M A 1 1 11 E G I! A T I K N III
elles-mêmes à perdre leur lustre. Habituée aux brises fortifiantes de la mer, aux longues promenades à travers les sentiers fleuris des landes bretonnes, la jeune tille dépérissait entre ces murs, que sa sœur, par un pressentiment instinctif, ne lui permettait plus de quitter. Si, du moins, elle y avait respiré l'atmosphère d'une tranquille tendresse ! Mais, aimée par Marie -Anne avec une passion croissante, elle se sentait aimée à la façon d'un trésor toujours à la veille d'être perdu. Elle étouffait dans une torpeur lourde, inexplicable, malsaine. Ces longues heures qu'elle passait toute seule, pendant que Marie-Anne gagnait leur vie au théâtre, étaient pour cette jeune imagination de fatigantes et dangereuses rêveries, dont elle s'éveillait parfois en sursaut, comme d'un cauchemar. Elle était fidèle à sa foi et même pieuse; elle ne croyait et ne priait pas moins, itiais elle souffrait d'avoir découvert que l'impiété et le doute sont en abondance sur fa terre.
Plus d'une fois, elle avait eu la tentation de causer avec Dorothée. Mais une antipathie insurmontable, déguisée sous la douceur jamais
démentie des natures vaillantes, l'éloignait de celte femme si différente de toutes celles qui l'avaient approchée jusqu'alors. Plutôt que d'apprendre quelque chose de cet oracle, qui semblait d'ailleurs toujours prêt à parler, Gillette gardait son ignorance et restait dans sa chambre en tète à tête avec elle-même. Déjà, plus d'une fois, elle s'était surprise à calculer combien elle devrait passer de jours semblables, pour arriver à l'époque où elle pourrait revoir Garnoët, et son seigneur amendé par l'âge. Pauvre Gillette ! S'il faut s'en rapporter au cantique des anges, la paix devait lui appartenir, car la bonne volonté remplissait son cœur. Mais, hélas ! la musique céleste, aussi bien que certaines musiques humaines, est surtout la musique de l'avenir.
Une semaine s'écoula sans apporter de changement, sauf — mais aucune des deux sœurs n'y prit garde alors — un vague changement dans l'attitude et les manières de Dorothée. Devant la mauvaise humeur de sa maîtresse, elle n'était pas moins résignée, mais elle était, en y regardant bien, résignée autrement. Elle ac-
.M A I r it E G K A T I E S [ | ;{
ceplait les rigueurs du sori, non plus avec cette soumission inerte que cause l'impossibilité reconnue de la lutte, mais avec cette plus facile patience qui nous soutient, quand le terme de nos maux se laisse entrevoir. Peu à peu elle se montrait, dans ses réponses, non pas moins respectueuse, mais plus ferme. Quelquefois on devinait le conseil sous ses réflexions, et une sorte de désintéressement dans le conseil. De son côté, Marie- Anne daignait, à ses heures, écouler sa dame de compagnie et causer avec elle sur le ton de familiarité qu'elle avait jadis, au temps où son avenir ne tenait qu'à un fd fragile.
Un jour, la cantatrice frappée de l'air de fatigue de sa sœur le fit remarquer à Dorothée, et voulut savoir de cette dernière à quelle cause elle attribuait cette altération.
— Madame, répondit la duègne, je ne vous étonnerai pas beaucoup en vous apprenant que votre fdleule ne m'honore pas de ses confidences. Peut-être ne l'y avez- vous pas extrêmement encouragée. Quoi qu'il en soit, je pense qu'elle tombera malade avant peu. Cette petite s'ennuie à périr, sans compter qu'elle
Ui MAITRE G R ATI EN
s'inquièle sans doute. On s'inquiéterait à moins. Que comptez-vous ' trouver pour elle? Une croix de chanoinesse dans un ordre royal ?
— J'espère lui trouver seulement quelque brave commis, quelque clerc de procureur bien tourné, qui l'épousera.
— Grand bien lui fasse! Mais encore, ces oiseaux-là, comme les autres, ne viennent pas voler autour des fenêtres, si l'on n'y met du grain. Comment les épouseurs arriveraient-ils, si la demoiselle ne se laisse voir ?
Marie-Anne, chez qui l'on surprenait, de temps en^temps, des boutades de l'insouciance ordinaire à ses pareilles, répondit en riant :
— Oh ^bien ! les procureurs, les clercs, les huissiers, ce n'est pas [ce qui manque chez nous.
Deux minutes après, la cantatrice ne pensait plus à ce qu'elle venait de dire, mais madame de la Gorbinière y pensait toujours. Elle y pensa toute la journée. Elle y pensa au souper, ce triste, vertueux, monastique souper de trois femmes seules, si différent des fêtes galantes de jadis, oîi les viveurs les plus brillants
MAITRK G R ATI EN H5
de la cour se vantaient d'avoir assisté. Elle y pensait encore en se mettant au lit, et ce fut alors que, de cette imagination farcie de livrets d'opéras, sortit le plan d'une intrigue merveilleuse. L'invention était si rare que Dorothée fut sur le point de s'applaudir elle-même de ses mains grassouillettes.
« Allons! pensa-t-elle. Je crois que nous pourrons terminer Taffaire demain, s'il n'a pas oublié le rendez- vous. »
Sur quoi elle s'endormit, du paisible sommeil qu'elle tenait de son estomac qui était fort bon, et de sa conscience qui était fort large.
Le lendemain matin, quelques minutes après dix heures, madame de la Gorbinière arrivait à pied, légèrement essoufflée, au sommet du petit escalier conduisant à la terrasse du bord de l'eau. Sous les marronniers encore en fleurs, un gentilhomme en costume élégant mais fort simple marchait à grands pas, non sans éveiller l'attention des rares promeneurs par sa haute mine. Toutefois, ses gestes et sa figure trahissaient la maussaderie, chose étonnante chez un personnage venu sans doute —
IIG MAITRE GRATIEN
c'était du moins l'avis de tous ceux qui l'observaient — pour rencontrer sa belle. En voyant paraître madame de la Corbinière, la galerie ne laissa pas que d'éprouver une déception.
— Exact comme un amoureux! grasseya la duègne d'une voix chantante, avec un sourire mignard à l'adresse de Prémery, qui s'avançait le front chargé de menaçants nuages.
— Madame Dorothée, voilà un quart d'heure que je fais le pied de grue, dit-il en portant deux doigts au bord de son chapeau. Par le diable! tout marche à rebours depuis quelque temps. Où allons-nous? Les filles d'Opéra nous tiennent porte fermée; leurs maisons deviennent des forteresses de vertu; et leurs duègnes nous laissent nous morfondre au soleil et à la poussière, comme des échappés de province en disette de bonnes fortunes.
— J'avais proposé à monseigneur d'aller le trouver chez lui, balbutia Dorothée, qui devenait subitement obséquieuse jusqu'à l'exagération.
— Oui-da! Vous compromettez les gens, ma chère. Tout le monde vous connaît. Qu'une
MAlinE GIl.VTlliN 117
de mes amies vienne à savoir que vous êles entrée en mon logis et voilà de belles scènes! On dira que je m'affiche, que je m'encanaille!
— Ile! là! répartit la duègne, qui retrouvait son assurance. Monsieur le comte m'a tout l'air, en ce moment, d'un homme qui meurt d'envie de s'encanailler.
— Épargnez-vous la peine de chercher de quoi j'ai l'air, et venons au fait. Où en sommesnous ?
— Monsieur, nous en sommes au mariage.
11 n'est plus question que de nous unir, le plus honnêtement du monde, à quelque brave petit bourgeois dont nous raccommoderons les chausses, quand les marmots nous en laisseront le temps.
— .V d'autres cette lubie! Votre maîtresse n'est pas femme à laisser perdre un pareil trésor,
— La Rosalinde! Elle est femme à se laisser mourir de soif à côté d'une rivière, si l'idée en a pris racine dans sa cervelle. Et pourtant Dieu sait qu'il serait l'heure de... de porter le trésor à la Monnaie.
118 MAI T II i: (. R A T I E N
— Les afl'aires sont cmlsiouillées?
— Ah! monsieur le comte! Elles ne sont pas embrouillées, elles sont désespérées. Madame, qui trouvait le moyen de s'endetter quand le Pactole coulait chez elle, s'est avisée de construire dus digues pour détourner le fleuve. Je pensais que l'anlusement durerait au plus une semaine; mais point. On s'acharne à l'idée et, si la vertu a pour effet d'éclaircir la voix, jamais personne n'aura chanté d'une perfection égale. Ce serait fort bien si, d'après le conseil des Pères de l'Église, nous n'avions le jeûne pour soutenir la vertu. Depuis que la file des carrosses ne s'allonge plus devant chez nous, le crédit ne bat que d'une aile, et ce sont les huissiers, aujourd'hui, qui font queue dans Tantichambre.
— Eh bien ! voilà qui vous donne beau jeu. C'est le moment de faire entendre la voix de la raison.
— Vous connaissez peu la Rosalinde. Plulô que laisser voir, fût-ce au pape, le nez de sa parente, elle consentira que la petite meure de faim, hormis que quelque rustaud compatissant ne l'épouse.
MAITHF. OR ATI EN 119
— Bon ! Entre ces deux maux, une fille d'esprit, bien conseillée, choisira toujours le troisième.
— Il faut donc que Gillette n'ait point d'esprit, car, en présence de sa dernière bouchée, elle refuserait tout l'or du Roi, si cet or venait de la main gauche.
— Dorothée, ma chère, vous dites des sottises, ricana Prémery. La main gauche! Vous croyez vivre encore sous le dernier règne. Tout le monde sait que notre auguste maître est manchot, sur ce point-là. Mais, depuis une heure, vous me parlez de ce qui est impossible. Commençons à parler de ce qui peut être fait. Pardieu ! vous êtes toutes les mêmes. Toujours, à vous entendre, il s'agit de décrocher une étoile. Faites-moi parler à l'étoile : c'est tout ce que je vous demande. Voilà-t-il pas quelque chose de bien difficile pour une personne de votre habileté !
— Monsieur le comte, il y va de mon avenir, et même de mes yeux qu'on m'arracherait.
— Là, ma mie! Convenez que le dommage serait plus grand si vous aviez les yeux de Gillette ! Allons, bonne femme, assez de pa-
rôles. Faites ce que je dis, et ne me mettez pas en colère, si vous tenez à votre avenir, à vos yeux et au reste.
— Monsieur, fit Dorotliée dont les traits s'animèrent de malice et de colère contenue, venez avec moi. Je présenterai à Gillette le très haut, très puissant et très fameux comte de Prémery. Si, dans l'espace d'une année, vous avez obtenu la permission de lui baiser le bout des doigts, je vous délie de toute promesse à mon égard. A un autre homme, capable d'écouter de sang-froid une explication, je pourrais tenir un autre langage.
Il n'y avait pas à s'y tromper: madame de la Corbinière était sérieuse et apportait une idée. Son interlocuteur s'adoucit, et le lôteà-tête continua longtemps sur le ton discret de la confidence. Tout d'abord Gratien parut se révolter ; il frappa du pied et fronça les sourcils. Puis à mesure que la duègne s'expliquait, il se dérida; ses jeux brillèrent; il sembla humer l'air comme un limier au bord d'une enceinte habilement préparée. Il éleva des objections, questionna, discuta les réponses. Quand les rôles de la comédie furent arrêtés
MAiTiii; r, !;atii:n 1"2I
et les conditions convenues, Prémery paraissait fort amusé de ce qu'il allait avoir à faire.
— Pour les habits et le logement, dit-il, mon valet, qui est un garçon précieux quant à ces sortes de détails, n'aura besoin que de trois jours. De votre côté, menez bien les choses. L'aventure me piait, pour n'être point banale. A bientôt, femme de génie !
Madame de la Corbinière s'apprêtait à faire une révérence au comte, ainsi qu'il convient entre personnes de qualité. Mais, se ravisant, et comme pour entrer sur l'heure dans l'esprit d'un rôle nouveau :
— A bientôt, maître Gratien, dit-elle avec un sourire d'intelligence et un simple signe de la main.
Le quatrième jour qui suivit cet entretien, deux hommes de loi vêtus de noir sonnaient à la porte de la petite maison de la rue Chantereine. L'un d'eux avait en toute sa personne je ne sais quoi de peu ordinaire aux serviteurs, même à un rang plus élevé, de dame Justice. Et cependant son air dur et impérieux, plus saisissant encore sur ce beau visage, montrait l'homme habitué à voir, sans un tressaillement dans sa poitrine, les larmes qui coulent en silence ou le désespoir qui éclate bruyamment. On eût jdutôt songé à solliciter quelque grâce d'un vieux porteur
M.viriii: GltATIEN 123
d'exploils couvert de rides et blanchi sous le harnais, que de ce chambellan de Thémis qui n'aurait pas fait mauvaise figure, avec le sourire en plus, dans l'antichambre d'une reine. Son compagnon, d'espèce manifestement subalterne, chargé de tout un attirail de registres, de plumes, d'écritoires et de sacs de procès, formait avec le précédent un contraste curieux. Le buste, trop long jour les jambes, commençait à souffrir d'un embonpoint rare chez ceux de sa profession. C'était probablement le seul des membres de la corporation des huissiers et recors de Paris qui fût gras, mais sans doute le seul qui parût aussi jovial.' l'iMis et rose comme un sacristain, il avait lantôt la mine distraite d'un rêveur ou d'un j'Iiiiosophe, tantôt l'air humble d'un pauvre diable accoutumé à obéir. Une même particularité, faite pour éveiller l'attention d'un observateur, signalait le patron et son clerc. Leurs habits étaient sans une tache, presque sans un pli, à croire qu'ils avaient été livrés le matin même par le drapier. Enfin, bien que le jour lût- pluvieux, leurs chaussures, assez fines, reluisaient comme des miroirs.
124 MAJTUK 0 1! ATI EN
De])iiis Tarrivée de Gillette, la grille de la Rosalinde ne s'ouvrait plus sans Tordre exprès de la maîtresse du logis. Mais les deux compères connaissaient la formule magique devant laquelle on voit tourner sur leurs gonds les portes des ducs et des maréchaux de France eux-mêmes :
« Au nom du Roi... ! »
— Je suis maître Gratien, huissier, dit le plus grand des deux escogriffes. Je viens pour saisir.
La cuisinière qui remplissait — ù décadence! — les fonctions du Suisse dont tout souvenir avait disjtaru, jusqu'à la hallebarde, répondit sans trop s'émouvoir :
— Madame est à l'Opéra. On répète Armide. La nouvelle ne parut causer au visiteur ni
contrariété ni étonnement.
— Bien, fit-il. Qu'on répète Armide. Ce n'est pas Armide que je viens saisir. Voyons ! Antoine; cette fille va-t-elle nous laisser plantés au milieu de cette cour?...
Ces mots parurent tirer le clerc d'une rêverie au milieu des étoiles. Passant tout à coup de
MAITRE CKATII-N l2o
Texagération dans le mutisme à l'abus de la loquacité :
— Cornes du diable! s'écria-t-il, est-ce qu'on se moque de nous? Faut-il vous apprendre, petite, quels sont nos droits et nos devoirs? Savez-vous qu'au moindre signe de mauvaise volonté, il nous serait plus facile de vous faire coucher en prison qu'à vous de casser un œuf [lour une omelette? Allons! vite! Qu'on nous introduise ! Les clefs sur toutes les portes ! nous sommes pressés ! Mais mon patron n'a pas son pareil pour mener rondement une saisie. Les jeunes clercs viennent de Normandie tout exprès pour le voir à l'œuvre !
Loin de paraître émue à ce discours, la jeune servante montra ses dents blanches dans un éclat de rire. Un peu inquiet, maître G ratien lui demanda :
— Qu'y a-t-il donc en nous de risible, mademoiselle l'écérvèiée?
— Oh! monsieur, pardonnez-moi, réponditelle en s'essuyant les yeux. C'est plus fort que moi. Quand je vous regarde l'un et l'autre, il me semble voir le médecin et son élève se pré[»arant à saigner un mort. Vous ne trouveriez
126 MAITRE G R ATI EN
pas, dans toute ma cuisine, une seule poêle à frire qui n'ait été saisie au moins trois fois.
— Gomment vous appelez-vous, mon enfant? demanda le clerc en plissant le front et en levant les 3^eux au ciel, tandis qu'il pinçait en cul de poule ses lèvres grassouillettes.
— Mon nom est Madeleine, monsieur, pour vous servir.
Balançant son torse ventru sur ses petites jambes, élevant dans l'espace sa main droite élégamment cambrée, serrant le pouce contre l'index comme pour cueillir une fleur imaginaire, Antoine décochait déjà cet impromptu :
— Huissier, tu perds ici ta peine, Et tu voudrais en vain saisir un seul objet! Mi'nic Taceorte Madeleine, N'est pas saisie à ton aspect.
— Te tairas-tu, êti^e incorrigible! dit maître Gratien en levant la canne sur son clerc. Voyons, mademoiselle l'impertinente, ne se trouvera-t-il point dans la maison quelqu'un, une i)ersonne de la famille, qui pourrait assister à l'opération?... L'usage le veut ainsi.
— Ordinairement, répondit la servante, c'est madame de la Gorbinièrc qui tient compagnie
MAITRE Gn.VTIEN 127
à ces messieurs. Malheureusement, elle est au lit avec la migraine. Peu importe. Je vais la prévenir.
— lion ! je sais ce qu'elle me coule, cette migraine-là, grommela le faux huissier quand Madeleine eut disparu.
Il marchait sans rien dire, de long en large, sans faire attention au reste de luxe et au commencement de ruine qui se laissait voir dans la pièce. Antoine, ayant déposé son attirail de guerre sur le coussin d'une ottomane, s'appuya, tout pensif, au dossier d'une chaise, et dit à son maître :
— Monsieur, la migraine de Dorothée, et ce qui va s'ensuivre, pourrait nous coûter plus cher encore et, celte fois, je serais de moitié dans le paiement.
•^-Bon ! dirait-on pas qu'il s'agit d'une princesse ?
— La princesse ne m'inquiète pas, répondit Antoine. Mais songez-vous que nous commet- Ions une usurpation de pouvoirs qui mène aux galères ?
. — Tais-toi. Tu n'es qu'un sot. Au lieu de gémir, donne-loi la peine d'ouvrir quelques
128 MAITRE G RATIEN
bahuts et de vider sur le lapis quelques étagères. Il faut qu'on nous prenne pour de vrais corsaires. Surtout, garde-toi de toute incongruité rimée, si tu tiens à tes épaules.
Pendant ce temps-là, Gillette, fraîche et jolie comme l'innocence, était assise dans son appartement, près d'une table où se voyait une cage ouverte. L'hôte ordinaire de celle cage, un serin favori, se servait en ce moment du doigt de sa maîtresse comme d'un perchoir, et, battant des ailes, picorait un morceau de sucre offert entre deux lèvres roses. Telle était la confiance accordée à Theureux oiseau que la fenêtre était ouverte. Hélas! un tourbillon tumultueux et criard pénétra tout à coup dans la chambre.
— Ah ! mademoiselle ! Votre pauvre marraine !... gémissait Dorothée en cachant son visage dans les plis soyeux dun manteau de nuit autrefois porté par la Rosalinde.
A cette vue, à ces cris, le seul ami de Gillette s'enfuit à tire d'ailes et disparut pour toujours dans le feuillage des arbres voisins. Gillette elle-même resta le doigt en l'air, la gorge prise par une angoisse terrible. Dès
MAITIIE lillATlKN Jt^i)
qu'elle fut assez remise du choc [lour parler, elle demanda :
— Qu'est-il arrivé? Marie-Anne est malade ?
— Non, elle n'est point malade; mais, ce soir, elle sera dans le ruisseau, et nous aussi
— Expliquez-vous mieux et parlez moins haut, dit la jeune fille en fermant sa fenêtre, non sans donner un dernier coup d'œil vers les marronniers oii venait de disparaître le cher fugitif.
Avec des gestes de théàlre, madame de la Gorbinicre répondit, d'une voix entrecoupée :
— Un huissier est venu, qui vide la maison du grenier à la cave. On va vendre les meubles, et puis on vendra la maison et, s'il reste quelque chose à payer... la prison pour madame !
— N'exagérez-vous pas? demanda Gillette qui s'efforçait de conserver son sang-froid. Ge n'est pas, malheureusement, la première visite de ce genre qui vient ici.
— Hélas! que sais-je ! Peut-être, si je pouvais voir cet homme... On obtient parfois quelque répit, avec des prières, si l'on n'a pas
130 MAITlii: GllATlEN
affaire à un monstre de barbarie. Mais je suis malade!... I) serait impossible à mes pauvres jambes de me porter. Je me soutiens à peine. Mon Dieu ! Ces émotions abrègent mes jours !
— Calmez- vous ; je parlerai à cet huissier, répondit la vaillante Gillette. Où le trouverai-je?
— Au salon ; c'est i)ar là qu'il a commencé le pillage. Allez, mademoiselle, puissiez-vous toucher le cœur de ce tigre, et sauver voire marraine chérie!
Déjà la jeune fdle gagnait la porte. Madame de la Corbinière parut retrouver ses forces pour la retenir. Avec une horrible prévoyance, elle redressa d'une main fort calme la légère cornette du matin qui cachait trop l'or pâle des cheveux. Même elle écarta encore, sous prétexte d'en rétablir l'harmonie, les plis neigeux de la guimpe. Restée seule, Dorothée eut un affreux sourire.
— Allons ! murmura-t-elle, on est obligé parfois de faire du bien aux gens malgré eux.
Gillette, s'il se fût agi d'elle-même, aurait souffert mille moris plutôt que de se résoudre à la démarche qu'elle venait d'entreprendre.
Mais sa tendresse dévouée pour Marie-Anne, sa reconnaissance, la crainte d'être pour quelque chose dans la gêne survenue, tout lui donnait la conviction qu'il s'agissait pour elle du plus sacré des devoirs.
Quand elle entra au salon, elle y trouva deux hommes, dont l'un avait commencé de faire main basse sur les bonheurs du jour et sur les étagères. Au fond, le mal se bornait à quelques bonbonnières, à quelques miniatures, à quelques figurines de Saxe éparpillées sur le tapis. Mais l'imagination de Gillette venait d'être préparée à tout voir sous les couleurs les plus sombres, et ces deux hommes noirs, qu'elle n'osa même pas regarder, la rendirent d'abord toute tremblante. Elle se remit bientôt, en digne enfant de celte race bretonne que nulle race, dans le royaume des fleurs de lis, ne dépassait en vaillance. Pour sauver sa sœur, elle eût placé d'elle-même sa main mignonne dans celle du bourreau.
Pour le moment elle se contenta de faire une révérence à Antoine, qui lui parut le plus considérable des deux, en ce qu'il était le plus gros. Antoine répondit en courbant son échine
132 MAllUE GRATIEN
jusqu'au plancher. Ce courtisan avisé saluait, dans la personne de Gillette, sa future reine. On devine si les madrigaux musqués se pressaient sur les lèvres. Toutefois le clerc-valet de chambre-poète réussit h s'exprimer dans un langage exempt de rime, sinon de poésie, et, désignant Gratien qui restait debout, sans mouvement et sans parole, uniquement occupé à repaître ses yeux de l'apparition :
— Astre charmant, dit-il, vos rayons se trompent de but. Qu'ils daignent éclairer un objet moins indigne d'eux : voici le patron !
Gillette avait commence par ouvrir de grands yeux en écoutant ce pathos. Elle comprit du moins le geste et les trois derniers mots de la phrase. Alors se tournant vers celui qui tenait dans ses mains — plus qu'elle ne croyait, hélas ! — son bonheur et son malheur, elle rencontra un regard qui la traversait tout entière d'un jet de flamme. Pour cette fois, Antoine avait interverti les rôles dans sa métaphore.
De la tête aux pieds, la vierge frissonna, croyant céder au choc d'une timidité vulgaire. Ses mains, qui relevaient les plis de sa robe
MAIIIU: (IHATIKN 133
pour un nouveau salut, retombèrent inertes. Puis, obéissant à une pudeur instinctive, elles remontèrent à son visage dont elles voilèrent le trouble et Ui rougeur. Ce geste naïf, tant de fois raillé par Prémery comme une gaucherie de provinciale ou comme une rouerie de coquette, portait en lui la giâce et la vérité même. Le blasé, qui analysait ses impressions les plus ardentes avec la froideur d'un maître t's arts de séduction, se dit en lui-même:
« Cette adorable créature vient de rougir comme une fiancée amoureuse. Quelle beauté parfaite ! Elle dépasse tout ce que j'attendais. »
A partir de cette minute, ce qui était chez lui la fantaisie d'un libertin piqué au jeu devint un accès de passion fiévreuse. Mais, se souvenant des conseils de Dorothée et jugeant, pai* ce qu'il avait pu voir de Gillette, que ces avertissements étaient vrais, il reprit son sangfroid pour engager l'action avec tous ses avantages :
— A qui ai-je l'honneur de parler? demandat-il sans autre compliment.
De son côté, Gillette ne songeait plus qu'à
vaincre ou qu'à mourir pour sa sœur. Elle répondit :
— Vous parlez à... une proche parente de madame Rosalinde.
— On vous a dit ce qui m'amène. Avozvous quelque observation à faire au nom de la maîtresse de céans?
— Que pourrais-je vous dire? Ma bienfaifaitrice m'a toujours caché ses embarras. Je n'en connais l'étendue que par votre présence et... par vos actes.
Elle montrait, d'un geste désolé et louchant les premières traces du désordre habilement simulé par Antoine.
— La Rosalinde est une personne intraitable et fière, dit Gratien d'une voix vibrante de rancune. Elle a fatigué la patience de... ses créanciers. L'heure est venue de régler ses comptes. Vous plaît-il que j'exécute ma mission en votre présence?
Le faux homme de loi eût été dans un étrange embarras si on l'eût pris au mot. Heureusement pour lui que Gillette n'}' songeait guère ! Joignant les mains, retenant les larmes qui roulaient dans ses yeux, elle répondit :
MAIIIIE GKATIE.V 13o
— Hélas! monsieur. Voas parlez sévèrement, comme s'il s'agissait de punir une coupable! Que ne connaissez-vous mon infortunée parente! Vous sauriez si elle a jamais fait du mal à personne!
— D'après ce que je vois, il semble que vous l'aimez d'une affection extrême ?
Un éclair d'enthousiasme traversa les yeux bleus de Gillette. Cependant elle ne répondait pas, combattue entre le désir d'avouer pourquoi elle aimait tant Marie-Anne, et la crainte de parler devant ce subalterne douteux qui lui causait une vague répugnance. Non que messire Antoine eût des façons hostiles, ou un air rébarbatif. Tout au contraire, il semblait s'amuser de tout son cœur, tandis que, ses lèvres gourmandes tordues par un sourire, il suivait en dilettante la comédie jouée sous ses yeux.
Gratien, d'un coup d'œil, comprit la gêne causée par la présence de son acolyte. Montrant la porte du bout de sa canne :
— Maraud! cria-t-il, sans se souvenir de son personnage; qui te permet de lever les yeux? Laisse-nous seuls — ou gare ton échine!
130 MAiTi'.ii r, l!A•nE^•
Cette rude apostrophe ne laissa pas que d'étonner Gillette, qui croyait entendre le marquis de Garnoët gourmandant son laquais. En même temps elle éprouvait un étrange plaisir à se voir devinée par Gratien. Comment ne pas se confier à cet homme qui paraissait la franchise même? Ils étaient seuls. Faisant tous ses efforts pour assurer sa voix, elle dit :
— Monsieur, on devine que les rigueurs auxquelles vous oblige votre profession ne vous ont pas enlevé toute pitié. Souffrez que je cherche à l'émouvoir, en confiant à votre honneur un secret que nul ne soupçonne : je suis la sœur de... Rosalinde.
La veille encore, cette découverte eût thaï nié le comte de Prémery en lui montrant quelque chose de plus raffiné dans la vengeance qu'il allait tirer de la cantatrice. Mais, à cette heure, le ressentiment et l'amour-propre avaient disparu devant quelque chose de plus fort. Il ne comprit qu'une chose, c'est qu'il tenait Gillette dans ses mains, corps et âme, y^our peu qu'il fût habile. Toutefois, trop expérimenté pour ne pas savoir l'avantage que l'on gagne à se taire, il attendit que Gillette se dé-
MAlTKi: GRATIEN 137
couvrît davantage. Presque aussitôt, le visage et la voix également animés par rémotion la plus poignante qu'elle eût encore connue, la jeune fille continua :
— Le nom de sœur ne suflit pas à vous expliquer combien je la chéris. Que ne puis-jc donner ma vie pour elle ! Malheureuse que je suis! Seule je cause tous ses chagrins, et j'ai vécu des mois sans le comprendre, tant cette amie généreuse m'a caché l'abîme où elle roulait à cause de moi! Samée, recueillie, nourrie par elle, je n'ai pu obtenir qu'elle permît à mes doigts de toucher une aiguille pour son service. Mais elle a fait plus. Elle m'a toul sacrifié : ses plaisirs, ses relations, ses amis, ses protecteurs. Aussi, bientôt, la roue de la fortune a tourné, et je m'éveille ainsi que d'un songe pour voir la ruine au seuil de ma bienfaitrice !
Tout en épiant le moindre geste de ces mains charmantes, la moindre expression de ce visage débcieux, Prémery ne pouvait se défendre d'admirer avec quel art Dorothée avait tout préparé dans l'âme de la jeune fille, pour le dénouement qui s'approchait.
138 MAITRE GUATIEN
— Enfin, où voulez-vous en venir? demanda-t-il d'une voix dont la douceur soudaine fit battre le cœur de Gillette.
— Hélas! fit-elle. Pourrais-je hésiter maintenant? Il faut que je disparaisse, que je délivre ma sœur de ma présence. Quand j'aurai fui loin d'elle, de nouveau elle connaîtra la prospérité Alil monsieur, faut-il que je me mette à vos genoux? Ayez pi lié de mon chagrin ! Faites-nous grâce pour quelques jours ! Mon Dieu! ma sœur va rentrer!... Quelle effroyable surprise l'attend, à la vue de ce désordre! Si. du moins, j'avais pu la préparer...
Gillette s'arrêta, frappée d'épouvante en voyant une crispation de colère contracter le visage de Gratien. Celui-ci songeait qu'au premier mot dit à sa sœur par la jeune fille, tout l'échafaudage s'écroulait. Depuis qu'il avait vu, admiré cette proie, la seule pensée qu'elle pouvait lui échapper le faisait frémir de rage. Il fallait se hâter de la saisir. Les minules passaient; la Rosalinde pouvait bientôt paraître... Mais, autant l'amour sincère et respectueux glace l'imagination et engourdit Tintelligence, autant la passion violente et
MAITni: GRATIEN 139
égoïste les réveille et les aiguillonne. Déjà Gratien avait trouvé la meilleure forme pour le piège qui devait lui livrer sa victime.
— Mademoiselle, fit-il avec un air de compassion sur ses beaux traits, qui ne serait touché d'un dévouement comme le vôtre? Mais à quoi bon retarder de quelques heures la catastrophe, si elle doit éclater? Si votre sœur doit dire adieu à cette maison, qu'importe qu'elle apprenne son sort dès aujourd'hui? Non, ce qu'il faut, c'est la sauver complètement, pour toujours!
— Gela se peut-il faire? N'est-ce pas un vain espoir dont vous cherchez à me soutenir?
— 11 faut que j'y rêve, dit Gratien. Séparons-nous pour quelques heures. J'ai remis à flot, dans ma vie, plus d'une fortune. Mais, en attendant, gardez qu'un mot apprenne à votre sœur ma visite en ces lieux. Qu'elle ignore que le hasard, en me rendant témoin de vos larmes, lui a peut-être suscité un sauveur. Ou du moins qu'elle apprenne en même temps le danger et la délivrance.
— Oh ! oui, s'écria Gillette dont l'espoir avivait les couleurs et parait la beauté. Puisse-
I iO M A 1 1 n E G 11 A r 1 1: .\
l-ellc ne jamais vous voir devant ses yeux que comme un messager de nouvelles heureuses! Homme généreux et bon! avec quelle impatience je vais vous attendre!
Déjà rassurée par ces promesses consolantes, elle se sentait moins timide et osait regarder le protecleuf si peu prévu que lui envoyait la Providence. Elle fut surprise de voir les sourcils de Gratien devenir menaçants.
— -Mon Dieu ! s'écria-t-elle, vous aurais-je déplu !
Si le comte avait exprimé toute sa pensée, il aurait répondu que cette reconnaissance trop calme lui paraissait une moquerie. Mais quelle revanche, quand l'heure serait venue, bientôt! Pour cela, il fallait tendre les dernières mailles du fdet.
— Mademoiselle, dit-il, vous ne sauriez me déplaire, mais ce que vous me demandez est impossible. Tout serait compromis, perdu, si l'on savait de quelle étrange façon j'entends mes devoirs. Instruments de rigueur, nous n'avons pas le droit de nous faire les alliés des victimes désignées à nos coups. Qu'on me voie revenir, conférer avec vous ; que je sois
MAITRF: GUATIli.N 141
trahi par un envieux, et je ris([ue mon humble situation, plus encore : ma liberté. Vous m'avez dit votre secret, à mon tour je mets mon sort dans vos mains, sans craindre que vous m'en fassiez jamais repentir.
Gillette n'avait pas assez d'expérience pour percer à jour la ruse.
— Ah ! s'écria-t-elle. Plutôt expirer sur l'heure!... Mais alors, comment saurai-je si nous sommes perdues ou si nous sommes sauvées ?
Maître Gratien posa une main sur ses yeux et parut chercher une combinaison favorable. Sans démasquer son regard, il demanda :
— Pouvez-vous sortir sans être vue... et seule?
— Ce qu'il faudra faire, je le ferai, rél)Gndit-elle. Tout cela dépend du jour et de riieure.
— Aujourd'hui?...
— Aujourd'hui! répéta Gillette surprise. Vous aurez le temps de savoir quelque chose?...
— Non ! corrigea Gratien. Pas aujourd'hui : j-e ne sais à quoi je pense. Mais demain?
— Demain, soit, promit Gillette. Vers cincj
14£ MAITRL GRATIEN
heures de l'après-dînée, tandis que ma sœur sera retenue à son théâtre. Le moment vous convient-il? Où pourrai-jevous voir ?
— Dans mon étude, si la poussière ne vous eflraye pas. Le logis est pauvre et situé fort loin, car je débute dans la carrière. Les clients sont rares et ne nous importuneront pas. Toute la difliculté, pour vous, sera de trouver ma maisonnette.
Difficulté bien facile à résoudre, auprès de celles que le génie de Dorothée avait su aplanir ! On convint d'un lieu où le clerc Antoine attendrait la jeune fille pour la guider chez son patron. Encore une fois Gilette promit de ne rien dire à sa sœur, à personne. Elle trouvait tout naturel d'obéir à ce protecteur désintéressé et, dans son trouble, elle ('coûtait à peine ses explications.
Debout, prêt à la quitter, n'aj^ant plus rien à dire, Prémery la dévorait des yeux, trouvant, lui aussi, que vingt-quatre heures sont une attente fort longue.
— Pardonnez-moi, lui dit doucement Gillette, mais ma sœur peut rentrer d'une minute à l'autre... Comptez sur moi demain, et, quel
MAITRE GftATIEN 143
(jue soit le résultat de vos efforts, que le ciel les récompense !
Gralien ouvrait la bouche pour répondre ([u'il ne demandait pas que le paiement tombât de si haut. Le regard chastement lumineux de la jeune fille vint le rappeler à la prudence, et il eut la force de sortir sans toucher le bout des doigts de celle qu'il appelait déjà la plus enivrante des conquêtes.
Restée seule, Gillette eut besoin d'un quart d'heure à peine pour rendre au salon son aspect accoutumé. Puis, singulièrement maîtresse d'elle-même, portant sur son visage une sorte de rayonnement nouveau, elle s'en tut trouver la duègne, qui ne tenait plus dans sa chambre tant la curiosité la dévorait.
— Madame Dorothée, lit-elle, vous aurez soin que ma marraine ignore la visite qu'elle a reçue tout à l'heure. Tâchez de mettre bas cette contenance désespérée, qui vaut la lecture d'un exploit.
— Maître (jratien est parti ? murmura la duègne au comble de l'étonnement.
— Il est parti ; c'est un fort digne homme.
144 MAIÏUE GHATIEN
répondit Gillette plus rouge que ne le comportait un éloge aussi tempéré.
Elle sortit, laissant madame de la Corbinière convaincue de l'échec de Prémery, et, jusqu'à l'heure du souper, elle resta enfermée, chose d'autant plus facile que Rosalinde était revenue de sa répétition dans une humeur peu sociable.
Le souper fut très court; aucune des trois femmes ne songeait à y faire honneur ; mais il parut très long, parce que l'entretien des convives ressemblait à leur appétit. Marie-Anne pensait à ses dettes qui semblaient sortir de terre, depuis qu'elle avait de bonnes raisons |X)ur ne pas les payer. Madame de la Corbinière pensait aux aménités qu'elle allait entendre de la bouche du comte de Prémery. Gillette ne pensait à rien, faute de pouvoir orienter sa pensée au milieu du chaos. Elle attendait avec impatience d'être seule pour voir clair dans ses idées et considérer l'avenir, car, de toute façon, quelle (jue fut la réponse de maître Gratien, la maison de sa sœur ne pouvait lui servir plus longtemps d'asile.
Prétextant un malaise passager, elle gagna sa chaml)re et, tout d'abord, en voyant la cage
vide, elle fut saisie d'une tristesse hors de proportion avec l'incident qui la causait. Qu'était-ce qu'un oiseau envolé! Mais des pressentiments lourds comme des pierres funèbres pesaient sur son âme. Ni la prière, ni la lecture, ni le sommeil qu'elle chercha vainement sous les rideaux de sa couchette, ne purent l'en délivrer.
« Ne me suis-je pas résolue trop facilement à quitter Carnoët? pensa-t-elle. Mais si Djeu a voulu me punir de ce départ ainsi que d'une faute, pouvait-il m'infliger des peines plus pénibles? »
Alors, elle passa en revue les dénouements divers que pouvait avoir l'entrevue du lendemain, les résultats qui pouvaient en découler pour sa sœur, pour elle-même. Cet espoir que maître Gratien faisait luire n'était-il pas une chimère? Se concevait-il que cet inconnu possédât une telle puissance et, en la suppoant, quelle raison le poussait à s'en servir pour sauver Marie-.Anne? Comment le remercier s'il venait à réussir ? Et, s'il devait échouer, quel horizon de catastrophes !
Mais, tandis que la volonté de Gillette s'obsti-
liait à fouiller l'avenir et à considérer les suites, inévitablement graves pour elle, de l'entrevue du lendemain, son imagination, pareille au voyageur qui s'assied en face d'un site aimé, refusait d'aller plus loin et s'arrêtait à l'entrevue elle-même. Qui pourrait l'en blâmer? Avant de penser au salut, n'était-il pas naturel de penser à ce sauveur dont elle revoyait toujours l'élrange regard? Et pouvaiton lui faire un reproche d'avoir encore dans l'oreille ces paroles qu'avait prononcées Marie- Anne :
— Un bon mari !... Ouelque brave procureur, jeune, laborieux, (jui t'aimerait, (jue tu aimerais...
Huissier ou procureur, après tout, voilà-t-il pas une belle différence?
Vers quatre heures du soir, Gillette eml)rassa la Rosalinde qui montait en voiture pour se rendre au Palais-Roval. Jamais elle n'avait senti son cœur battre aussi fort dans sa poitrine; mais elle croyait de la meilleure foi du monde que la lutte entre l'espoir et la crainte suffisait à causer ce tumulte. Quelle joie, en effet, de pouvoir dire à Marie-Anne, tout à l'heure : « Voilà quel danger tu courais : je t'en ai sauvée!... »
Qui aurait pu croire que les deux sœurs venaient d'échanger leur dernière caresse et ne devaient plus s'apercevoir en ce bas monde!
148 MAITRE G R ATI EN
Cependant, à l'ombre d'un grand arbre qu'on apercevait des fenêtres de la Rosalinde et qui dépassait tous ceux du vallon de Saint- Lazare et de la Pépinière, Antoine rêvait aux étoiles encore absentes. Parfois il interrompait sa langoureuse méditation, pour jeter un regard du côté par où devait venir la nouvelle amie de son maître. Attendre une femme pour soi, c'est une chose qui a de quoi remplir la pensée. L'attente au lieu et place d'un autre, c'est pour le sage une occasion de philosopher, pour le poète un merveilleux prétexte à rimes. L'homme de confiance de maître Gratien n'avait garde de laisser perdre sans l'employer ce tête-à-tête avec la Muse. On aurait j)u l'entendre fredonner cette chanson toute neuve, d'une voix qui avait animé, en des jours meilleurs, les échos peu farouches des guinguettes^ littéraires :
Foin de roiseleur novice Qui perd son temps et ses pas!
Vieux matois plein de malice, Je ne bouge pas.
C'est l'oiselet au cœur tendre Qui vient, pour se faire prendre, Jusque dans ma main.
Va, mignon! Ne te désoles!
Mes doigts, pour que tu t'envoles.
S'ouvriront demain.
« Hélas 1 pensait Antoine qui avait toujours eu, dans ses revers, le bonheur d'être content de ses propres œuvres. Depuis qu'il m'est défendu de rimer, je ne puis ouvrir la bouche qu'il n'en tombe une perle! Que n'ai-je, du moins, le loisir de sauver de l'oubli ces richesses que le vent emporte! Mais il faudrait, pour cela, que mon maître pût vivre sans être amoureux, ou pût aimer sans être infidèle. Le commencement et la fin de ses aventures m'accablent toujours de besogne... Bon! voilà mes loisirs achevés et ma chanson interrompue ! »
(iillette s'avançait d'un pas rapide et assuré. Le poète éteignit un regard trop éloquent, et reprit en sourdine :
C'est l'oiselet au cœur tendre ,Qùi vient...
— Vous savez de jolies chansons, monsieur Antoine, dit la jeune fille.
Elle voulait ne point paraître intimidée, et
jugeait prudent de se faire un ami de ce personnage utile : le clerc de maître Gratien !
— Mademoiselle, répondit le bon apôtre, dans mon état la chanson est rarement permise. Mais comment ne pas chanter quand juin rayonne, quand la verdure sourit et — le faiseur de madrigaux salua jusqu'à terre — quand les fleurs apparaissent?
— Vous ai-je fait attendre ?
— La vie de l'homme se passe à attendre la fortune et la beauté. Je n'aurai perdu qu'à demi la présente journée... Mais j'oublie que je suis un simple ambassadeur chargé de vous conduire près de mon maître... je veux dire près de mon patron.
— Est-ce loin ?
— Pas assez pour votre compagnon de route. Une heure à peine ! Le trajet vous plaira. Je vous ferai voir la Folie-Beaujon, qui fait tant de bruit, et je ne sais combien de maisons de campagne superbes. Avant de sentir la fatigue, vous serez au village d'Auteuil, où maître Gratien a logé provisoirement son... étude.
— Hàtons-nous, dit Gillette, afin que Ton ne s'inquiète pas chez nous.
MAITRE GRATIEN lol
— Ah! mademoiselle, s'écria le fourbe, quelle fâcheuse aggravation de toutes choses que la pauvreté 1 Si nous étions riches, nous ne vous laisserions pas faire à pied cette longue course.
— Au contraire! C'est un divertissement, que cette promenade. Il y a si longtemps que je vis à la façon d'une recluse! Mais comme il est étrange qu'un homme de loi ait arboré ses panonceaux hors de la ville !
Antoine dissimula une grimace, trouvant en lui-même que Gillette en savait trop long sur les usages et attributs de la confrérie. C'eût été bien pire s'il avait appris qu'un oncle à elle était huissier en la ville et bailliage de Quimper. Mais il n'était pas homme à se déferrer pour si peu.
— Ma foi! dit-il en riant, les panonceaux manquent encore à notre porte. Nous n'avons la charge que depuis le mois dernier. Souvent il se passe deux ou trois jours sans que nous ayons vu la couleur d'une pistole. Ce n'est pas encore de sitôt que nous pourrons élire domicile dans la rue Montmartre.
Gillette soupira, songeant que son protecteur
devait avoir plus de bonne volonté que d'influence; mais une autre inquiétude la hantait, qu'elle se hâta d'éciaircir avec une habileté toute féminime.
— A ce que je vois, fit-elle, on ne bat point monnaie chez vous, et s'il faut nourrir une femme, des enfants. .
— Une femme! des enfants 1 s'écria Antoine en levant ses bras au ciel. Bonté divine! Qu'en ferions-nous? Mon maître, aussi bien que moi, ne connaît pas d'autre empire que celui du caprice. Nous sommes célibataires, pour vous servir, ma charmante.
Le compère avait été trop loin. Il s'en aperçut en voyant que Gillette marchait d'un pas moins assuré. Si la frayeur allait la prendre ! Si elle se mettait dans la tête de ne pas continuer sa route ! Déjà l'infortuné valet sentait un furieux orage de coups de canne se former sur ses épaules, avec toutes les promesses d'une forte pluie, s'il arrivait seul près de Gratien. Faisant un appel désespéré à la souplesse de son génie, Antoine continua :
— En vérité, mon patron n'a guère eu le temps juscpi'à celte heure de soupirer après
MAITRK ORATILN 153
le mariage. L'excellent homme! Ces déjà bien assez d'une mère accablée par l'âge et d'une sœur infirme depuis sa naissance! Tout ce monde vit à ses crochets. Croiriez-vous que son plus grand bonheur, durant les longues soirées d'hiver, est de prendre un livre et de leur faire la lecture? Car, Dieu merci, nous ne pouvons citer, sommer, commander, saisir, après le soleil couché.
— Je le sais, répondit Gillette rassurée en même temps qu'émue par cette bonté rare, et je vous félicite d'avoir un patron aussi honnête homme. J'aurai un grand plaisir à voir madame et mademoiselle Gratien.
« En voici bien d'une autre ! » pensa Antoine sur qui ne pesait pas, d'ordinaire, la tûche de pareilles conversations.
Il reprit, jamais à court de mensonges :
— Vous ne sauriez les voir. Elles n'habitent pas d.ans le logis où nous allons, qui ne sert qu'à recevoir les clients et à traiter les affaires. Triste maison, mademoiselle! Ceux qui viennent là n'y viennent pas pour leur plaisir.
Ces paroles rappelèrent à Gillette que son
154 MAITUE GRATIEN
sort et celui de Marie-Anne allaient être fixé dans peu d'instants. Elle continua sa route sans écouter l'infatigable bavard qui lui servait de guide, et ne sortit de sa rêverie qu'en le voyant s'arrêter devant une maisonnette toute blanche, moins rébarbative qu'elle n'aurait cru, et dont l'aspect faisait plutôt songer à quelque vide-bouteilles de banlieue qu'à la sinistre officine de M. Loyal. Un chemin bordé d'aubépines en fleurs longeait la façade, laissant voir des boulingrins et des charmilles de dimensions très bourgeoises. Tout près de là, une guinguette sommeillait, en attendant le dimanche, entourée de sa ceinture de tonnelles et de bosquets.
Antoine tira une clef de sa poche, fit tourner sur ses gonds runi(|ue battant, s'effaça pour laisser entrer sa compagne. Puis, d'une main légère, sans bruit, le perfide repoussa la porte... Pauvre cher oiseau 1 II était pris!
Ce n'était pas la première fois que le digne valet de chambre du successeur des anciens roués obtenait des résultats merveilleux, par le génie des combinaisons et de la fidélité de la mise en scène. Prémery lui-même racontait
M A I T R E i; K A T I E N 1 OO
volontiers, à l'occasion, certains traits de cet homme d'esprit qui sacrifiait philosophiquement aux autels de Mercure, après avoir vu ses offrandes rebutées par Phébus. Mais, pour être juste, Antoine avait été rarement plus habile que dans l'organisation du complot tramé contre Gillette. La petite pièce où la jeune ûUe fut introduite, sorte de parloir d'apparence austère qui ne contenait pas même une fleur, eût inspiré confiance à la duègne la plus expérimentée. Quelques escabeaux de bois, deux fauteuils garnis de paille, une table où s'étalaient de vieux grimoires achetés dans une friperie, tel était le mobilier de ce réduit qu'un large pan de colonnade à carreaux bleus défendait du regard des passants.
L'aspect du lieu était glacialement triste, au point que Gillette sentit tout son courage l'abandonner, et se vit déjà retournant auprès de sa sœur avec les nouvelles les plus fâcheuses. Assise dans un fauteuil, elle examinait mélancoliquement les murs nus et le pavé de briques. Antoine, installé devant la table, comme un clerc d'étude chargé de faire patienter les clients, était mieux partagé. Il ad-
mirait en connaisseur la visiteuse et, comme il arrive aux poètes de son espèce, il songeait d'aulant moins à revêtir ses sentiments de poésie qu'il sentait plus sincèrement. D'ailleurs, il n'était guère moins indigné contre Prémery qu'enthousiasmé par la beauté de Gillette. Mais qu'on ne se méprenne pas sur la nature de cette indignation vertueuse :
<i Ainsi donc, songeait-il, un homme peut être blasé au point de laisser se morfondre dans une cuisine la plus jolie femme de Paris! Il est en retard I Viendra-t-il seulement?
La divinité méconnue paraissait avoir d'ellemême une opinion plus modeste, car elle demanda presque aussitôt, sans la moindre amertume :
— Pensez- vous que monsieur votre patron sera bientôt de retour?
— 11 ne saurait tarder, fit Antoine. Mais cet homme-là mène de front tant d'affaires différentes, qu'il me met sur les dents. Excusez-le (le vous faire attendre, mademoiselle.
— Je l'excuse d'aulant mieux que c'est peut-être pour moi qu'il se fatigue à cette heure, répondit la jeune fille.
MAITRK GRATIEN 157
Elle rêva une minute, ses grands yeux bleus perdus dans le vide avec une douceur attendrie, puis elle ajoula :
— J'espère que ses autres clients ne lui donnent pas autant de peine pour si peu de profit.
On peut croire que le madrigal tout indiqué n'allait pas se faire attendre, mais le bruit d'une clef qui s'introduisait dans la serrure de l'entrée mit fin au rôle, intéressant bien que sacrifié, d'Antoine. Il se précipita dans le couloir, et l'on entendit un bruit de pas dans l'étroit escalier qui conduisait à l'étage supérieur.
Cette partie de la maison était meublée avec plus de soin que le rez-de-chaussée. Tout en inspectant d'un coup d'œil rapide la pièce où il se trouvait, le comte demanda :
— Elle m'attend? Rien de fâcheux n'est survenu ?
— Monsieur, répondit Antoine, les choses vont le mieux du monde. .\ous avons parlé de vous et j'ai cru que j'allais m'altendrir moimême au tableau de vos vertus. N'oubliez pas, s'il vous plaît, que vous êtes l'unique soutien d'une vieille mère et d'une sœur infirme. On
158 MAITRE G R ATI EN
m'écoutait les yeux humides, et je ne saurais dire lequel l'emportait, de la frayeur ou de la joie, quand on a su qu'on rendait visite à un célibataire. Pardieu 1 je crois qu'on aurait pleuré tout de bon si je m'étais avisé de vous mettre en puissance de femme. Tâchez, monsieur, que votre mère et votre sœur n'atlendenl pas trop longtemps, ce soir, maître Gratien.
L'honnête valet riait sous cape en disant ces mots. Le comte, sans rire, lui montra la porte.
— Assez 1 commanda-l-il. Fais-la monter et reste en bas, tout prêt à exécuter mes ordres.
Une minute après, Gillette se trouvait en présence de l'homme que sa sœur lui avait désigné, avec une prophétique clairvoyance, comme le plus dangereux des ennemis. Sans autre exorde, quand elle fut assise dans un siège plus moelleux que celui qu'elle venait de quitter, Prémery lui tint ce discours :
— Mademoiselle, si vous ainiez votre sœur, comme vous me l'avez dit, plus que tout au monde, réjouissez- vous. Il est en votre pouvoir de la tirer de ses embarras.
— Que Dieu soit béni 1 s'écria Gillette, loin
MAITKE GRATIEN 159
de soupçonner ce qui allait suivre. Mais comment pourrons-nous jamais reconnaître?...
Le moment était venu de mettre en pratique les sages conseils de Dorothée. Prémery, d'une voix ferme et harmonieuse, qui charmait par sa douceur autant qu'elle persuadait par sa simplicité, répondit à la question par cet aveu :
— Mademoiselle, depuis longtemps je vous aime. Il y a plusieurs mois, entraîné par mon goût pour la musique ou, pour mieux dire, poussé par ma destinée, j'étais entré à l'Opéra...
— A rOpéra! s'écria Gillette surprise.
— Oui ; j'avais pris une de ces places modestes où les pauvres sont admis, moyennant quelques sous, à partager le plaisir des riches. L(! nom fameux de la Rosalinde m'avait attiré ; mais, quand elle chanta, je n'écoutais déjà plus. Mes yeux venaient de rencontrer une jeune fille assise dans une loge... et cette jeune fille, c'était vous !
Depuis la veille, Gillette se creusait la tête pour prévoir quelles paroles tomberaient de la bouche de maître Gratien, mais, à coup sûr.
160 MAITRE GUATIEN
elle n'avait pas prévu qu'il parlerait d'amour. Elle éprouva la plus grande surprise de sa vie, non point, peut-être, la moins douce. Plus émue qu'eflrayée, trop peu légère pour perdre son sang-froid au premier mot d'une déclaration, elle répondit:
— Le lieu et l'heure conviennent mal à de pareils discours. De grâce, ne m'obligez pas à repousser votre appui, en me laissant voir que ce n'est pas la seule pitié qui nous le procure.
— La pitié! s'écria l'habile comédien. Hélas! puisque ce sentiment ne vous est pas inconnu, accordez-moi la vôtre 1 Si longtemps j'ai cru que la naissance et la fortune m'ôtaient jusqu'à l'espérance de vous apercevoir de nouveau ! Ah ! comme je vous ai cherchée dans tous ces lieux où le plus pauvre artisan peut contempler, de loin, celles que le sort a placées dans des régions supérieures ! Hier, enfin, le hasard m'a découvert que votre seule beauté vous élève au-dessus des mortels. J'ai cru d'abord que j'allais succomber à la joie, mais, en cet instant, je tremble de frayeur. Parlez ! Dois-je éteindre en mon cœur jusqu'à cette douteuse lueur d'espoir? Appreuez-moi si je ne vous
ai retrouvée que pour vous dire adieu sans retour ?
Gillette commençait à perdre pied dans le tourbillon de pensées diverses que ce pathos faisait danser devant ses yeux. Toutefois elle éprouvait une indicible amertume en écoulant cet homme qui ne songeait qu'à peindre son tourment, oublieux d'angoisses plus pressantes à guérir. De nouveau elle ramena l'entretien à la froide réalité :
— Hélas I c'est moi qui vous supplie de m'apprendre si ma sœur sera demain une créature sans asile.
— Croyez-vous que je vous parlerais d'amour si je n'étais certain que vos maux touchent à leur terme?
— Ah! comme je vous remercie! Je pars bien heureuse... bien heureuse de la bonne nouvelle que je porte à ma sœur, ajouta-t-elle en rougissant jusqu'à la racine de ses cheveux blonds.
Déjà elle s'était levée, et son trouble augmentait encore. Elle aurait voulu tendre les mains à son généreux libérateur, mais les paroles qu'elle avait entendues lui faisaient
craindre de montrer sa reconnaissance. Comme elle hésitait, Prémery qui ne trouvait pas son compte à un départ précipité s'empara de ces mains frémissantes. A genoux devant Gillette, il la suppliait de prolonger de quelques minutes la divine faveur de sa présence...
Venue dans ce lieu maudit pour défendre sa sœur, Gillette comprit bientôt qu'il s'agissait de lutter pour sa propre défense. Dieu sait qu'elle lutta vaillamment, sincèrement, de toute l'énergie de son àme pure. Elle fit parler tour à tour l'honneur, la justice, la pitié, la conscience. Mais, chaque fois qu'elle croyait avoir vaincu, d'infernales ruses, des attaques furieuses, sans répit, sans relâche, lui faisaient perdre haleine, comme à un malheureux cerf aux abois.
Que l'on imagine ce que put être ce combat que tout rendait inégal. Un des adversaires croyait à tout ce qui est noble et généreux, à la foi donnée, à l'amour. L'autre avait pour avantages l'inexorable volonté, la i)as5ion sans frein et sans scrupule, l'expérience, la manœuvre qui n'est pas gênée par un amour sincère. Car, si quelque chose pouvait diminuer
MAITRK GRATIEN 163
la gloire de l'amour, ce serait de voir que la tendresse loyale et profonde est rarement la plus éloquente pour persuader et pour séduire.
Longtemps le trompeur émérite qui tenait enfin Gillette en son pouvoir s'exprima en termes passionnés, éblouissants, mais respectueux. Il n'oublia pas un seul des mots qui jettent le trouble dans l'âme prête à s'ouvrir d'une vierge. Il ne laissa point échapper un seul geste, un seul regard qui pût faire soupçonner quelle atroce comédie se jouait sous le nom d'amour. Bien souvent, dans le boudoir (le quelque beauté célèbre autant qu'aguerrie, le comte avait répété la « grande scène », presque toujours écourtée vers le dénouement. Jamais il ne mit dans son rôle plus de talent et d'efforts qu'il n'en déploya pour perdre Gillette. Mais l'enfant lout en pleurs n'avait qu'une réponse :
— Si vous m'aimez, laissez-moi partir, et sauvez ma sœur!
Alors Gratien, changeant de tactique, se répandit en alfn'uses menaces, jurant que la journée du lendemain ne se passerait i)oint ^ans qu'on vit la Hosalirifle chassée de chez elle
comme une mendiante. La pauvre Gillette ferma les yeux avec un frisson d'angoisse, et, semblant tout à coup reprendre sa fermeté, elle répondit d'une voix plus assurée :
— Ah! ne me dites plus, maintenant, que vous m'aimez 1
Les menaces n'ayant pas plus d'effet que les supplications, Prémery voulut employer l'arme odieuse de la force. Mais déjà la jeune fille était à l'autre bout de la pièce.
— Faudra-t-il que je me brise le front contre les murailles? dit-elle en suivant, la tête haute, chacun des mouvements de l'agresseur.
Et lui, qui lisait dans le regard des femmes comme dans un livre, eut peur à son tour, en voyant ces yeux où brillait la flamme du martyre. Mais, hélas! une autre flamme y mettait sa lueur tremblante... et celle-là, non plus, ne passa point inaperçue !
Dès lors, il n'était plus question d'hésiter. Comme un virtuose encouragé et guidé par les a[)plaudissements, le comte revint à l'éternelle sérénade, que le dernier homme chantera, quelque jour, aux pieds de la dernière femme. 11 jura que l'amour, qui le rendait fou, avait
MAITRK GR.VTIEN 165
failli le rendre criminel. Il pleura, il se détesta lui-même, il gémiti
— Ne voyez-vous pas qu'un seul mot d'espoir me rendrait en même temps le plus heureux des hommes, le plus respectueux des serviteurs?
— Mon Dieu ! soupira la simple et naïve créature, comment pourrais-je savoir si je vous aime? Vous me faites mourir de crainte!
Ce n'était pas de crainte qu'il voulait la faire mourir, dût le genre humain périr ensuite. Mais, redoublant de prudence à mesure qu'il voyait les forces de Gillette s'affaiblir, ce grand comédien feignit tout à cou{) l'obéissance.
— Malheureux que je suis ! s'écria-t-il avec un geste désespéré. Je tenais dans mes mains le trésor de ma vie, et voilà qu'il m'échappe, sans que j'aie reçu la plus petite obole!... Ingrate !
— Ah! Dieu ! Si vous pouviez voir mon cœur ! s'écria Gillette qui, cette fois, se croyait bien sauvée. Mais à celui qui sera mon mari je dois me garder toute.
Ces mots furent un trait de lumière pour « maître Gratien », en lui rappelant certains
avertissements utiles d'Antoine. Avec un art consommé, il changea soudainement son attitude, sa voix, l'air de son visage, et, paraissant ravi dans une extase de bonheur, il répéta deux fois :
— Votre mariî... Votre mari!... Ah! chère Gillette!... Vous m'accepteriez?...
Alors, tombant de nouveau à ses genoux pour ne se relever que vainqueur, il jura par des serments terribles d'être le plus aimant, le plus dévoué, le plus fidèle des époux. Puis ses bras s'ouvrirent pour recevoir la pauvre enfant qui défaillait, brisée par la fatigue moins encore que par la joie, car elle croyait être la fiancée de cet homme au regard fascinateur...
Ainsi la prédiction du marquis de Carnoët fut accomplie. L'amour, cette fois, s'était mis de la partie et avait paralysé la défense.
Lorsque Marie-Anne regagna son logis, vers neuf heures du soir, elle était plus sombre et plus préoccupée encore que la veille, car elle apportait des nouvelles de la dernière gravité. Un de ces misérables qui, dès cette époque, faisaient aller de pair l'usure avec l'infamie, en spéculant sur le luxe et les amours faciles de certaines femmes, l'avait apostrophée sous le péristyle en l'accablant de reproches et d'injures. Dédaignant même l'apparence d'un sous-entendu, ce personnage, dont les propres affaires allaient au plus mal, avait fait un crime à la cantatrice de la vie stupidement
honnête qui ùtait tout espoir à ses créanciers.
— Ecoute-moi bien, vertu pour rire ! avait conclu ce grossier manant. Il te resle la nuit pour me trouver cent mille livres. C'est plus de temps qu'il n'en faut à une femme de ton espèce et de ta figure. Que le diable te conseille et que l'amour t'assiste! A demain.
Rendue folle de colère par cette scène humiliante, la Rosalinde comprit en même temps que l'heure de la catastrophe, à moins d'un miracle, était arrivée et, tandis que son carrosse de louage la ramenait, les combinaisons les plus extrêmes se présentaient tour à tour à son cerveau fatigué. Mais un coup plus étourdissant que tous les malheurs prévus l'attendait chez elle. Sa sœur avait disparu!...
On devine ce que fut l'interrogatoire subi par Dorothée. La duègne joua d'auUmt mieux l'ignorance que, de fait, elle ne savait rien et n'était guère moins surprise que sa maîtresse elle-même. Pour détourner les soupçons et se donner le temps d'effectuer sa retraite, elle jugea que le mieux était de se montrer sincère — à la façon des intrigantes de son
espèce. Elle raconta qu'un huissier s'était présenté la veille, que Gillette l'avait entretenu assez longtemps et que, sans autre explication sur les résultats clu colloque, la filleule de madame avait exigé le secret absolu même envers sa parente.
— Il n'est plus douteux pour moi, conclut Dorothée, que la pauvre mignonne est allée se concerter avec ce personnage dont elle attendait sans doute des procédés conciliants, puisqu'elle pensait pouvoir vous cacher sa visite.
Quel était le nom de l'huissier? où demeurait-il? quel créancier l'envoyait? Autant de détails que madame de la Corbinière ne pouvait donner. Ah! fâcheuse migraine! quel coup affreux ! G 111 elle disparue!... Elle sentait ses forces l'abandonner et, prêle à s'évanouir, s'il fallait l'en croire, elle se traîna en chancelant jusqu'à son appartement où, sans perdre une minute, elle essuya ses yeux et se mit à faire ses malles, devinant que l'heure des résolutions graves approchait.
Marie-Anne, à demi rassurée d'abord en apprenant quelle circonstance peu romanesque avait amené Gillette à quitter la maison, ne
tarda pas à devenir folle d'angoisse, en voyant passer les heures. Elle resta toute la nuit dans le vestibule ou, pour mieux dire, sur le seuil de la grille qu'elle ouvrait à chaque minute, afin d'épier au loin le bruit d'un pas qu'elle ne devait plus jamais entendre.
Le premier être humain qui se présenta ne fut pas Gillette, mais un huissier, le plus authentique des huissiers, le plus matinal aussi, dont la visite parut d'autant moins frapper la Rosalinde qu'on la lui avait annoncée la veille en termes fort précis.
Tandis que l'homme de loi préparait son écritoire, sa plume et son papier, la Rosalinde, alfaissée dans son fauteuil, haletante, brisée, fourbue, regardait devant elle avec des yeux hagards, cherchant encore à lutter contre ces deux désastres qui la broyaient comme deux mâchoires: Gillette perdue; elle-même poussée, avant la fin du jour, dans le ruisseau.
Ce fut alors qu'on lui remit, pour l'achever, un paquet dont elle rompit les cachets d'une main tremblante. D'abord elle crut rêver en découvrant une lourde boîte en or, garnie de diamants. Prémery n'était jamais avare quand
MAITRE G RATIEN 171
il s'agissait de panser une blessure à l'aide d'un cadeau. Le contenu de celte boîte n'avait rien de précieux en apparence : un billet froissé sur lequel était piquée une épingle en argent, très simple, en forme de cœur, telle qu'en portent les Bretonnes pour fermer leur gorgerette.
Marie-Anne se sentit défaillir, car elle reconnaissait l'épingle de sa sœur. Elle n'eut pas besoin de déplier le billet pour le reconnaître. C'était celui qu'elle avait trouvé un soir dans lu main crispée de Gillette. Elle comprit tout.
— Quand ce billet vous parviendra, lui avait dit le comte, cela voudra dire que j'ai reçu la réponse... telle que je la désire...
Prémery avait été le plus fort comme, jadis, Carnoët.
Mais, cette fois, Marie-Anne se sentit vaincue, domptée, brisée à tout jamais par le sort obstinée contre elle. Après avoir déchiré le billet en cent morceaux, elle piqua l'épingle à la robe qu'elle n'avait pas quittée depuis la veille. Touchant alors du doigt l'huissier qui semblait fort absorbé dans soft grimoire, elle lui dit :
— Monsieur, n'oubliez pas cette boîte afin
qu'elle soit vendue avec le reste. Et n'oubliez pas d'ajouter qu'aucun bijou de la Rosalinde n'a coûté aussi cher que celui-ci.
— Parole d'honneur, ma toute belle, j'avais fait exprès de ne pas l'apercevoir, répondit l'homme de loi, coutumier de pareilles distractions avec les jolies femmes. Où donc la conscience va-t-elle se nicher? Allons, ma mie, courage ! Vous connaîtrez encore les beaux jours. Mais ne perdez pas de vue qu'un diable de votre mine et de votre âge ne doit pas se faire ermite.
— Ni surtout ange gardien !
Sur cette parole, Marie-Anne quitta le salon et gagna la chambre qu'avait occupée Gillette. Là, pendant quelques minutes, elle considéra tous les objets touchés, portés par sa sœur, versant les dernières larmes avouables qui devaient sortir de ses yeux, respirant, pour la dernière fois de sa vie, un parfum honnête. Puis, sans quitter sa robe de soie et les mules de salin quelle avait aux pieds, se donnant à peine le temps de voiler son visage d'une mantille, elle se glissa furtivement hors de la maison déjà morne et silencieuse.
Vainement l'huissier la chercha quand il fut temps, pour qu'elle mît sa signature au bas du long grimoire. Vainement Dorothée, sur le point de partir à son tour, s'informa d'elle, non par tendresse, mais par crainte, redoutant l'éclat furieux de quelque vengeance désespérée. Vainement, ce soir-là, et les autres soirs, l'Opéra, son directeur, ses habitués, attendirent la Rosalinde. Même ce nom devait être oublié bientôt. Découragée, privée de tout espoir qui ne fût pas un suprême avilissement, isolée encore une fois dans la vie, rejetée vers le mal, l'infortunée se laissait couler bas dans l'abîme. De tous les sentiments qui avaient rempli son cœur, elle se jurait de ne conserver qu'une seule haine : la haine de ces nobles qui venaient de ia perdre de nouveau en perdant sa Gillette bien-aimée.
to.
La maisonnette cachée à l'extrémité du village d'Auteuil avait bien changé, depuis qu'elle servait d'asile provisoire à la future « madame Gratien », c'est-à-dire depuis une semaine. On ne peut pas attendre qu'un huissier donne a celle qui doit être sa femme un nombreux domestique. Une fillette de quinze ans, fournie par un hospice d'enfants trouvés du voisinage, était le seul aide et, la plupart du temps, la seule compagnie de Gillette. N'ayant rien de mieux à faire, la jeune maîtresse faisait travailler Nicole et travaillait elle-même, comme s'il se fût agi de gagner son pain.
MAIÏKE GKATIKN 175
Hélas! il s'agissait de quelque chose de plus difficile : d'oublier... tout ce qui n'était pas (Iratien!
Deux choses, par-dessus tout, la rendaient malheureuse. La première était d'avoir vu entrer dans sa vie, à la même heure, par la même porte, la suprême joie d'aimer, d'être aimée, en même temps que le suprême remords. La seconde était la pensée du chagrin de sa sœur.
Sur ce dernier point, toutefois, Gratien, fatigué de ses larmes, l'avait un peu calmée, en lui jurant qu'il envo3'^ait un message à la Rosalinde. Ceci, du moins, n'était pas un parjure; mais on devine que Gillette n'avait pas eu connaissance de la teneur du message.
On inventa pour elle une réponse. La sœur aînée pardonnait, approuvait le mariage décidé sans son aveu. Toutefois, elle ne se sentait pas encore le calme nécessaire pour revoir la coupable Il fallait attendre quelques jours avant de parler d'entrevue, etc., etc..
Quelques jours! Si la pauvre Gillette avait su combien il était petit, dans les intentions premières du séducteur, le nombre des jours
176 MAITRE G R ATI EN
qui devaient s'écouler avant qu'elle retomMt, éperdue d'horreur, désabusée, invoquant la mort, dans les bras de Marie-Anne!...
A la grande surprise d'Antoine, l'heure n'avait pas encore sonné au bout de la première semaine. On ne l'avait pas encore chargé de la dure mission, déjà remplie tant de fois! d'informer une malheureuse que le rêve était fini, que la froide réalité commençait. Il ne s'en plaignit pas précisément, car, au fond, il avait plus de cœur que de cervelle. Mais, malgré tout, il soupirait après la fin de ce dérangement, sans compensation pour lui, qui troublait sa vie.
— Monsieur ne semble pas s'apercevoir, ditil un jour, que la distance est longue de la rue Grange-Batelière à Auteuil, surtout quand il faut la franchir jusqu'à deux fois par jour, afin d'apporter quelque friandise ou quelque billet.
Encore si ces billets, comme tant d'autres qu'avait portés Antoine, avaient été payés d'un louis mis dans sa main, ou d'un verre de vin dégusté à l'office! Mais Gillette ne buvait que de l'eau, et, pour cause, ne semait pas les
louis. Il faut ajouter que les billets qu'on lui donnait à lire n'avaient rien de ce qui dispose une belle à la générosité. Maître Gratien n'écrivait guère que pour s'excuser de ne pas venir, ou pour annoncer qu'il viendrait plus lard qu'il n'avait promis. Sa vieille mère, sa sœur infirme, les devoirs de sa profession, lui laissaient peu de temps à consacrer à sa fiancée... Traduction : il ne pouvait abandonner, pour un caprice, le monde, ses relations, ses plaisirs, la Cour enfin, où la jeune reine l'accueillait, d'après une correspondance de l'époque, comme « un damné délicieux ».
Prémery n'était pas de ces maîtres bavards et sans dignité qui prennent leurs valets pour confidents à fort et à travers. Il s'ouvrait au sien sans ménagements, quand il était d'humeur agréable et qu'il avait besoin d'en être servi. Lorsque les événements n'allaient pas selon son gré, il cessait d'être communicatif, et n'ouvrait la bouche que |)0ur quereller ou donner des ordres. C'est ainsi qu'Antoine ignora toujours pour quelle raison certain soul)er, qui devait avoir lieu dans la petite maison d'Auleuil, quatre ou cinq jours après l'en-
lèvement de Gillette, avait été subitement décommandé. 11 va sans dire que le vieux marquis de Louvois était au nombre des élus de cette fête, dont la malheureuse héroïne, à l'issue du festin, devait être renvoyée à sa « marraine » sans plus de cérémonie.
Mais il est temps de faire connaître quelles com[)lications avaient fondu sur Prémery, dès Je lendemam de sa victoire.
Ce jour-là même, Dorothée, après l'avoir relancé plusieurs fois chez lui, au mépris de sa défense, l'avait joint dans la soirée. Instruit par elle des événements qui s'étaient accomplis depuis le matin dans la petite maison de la rue de Chantereine, le comte s'était mis dans une colère terrible. Marie-Anne, à l'entendre, s'était conduite comme une créature dénaturée en disparaissant, connue pour lui laisser le iardeau de sa soeur sur les bras.
— D'ailleurs, elle s'en punit elle-même, ajouta Vrùmery. Je comptais venir à son secours, lui donner les moyens de se charger de cette petite qui mourrait de faim, laissée à ellemême : car celle-là n'est pas née pour l'intrigue. Que vais-je en faire? Un seul parti me
MAITUt: GRATIKN 17;,
resle à prendre : vous la confier provisoirement.
— Monsieur le comte, vous me comblez, répondit la duègne avec une révérence. Mais je ne donnerais pas deux liards de ma peau, ni même, soit dit en passant, de la vôtre, le jour où la Rosalinde connaîtra le rôle de chacun dans l'aventure. Cela fait que, tout bien pesé, je crois sage de me mettre à l'abri. En temps de guerre, chacun pour soi et Dieu pour tous. Aussi bien je me sens fatiguée; Paris ne vaut plus rien à mon âge; il est temps <iue j'aille finir mes jours à la campagne.
— En quel endroit? questionna Gratien, «|ui déjà voyait Gillette commodément installée en province.
Les petits yeux gris de la duùgne brillèrent de malice.
— J'ai toujouis su garder les secrets des autres, dit-elle. Ce n'est pas pour livrer les miens, «juand le repos de ma vieillesse en dépend.
— Allez au diable!... gronda Prémery.
— Au revoir, alors, monseigneur I
Et, sur cette riposte pleine .l'à-iiropos, les
deux complices se séparèrent, sans échanger des adieux plus tendres.
Rarement le comte s'était senti moins enivré ou, pour mieux dire, plus dégrisé d'une aventure. Il regretta peut-être pour la première fois de sa vie une action commise par lui. Ce fut au point qu'il dépêcha le fidèle Antoine avec un billet fort laconique, pour informer Gillette qu'il la verrait seulementle lendemain. Au reste (les amours, comme les malheurs, ne vont jamais seuls) une jeune beauté, cruelle jusqu'alors, venait de l'informer lui-même que l'horloge de la fantaisie sonnerait ce soir-là l'heure du berger. Telles furent les joies qui marquèrent la seconde veillée des « fiançailles » de Gillette.
Mais voici quelque chose de non moins inattendu. Le lendemain matin, Prémery commandait à Antoine de lui préparer le déguisement sombre avec lequel il avait joué si heureusement le personnage de « maître Gratien ». Son souper avec la brillante rivale de la pauvre petite Bretonne ne lui laissait que des souvenirs d'une banalité à mourir de dégoût. Il ne songeait plus qu'à revoir Gillette,
l'ayant, à vrai dire, assez mal vue Tavantveille. D'ailleurs, il fallait aviser au sort de cette petite. Une conversation avec elle pouvait suggérer le meilleur mo^'en de s'en défaire.
Prémery dut convenir en lui-même que ses yeux n'avaient rien vu d'aussi charmant que cette jeune et fraîche créature, fourrageant les roses du jardin pour fleurir le retour de son fiancé. Le soleil avait effacé la trace des larmes de la nuit sur les joues de l'enfant, comme il avait tari les gouttes de rosée sur l'incarnat des pétales. Quand celui qui était tout pour elle désormais parut sous la charmille pleine d'ombre, elle poussa un cri où vibrait tant d'amour, que cet artiste en amour ne put rester insensible aux grâces, quelque peu nouvelles pour lui, de ce tableau sans préparation et sans art.
« A demain les affaires sérieuses! » pensa-t-il.
Et, pour un jour encore, il décida de s'en tenir à son rôle de fiancé... adoré de sa fiancée.
Quelques heures passèrent comme un instant; il s'étonnait en lui-môme de découvrir qu'il n'en avait jamais passé de plus cnarmantes. Le moment des adieux arrivés, Gil-
182 MAITRE G R ATI EN
letle devint tout à coup silencieuse, avec rhumble crainte soit d'importuner par son chagrin, soit de lasser par des questions sur l'heure probable de l'entrevue suivante. Cette entrevue, elle ne doutait pas que « maître Gratien » la désirât avec la même ardeur qu'elle faisait elle-même. Toutefois ne devaitil pas, avant tout, gagner sa vie, qui serait leur vie? Elle se taisait, mais son regard sufiisait à montrer tout son cœur. La fraîcheur du soir était venue. Gratien ne put partir sans avoir autour du cou Fécharpe de « sa future ». Puis ce furent des terreurs folles à propos des rôdeurs de nuit, des recommandations faites d'une voix où tremblait une frayeur si tendre, que ce grand blasé ne put s'empêcher de dire :
— Si vous aviez des cheveux gris au lieu d'avoir des cheveux blonds, Gillette, je vous dirais qu'il me semble ouïr ma mère, dont Dieu ait l'âme...
— Mais votre mère n'est pas morte!
— J'ai voulu dire ma grand'mère. Elle ne m'adressait pas de plus pressantes recommandations de prudence, quand je la quittai pour suivre le maréchal de Soubise à rarmée du Rhin.
M A liai: GRATIKN 183
— Vous avez été soldat? lit-elle, moins par curiosité que i)Our gagner quelques minutes de la présence du bien-aimé.
— Morbleu! répondit-il en riant, je ne pensais pas avoir pris si fort la mine d'un homme de robe.
Gillette lui avait saisi la main et, trop émue de tendresse pour reconnaître Achille sous son déguisement, elle répétait à demi-voix :
— Soldat! soldat! Mon Dieu! si on l'avait tué! Cette fois, ce fut Prémery qui resta sans
répondre. Une impression peu ordinaire chez lui, et qui ressemblait au remords, venait de l'attrister subitement. Alors il songea que l'occasion était bonne pour préparer Gillette au choc dont elle serait frappée bientôt.
— Pauvre enfant! lui dit-il, êtes-vous bien sûre de ne jamais regretter que mes os ne pourrissent pas, avec ceux de tant d'autres que j'ai vu tomber, sous les murs de Cassel?
— Taisez-vous! Ne blasphémez pas! s'écriat-elle en l'entourant de ses bras. Je ne crains rien. Je vous aime. S'il survient des épreuves, nous les traverserons ensemble. Le pam le plus noir me paraîtrait doux comme du miel, par-
184 MAITRE GUATIEN
tagé avec vous. Non, jamais je ne regretterai rien... si ce n'est ma faiblesse. Que Dieu oublie de m'en punir! Mais, s'il ne devait m'accorder qu'une seule année de bonheur dans ma vie, je le remercierais encore à genoux de vous avoir rencontré!
Une année ! En d'autres occasions le mot eût fait rire Gratien. Il ne rit pas, toutefois ; au contraire, il sentit que le courage lui manquait pour insinuer davantage la vérité, du moins à cette heure. Passant la main sur les cheveux blonds de la douce créature, il murmura :
— Est-il possible d'aimer ainsi, après deux jours ?
— Ne m'avez-vous pas aimée au premier regard ?
— Mignonne, répondit le comte d'une voix grave, ne comparez jamais votre amour au mien.
Celte fois, elle comprit qu'elle ne pouvait plus le retenir davantage. Elle demanda :
— Combien de temps faut-il i)our gagner votre logis?
— Une heure, je pense.
M AIT m-: r. hatii-n 18^5
— Mon Dieu! si longlenips! Partez vite, alors. Je ne veux pas que votre mère et votre sœur soient inquiètes. Plus tard, elles me reprocheraient leur souci. Allez, et que Dieu vous garde à votre Gillette! Moi, pendant une heure, je vais dire des Ave.
« Les adieux de celle-là n'ont rien de l'insupportable ennui des adieux ordinaires », pensait le comte en s'éloignant, à la recherche d'une voiture.
Les femmes ignorent que ce sont elles, assez souvent, qui nous empêchent de revenir, par la façon dont elles nous disent : « Revenez! »
Le comte de Prémer}' revint le jour suivant, muni d'une montre en or et « fort propre », ainsi que l'avait déclaré le marchand.
— C'est pour mesurer les minutes de vos oraisons, dit-il en la déposant entre les mains de Gillette.
Elle rougit de plaisir, et maître Gratien fut remercié plus sincèrement qu'il n'avait été, en maintes occasions, pour des cadeaux plus ruineux. Après les remerciements, vinrent de timides reproches, qui sentaient déjà la jtrudenlr' ménaffère.
186 MAITRE G R ATI EN
— Si vous failes dépareilles folies, nous ne pourrons jamais nouer les deux bouts !
— Bon ! répondit-il. Nous autres huissiers, nous avons mille moyens d'acheter à bon compte.
Mais bientôt Prémery, qui s'amusait à lire sur le visage de l'enfant comme dans un livre, s'aperçut qu'elle contemplait, avec des yeux légèrement humides, ses jolis doigts blancs où ne brillait aucune bague, si ce n'est l'anneau d'argent des pèlerins de Sainte-Anne d'Auray. On a pu voir que le comte n'élail pas, en tout, un modèle de beaux sentiments. 11 était, en revanche, fort généreux, et n'avait pas de plus grand plaisir que de donner à qui ne demandait rien. D'ailleurs il s'était mis dans son tort en oubliant la bague des fiançailles... On ne pense pas à tout I
Dès le lendemain, un diamant de la plus belle eau était passé au doigt de la future madame Gratien. Mais, au lieu de perdre la tête de joie, elle regarda le donateur avec des yeux si effarés, qu'il comprit son imprudence et jura que cette chose brillante était une pierre du Rhin, qu'il avait rapportée de ses voyages.
Elle réfléchit un instant, d'abord saisie d'une sorte de malaise, car tout mensonge, même dans un objet inaninn^ lui causait une répulsion. Mais, toujours prompte à ramener chaque incident de sa vie à l'unisson de l'amour qui remplissait son cœur, elle dit presque aussitôt:
— Cette bague est bien faite pour nous rappeler notre première rencontre. Vous pensiez alors (jue j'étais un diamant de prix, moi qui ne suis qu'une pauvre fdle : voilà pour le strass. Quant à l'or, il est véritable, comme notre amour !
C'est ainsi qu'avec la bonté sans bornes de son àme droite et tendre, elle interprétait toujours dans le sens avantageux la moindre action, la moindre parole de celui en qui elle croyait comme en Dieu, Si Gratien ne la visitait pas plus souvent, si ses visites étaient courtes, c'est qu'il était bon fils et diligent travailleur. S'il ne parlait plus de mariage, c'est qu'il s'occupait de tout avec Marie-Anne, et voulait épargner à sa fiancée le moindre retour pénible sur une heure qu'elle aurait souhaité de pouvoir effacer de sa vie. S'il ne lui faisait jamais une question sur ses parents,
sur son passé, sur sa famille, c'était par un délicat scrupule, afin de ne pas la faire rougir en face de ces souvenirs, jusqu'au jour où toute cause de confusion serait enlevée. D'ailleurs ne pouvait-il pas tout savoir par Marie- Anne? Cette absence de toute question était une preuve de plus qu'il la voyait.
Prémery, de son côté, mettait à étudier Gillette une curiosité quelquefois émue, souvent amusée. Il n'avait jamais cru, malgré ce qu'avait dit Dorothée, qu'une créature d'espèce aussi nouvelle pour lui pût exister. Chaque jour il découvrait une perfection jusque-là ignorée à sa beauté. Chaque jour aussi, loin de le fatiguer, comme avaient fait tant d'autres, par le déjà connu de la conversation et de l'esprit, elle lui ménageait d'attachantes surprises. C'est que les autres avaient jeté d'abord tout leur éclat et tout leur feu, tandis que l'âme de Gillette s'ouvrait peu à peu comme une fleur, au tiède abri de l'intimité.
Dans deux ou trois occasions, il oublia ou négligea de masquer certaines réalités plus ou moins fâcheuses de son caractère, et laissa dans un douloureux étonnement la pauvre créature
MAITHE G II A TIEN 189
qui s'obstinait à voir en lui un être sans rivai. Mais, à son retour, il ne manquait pas d'entendre, au lieu du sermon mérité, son propre panégyrique.
— Combien d'heures avcz-vous passées à présenter ma défense devant votre tribunal? lui dit-il un jour.
— Autant, répondit-elle, que j'avais passé de minutes à vous accuser.
— On voit bien, fit-il, que vous n'avez pas encore pris votre bonnet de docteur des mains de l'expérience. D'ordinaire, les femmes renversent la proportion que vous employez.
Cependant les jours succédaient aux jours; la fameuse conversation qui devait décider du sort de Gillette n'avait pas encore eu lieu, et les visites de maître Gratien à la maisonnette d'Auteuil devenaient plus fréquentes, au lieu de s'espacer.
Antoine y perdait son latin, lui qui avait cru, en préparant cet asile momentané, planter une de ces tentes que le soir voit apparaître, et qui se replient aux premiers rayons du soleil suivant. Le comte de Prémery se souciant encore d'une grisette après huit jours !... Et non
seulement il s'en souciait encore, mais, plus d'une fois déjà, les petits billets d'excuse confiés au valet avaient changé d'adresse. Au lieu de faire attendre Gillette en faveur des grandes dames, on avait laissé plus d'une grande dame soupirer, ou briser son éventail sur l'épaule de sa soubrette. Dieu sait pourtant que Gralien n'avait pas à craindre que sa fiancée lui fît des scènes ou s'en prît à Nicole. Pour elle, le monde consistait en un seul être qui aurait pu tirer de sa blanche poitrine la dernière goutte vermeille, sans qu'elle fît autre chose que baiser la main de son bourreau. Découvrant bientôt que Gillette avait une instruction peu ordinaire, même chez les femmes de qualité, Prémery avait chargé Antoine de lui procurer des livres. Le messager en profita pour hasarder quelques rimes à peine épanouies, quelques sonnets encore tout chauds, que cette créature résignée admira, et même, chose plus étonnante, qu'elle parut comprendre. La malheureuse ne soupçonnait pas son imprudence. Au bout de peu de jours, c'étaient des poèmes entiers qu'on lui faisait subir.
MA une on.vTiEN 191
— Comment peut-il arriver, demanda-t-elle après une de ces épreuves, qu'avec ce talent dont la nature vous a favorisé, vous suiviez une voie si éloignée du Parnasse?
— Madame, fit Antoine, l'époque où nous vivons n'entend rien à la poésie. Les rimes ne nourrissent guère mieux un poète que la vertu n'empêche une belle fille de mourir de faim. Les Muses, que j'ai servies d'abord, ne m'ont conduit qu'à l'hôpital, d'où je serais sorti, voilà beau temps, par la porte de derrière, si ma bonne étoile ne m'avait fait rencontrer qui vous savez. Cet homme généreux crut me trouver de l'intelligence ; il m'offrit du pain. J'acceptai et je me fis son... clerc. Mais, au moindre rayon de soleil, les rimes sortent de moi, comme les sauvageons de l'écorce d'un arbre tardivement greffé. Plaignez-moi 1
— Dieu m'en garde ! Mais je le prie qu'il vous laisse peu de temps pour les sonnets. Votre patron a besoin de bons profits pour entrer en ménage.
Le bon apùtre, chaque fois qu'il entendait quelque allusion de ce genre, était saisi d'une vraie pitié, car Gillette se l'était attaché corps
et âme en admirant son génie. Et précisément, comme cette douce victime souffrait une honte extrême d'avoir à rougir devant lui, elle ne perdait aucune occasion de se couvrir à ses yeux de cette promesse de mariage, qui était son excuse
Tandis que Gillette essayait mélancoliquement de faire honneur au frugal repas que venait de lui servir Nicole, un dîner plus fin, sinon beaucoup plus joyeux, s'achevait en tête à têle dans un vieil hôtel de la rue du Bac. L'un des convives était le comte de Prémery, l'autre une femme, et — chose plus invraisemblable — une vieille femme. 11 est vrai que la douairière ou, pour lui donner le titre qu'elle préférait, madame l'amirale de Ponlussan, veuve et de fortune respectable, n'avait pas de parent plus proche que son neveu Gratien. Dire qu'il cultivait l'héritage
194 MAITRE OKATIEN
eût été lui faire un honneur ou un affront qu'il ne méritait pas, en toute franchise. Mais, lorsque sa tante l'invitait à sa table, ce qui arrivait quatre ou cinq fois dans le cours d'une année, il croyait sage d'obéir à moins d'affaire grave, et Dieu sait que l'apparition de Gillette dans son existence n'avait pas ce caractère à ses yeux.
Rien n'était singulier comme les conversations de la septuagénaire et de son jeune parent, tous deux fruits d'une civilisation en voie de disparaître, mais remarquables l'un et l'autre par un antagonisme complet entre leurs théories et les conséquences qu'ils en tiraient. Pour tout dire en un mot, la tante pensait comme agissait le neveu, et réciproquement, ce qui, d'après la vivacité de leur esprit et la facilité de leurs ripostes, faisait de l'entretien un tournoi continuel. Au fond, l'écart d'un demi-siècle, ou peu s'en faut, qui séparait leurs âges, était la cause réelle de ce désaccord.
Madame de Pontussan, grande amie de Voltaire et des Philosophes, l'une des plus charmantes pécheresses de la cour à la fin de la
JI A I T U E ( , n A T I K N 195
Régence, brouillée depuis beau temps avec le trône aussi bien qu'avec l'autel, avait professé jadis un bel amour de liberté en politique et en morale, bien que, pour lui rendre justice, elle eût donné plus de preuves de cet amour sur le second point que sur le premier. Voilà quant à la théorie. Dans la pratique, elle avait trop d'intelligence et de perspicacité pour n'être pas effrayée des périls qu'elle voyait surgir, soit dans l'ordre public, soit dans un ordre moins général.
Tout d'abord elle se demandait si les « abus » dont elle avait réclamé la suppression, depuis qu'elle avait remplacé la galanterie par des commerces plus sévères, n'étaient pas menacés de disparaître un peu trop vite. Elle se demandait si la régénération appelée, prophétisée par les voix éloquentes de ses amis, ne réjouirait pas le monde de son aurore plus tôt qu'il n'était désirable, si elle pourrait elle-même s'endormir du grand sommeil dans son lit douillettement capitonné.
Mais elle avait une autre inquiétude, qui était de voir son beau neveu, le dernier du nom de Prémery qu'elle avait porté avant son
liJG MAITRE GKATIEX
mariage, finir en état de péché mortel et, chose plus grave aux yeux de l'adepte de Voltaire, en état de célibat. Le pire c'est que Gratien, dans leurs discussions théologiques et humoristiques sur le sacrement, se servait, pour lui tenir tête, des arguments qu'elle n'avait que trop fournis par sa conduite.
Ce matin-là — on dînait alors à midi — elle s'afïligea, selon son habitude régulière, du malheur qui lui était vraisemblablement réservé, de mourir sans voir un Prémery de la nouvelle génération tirer les poils de Javotte, sa chatte favorite.
— Hé! ma tante, répondit le coupable sans perdre un coup de dent, si c'est un malheur, vous serez punie par où vous avez péché. N'ai-je pas entendu de votre bouche le récit de votre existence conjugale qui tiendrait, à vrai • dire, sur une page du plus petit des almanachs du sieur Desnos? Ne me fîtes-vous pas l'aveu qu'une môme semaine vit les deux époux se jurer fidélité et devenir également infidèles, sans que vous eussiez donné à l'amiral une chance quelconque de perpétuer le nom qui est mort avec lui?
MAITRE r, RATIEN 197
— Vous êtes Prémery, mon neveu. Que les Pontussan finissent ou se perpétuent, ce no sont point là vos affaires. Ce qui vous intéresse davantage, monsieur, c'est mon testament. Je vous ai dit cent fois...
— Oui, oui, ma tante, je sais! Hors qu'un héritier mâle ne soit né de moi quand viendra le jour marqué par Dieu... excusez-moi : par la nature, pour votre départ d'ici-bas, je dois perdre tout espoir d'hériter. Mais, d'une part, il n'est besoin que de vous voir pour affirmer que vous n'arriverez pas la première au bac de Caron. En second lieu, que faites-vous de vos principes arrêtés sur l'égalité des partages? Car je possède, quelque part, en province, toute une nichée de cousins et de cousines du même degré.
— C'est bien à vous de parler de principes 1 On connaît la force des vôtres! Cent fois vous m'avez soutenu que vos cagots font la chose la plus juste du monde en enfermant de pauvres filles dans leurs nonneries. Et ne sait-on pas que, parmi vos exploits, figure l'enlèvement d'une religieuse?
— Ah ! ma tante, si vous l'aviez vue!..
198 MAITRE en ATI EN
— Que ne l'épousiez-vous, alors, puisqu'elle était si charmante?
— Quelque sot! Belle preuve de sa fidélité à ses serments qu'elle m'avait donnée!
— Eh bien ! Pourquoi auriez-vous une femme fidèle? Vous, n'être pas trompé!... ParMahom! Ce serait une insupportable injustice. Voilà maintenant qu'il lui faudrait une vertu de bronze et de diamant!
— Le bronze me suffirait, ma tante.
— Oui, n'est-ce pas? Une personne tout à la fois belle et point coquette, éblouie de votre mérite, ne voyant pas celui des autres, vous aimant à la folie, prête à mourir sur un signe de vous? C'est cela qu'il vous faudrait, pour vous décider au mariage?
— C'est bien cela, ma tante. Voilà mon affaire.
— Le malheur est, mon neveu, que je ne crois pas beaucoup aux miracles.
— Vous n'y croyez même pas du tout, et vous avez tort. Le miracle existe.
— Vous connaissez une personne faite sur le modèle que je viens de dire?
— Je la connais, ma chère tante, et môme
M A uni: GRATIEN 199
beaucoup [)Ius que vous n'avez connu mon oncle.
— Bon ! D'après vos paroles, je suppose que vous allez m'apprendre votre mariage. Toutefois ce que vous avez fiiit là sent son bourgeois d'une lieue.
A ce mot de « bourgeois », Prémery éclata de rire. Les vins généreux de madame l'amirale et, plus encore sans doute, l'atmosphère du lieu, l'avaient mis en belle humeur, de même qu'ils avaient écarté les nuages mal formés de sa conscience. Un de ses plaisirs favoris était d'exciter la vertueuse indignation de sa tante : l'occasion était belle. En peu de mots, sans prononcer les noms de la Rosalinde et de Gillette, il esquissa le tableau du stratagème — fort bourgeois, il en convint en riant plus fort — qui avait amené le dénouement de l'aventure. Là-dessus, madame de Pontussan qui savait, elle aussi, le moyen de piquer son neveu, se contenta de hausser les épaules et de dire qu'il était dépourvu de sens moral.
— Le sens moral! s'écria-t-il. Hé! pardieu! où l'aurais-je pris? Est-ce ma faute, s'il a disparu de notre monde? Ai-je fait mon époque?
N'est-elle pas l'œuvre des vieillards d'aujo\ird'hui qui inventèrent, alors qu'ils étaient jeunes, de placer le suprême bon ton, le cachet de la race, dans l'abjuration publique du sens moral? Que pourrions-nous être, sinon ce que nous sommes, nous les fils de ces pères et de ces mères qui affichaient d'anciennes maîtresses ou des amants nouveaux, le lendemain du mariage? De quels plaisirs vous êtes-vous privés? Quel scrupule vous arrêta jamais au bord d'une folie? Et pourquoi l'obligation de l'austère morale pèserait-elle sur nous, après que vous l'eûtes bannie des manières de notre caste?
— Du moins, interrompit la douairière, nous sommes effrayés à la vue de ce que nous fîmes.
— A quel âge commença pour vous cet effroi salutaire? demanda Gratien dont le sourire devint très dur. Moi qui n'ai que trente ans, je tremblerais déjà, s'il convenait à un gentilhomme d'avoir peur. Mais, précisément, la seule chose que je mets l'avenir au défi de réaliser est de montrer Prémer}^ craignant quelque chose. Attila peut venir et, un jour ou l'autre, il faudra bien qu'il vienne, le grand
MAITRi; liKATIEN 201
arrangeur de problèmes ! Tant pis pour ceux qui seront assis alors sur la chaise curule ! En attendant, je me trouverais le plus sot du monde, soit de me couvrir la tête de cendre, soit de m'avancer au-devant des barbares, pour leur montrer l'endroit où la muraille est la moins forte, ainsi que vous faites, vous et les philosophes vos amis.
Les deux interlocuteurs étaient bien loin de la pauvre Gillette; mais à ce moment, leur entretien fut interrompu. Le chevalier de Kerguelen faisait présenter ses devoirs à madame l'amirale, et sollicitait l'honneur d'être introduit.
Rien qu'à voir les révérences du Breton et la manière dont il baisa la main de la douairière, on devinait qu'il était quelque peu en retard sur son siècle. Cette cérémonie achevée, les deux hommes se saluèrent avec une politesse qui valait de la froideur, à force d'être exagérée. Ils se connaissaient pour s'être rencontrés, à de rares intervalles, dans ce même salon
MAI THE CIIATIKN 203
qu'ils visitaient, Tun comme héritiei* liypothétique de la dame du lieu, l'autre pour avoir été jadis garde du pavillon sous les ordres de Pontussan.
— Madame l'amirale, dit le marin, vous savez l'honneur qui m'est fait. Il semble que les bontés de mon ancien chef envers moi lui survivent, et, ne pouvant mieux, j'ai du plaisir à payer mes dettes entre vos mains.
— Le compliment est fort honnête, monsieur, répondit la douairière. Plût à Dieu que mon mari n'eût laissé que des débiteurs, surtout aussi scrupuleux à s'acquitter ! En effet, vous voilà dans les honneurs Le Roi vous donne V Inconstante pour un voyage de découverte.
Madame l'amirale se piquait de rester au courant des nouvelles de la marine, encore qu'elle ne manquât jamais l'opportunité de lancer au marin défunt quelque horion posthume. Le sujet,- toutefois, n'était pas de ceux où Prémery pouvait prendre part; aussi la douairière, ferrée sur son métier de femme chez qui l'on cause, détourna l'entretien. Elle mit la conversation sur l'Opéra, la grande ressource, dès celte époque, pour rapprocher les
20i MAITRE GRATIEX
gens placés aux antipodes d'un môme monde, ce qui était le cas du comte et du chevalier.
— Je viens d'apprendre une chose fort triste, annonça ce dernier, qui laissa voir en effet une tristesse véritable. La Rosalinde a disparu; ses meubles sont dispersés, la maison est en vente.
Gratien se mordit les lèvres et ne souffla mot. L'histoire avait pour lui tout un côté fort désagréable. La douairière plaisanta Kerguelen sur l'intérêt fort évident qu'il prenait à mademoiselle Rosalinde.
— Mais voilà bien nos hommes du monde ! ajouta-t-elle. La banqueroute d'une déesse d'Opéra est pour vous un deuil public, et vous verriez mourir de faim une dizaine de filles vertueuses, sans sourciller.
— Ceci prouve une fois de plus que les Bretons sont des sauvages et non des hommes civilisés, dit le chevalier en souriant. Groiriezvous, madame, que, dans l'occasion, ma plus grande part de pitié n'est pas pour la Rosalinde, mais pour une fort honnête fille qui vivait sous son toit. Pendant deux jours, je l'ai cherchée dans tout Paris. Mais Dieu sait ce qu'elle est devenue I
M AIT HE GRATIKN 205
— Dieu sait bien des choses, répliqua Prémcry, se mêlant tout à coup à l'entretien d'un ton de voix singulier. Mais monsieur de Kerguelen se donne vraisemblablement un souci fort inutile. Gageons que cette petite, si elle était jolie...
— Hélas ! s'écria le chevalier. Elle était la plus jolie du monde ! Pauvre Gillette !
— Oh! bien. alors, continua Gratien, c'est une raison de plus pour bannir toute inquiétude. Une jjelle rose trouve toujours quelqu'un pour la soustraire au vent et à la pluie. Gageons que mademoiselle Gillette s'épanouit, à cette heure, sous la protection de quelque ami.
Le cynisme de ces paroles était insupportable pour Kerguelen, qui ne put s'empêcher de trahir son impression par Tair de son visage.
— Pauvre enfant! soupira-t-il. Je sais bien sous quelle protection elle voudrait se trouver à cette heure !
Il songeait à la marquise de Carnoët, mais le comte s'imagina que le chevalier parlait de lui-même. Il dit en riant, malgré le peu d'envie qu'il en avait :
— Pardieu ! l'aventure est plaisante et je ne croyais pas tomber si à propos.
206 MAITnii GRATIEN
— Monsieur, répliqua froidement Kerguelen, vous ne sauriez tomber plus à propos, car je suis assurément le plus ancien des amis de Gillette. Aussi l'aventure, pour moi, n'a rien que de fort triste, et vous me permettrez d'en rester là de l'entretien.
Certes, l'occasion était belle pour Prémeryde se débarrasser au mieux de Gillette. Mais, comme on l'a vu, il était de ceux que la contradiction pousse en des résolutions tout opposées à leur premier dessein. A|)rùs avoir entendu les paroles du chevalier, il éprouvait, ou peu s'en faut, la même colère jalouse qu'aurait pu ressentir un fiancé authentitjue et \éritable. Mais, ainsi qu'il arrive d'ordinaire pour la jalousie masculine, il y avait en lui, pardessus tout, la piqûre du ridicule. 0 dérision ! Tandis qu'il croyait tromper, il avait été berné lui-môme par une aventurière au regard de vierge! Lui, le grand joueur qui prétendait ne perdre aucune partie, venait de se laisser prendre à des enjeux dont l'or était fauxl II avait été devancé par Kerguelen dans les bonnes grâces de Gillette ; l'éclair qu'il avait surpris dans les yeux du marin ne lui laissait
MAITUE GRATIEN 207
aucun doute à cet égard. Quant à croire que l'amitié sans souillure put exister entre un homme et une femme avant leurs cheveux blancs, c'est une idée qui ne lui était jamais venue. Il faut dire que, si la chose est une rareté en notre temps, elle était un miracle à son époque et dans son monde, miracle auquel, plus que tout autre, il avait des raisons pour ne pas croire.
Tandis (lu'il s'absorbait en ces déplaisantes réflexions, la douairière, s'apercevant que l'Opéra lui réussissait mal, revenait à la marine et à Kerguelen, sans plus s'occuper de son neveu, dont elle connaissait les bouderies.
— Ainsi donc, vous allez mettre à la voile pour longtemps? demanda-t-elle,
— Pour deux années au moins, madame l'amirale. Je pars demain matin et serai dans trois jours à Rochefort, oîi l'on arme VJnconstanle. Je viens vous faire mes adieux et recevoir vos ordres, s'il vous, plaît de m'en donner.
Madame de Pontussan, pareille sous ce rapport à beaucoup de ses contemporaines, avait la passion do la correspondance et la manie de ne laisser jtarlir personne sans que le
208 XI A I T K E G n A T 1 E N
voyageur fût chargé d'une missive. Elle se souvint qu'elle connaissait à Rochefort un vieil ami. Elle en avait, d'ailleurs, dans tous les ports, sans parler de l'intérieur des terres. Elle passa dans sa chambre pour écrire quelques lignes, prévoyant peu la façon dont ses deux visiteurs allaient employer son absence.
Kerguelen s'était levé respectueusement pour ouvrir la porte à la douairière. Prémery, si peu tourné qu'il fût, pour l'heure, à la politesse, quitta son siège ; mais au lieu de se rasseoir, il arpenta la pièce. Le chevalier regardait par la fenêtre, songeant qu'il allait bientôt voir un ruisseau plus grand que celui de la rue du Bac. Un silence, qui n'était pas celui du calme et de la paix, régna pendant une ou deux minutes, seulement troublé par les miaulements plaintifs de Javotte, que sa maîtresse avait oubliée.
— Pauvre Javotte ! soupira sympathiquement le marin en appelant à lui l'animal.
— Insupportable bête! gronda le neveu.
En même temps, il voulut mettre lin aux
gémissements de l'abandonnée par un cou]) de pied dédaigneux. Mais la chatte, peu habituée aux manières brutales, avait jilanté ses griffes
MAITRE GUATIEX 209
dans le bas de soie bien tendu qui s'oiïrail à sa portée et s'y maintenait solidement, comme elle eût fait au tronc d'un arbre agité par la tempête.
L'incident était de ceux qui prêtent toujours à rire. Kerguelen se contenta de sourire; maiS; dans les dispositions où se trouvait l'adversaire de Javotte, il en fallait beaucoup moins pour déchaîner l'orage. Il éclata, et quelques minutes suffirent pour envenimer les choses d'une façon irrémédiable, et qui sembla rendre au comte, soudainement et comme par miracle, toute sa bonne humeur et son sang-froid.
Il faut rappeler que les affaires d'honneur, à celte époque, se dénouaient encore avec une simplicité de haute allure et de bon goût, sans l'écœurante complication des formalités administratives qui les rendent, de nos jours, plus ennuyeuses qu'un procès. Dans l'occasioM. toutefois, deux difficultés sérieuses avaient besoin d'être aplanies par. la bonne volonté de Prémery. Son adversaire était officier du Roi, chargé d'un commandement, investi d'une mission qu'il avait obtenue par préférence à des concurrents sérieux. Mettre l'épée à la
main, en de pareilles circonstances, pour une cause aussi futile, c'était fournir aux jaloux un motif aisé d'obtenir une disgrâce, d'autant plus que les idées du souverain étaient fort opposées au duel. Kerguelen avait donc le plus puissant intérêt à ce qu'un mystère absolu envelop})ât la rencontre. Il fallait de plus qu'elle eût lieu à l'instant môme, puisque le navigateur devait quitter Paris le lendemain matin.
La situation, expliquée en deux phrases, fut admise par Gratien sans la moindre objection. D'ailleurs il était dans son caractère de déblayer au plus tôt les incidents fâcheux et incommodes de l'existence.
Après avoir médité pendant une minute ou deux sur les moyens de sortir d'embarras, il dit au chevalier :
— Monsieur, avec votre assentiment, je vais vous montrer mon envie extrême de vous servir. Ce sera votre faute si vous ne soupez pas demain à Orléans, et, sauf deux amis dont je vais réclamer l'aide (si la chose vous est, comme je pense, moins facile qu'à moi), nulle créature ne saura quel honneur vous allez me faire. Quant au lieu, j'ai à ma disposition un
MAITUU: (IR.VTIEN 211
jardinet d'Auleuil où nous serons le plus tranquillement du monde.
Là-dessus, Prémery donna les explications topographiques nécessaires, afin que rofficier put trouver la maison. Il s'offrait môme à les répéter, mais Kerguelen ne lui laissa pas prendre cette peine, disant qu'il avait trouvé sa route, parfois, dans des parages moins connus.
— Je pars donc en avant pour tout disposer, conclut Gratien. Excusez-moi auprès de ma tante, quand elle aura fini d'écrire sa lettre. Si vous lui faites votre cour une demi-heure et que vous preniez votre temps pour gagner Aulcuil, vous arriverez fort à point au rendezvous. Quelqu'un guettera votre arrivée et se chargera de vous introduire.
Le chevalier accepta tout, cela va sans dire, et se confondit en remerciements. Il annonça qu'il comptait faire la route à pied, par hygiène (plutôt, vraiseinblablement, par économie, car il n'était pas riche). On n'avait pas besoin de rien précipiter.
Néanmoins, le comte se fit mener grand train à son logiset, réveillant Antoinoqui faisait la sieste:
— Prenez une voilure, commanda-t-il, et
212 MAITRE GRATIE.N
touchez à Auteuil. Vous direz à Gillette que je l'atlends pour une affaire pressante en un lieu dont je vous laisse le choix. Faites en sorte, seulement, de tenir la jeune personne éloignée jusqu'à la fin de l'après-midi, et tâchez de la distraire, afin qu'elle oublie les heures. Vous m'avez compris ?
— Certes ! répondit Antoine, qui se mettait déjà en mesure d'obéir. J'ai compris que la cage doit être vide jusqu'au coucher du soleil, ou du moins qu'elle sera occupée par quelque oiseau d'espèce nouvelle.
— Voilà qui s'appelle posséder la seconde vue. Allez donc; mais, d'abord, passez-moi une paire de bas neufs et me donnez mon épée de campagne, que j'en examine la pointe.
La mine d'Antoine s'allongea piteusement à ces paroles. On put voir qu'il était partagé entre le désir de parler et la crainte de mal dire.
— Monsieur, soupira-t-il enfin, je ne suis qu'un pauvre diable de valet, réduit, pour unique ressource, aux bontés de son maître. Je comprends que mon bienfaiteur va risquer sa vie, et j'ai toujours entendu dire qu'en pareil cas on met de l'ordre...
MAITRE OKATIKN 213
— Fi donc! mon ami ! protesta Graticn. Qui parle de maître et de valet? Vous traité-je en serviteur ordinaire? Ne vous ai-je pas prodigué, en mille occasions, les preuves d'une estime fort au-dessus du rôle d'un mercenaire? Soyez plus juste pour nous deux; mais, si vous voulez me faire plaisir, ne perdez pas une minute pour courir à Auteuil.
Le pauvre garçon n'osa rien répliquer et sortit avec de gros soupirs. Tandis que le carrosse de louage l'emportait vers Gillette, on l'aurait pris, à sa mine, pour un héritier courant au lit de mort d'un parent dont la succession est litigieuse. Phébus, une fois de plus, le consola en ses tribulations. Bientôt les passants qu'il rencontrait purent le voir sourire à l'azur du ciel, répétant à demi-voix, pour l'admirer mieux, un quatrain qui, à vrai dire, tenait fortement de l'épi taplie :
Ci-git, d'un sort cruel victime, Mon maître qui trop tôt pour nous deux trépassa. Les seuls ga^'cs qu'il me laissa Ont été des gages d'estime.
Une heure plu^^ tard, le comte et deux amis
214 MAITRE r, liATlE.N
SLirs qu'il avait informés, cliemin faisant, du service attendu et de la rigoureuse discrétion imposée, mettaient pied à terre à l'entrée d'Auteuil et pénétraient dans la maison à peine quittée par Gillette. L'un des seconds se rendit au jardin pour choisir et préparer au besoin une place convenable. L'autre s'installa en sentinelle pour voir venir Kerguelen et lui faire signe, ainsi qu'il était convenu. Quant à Gratien, il monta dans une petite chambre qui eût été pleine, pour un autre, des plus frais souvenirs, mais qui ne lui parlait, à cette heure, que de sujets importuns ou fdcheux. Là, s'asseyant sur une chaise, il repassa dans son esprit toute l'aventure dont un épisode imprévu allait se dérouler, et qui formait un contraste si violent avec les aventures du même genre qui avaient rempli sa vie.
Pour la première fois, rien n'était arrivé comme il l'avait voulu et parce qu'il l'avait voulu. Ce qu'il jugeait au premier abord devoir être la plus facile des distractions lui avait donné plus de peine qu'aucune de ses entreprises galantes. Pour obtenir une victoire où son imagination avait trouvé, à vrai dire,
MAITRE GUATIEN 2irj
moins de jouissance que de déconvenue, il avait fallu recourir à des moyens extrêmes, laborieux, dépourvus de prestige et d'élégance. Vaincre avec tant d'eflort et de fatigue ! Le triomphe ne ressemblait-il pas à une défaite?
Mais, surtout, se prendre de querelle à propos de Gillette! Et pourquoi? Parce qu'elle avait connu, aimé sans doute un autre homme? Il se mit à rire tout haut, en murmurant :
« Eh! que m'importe! si elle en a aimé . vingt! »
Une minute après, son esprit s'appliquait à ressaisir la moindre parole, la moindre expression de physionomie, le moindre mouvement de Gillette.
« Non ! pensait-il, étrangement radouci. Le plus habile mensonge ne saurait atteindre cette perfection. Et d'ailleurs elle ne songeait qu'à fuir. Quel intérêt avait-elle à me tromper? »
Alors Gratien songea qu'il allait risquer son existence pour un raffinement de jalousie, ridicule même chez le plus ridiculement amoureux des maris! Et comme il allachait froidement son imagination à ce qui pouvait être pour lui, dans peu d'instants, une solennelle
216 MAITRE GRATIKN
réalité, il s'aperçut que son désir de vivre n'était plus le même qu'il était, lors d'un duel qu'il avait eu l'année précédente. Il se souvenait des paroles qu'avait dites son adversaire, en tombant pour ne plus se relever :
— Monsieur, convenez qu'e//e n'en valait pas la peine.
Et il se souvenait aussi de la réponse qu'il avait faite :
— Monsieur, soyez sans inquiétude : je le lui dirai de notre part à tous les deux.
Cette fois-là, pourtant, la cause de la dispute était une grande dame, tandis que, tout à l'heure, Gratien allait tirer l'épée à propos d'une pauvre enfant dont il n'avait pas pensé à savoir le nom de famille. Et cependant il sentait que, blessé à mort, s'il avait le temps de parler, ce ne serait pas pour dire au chevalier ces paroles de mépris qu'il avait entendues d'un autre mourant. Il était tout surpris, comme d'une chose nouvelle, de voir qu'il estimait Gillette. Bien plus, il commençait à croire qu'elle était la seule qu'il eût jamais estimée. Enfin il se demandait si ce n'était pas à lui-même que cette loyale créature, apprc-
M A uni: (. RATin.N 217
liant toute l.i vérité, enverrait la malédiction suprême :
— Il ne mérite pas une larme !
Une larme ! N'allait-elle pas, au contraire, savourer la joie d'apprendre la vengeance en même temps que l'humiliation ? Quoi de plus naturel? Combien de femmes penseraient ainsi : la Rosalinde, par exemple!...
« N'importe, se dit-il, avec un soupir mélancolique ; si je suis tué et qu'elle se console un peu trop aisément, je lui pardonne... à moins qu'elle ne m'ait trompé en me cachant qu'elle a aimé ce Kerguelen !... »
C'est ainsi que méditait Prémery en attendant son adversaire. C'est ainsi qu'il pesait ses torts et les torts — moins certains — de Gillette, en cette balance particulière que les hommes emploient pour rendre la justice... quand la partie adverse est une femme.
XVÏ
Cependant Kerguelen avait présenté à madame de Pontussan les excuses du chevalier, s'abstenant avec une magnanimité toute chevaleresque de divulguer les méfaits de ce dernier à l'égard de Javotte. Madame Tamirale confia au marin la lettre qu'elle venait d'écrire, et fut quelque peu surprise d'entendre son messager qui s'informait si la missive n'avait rien de pressé.
— Mais, dit-elle, ne comptez-vous pas partir demain matin?
— Demain au jour, madame, « sauf volonté contraire de Dieu et fortune de mer »,
M AI TUE C. RATIK.N 219
ainsi que nous disons toujours, nous autres.
La douairière ne fit pas attention à cette réponse, dont elle ne devait comprendre le sens caché que beaucoup plus tard. Après quelques phrases, Kerguelen prit congé, se disant à port lui qu'il allait, de toute façon, mériter les reproches de sa vénérable amie, soit en ne s'acquitlant pas de sa commission, soit en lui tuant son neveu.
Mais, quand il eut marché quelques minutes, ses pensées prirent une autre direction et, du fond de son cœur, il envoya son fidèle hommage d'amour à celle dont il était séparé, à cette heure, par un danger plus grand (jue tous ceux qu'avait prévus la pauvre Énogate.
Il gagnait Auleuil sans se presser, au pas de promenade; tel un invité discret laissant à son hôte le temps de mettre la nappe. Au bout d'une demi-heure, cependant, il arrivait à l'extrémité du Gours-Ia-Ileine et s'engageait dans les sentiers presque déserts qui gravissaient la colline de Chaillot, laissant à droite le village.
Alors, ainsi qu'il avait fait tant de fois dans l'entrepont de sa batterie, en attendant l'ordre
d'ouvrir sur l'Anglais le feu de ses caronades, le pieux Breton tira de sa poche le rosaire de corail qu'il avait reçu de sa cousine bien des années plus tôt. Probablement un casuiste passant ])ar là aurait cru bon d'avertir ce diseur cVAve, prêt à se battre en duel,qu"il était plus ou moins excommunié pour la seule intenlion. MaisKerguelen, en religion comme en marine, se piquait avant tout de pratique. Il trouvait tout naturel de se battre, parce qu'il était gentilhomme, et tout naturel de prier, parce qu'il élait en danger de mort. Toutefois, il dut bientôt interrompre ses oraisons, à la vue d'un jeune cornette de cavalerie qui le saluait de la porte d'une maison petite et peu luxueuse. Il remit tranquillement son rosaire dans sa poche et, se découvrant à son tour avec le geste large et majestueux d'alors, il dit à l'officier :
— Je craignais d'être en avance, d'après ce que m'avait expliqué monsieur votre ami. Tout au contraire, à ce que je vois, j'ai eu le malheur de vous faire attendre.
— Monsieur, répondit le cornette en précédant Kerguelen le chapeau bas, cela ne vaut
MAITIIE GUATIKN 221
pas la peine d'en parler. D'ailleurs, si j"ai bien compris, vous êtes plus pressé que nous.
On ne fit que traverser un étroit vestibule qui aboutissait à une porte de derrière, donnant accès direct au jardin. Là un lieutenant aux gardes, qui devait remplir le rôle de second pour le chevalier, terminait un travail qui consistait à écarter le moindre caillou d'un jeu de boules, peu habitué jusqu'alors à voir des parties comme celle qui allait s'engager.
Rien ne distingua cette rencontre de toutes celles du même genre, ^loins d'un quart d'heure après son entrée, le chevalier reparaissait à la porte ouvrant sur le chemin. Tout permettait de croire, à cette heure, qu'il souperait en effet le lendemain soir à Orléans.
L'officier qui le reconduisait lui souhaita bon voyage, avec force saluts, et regagna la charmille où Ton avait grand besoin de sa présence.
— La peste étouffe les gens trop polis ! grommelait-il en accourant. J'ai cru que ce Bret'JU me tiendrait là, tète nue, jusqu'à demain matin. A présent, qu'allons-nous faire du joli garçon que voilà?
Prémery, pâle comme les dentelles de sa chemise, était assis sur un banc, soutenu par le cornette. Par le trou qu'il avait à la poitrine, un peu de sang coulait jusqu'à terre. Il murmura péniblement :
— Une voiture... Qu'on m'emmène chez moi... Ce n'est rien...
Loin de partager cette opinion, les deux amis du blessé craignaient le pire, et maudissaient l'incroyable étourderie avec laquelle, sans se préoccuper d'aucuns secours, ils s'étaient lancés dans une aventure si grave. L'un d'eux, apercevant la têle ébouriffée de la petite servante à la lucarne du grenier, lui intima par un geste l'ordre d'accourir à l'aide. Mais Nicole, peu habituée aux champs de bataille, n'eut garde d'obéir, et se contenta de choisir une retraite plus impénétrable, d'oîi la faim, seule devait la faire sortir le lendemain.
— Quels que soient les gens qui habitent cette maison, dit le lieutenant, il faudra bien qu'ils cèdent leur lit, quand nous devrions...
A ces mots, Prémery sembla frappé d'une sorte de terreur.
— Je ne veux pas! je ne veux pas! je ne
MAITRE r, RATIKN 223
veux pas! murmiira-t-il par trois fois, avec une faiblesse croissante.
Un évanouissement qui survint le rendit plus docile. Sans autrement délibérer, ses deux amis le portèrent dans la maison et, prenant possession de la seule chambre habitée, ils le couchèrent avant qu'il eût repris ses sens. Puis le cornette se mit à laver la blessure, tandis que l'autre courait au plus vite chercher le médecin de sa compagnie.
Une heure après, Gillette revint au logis, n'ayant pas, comme de juste, trouvé Gratien au rendez-vous. Tandis que son écuyer payait le prix de la course, une seconde voiture lancée à fond de train venait s'arrêter devant la porte. Deux hommes qui portaient le costume militaire en descendirent: l'un d'eux, s'approchant, dit à demi-voix :
— C'est vous, Antoine? Vous savez que le comte est blessé?
— Ah! mes pressentiments!..-. Oiî est-il? s'écria le valet.'
— Nous l'avons couché h"i-haut; mais ne criez pas si fort. Knlrons vile. J'amène un médecin.
22i MAITRE GJIATIEN
Les trois hommes enlièrent, sans faire i)liis d'altenlion à Gillette qui restait debout dans la rosée du soir, comme une étrangère. L'énorme course de l'après-midi lui laissait une grande fatigue physique, une lassitude d'esprit non moins écrasante. Cette convocation subite à un rendez- vous bizarre, cette longue attente sans résultat, l'air singulier d'Antoine, sa conversation lugubre pendant le voyage, tout contribuait à la troubler d'une inquiétude vague, d'autant plus difficile à combattre. Elle suivait des yeux, machinalement, les cochers des deux voitures qui traînaient leur attelage par la bride jusqu'à la porte vitrée de la guinguette voisine.
Moins heureuse, elle n'avait plus d'abri, pas même un escabeau pour s'asseoir. Un blessé, un comte, des officiers inconnus dans la. maison de maître Gratien!... Et lui qui n'était pas là pour conseiller Gillette sur ce qu'elle devait faire!
Au même instant, par la fenêtre ouverte à l'étage supérieur, des jtlaintes déchirantes percèrent le silence de la campagne. Sans doute le médecin était à l'œuvre... Mais tout
à coup la jeune femme, déjà frissonnante de pitié, fut sur le point de défaillir, tant celte voix ressemblait à une autre, qu'elle avait entendue entre ces mêmes murailles. Elle prêta l'oreille, autant que le permettait le bruissement de ses tempes... Le patient ne laissait plus échapper que des plaintes confuses, bientôt perdues dans un silence de mort. Puis, au bout de peu d'instants, les cris recommencèrent...
Cette fois, Gillette bondit comme si la sonde eût effleuré son propre cœur; elle entra en courant dans la maison ; elle gravit en quelques sauts l'escalier déjà plongé dans les ténèbres et, tout d'abord, elle fut éblouie en pénétrant dans la pièce, éclairée autant que le comportaient les ressources du lieu.
Quatre hommes, debout autour du lit, masquaient le visage du patient, mais ils n'empêchaient pas ses gémissements de se faire entendre. Jamais deux voix ne s'étaient ressemblées autant que celle-ci ressemblait à la voix de Gratien; mais Gillette, en ce moment, se sentait rassurée. Elle venait d'apercevoir, épars sur les meubles, une épée, un chapeau