point les poches vides... D'ailleurs, si je' laisse le brave Nisko à la ferme, j'emporte mon fusil. Le gibier ne doit pas manquer dans la zone boisée et au fond des gorges des premières ramifications... Nous battrons le briquet pour faire cuire notre chasse, à moins qu'il ne se trouve là-haut un l'eu tout allumé...
- Tout allumé... monsieur Smith?
-Et pourquoi non, monsieur Strock'.... Ces flamme-, ces superbes flammes qui ont tant effrayé nos campagnards!... Sait-on si leur foyer es1 absolument refroidi, si quelque feu ne couve pas sous la cendre?... Et puis, s'il y a un cratère inté-
rieur, c'est qu'il y a un volcan, et un volcan est-il toujours si bien éteint qu'on n'y trouve plus un bout de braise?... Franchement, ce serait un triste volcan qui n'aurait plus assez de feu , pour durcir un œuf ou griller une pomme de terre !... Enfin, je le répète, nous verrons... nous verrons ! »
Là-dessus, en ce qui me concerne, j'avouerai n'avoir aucune opinion faite. J'avais reçu l'ordre d'aller reconnaître ce qu'était ce Great-Eyry !... S'il n'offrait aucun danger, eh bien ! on le saurait et on serai! rassuré. Mais, au fond, cl ce sentiment n'est-il pas très naturel chez un homme possédé du démon de la curiosité, j'eusse été heureux, pour ma satisfaction personnelle et pour le retentissement qu'en retirerait ma mission, que le (ireat- Eyry fût un centre de phénomènes dont je découvrirais la cause!
Voici en quel ordre allait s'effectuer notre ascension : les deux guides en avant, chargés de choisir les passes praticables; Elias Smith et moi cheminant l'un près de l'autre ou l'un après l'autre suivant la largeur des sentes.
Ce l'ut par une étroite gorge, d'inclinaison peu accusée, que Harry Horn et James Bruck s'aventurèrent tout d'abord. Elle sinuail le long de talus assez raides où s'entremêlaient, dans un inextricable fouillis, nombre d'arbustes à baies conifères, à feuilles noirâtres, larges fougères, groseilliers sauvages; à travers lesquels il eût été impossible de se frayer un passage.
Tout un monde d'oiseaux animait ce- masses forestières. Parmi les plus bruyants, des perroquets, jacassant à plein bec, remplissaient l'air de leurs cris aigus. < "est à peine si l'on entendait les écureuils filer entre les buissons, bien qu'ils fussent là par centaines.
Le cours du torrent auquel cette gorgé servail de lit sinuait capricieusement en remontant les croupes de la chaîne. Durant la saison des pluies ou à la suite de quelque gros orage, il devait rebondir, en tumultueuses cascades. Mais, de fait, il ne pouvait
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être alimenté que par les eaux du ciel, et, si nous n'en trouvions trace, cela indiquai! bien qu'il ne prenait pas source dans les hauteurs du < rreat-Eyry.
Après une demi-heure de cheminement, la montée devint si dure qu'il fallait obliquer tantôt à droite, tantôt à gauche et s'allonger de multiples détours. La gorge devenait véritablement impraticable, le pied n'y rencontrait plus un point d'appui suffisant. 11 eût été nécessaire de s'accrocher aux touffes d'herbes, de ramper sur les genoux, et, dans ces conditions, notre ascension ne se tût pas terminée avant le coucher du soleil.
« Ma foi, s'écria M. Smith en reprenant, baleine, je comprends que les touristes du Great-Eyry aient été rares... si rares même qu'il n'y en a jamais eu à ma connaissance !..-.
— Le t'ait est, répondis-je, que ce seraient bien des fatigues pour un mince résultat !... Et si nous n'avions des raisons particulières de mener à bonne lin notre tentative...
— Rien de plus vrai, déclara Harry Ilorn, et mon camarade et moi, qui sommes plusieurs fois montés au sommet du Black- Dôme, nous n'avons jamais rencontré tant de difficultés !...
- Difficultés qui pourraient bien devenir des obstacles ! » ajouta James Bruck.
La question, maintenant, était de décider par quel côté nous chercherions une route oblique. Adroite, à gauche se dressaient des massifs touffus d'arbres et d'arbustes. En somme, le vrai était de s'aventurer là où les pentes seraient moins accusée-. Peut-être, à travers la partie boisée, après en avoir franchi la lisière, mes compagnons et moi pourrions-nous marcher d'un pied plus sur. Dans tous les cas, on n'irait point en aveugles. Toutefois, il convenait de ne pas l'oublier, les versants orientaux des .Montagnes-Bleues ne sont guère praticables sur toute l'étendue de la chaîne, sous l'inclinaison d'une cinquantaine de degrés.
Quoi qu'il en soit, le mieux était de s'en rapporter à l'instinct spécial de nos deux guides, particulièrement de James Bruck. Je crois que ce brave garçon en aurait remontré à un singe pour l'adresse, à un isard pour l'agilité. Par malheur, ni Elias Smith ni moi n'aurions pu nous hasarder là où se hasardait cet audacieux.
Cependant, en ce qui me concerne, j'espérais ne pas rester en arrière, étant grimpeur de ma nature, et très habitué aux exercices corporels. Partout où passerait James Bruck, j'étais résolu à passer aussi, dût-il m'en conter quelques dégringolades. Mais il n'en était pas de même du premier magistrat de Morgan ton, moins jeune, moins vigoureux, plus grand, plus gros de taille, et de pas moins assuré. Visiblement, jusqu'alors, il avait fait tous ses efforts pour ne pas s'attarder. Parfois il soufflait comme un phoque, et, malgré lui, je l'obligeais à reprendre haleine.
Bref, il nous fut démontré que l'ascension du Oreat-Eyry exigerait plus de temps que nous ne l'avions estinfé. Nous avions pensé avoir atteint le cadre rocheux avant onze heures, et, certainement, lorsque midi sonnerait, nous en serions encore à quelques centaines de pieds.
En effet, vers dix heures, après tentatives réitérées pour découvrir des routes praticables, après nombreux détours et retours, l'un des guides donna le signal de halte. Nmi- nous trouvons à la lisière supérieure de la partie boisée, et les arbres, plus espacés, permettaient aux regards de s'étendre jusqu'aux premières assises du Great-Eyry.
« Eh ! eh ! fit M. Smith, en s'accotant contre un gros latanier, un peu cle répit, de repos, et même de repas, ne me serait pas désagréable !...
— Pendant une heure, répondis-je.
— Oui, et, après nos poumons et nos jambes, à notre estomac de travailler !
GREAT-EYRY
Le Great-Eyry prenait ua aspect fantastique. (Pag 9
Nous fûmes tous d'accord à ce sujet. Il importait de reconstituer nos forces. Ce qui devait prêter à quelque inquiétude, c'était l'aspect que présentait alors le flanc de la montagne jusqu'au pied du Great-Eyry. Au-dessus de nous s'étendait une de ces parties dénudées qui sont désignées sous le terme de « blads » dans le pays. Entre ses roches abruptes ne se dessinait aucun sentier.
Cela ne laissait pas de préoccuper nos guides, et Harry Horn de dire à son camarade :
« Ce ne sera pas commode...
— Peut-être impossible ! » répondit James Bruck.
Cette réflexion me causa un véritable -dépit. Si je redescendais sans même avoir pu gagner le Great-Eyry, ce serait le complet insuccès de ma mission, sans parler d'une curiosité que je n'aurais pu satisfaire !... Et, lorsque je me représenterais devant M. Ward, honteux et confus, je ferais triste mine!
On ouvrit les carniers, on se réconforta de viande froide et de pain. On puisa aux gourdes avec modération. Puis, ce repas achevé, — il n'avait pas duré une demi-heure, -- M. Smith se leva, prêt à se remettre en route
James Bruck prit la tête et nous n'avions qu'à le suivre, en tachant de ne point rester en arrière.
On avançait lentement. Nos guides ne cachaient point leur embarras, et Harry Horn alla en avant reconnaître quelle direction il convenait de prendre définitivement.
Son absence dura vingt minutes environ. Lorsqu'il fut de retour, il indiqua le nord-ouest et nous reprimes la marche. C'est de ce côté que pointait le Black-Dome à une distance de trois ou quatre milles. On le sait, il eût été inutile d'en l'aire l'ascension, puisque, de sa cime, même avec une puissante lunette, l'œil ne pouvait rien apercevoir de l'intérieur du Great-Eyry.
La montée était fort pénible, lente, surtout le long de ces talus glissants, semés de quelques arbrisseaux et de grosses touffes végétales. Nous avions à peine gagné deux cents pieds en hauteur, lorsque notre guide de tète s'arrêta devant une profonde ornière qui creusait le sol en cet endroit. Çà et là s'éparpillaient des racines récemment rompues, des branches écrasées, des blocs réduits en poussière, comme si quelque avalanche avait roulé sur ce flanc de la montagne.
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« C'esl par là qu'aura dévalé l'énorme roche qui s'est détachée du Great-Eyry, observa James Bruck.
— Nul doute, répondit M. Smith, et le mieux sera, je pense, de suivre le passage qu'elle s'est frayé dans sa chute. »
C'est le chemin qui fui pris et qu'on eut raison de prendre. Le pied put s'appuyer sur les éraillures creusées par le bloc. L'ascension s'effectua alors dans des conditions plus faciles, presque en droite ligne, si bien que, vers onze heures et demie, nous .■lions à la bordure supérieure du blad.
Levant nous, aune centaine de pas seulement, mais à la hauteur d'une centaine de pieds, se dressaient des murailles qui formaient le périmètre du Great-Eyry.
De ce côté, le cadre se découpait très capricieusement; des pointes, des aiguilles, entre autres un rocher dont l'étrange silhouette figurait un aigle énorme, prêt à s'envoler vers les hautes zones du ciel. Il semblait bien que, dans sa partie orientale du moins, cette enceinte serait infranchissable.
« Reposons-nous quelques instants, proposa M. Smith, puis nous verrons s'il est possible de contourner le Great-Eyry.
- En tout cas, lit observer Harry Horn, c'est de ce côté qu'a du se détacher le bloc, et on n'aperçoit aucune brèche dans celle partie de l'enceinte... »
C'était la vérité, et nul doute que la chute ne se tut faite de ce côté.
Après un repos de dix minutes, les deux guides se relevèrent, et, par un raidillon assez glissant, nous atteignîmes le bord du plateau. Il n'y avait plus maintenant qu'à longer la base des roches, qui, à la hauteur d'une cinquantaine de pieds, surplombaient en s'évasant comme les bords d'une corbeille. Il en résultait (pie, même en disposant d'échelles suffisantes, il eut été impossible de s'élever jusqu'à l'arête supérieure de l'enceinte.
Décidément, le Great-Eyry prenait à mes yeux un aspect
absolument fantastique. Il aurai! été peuplé de dragons, de tarasques, de chimères et autres espèces de la tératologie mytholo-r pique, préposés à sa garde, que je n'en eusse pas été surpris!
Cependant nous continuions à faire le tour de cette circonval-i lation, où il semblait que la nature eût l'ait œuvre humaine, étant donnée sa régularité. Et nulle part une interruption dans cette courtine, nulle part un entre-deux de roches par lequel on aurait essayé de se glisser. Parti ml celle crête, haute d'une centaine de pieds, qu'il était impossihle de franchir.
Après avoir suivi le bord du plateau pendant une heure et demie, nous étions revenus à notre point de départ, là où s'était faite la dernière halte à la limite du blad.
Je ne pus cacher mon dépit de cette déconvenue, et il me sembla bien que M. Smith n'était pas moins dépité que moi.
- Mille diables, s'écria-t-il, nous ne saurons donc pas ce qu'il y a à l'intérieur de ce maudit I ovat-Eyry, et si c'est un cratère...
— Volcan ou non, obseryai-je, il ne s'y produit aucun bruit suspect, il ne s'en échappe ni fumée ni flammes, rien de ce qui annoncerait une éruption prochaine ! »
Et, en effet, silence profond à l'extérieur comme à l'intérieur. Pas une vapeur fuligineuse ne s'épanchait au dehors. Aucune réverbération sur les nuages que la luise de l'est chassait audessus. Le sol était aussi tranquille que l'air. Xi rumeurs souterraines, ni secousses ne se faisaient sentir sous nos pied-. C'était le calme parfait des hautes altitudes.
Ce qu'il ne faut pas oublier de dire, c'est que la circonférence du Great-Eyry pouvait se chiffrer par douze ou quinze cents pieds, d'après le temps que nous avions employé à en faire le tour, et en tenant compte des difficultés du cheminement au bord de l'étroit plateau. Quant à la surface interne, comment l'évaluer, puisque nous ne savions pas quelle était l'épaisseur des roches qui l'entouraient?
GREAT-EYRY. il
Il va sans dire que les environs étaienl déserts, j'entends par là que nulle créature vivante ne se montrait, à l'exception de deux ou trois couples de grands oiseaux de proie qui planaienl au-dessus île l'aire.
Nos montres marquaient trois heures alors, et M. Smith de dire d'un ton vexé :
« Quand nous resterions ici jusqu'au soir, nous n'en apprendrions pas davantage !... 11 faut partir, monsieur Strock, si nous voulons être de retour à Pleasant-Garden avant la nuit. *
Et, comme je le laissais sans réponse, et ne quittais pas la place où j'étais assis, il ajouta, en venant près de moi :
« Eh bien, monsieur Strock, vous ne dites rien !... Est-ce cpie vous ne m'avez pas entendu?... »
Au vrai, cela me coûtait d'abandonner la partie, de redescendre sans avoir accompli ma mission !... Et je sentais, avec l'impérieux besoin de persister, redoubler ma curiosité déçue.
Mais que taire?... Etait-il en mon pouvoir d'éventrer cette épaisse enceinte, d'escalader ces hautes roches?...
Il fallut se résigner, et, après avoir jeté un dernier regard vers le Great-Eyry, je suivis mes compagnons, qui commentaient à dévaler les pentes dublad.
Le retour s'effectua sans grandes difficultés comme sans grandes fatigues. Avant cinq heures, nous dépassions les dernières rampes de la montagne, et le fermier de Wildon nous recevait dans la salle où attendaient rafraîchissements et aliments substantiels.
< Ainsi, vous n'avez pas pu pénétrer à l'intérieur?... nous demanda-t-il.
Non, répondil M. Smith, et je finirai par croire que le Great- Eyry n'existe que dans l'imagination de nos braves campagnards !
A huit heures et demie du soir, notre voiture s'arrêtait devant
la maison du maire do Pleasant-Garden, où nous devions passer la nuit.
Et, pendant que je cherchais vainement à m'endormir, je me demandais s'il ne conviendrait pas de «l'installer pour quelques jours dans la bourgade, d'organiser une nouvelle ascension. Mais aurait-elle plus que la première chance de réussir?...
Le plus sage, en somme, était de revenir à Washington ei de consulter M. Ward. Aussi, le lendemain soir, à Morganton, après avoir réglé mes deux guides, je pris congé de M. Smith et me rendis à la gare d'où le rapide pour Raleigh allait partir.
UN CONCOURS DE L'AUTOMOBILE-l'.U'Il.
Le mystère du Great-Eyry devait-il être dévoilé un jour par suite d'éventualités difficiles à prévoir... C'était le secret de l'avenir. Y avait-il un intérêt de premier ordre à ce qu'il le fût?... Aucun doute à ce sujet, puisque la sécurité des habitants de ce district de la Caroline du Nord en dépendait peut-être.
Quoi qu'il en soit, une quinzaine de jours après, alors que j'étais de retour à Washington, l'attention publique fut non moins sollicitée par un fait d'ordre tout différent. Ce fait allait demeurer aussi mystérieux que les phénomènes dont le Great- Eyry venait d'être le théâtre.
Vers le milieu de ce mois de mai, les journaux de la Pennsylvanie portèrent à la connaissance de leurs lecteurs ledit fait qui s'était récemment produit en divers points de l'Etat.
Depuis quelque temps, sur les routes qui rayonnent autour de Philadelphie, son chef-lieu, circulait un extraordinaire véhicule, dont on ne pouvait reconnaître ni la forme, ni la nature, ni même les dimensions, tant il se déplaçait rapidement. Que ce fût une automobile, il y avait parfait accord à ce sujet. Mais quel moteur l'animait, on en était réduit aux hypothèses plus ou moins admissibles, et, lorsque l'imagination populaire s'en mêle, il es1 impossible de lui assigner de justes limites.
A cette époque, les automobiles les plus perfectionnées, quel que tut leur système, mues par la vapeur d'eau, le pétrole,
l'alcool ou l'électricité, ne dépassaient guère le cent trente à l'heure, soit environ trente lieues de quatre kilomètres, c est-àdire environ un mille et demi par minute, ce que les chemins de fer, avec leurs express ou leurs rapides, donnent à peine Milles meilleures lignes de l'Amérique et de l'Europe.
Or, en ce qui concerne l'engin dont il s'agit, il marchait certainement au double de celte vitesse.
Inutile d'ajouter qu'une telle allure constituai! un extrême danger sur les routes, tant pour les véhicules que pour les piétons. Cette masse roulante, arrivant comme la foudre, précédée d'un grondement formidable, déplaçait l'air avec une violence qui faisait craquer les hranchages des arbres en bordure, affolant d'épouvante les animaux en pâture dans les champs, dispersant les oiseaux qui n'auraient pu résister aux tourhillons rie la poussière soulevée à son passage.
Et, - détail bizarre, sur lequel les journaux attirèrent plus particulièrement l'attention, — le macadam des chemins était à peine entamé par les roues de l'appareil, qui ne laissait après lui aucune trace de ces ornières produites par le roulement de lourds véhicules. A peine une légère empreinte, un simple effleurement. La rapidité seule engendrait le soulèvement de la poussière.
« C'est à croire, faisait observer le New-York IL' raid, que la vitesse de déplacement mange la pesanteur! »
Naturellement, des réclamations s'étaient élevées parmi les divers districts de la Pennsylvanie. Comment tolérer ces courses folles d'un appareil, qui menaçait de tout renverser, de tout écraser sur son passage, voitures et piétons?... Mais de quelle façon s'y prendre pour l'arrêter?... On ne savait ni à qui il appartenait, ni d'où il venait, ni où il allait. On ne l'apercevait qu'au moment où il filait comme un projectile dans sa marche vertigineuse... Allez donc saisir au vol un boulet de canon au moment où il sort de la bouche à feu ! . . .
un chauffeur de l'enfer... i Page 47.)