‹ Maitre GratienChapitre 3 sur 8 · KERGUELEN · texte numérisé non relu

KERGUELEN

Ah ! complète victoire I D'une main qui tremblait comme une feuille sous l'orage, elle répondit aussitôt :

« Pas ici. Venez chez moi dans une heure. l otre

» MARIK-ANNli). »

Kerguelcn trouva la cantatrice debout, envelop[Ȏe dans sa robe la plus sombre, au point qu'elle semblait presque en deuil.

— Monsieur le chevalier, dit-elle en s'incliiiant humblement, voilà une minute qui m'apporte plus de bonheur que je n'en ai connu en sept ans.

— Qui aurait pu croire, il y a sept ans, que vous deviendriez une telle artiste? répondit-il pour s'écarter, avant qu'il fût trop tard, du terrain des souvenirs.

— Ah ! s'écria- t-el le, oubliez, pour une heure, ce que je suis devenue ! S'il vous reste au cœur un peu de pitié, accordez-moi la grâce de croire que j'abandonnerais cette célébrité que j'exècre, pour une seule de ces journées d'autrefois... Mais, hélas! A quoi bon rêver l'impossible? Ne m'a-t-on i)as oubliée, là-bas ? Et, si l'on se souvient de moi, quel mépris, quelle haine peut-être!...

— Marie-Anne, dit gravement Kerguelen, je sais que vous ne fûtes pas alors la plus grande, la vraie coupable. Si votre conscience n'était chargée que de cette faute, sur l'honneur, je vous pardonnerais.

— Qu'ai-je donc fait encore? gémit la cantatrice avec un geste accablé.

— Je ne vous répondrai que par deux mots : où est votre sœur?... Vous ne réi)ondez pas? Gillette est chez vous! Pourquoi, môme pour une heure, l'y avez-vous gardée? Cette honte, que vous paraissez encore capable de

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sentir, deviendra-t-elle supportable quand vous la partagerez avec une sœur?

— Monsieur le chevalier, dit Marie- Anne en relevant la tète, vous m'accusez d'avoir perdu Gillette? Vous devriez nie louer de l'avoir sauvée. Est-ce ma faute, si le logis d'une fille de théâtre est un asile plus sûr pour la vertu qu'une maison de gentilhomme?

— N'avez- vous pas connu d'autres gentilshommes que le marquis de Carnoët? interrogea sévèrement le marin. N'en est-il pas un, du moins, qui vous montra que le respect des femmes est, pour lui, au nombre des lois de l'honneur? JN'étais-je pas digne de votre confiance? Pourquoi n'avoir point parlé? Pourquoi ne m'avoir pas appelé au secours de Gillette, moi qui vous ai connue enfant, qui vous ai vue grandir! moi qui étais votre ami !...

Kerguelen fut obligé d'interrompre ces reproches : Marie-Anne, le visage dans ses mains, sanglotait éperdurtient. Avec cotte douceur presque tendre qu'il avait en présence des faibles et des malheureux, l'énergique marin la consola.

— Calmez- vous. Je vous ai dit que fêtais

votre ami. J'ai eu tort : je le suis toujours. Donnez-moi votre main, Annie, continua-t-il en langue bretonne, et pardonnez-moi de vous avoir fait pleurer. C'est, je pense, la seconde fois d'aujourd'hui que ce malheur m'arrive.

La Rosalinde, au lieu de répondre, enfonça son visage dans le large coussin du sofa, comme si elle eût voulu y disparaître tout entière. Elle pleurait avec plus d'abattement que de violence. Les sanglots avaient cessé. On entendait seulement une |)l[iinte continue, désespérée, mourante, qui rappelait à Yves les chagrins d'enfant de la petite compagne d'Fnogate. ITélasî que ce temps était loin!

Au bout d'une longue minute Marie-Anne s'arrêta subitement et s'essuya les yeux d'un air résolu.

— Vous pardonner? dit-elle. Ah! je vous remercie de toute mon âme ! Vous m'avez fait du bien. Je me sens soulagée par ces larmes. Toutes celles que contiennent mes yeux ne suffiraient pas à pleurer ma destinée. J'avais votre amitié! Le meilleur, le plus généreux, le plus aimable des mortels était mon ami, et c'est lui qui m*a perdue!..

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Elle se tut, reprise de son désespoir. Ses poings fermées écrasaient sa haute coifFure. Bientôt elle continua :

— Grand Dieu ! pourquoi mon père, avant de mourir, n'a-t-il pas fait de moi Tune de ces pêcheuses de crabes qui déchirent leurs pieds aux récifs de la côte. Je ne vous aurais jamais vu — ou je vous aurais vu passer de loin comme un être supérieur, inaccessible... Je ne vous aurais point aimé! .. Et surtout, je n'aurais pas connu, avec la pitoyable folie d'avouer mon amour, riiumiliant désespoir d'être repoussée!

— Remerciez-moi de vous avoir respectée.

— Ah! ce respect! cria-t-elle avec une sorte de fureur. Qu'y ai-je gagné? Mais ce n'était pas le respect, chevalier. Croyez- vous qu'une femme se laisse tromper au prétendu respect de celui qu'elle aime? Non !... Sans votre amour pour une autre,- vous auriez suivi l'exemple commun. Ah ! ah! Le respect du seigneur pour sa vassale! Je sais ce qu'il vaut, et peu s'en est fallu que Gdlelte ne le sache aussi.

'-— Pauvre créature! soupira Kerguelen, il faut que votre nvuv soit étrangement ulcéré.

puisque le bien autant que le mal vous exaspère. Je me demande qui vous ne haïssez pas maintenant. Moi-même, peut-être...

Il ne put achever sa phrase. D'un mouvement prompt comme la foudre, la cantatrice s'était laissée glisser à genoux, avait saisi sa main, et y avait collé ses lèvres :

— Voilà comme je vous hais! s'écria-t-elle. Avant qu'il pût faire un geste ou prononcer

une parole, Marie- Anne avait repris son siège en face de lui. Elle continua, encore frémissante :

— Ahl mon cœur, ce cœur jeune, ce cœur bon dont je me souviens 1 Est-ce encore lui qui est là, dans ma poitrine, tout gonflé de haine? Car vous avez raison : j'exècre le monde entier, sauf deux personnes. L'une est Gillette, la seule qui ne m'a jamais fait de mal. L'autre — c'est vous que je veux dire — m'a fait plus de mal que tous les humains réunis ensemble.

— Je vous ai fait du mal?

— Vous!...

Elle respira longuement et porta les mains à sa poitrine comme si le simple souvenir de ces tortures l'étouftait. Soudain, d'une voix

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toute changée et devenue douce comme le son de ces flûtes qui chantent l'amour pendant les belles nuits d'Orient, elle continua :

— Vous!... Ahl Dieu! depuis que j'ai conscience de moi-même vous fûtes mon bourreau. Les deux premiers noms que je retrouve dans ma mémoire sont le vôtre et celui d'une autre enfant dont j'étais la poupée. Alors, déjà, vous étiez son esclave, et chacune des innocentes caresses que vous vous donniez me faisait rugir. Que n'ai-je pas fait dès ce moment pour éclipser ma rivale, dont les maîtres étaient aussi les miens? Hélas! A quoi bon? Ses fautes, ses ignorances, vous charmaient, La moindre chanson échappée de ses lèvres vous causait plus d'émotion que toutes mes romances laborieusement apprises. Malgré tout, je passais inaperçue à côté d'Enogate. Je devins belle, cependant. On nous comparait tout haut.

Quelques-uns, baissant la voix, me disaient que mes yeux noirs brillaient d'un éclat sans pareil. A quoi -bon? Les avez-vous seulement regardés? On aurait cru que le monde entier ne contenait pour vous qu'une créature. Ah! comme vous l'adoriez!.,. Enfin le mariage

VOUS l'enleva. Etrange obéissance! Méprisable soumission! Elle vous aimait; vous l'aimiez : elle eut le courage de mettre sa main dans celle d'un autre!... A quoi bon? qu'y ai-je gagné? Condamnée à la suivre, je vis bientôt que vous l'aimiez encore plus depuis que Garnoët vous l'avait prise. Et je vis encore quelque chose de plus cruel encore. Dans les jeux de la jeune marquise, moins habiles à taire les secrets de son cœur, je lus son adoration pour vous...

— Silence! cria Kerguelen en se levant, madame de Garnoët est une sainte!

— Monsieur le chevalier, daignez vous rasseoir, dit Marie-Anne avec un calme effrayant. Si votre cousine eût cessé d'être une sainte, elle serait morte une heure après, de la main que voici !

Yves se laissa retomber dans son fauteuil, glacé d'horreur, incapable de tenir lète plus longtemps à cette créature passionnée.

— Oui, continua-t-elle, sans paraître honteuse de son aveu. Oui, pendant des mois, des années, j'ai férocement épié mes deux compagnons d'enfance. Ali! l'enfer ne ix'ul égaler

ce que j'ai soiitïert, en vous voyant souffrir l'un par l'autre! Mais, par Satan! il est heureux pour tous que je n'aie pas eu à contempler vos joies!...

— Rien ne vous manque, dit froidement Kerguelen. Créature ingrate d'abord, créature perdue ensuite!...

— Il est facile d'être le modèle de toutes les .vertus quand on se sent aimée. Avec un seul de ces regards que je surprenais au passage tournés sur une autre, vous m'auriez conduite au ciel. Mais vous ne m'avez jamais regardée ! Alors j'ai voulu voir si quelque défaut ignoré rendait ma beauté impuissante. Je l'essayai sur le marquis... En peu de jours, l'épreuve ne fut que trop complète! Ah! si vous l'aviez vu se traîner à mes genoux, l'heureux possesseur du seul trésor que vous admiriez! Mais il s'est relevé bientôt, comme un loup mal dompté... Et j'étais si lasse de tout ce qui est bon... même de la vie!

Elle se tut et cacha la tète dans ses mains. Yves la contemplait, avec une grande pitié pour cette étrange créature, si coupable, mais après tout, sacrée pour lui. Au bout (riin lus-

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tant, il reprit d'une voix qu'aucune colère n'a;-;itait plus :

— Parlons de Gillette. Ne puis-jc la voir? Je voudrais ne point partir sans l'avoir mise à l'abri de tout mal... Et je m'embarque bientôt, pour revenir Dieu sait quand !

— Ma sœur est plus heureuse que moi, dit Marie-Anne. Pendant cinq ans, vous n'avez pas songé à vous informer de mon sort !

— C'est ma cousine qu'il faut remercier, répondit imprudemment Kerguelen. C'est elle qui m'envoie. Je lui ai promis de tout faire pour sauver Gillette, qu'elle a pleurée comme une sœur.

A ces paroles trop peu diplomatiques, l'orage, mal apaisé, se ranima. La Rosalinde s'approcha du chevalier, darda sur lui des yeux égarés par la colère et laissa échapper ce torrent d'invectives :

— Ah! ah! mon beau seigneur! C'est pour obéir aux ordres de la bien-aimée que vous êtes ici? Vous n'avez franchi que pour lui plaire ce seuil indigne de vous? C'est pour mériter un sourire que vous essayez cet effort compatissant? Et vous comptez sur mon aide

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pour gagner la douce récompense?... Non! vous me connaissez mail Retournez au château, les mains vides. Allez-vous-en 1 Je vous ai reçu à genoux, quand je croyais que vous veniez ici de vous-même. Si j'avais su de quelle puissance vous étiez l'ambassadeur, cette porte vous serait restée fermée. Adieu I

— Pauvre Marie-Anne! soupira le chevalier en regardant — pour la dernière fois dans sa vie — cette autre victime de l'amour.

Le courage lui manqua pour informer la marquise du résultat de sa mission. D'ailleurs, son départ était proche. De lourdes préoccupations prenaient la plus grande part de son temps et de ses pensées.

Quant à Gillette, sa sœur n'eut garde de lui raconter cet orageux entretien. Avant peu, ces secrets trop bien gardés allaient produire des conséquences imprévues.

Dans les jours qui suivirent, le caractère de la Rosalinde, qui n'avait jamais brillé par l'égalité, devint impossible à soutenir. Ses camarades, son directeur, les musiciens dont elle chantait les œuvres, le public lui-même, eurent plus d'une fois à souffrir de l'aggravation de son humeur. Ceux qui l'approchaient habituellement connurent dès lors une existence peu digne d'envie. L'unique valet qu'elle eût conservé dans son train disait, en levant les bras au ciel :

— J'en suis à regretter mon ancien maître, le capitaine aux gardes, qui, du moins, nous

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battait militairement, sans ouvrir la bouche sinon pour sacrer, et sans quereller pendant des heures.

Quant à madame de la Corbinière, tout ce qu'on peut en dire, c'est que son sort était digne de pitié. Marie-Anne lui reprochait malin et soir, avec une égale violence, tantôt les péchés qu'elle-même n'avait pu commettre au début, grâce à la surveillance de la duègne, tantôt ceux qu'elle avait commis plus lard, grâce à son aide ou ses conseils. En bonne justice, on aurait peine à décider laquelle des deux catégories l'emportait sous le rapport de l'importance et du nombre.

Élevée à la rude école du malheur, madame de la Corbinière supportait l'épreuve avec une touchante résignation. Cependant, un jour, elle répondit :

— Voilà bien ce qu'il faut attendre de la justice et de la reconnaissance du inonde! Qui donc aurait montré, olus de dévouement pour Gillette? Sa mère l'aurait-elle élevée plus sévèrement que je ne fais?

— Pas de sottes phrases ! gronda la Uosalinde. Vous savez trop bien le sort qui vous

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attend, s'il tombe un cheveu de la tète de cette jeune fille !

— Hélas ! riposta la duègne. Qui peut savoir le sort qui nous attend toutes trois? La vertu, sans les rentes, est une chose qui ne se peut soutenir longtemps. Une femme de votre sorte, qui se met en tête de prendre le coche du paradis, court grand risque de s'embourber à la porte de la prison pour dettes.

La prison pour dettes! Ce mot figeait le sang dans les veines de la cantatrice, et Dorothée le voyait bien. La Rosalinde gardait le m.y stère le plus profond sur l'état de ses finances. Mais certains signes des temps ne pouvaient échapper aux yeux de fouine de la duègne. L'écrin était en voie de se vider comme avait fait l'écurie. Toilette neuve était, à cette heure, rareté aussi inconnue qu'un nouvel amant. Des personnages vêtus de noir, et qui ne jjarlaient pas toujours d'un ton doux — malgré les portes fermées, on pouvait s'en apercevoir — sollicitaient, ou, pour mieux dire, exigeaient des audiences que la maîtresse du logis leur accordait en pâlissant.

Les joues roses de Gillette commençaient

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