‹ Maitre GratienChapitre 6 sur 8 · Al A 1 r II E (i R A T I E N · texte numérisé non relu

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individu, d'un mal composé de regret, de dérangement, de dépit, sans oublier la cuisson d'un maître coup d'épéo. Que l'on joigne à cela qu'il s'était engagé d'honneur au secret absolu, tout au moins jusqu'au jour où Kerguelen serait en pleine mer. Il ne pouvait donc se distraire en voyant ses amis, ni surtout ses amies, qui, probablement, n'auraient pas été longues à ressusciter le Prémery des anciens jours. La seule amie qu'il pût voir était Gillelle, devenue sa pire ennemie, ou peu s'en faut, mais plus séduisante, plus distinguée que jamais, sous la pâleur que lui donnaient sa fatigue et son pauvre cœur brisé. Non seulement elle avait conservé tout son charme exquis, mais elle en avait un nouveau, dont les gens d'expérience comprendront l'infini pouvoir. Elle était en quelque sorte, pour Prémery, la femme d'un autre!

Hélas ! les rôles étaient changés ! Ce n'était plus le gentilhomme, à celle heure, qui relirait sonépée, quiltaitses rubans et ses plumes, revêtait la livrée sombre d'un huissier pour courir à une conquête qui exigeait la ruse. La pauvre Gillette, à son tour, se déguisait en indiffé-

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reiilo. Elle recouvrait de la draperie morr.e du ressentiment l'amour qui s'épanouissait en elle, hàlif, vainqueur, fougueux, à la façon des fleurs qui se pressent de verser leur parfum sous ces climats que le soleil n'éclaire qu'en passant. La guérison de Gratien la replongeait dans la nuit élernelle. Et cet homme qui l'avait traquée, acculée au désespoir en l'effrayant pour sa sœur bien-aimée, qui avait consommé <a perle à l'aide d'un parjure odieux, ce viveur sans frein, sans respect, sans conscience, Gillette l'adorait de toute l'ardeur d'une âme passionnée !

Malheureuse enfant ! Elle était résolue à mourir mille fois plutôt que de laisser paraître une faiblesse dont elle avait elle-même autant d'étonnement que de honte. Aussi bien, ce nom funeste de Prémery l'instruisait assez sur ce qu'elle devait attendre de l'avenir. Que >erait-elle, dans les souvenirs de cet homme, autre chose qu'une date- nioins facile à oublier • pie certaines, peut-être, parce qu'une cicatrice gravée à dix lignes du cœur la rappellerait toujours? Rien de commun n'existait entre eux, sauf le souvenir de quelques instants

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maudits. Tout les séparait. Quoi ! laisser encore briller dans ses yeux, vibrer dans sa voix le moindre reste d'amour!... C'était se montrer la plus folle des créatures, ou la plus éhontée 1

Voilà quelles vérités Gillette se répétai! à elle-même durant ces heures de réclusion, dont la plupart s'écoulaient dans le silence : car, par une étrange dérogation au cours naturel des choses, le comte parlait d'autant moins que ses forces revenaient davantage. Il se montrait de jour en jour plus irritable: une sorte de colère sourde ne le quittait pas. Il ne voulait plus voir Antoine et lui faisait transmettre ses ordres connue à un ])estiféré. Ses deux témoins, après une courte visite, s'étaieni retirés, se demandant ce qu'il avait contre eux st se promettant de ne plus revenir. Le médecin lui-môme n'était pas toujours bien traité, mais celui-là du moins était nécessaire, bien que la robuste constitution du blessé fût le meilleur des remèdes. Bientôt Gratien déclara qu'il voulait se lever, et parla de telle sorh^ à son Esculape cpii l'adjurait de n'en rien faire, que celui-ci fit ses adieux définitifs au malade.

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Mais alors (iillelle parut trouver son regard (Tunlrefois pour dire à l'imprudent :

— Monsieur le couile, je vous en prie!... Dès le [treniier jour de ses fonctions, elle

ne s'était plus adressée à Gratien qu'en lui dounant son titre.

— Je vous obéirai, dit-il, si vous jn'appelez comme vous m'appeliez autrefois.

Elle reprit aussitôt l'hundlité ordinaire de sa contenance et répondit doucement :

— Je m'exprime comme il convient à une garde-malade.

— Si je no suis |>oiir vous qu'un être indifférent, dit-il d'une voix fiévreuse, que ne m'avez-vous abandonné plus lot? Les longues nuits sans sommeil ont pâli vos joues. Pourquoi restez-vous dans cette chambre où votre santé s'épuise?

— Où irais-je ? fit-elle tout bas en soupirant.

Il la regarda pendant quelques secondes >ans rien dire el, tout à coup, avec ce raffinement de malice cruelle qui éclatait en lui quand on résistait à ses ca{)rices :

— Alors, si vous n'êtes pas autre chose pour

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moi qu'une garde-malade ordinaire, je doi? payer vos gages. Donnez-moi ma bour>e.

Il pensait que Gillette allait faiblir ou se révolter devant cette atroce raillerie, qu'elle ne pourrait empêcher l'amour passé , sinon l'amour présent, de remonter à ses lèvres en un cri d'indignation ou de désespoir. Mais, sans laisser paraître sa torture, elle lit ce qui lui était ordonnné. Gratien ouvrit sa bourse.

— Tendez votre main, dil-il.

El, dans cette main où ne brillait plus l'anneau des fiançailles dérisoires, il compta lentement, une à une, autant de pièces de monnaie que la malheureuse avait passé de jours et de nuits à son chevet. Avec un sourire cruel d'enfant gâté qui se venge d'un refus, il tenait les yeux fixés sur sa victime. Le compte terminé, il dit :

— Votre main tremble, Gillette?

— Oui, répondit-elle, d'orgueil.

— L'orgueil d'avoir été traitée comme une servante 1

— L'état de servante est un honneur et une gloire... auprès de ce que j'étais.

Prémery eut un geste de colère qui lui ar-

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radia un gémissement suivi d'un blasphème.

— Allez! s'écria-l-il. Xous verrons lequel de nous deux domptera l'autre !

— La lutte n'est pas égale, répondit Gillette en baissant les yeux,

— Que voulez- vous dire?

— Je veux dire qu'on est bien fort, quand on a perdu, comme moi, toute crainte et tonte espérance.

Pendant le reste de la journée, Gratien continua ce jeu barbare, inventant de nouvelles blessures pour ce cœur déjà saignant. Sous prétexte que la présence de Gillette, après la discussion du matin, lui excitait douloureusement les nerfs, il l'exila d'auprès de son lit, Antoine fut rappelé et reçut force bonnes paroles pour son dévouement,

— Allez, mon ami! Vous êtes le seul èlrc (|ui m'aimiez en ce monde !

Mais, l'heure du pansement arrivée, ce fut une autre antienne. Le poète, qui avait autant d'horreur qu'une jolie femme pour le sang et pour les plaies, manqua de s'évanouir.

— Laisse-moi , bourreau ! cria le comte exaspéré. Tu m'écorches vif, et c'est toi qui te

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pâmes 1 Pardieu ! jeté ferai pâmer peur de bon, le jour où j'aurai la force de manier une canne I Gillette accourue au bruit reprit ses fonctions sans prononcer une parole, et ses doigts légers eurent bientôt rendu le calme au blessé. Gralien prit sa potion et but quelques gorgées du bouillon qui commençait à remplacer sa tisane. Les plis des draps arrangés, les oreillers mis en place, la jeune Bretonne demanda humblement :

— Où dois-je passer la nuit?

— Ne voyez-vous pas que vous m'êtes nécessaire? dit le malade. Soyez satisfaite ! En voulant vous punir, c'est à moi-même que je fais du mal.

— Hélas! de quelle faute méritai-je d'être punie?

— De ne plus m'aimer, soupira-l-il en tournant son visage vers la muraille comme pour dormir.

Bientôt, dans la pièce silencieuse, tout sembla reposer; mais le sommeil fuyait également les deux êtres qui Thabitaient. L'un se sentait le plus injustement traité des hommes parce qu'on ne l'aimait plus. L'autre souffrait toutes les tortures de l'amour sans excuse, sans illusion, sans espoir !

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A partir de ce moment, le comte n'essaya plus de dompter Gilielte. Il changea de tactique, meltant à dissimuler ses propres sentiments un soin égal à celui que sa compagne apportait à feindre rindilTrrence. La conversation devenant plus que difficile entre eux, Gratien s'avisa de se faire faire la lecture. Antoine, dépêché à Paris pour y chercher des livres, écuma la bibliothèque de son maître, et en rapjtorta une charge de romans, jadis à la mode, que Gillette entreprit les uns après les autres. Mais, invariablement, Prémery l'arrêtait dès la seconde page. L'épisode « vécu » qu'ils traversaient l'un et l'autre était, par lui-même, un roman trop compliqué pour ne pas faire pâlir les fictions les plus hardies. Les plus perfides séducteurs devenaient des apprentis sans invention et sans expérience, à côté de celui qui écoutait leurs exploits. Les plaintes de leurs larmoyantes victimes prenaient un air grotesque de parodie sur les lèvres de la leclrice.

Les romans écartés, il ne resta rien de la cargaison, hors un vieux volume de Corneille qu'Antoine avait glissé dans le paquet [)our

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son propre usage, car cet infortuné, incapable de faire un bon distique, avait le malheur de comprendre et d'envier le génie. L'heure n'était pas encore venue où les poètes, les prosateurs, les musiciens sans talent, découvriraient l'art ingénieux de supprimer celui des maîtres.

Gillette lisait merveilleusement les vers, non seulement parce qu'elle avait ce don naturel, mais encore parce que la marquise l'avait employée chaque jour, durant des heures, à lire à. haute voix les œuvres du grand sirclf. Toutefois elle ne put empêcher que sa voix im tremblât d'émotion, et comme Gratien, toujours à l'affût de ce qui se passait en elle, lui demandait la cause de ce trouble, elle répondit :

— Je songe au lieu où je me trouvais,, à la personne qui m'écoutait, la dernière fois que j'ai lu le Ciel à haute voix.

— Ne me direz-vous pas quel était ce lion et quelle était cette personne?

Avec la fermeté calme qui était devenue son habitude et qui mettait le comte hors de lui, elle répondit :

— Non ; j'aime trop ce lieu et je respecte

trop cette personne pour que leurs noms passent désornnais sur mes lèvres.

Elle reprit sa lecture. Sa voix harmonieuse et souple s'alliait si bien à l'énergie tour à tour sublime et tendre de Corneille, que son auditeur n'eut plus envie de l'interrompre. Elle-même, oubliant pour une minute l'irréparable malheur de sa vie, devenait ardente ou émue, selon qu'elle parlait le langage du héros sacrifiant tout à l'honneur ou celui de l'amante meurtrie sous l'eflort de sa tendresse immolée. Tantôt Prémery était obligé de se faire violence pour ne pas applaudir, tantôt il devait maîtriser une émotion qui l'étonnait lui-même, et que les tragédiennes les plus fameuses ne lui avaient jamais fait connaître. Sans doute, il fût tombé à genoux s'il eût deviné par quel effort Gillelte retenait le cri d'amour prêt à sortir de sa poitrine. Cependant elle faiblit et la voix lui manqua, lorsqu'elle soupira cet aveu, où se trahit la victoire de la passion sur la v'oJonté chancelante :

Va! je ne te liais point!...

Comme elle se taisait, haletante, incapable

de poursuivre avaiU d'avoii- sunnonlé sou émolion, Gratien lui dit avec une ironie anière :

— Quoi ! Vous, rebelle au pardon, vous n'êtes pas indignée contre celte Chimène qui ne peut ùter son amour au meurtrier de son père?

Gillette voulait répondre, mais elle se tut et détourna son visage, sentant qu'elle éclaterait en sanglots si elle écartait ses dents serrées. Croyant qu'elle allait se rendre et succomber, Préinery lui murmura de cette voix très douce qu'il pouvait avoir, et dont elle ne connaissait que trop la séduction :

— Gillette I... Regarde-moi; ferme ton livre, et répète, en me le disant avec ton cteur, ces paroles miséricordieuses :

Va! je ne te liais point!...

Mais, au lieu de s'attendrir, la vaillante créature se raffermit, comprenant qu'elle était perdue de nouveau si elle s'abandonnait.

— Je ne vous hais point, reprit-elle d'une voix toute changée. Dieu défend la haine. Mais fuites attention que la fiancée du Gid pouvait continuer à l'estimer encore.

Elle se tut, et Préiiiery lui-même — qui Tauiait pensé! — rcsla sans répondre. Gillelle, que ce silence troublait étrangement, voulut se remettre h sa lecture ; un geste d'humeur l'interrompit, accompagné de ces paroles :

— Je suis fatigué et ne saurais supporter le son de votre voix.

Alors elle ferma le volume, avec l'humble soumission de servante qu'elle affectait sans se démentir. Elle se disposait à quitter la chambre, étouffant du besoin de pleurer, mais résolue à mourir plutôt que de verser une larme devant Gratien. D'un ordre brusque et impératif, celui-ci la rappela près de son lit. Ou voyait qu'il était agité d'une colère mal contenue. Tout à coup, il demanda :

— Pourquoi ne m'avez-vous jamais parlé du chevalier de Kerguelen?

Cette question, qu'elle avait cent fois désiré de faire elle-même, fut un choc nouveau pour la jeune Bretonne, et son trouble n'échappa point aux yeux investigateurs qui l'enveloppaient.

— Pourquoi vous aurais-je parlé du cheva-

lier? répliqiia-l-elle, et pourquoi m'en parlezvous?

— Parce que vous m'avez trompé la première, vous qui vous plaignez d'avoir été trompée. A vous voir, à vous entendre, on aurait dit que le nom d'aucun homme n'avail frappé vos oreilles avant le mien. Et cependani, s'il fallait en croire tout ce que m'a dit Kerguelen...

Devant ce piège vulgaire Gillette redressa la tête.

— 11 faut croire tout ce que vous a dit M. le chevalier, reprit-elle fièrement. Celui-hi n'a jamais menti. Je m'en rapporte à ses paroles.

Gratien avait entendu trop de femmes balbutier un mensonge, pour ne pas voir que Gillette n'avail rien à cacher de ses rapports avec Kerguelen. Cependant cette confiance témoignée avec tant d'ouverture sutfisait à le mettre hors de lui.

— Vraiment, dit-il, voilà une intimité ibrl imprévue pour une jeune personne ignorante du monde, comme vous prétendez l'être ! L'ombre seule d'un gentilhomme suffisait à vous faire évanouir, s'il fallait en croire la re-

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nommée. Où donc, depuis quand avez- vous connu celui-là ? Quand l'avez- vous vu pour la dernière fois? D'ailleurs, il est aisé de reconnaître que vous avez fréquenté des gens de naissance. Qu'y a-t-il sous ces mystères?

Pour la première fois peut-être depuis qu'il était au monde, Prémer}- était jaloux, lui qui prétendait qu'aucune femme ne vaut une heure d'insomnie. Quel triomphe ! La plus grande coquette de la Cour et de la Ville en eût été fîère. Mais Gillette ne songeait à triompher que de son propre cœur.

— Monsieur, répondit-elle, voilà des questions superflues entre nous. Elles n'ont rien à voir avec mes fonctions près de votre personne. Permettez que je m'abstienne de satisfaire une curiosité inutile.

— Abstenez-vous alors de parler de la dissimulation des autres, riposta le comte poussé à bout. Vraiment, il fallait que j'eusse perdu le sens pour oublier dans quel équipage, en quelle compagnie , je vous ai rencontrée d'abord, sous'quel toit vous avez vécu !

Le visage de Gillette était devenu pâle et glacé comme celui d'une statue, mais on put

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voir qu'elle acceplaiL résolument l'expiation. Elle reprit d'une voix ferme et résignée :

— Ce sont là des paroles dures à entendre; mais j'ai mérité ce traitement. Toutefois, que vous importe, même si j'étais la dernière des créatures quand le sort m'a jetée sous vos pieds? N'étais-je pas encore assez bonne pour en essuyer la poussière?

A ces mots, elle quitta la chambre, n'en pouvant plus, et laissant Prémery fort agité lui-même de ces secousses. Mais, à l'heure fixée pour les soins qu'elle devait donner au blessé, elle reparut, calme, silencieuse, indifférente en apparence à tout ce qui n'était pas son devoir de mercenaire. Quand elle eut fini le pansement, Gratien s'empara de sa main par surprise, et, considérant ces doigts minces, presque diaphanes, il dit :

— Je n'ai jamais vu de main plus fine et plus blanche que la vôtre. Ouvrez- la, que je vous paie votre salaire.

Elle obéil, croyant qu'elle allait endurer de nouveau l'épreuve déjà subie. Mais, cette fois, ce fut un baiser qui tomba sur la chair palpitante.

Sans dire un mot, elle se retira lentennent, laissant le comte plus convaincu que jamais do son indifférence. Mais, s'il avait pu la suivre, il l'aurait vue tomber évanouie dans sa petite chambre, quand elle en eut fermé la porte.

A partir de ce jour, il sembla que Gralien avait mis bas les armes. Gillette s'étonna de ne i)lus jamais entendre une parole amère, encore moins une insinuation blessante. Mais ce qui aurait dû l'étonner surtout, c'est qu'elle n'eut pas à subir ce qui eût été, ])our celte Ame chasie et blessée, le plus cuisant des outrages. Pas une seule fois Prémery ne laissa échapper une parole d'amour.

Ce calme était une sorte de bonheur, et, bientôt, elle s'épanouit mélancoliquement à l'espoir de goûter en paix les derniers jours heureux que devait connaître sa vie. Le réta-

blissement du cooUc faisait des progrès rapides. Il put quitter son lit pour quelques instants, et, dès lors, Antoine reprit ses fonctions depuis longtemps interrompues. Mais, aussitôt le service du valet terminé, Gillette seule était admise à s'approcher du convalescent, qui la voulait près de lui du matin au soir. Si le temps permettait de reproduire ce qui est resté de leurs entretiens, le lecteur étonné verrait qu'une de nos « diplômées » d'aujourd'hui aurait demandé grâce plus d'une fois, tant ces causeries s'étendaient loin et s'élevaient haut. Gratien condamné par sa blessure à des loisirs forcés profitait de la distraction qui s'offrait à lui. Charmé d'abord, il fut bientôt ébloui par les trésors qu'il découvrait dans une àme toute neuve.

Cet homme devant qui peu de réputations d'esprit et de beauté trouvaient grâce, tant il avait le coup d'oeil- exercé et la critique sévère, cherchait en vain quelque chose à blâmer en Gillette. Il ne- fut pas longtemps capable de di^^siniuler à cette étrange personne l'admiration qu'il éprouvait pour les rares qualités de son intelligence. Et pourtant, l'un de ses

axiomes favoris était qu'il faut se garder pareillement de louer de leur mérite les cuisiniers et les femmes, si Ton ne veut les rendre insupportables par leurs prétentions.

Depuis qu'il la connaissait mieux, il se demandait si elle s'était moins déguisée pour devenir la fiancée de « maître Gratien » qu'il ne s'était travesti lui-même pour jouer ce personnage vulgaire. Il le lui dit un jour, en des termes qui n'étaient pas sans impliquer une idée encore assez confuse d'amende honorable. Mais elle le supplia, en quelques paroles nettes et simples, de lui épargner le retour à de funestes souvenirs.

— Cependant, répondit-il, je ne peux parler avec vous que de notr.^ passé commun, puisque vous me défendez de toucher au voile qui cache le reste de votre vie. Ah ! si je vous avouais tout ce que j'ai imaginé, soupçonné, à propos de votre naissance, qui est un mystère pour moi !

— Ne soupçonnez rien, ne cherchez rien, lit-elle avec la douleur résignée qui ne la quittait plus. 11 y a quelques semaines, je ne vous aurais rien caché de mon existence. J'aurais été fière de vous dire à qui je dois une infinie

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gratitude pour tout ce qu'il y a de bon en moi. Ilélas ! aujourd'hui, je jetterais ma honte à mes bienfaiteurs en même temps que ma gratitude. Puisque vous semblez comprendre que j'ai souffert, montrez-moi votre pilié en ne me faiL^ant pas mesurer la hauteur de ma chute. Ne savez-vous pas, à cette heure, ce (] n'éprouve le blessé, même quand une main très douce met à nu sa plaie?

Deux ou trois jours d'heureuse convalescence ayant augmenté ses forces, le comte put s'habiller et descendre au jardin. Sous cette même charmille, déjà jaunie par l'été, où, quatre semaines plus tôt, son épée avait été moins prompte que celle de Kerguelen, il vint s'asseoir, appuyé sur le bras de Gillette. Longtemps il était resté aux mains d'Antoine. Il (Hait frisé, poudré, paré avec soin, comme il eût fait pour se rendre à l'assemblée la plus élégante. Sa pâleur encore très grande avait élargi ses yeux ; jamais il n'avait mieux mérité le nom de « beau Prémery » que tant de femmes de tous les mondes lui avaient donné, et, certes, plus d'une eût envié en ce moment le sort de sa garde-malade.

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Celle-ci, mourante à la fois de ravissement et de douleur, paraissait plus prête à défaillir que celui qui exagérait sa faiblesse pour mieux sentir ce bras charmant. Quel ineffable bonheur que d'écouter la voix du bien-aimc disant sa joie de retrouver la nature! Quelle ivresse que de s'altarder avec lui sous celte ombre parfumée de la senteur des fruits mûrs! Et quel supplice, de songer qu'il venait de franchir le seuil de sa chambre, qu'il passerait dans quelques jours la porte de cette maison... et qu'alors tout serait fini !

Chacune de ces impressions agissait à la même seconde sur l'esprit du convalescent, avec cette diflerence que ce qui dressait une question de vie ou de mort devant Gillelle n'était pour lui qu'un nuage plus ou moins sombre à l'horizon. Cependant, elle était déjà loin, l'heure où il pesait les moyens de rejeter dans la foule cette enfant recueillie pour quelques minutes fugitives, de même que l'on repousse hors du logis, au matin, le pauvre chien sans maître, caressé la veille dans une minute de désœuvrement et d'ennui. Déjà, il il n'en était plus à se demander : « Que vais-jc

faire de Gillette? » Une autre question : « Que vais-je faire sans Gillette? » avait pris peu à peu la première place dans son égoïsme.

Mais Gillette était là, incomparable dans le charme que lui donnait son amour caché et qu'affinait sa douleur visible. Dans sa seule personne, elle offrait à Gralien deux séductions opposées mais toutes-puissantes : le souvenir du parfum respiré, l'attrait de la fleur désormais inaccessible. Ce jardinet tranquille, exempt de tout bruit, où les deux promeneurs étaient perdus comme dans un îlot désert, était délicieux. Et, plus délicieux que tout le reste, pour cet homme à la force de l'âge, était le bouillonnement de la vie et de la santé (jui recommençait à frémir dans ses veines. Pour lui comme pour sa compagne, c'était un jour digne d'être savouré que le jour qui venait de luire. Tous deux, sans s'être concertés, résolurent de ne pas en troubler la douceur par les incertitudes de la journée suivante. Chacune des heures qui s'écoulaient fut pour eux un enchantement.

Lorsque, sur les ordres du comte, la table champètro fut servie sous la charmille, Gillette,

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fidèle à son rôle, voulut encore servir son malade si près d'être guéri. Mais Gratien, soudainement attristé, lui montra d'un geste suppliant la place opposée à la sienne.

— En grâce, lit-il, ne jouons plus la comédie. Je suis chez vous.

C'était, le croirait-on? la première fois qu'ils prenaient un repas ensemble, car, avant le jour de sa blessure, Prémery se souciait peu d'affronter la cuisine de Nicole, même surveillée par Gillette. On aurait pensé voir quelque dînette d'amoureux, sans la réserve de leur maintien et la gravité un peu embarrassée de leur langage où rien, d'abord, ne laissa voir l'amour. Le noble convive ne pouvait détacher ses yeux de la charmante maîtresse de maison qu'il avait devant lui; mais, à vrai dire, c'était surtout l'étonnement qui le possédait. Une femme de qualité n'avait jamais montré en mangeant plus de correction et d'aisance. A moins d'être aveugle, il fallait reconnaître que Gillette ne s'asseyait pas pour la première fois en si bonne compagnie. Antoine lui-même, à plusieurs reprises, oublia son service pour considérer, les yeux et la bouche béants, celle

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(iui le faisait sourire jadis quand elle se croyait réservée à l'honneur d'épouser « maître Gratien ».

Au bout d'un quart d'heure, cependant, le ton de l'entretien changea quelque peu. Le comte, légèrement étourdi par le grand air et par quelques gorgées vermeilles, ne songeait qu'à une chose dont il avait perdu l'habitude, à ce qu'il paraissait, moins qu'il ne s'était déshabitué du vieux vin de Bordeaux : c'était de faire sa cour à la charmante inconnue tombée du ciel sous cette charmille.

Il y avait là, pour Gillette, une épreuve terriblement dangereuse dans sa nouveauté. Elle ne connaissait que trop le pouvoir de Gratien quand il voulait éblouir, effrayer, troubler, fasciner une victime. Mais il n'avait pas encore déployé devant elle cet art tour à tour câlin, respectueux, hardi, mais toujours spirituel, de nos pères, qui était à notre flirt précis, audacieux, hâté, ce qu'est l'audience accordée par une reine à l'entretien d'égal à égal entre deux camarades.

• Faire sa cour à une femme, c'est, après l'escarmouche étincelante, légère sans familiarité.

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de la première rencontre, lui laisser deviner, au bout de quelques jours, une obsédante inquiétude, la fièvre encore mal déclarée d'une blessure qui ne veut point paraîlre. Déjà l'aisancedu badinage a disparu; l'esprit lui-même semble se dérober en des éclipses. Vainement les heures passent; la blessure, au lieu de se guérir, s'aggrave, et cependant on ne peut vivre hors de la vue de celle qui l'a faite. Lui parler est une joie (jui fait oublier tous les plaisirs, tous les intérêts, tous les devoirs. Sans se donner d'autre peine que d'être jolie, coquette de haut avec, parfois, la faveur d'un sourire, elle possède déjà un })Ouvoir presque divin : le moindre mot, le moindre regard, le moindre geste, ne conliennent-ils pas le bonheur ou le malheur d'un être qui lui est tant de fois supérieur par la force? A quoi bon résister plus longtemps? La voilà passée à l'état d'idole, installée sur l'autel. Chacune des paroles qu'elle entend n'a d'autre but que de mettre en relief son esprit, sa beauté, ses charmes. Elle fait un mouvement : c'est un poème de séduction. Elle a dit un mot : quel tour! quel piquant! quelle profondeur! Celui

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qui radore ne voit qu'elle, ne ^onge qu'à elle, ne parle que d'elle. On donnerait sa vie à Tenchanleresse? la belle affaire! Sa fortune? est-ce la peine d'en parler 1 Mais, en attendant qu'elle demande l'un ou l'autre, on lui consacre tout son temps, et cette offrande, s'il faut l'avouer, touche plus que toutes les autres. Au fond, c'est un oubli de soi perpétuel, une immolation, un effacement, le tout moins désintéressé qu'on pourrait le prétendre. Car celui (lui s'immole ainsi est un habile homme, ne néo-ligeant aucune occasion de se mettre en lumière. Ne sait-il pas que le meilleur moyen de faire penser du bien de nous, est d'en dire beaucoup de ceux que nous voulons séduire? Hélas! Quand ils faisaient ainsi leur cour aux femmes, nos pères avaient ce qui manque le plus à leurs petits-neveux : du temps à perdre. Pleurez, jeunes contemporaines élégantes et raffinées, pleurez ce xYin*^ siècle qui fit asseoir votre- sexe à la fois sur tous les trônes ! Vous trouverez les étoffes , les bronzes, les meubles, les minialures du temps pour embellir votre boudoir; mais vous ne trouverez plus un Prémery pour vous y faire

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sa cour; de quoi, pour être juste, il convient de féliciter vos maris.

— Gillette, savez-vous à quoi je pense, en vous voyant assise sur ce même banc où j'eus la sottise de m'évanouir comme une jolie femme, voici tantôt un mois?

En parlant ainsi, Gralien regardait sa compagne avec des yeux qui, plus d'une fois au dessert d'un repas semblable, avaient versé une douce ivresse. 31 ai s, à la grande surprise d'Antoine, le fruit était apporté depuis plus d'un quart d'heure, et les chaises des deux convives étaient encore séparées par la largeur de la table. Gillette écoulait, les yeux baissés, caressant du bout de son doigt blanc le velours d'une pèche qu'elle oubliait sur son assiette. On aurait cru, tant elle semblait ab.sorbée, qu'elle n'avait pas entendu la question. Cependant elle répondit, après un instant de rêverie :

— J'imagine que vous pensez à la demeure plus commode où vous rentrerez bientôt, à ces anjis qui vous croient sans doute i)erdu et que vous allez revoir.

— Ma demeure ne vaut pas cette maison où

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respire Gillelte. l*ersonne ne m'attend. Qui donc ce soucie de moi? Qui m'a jamais aimé sincèrement?

— Pour être juste, répliqua-t-ellc, vous devriez convenir d'abord que vous n'avez jamais éprouvé d'amour sincère.

— Ce serait aussi juste que de dire que je n'ai jamais été blessé dans un duel. Vérité d'hit r : mensonge d'aujourd'hui, grâce au chevalier de Kerguelen. Je lui dois précisément mon premier coup d'épée et mon premier amour sincère. A^ous souriez, tant la chose vous parait peu croyable, l'amour s'entend : car, pour le coup d'épée, vous avez de bonnes raisons d'y croire! Eh bien, ma Gillette, si l'amour se voyait, vous verriez le mien, comme vous avez vu ma blessure. Et je pensais tout à l'heure que celte retraite forcée d'un mois, ou plutôt ce tète-à-tète d'un mois avec la meilleure des femmes...

Gillette ût un mouvement pour quitter la place. Entendre de nouveau ces paroles, ces serments, qui l'avaient une fois trompée et poiir toujours perdue, c'était la dernière des hontes. Prémery la retint d'un j^este.

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— N'ai-je donc plus môme le droit de dire que vous êles bonne? demanda-l-il. Est-ce vous insulter effroyablement que de prétendre que vous m'avez sauvé la vie?

— De grâce! implora-t-elle avec tous les signes d'un malaise douloureux. Epargnezmoi. Vous-même, à ma place, auriez fait co qu'il était de mon devoir de faire.

— Moi! s'écria Prémer}^, reprenant tout à coup sa nature véritable. Si j'avais été à votre place, enfant, ce n'est pas le baume réparateur que j'aurais étendu sur la plaie du blessé, ce n'est pas le breuvage fortiliant que j'aurais porté à ses lèvres. Le poison, qui brûle davantage, qui fait souffrir le plus longtemps, voilà ce que mes mains lui auraient versé. Le devoir! dites-vous. Mon seul devoir eût élé la vengeance!

Le comte avait [)arlé avec tant de violence qu'il fut obligé de reprendre haleine, car il était loin d'avoir retrouvé toutes ses forces. Voyant que Gillette le considérait avec inquiétude, il reprit :

— Et, cependant, vous aous êtes vengée, vous vous vengez encore d'une façon plus

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cruelle. Pour obtenir de vous un des regards d'autrefois, je consentirais à me sentir traversé d'une seconde blessure. Mais, sous votre pitié de chrétienne qui m'a sauvé la vie, je découvre ù chaque minute l'horreur profonde, insurmontable. Vous ne me pardonnerez jamais ! Vous ne croirez jamais qu'il y a eu pour vous, dans mon cœur, un seul battement sincère !

— Sincère ! répéta Gillette avec un grand soupir. Quel mot inattendu sur certaines lèvres !

— Cependant, dit le comte, c'est pour avoir entendu dire à un autre homme qu'il était votre meilleur ami que j'ai voulu le tuer.

— Ah! punition divine! Il a même douté ilj moi! s'écria Gillette.

Incapable de se maîtriser plus longtemps, elle s'enfuit vers la maison pour y cacher ses larmes. Longtemps elle pleura, seule dans la modeste chambre où elle s'était fait dresser un lit, depuis qu'elle n'avait plus besoin de vedier Gratien. Comme elle s'approchait de la fenêtre ouverte, après avoir baigné d'eau froide son Iront et ses yeux, une voix connue monta

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jusqu'à ses oreilles. A travers les branches, elle distingua deux uniformes. L'un des témoins de Prémery et son médecin causaient sous la charmille avec le convalescent.

— Mon cher comte, disait l'officier, il est temps que tu reparaisses. L'habile homme que voilà déclare que tu peux supporter la voiture. Jusqu'ici, rien n'a transpiré de Ion affaire. Mais, malgré la saison et tes habitudes indépendantes, on commence à s'étonner que personne n'ait enlendu parler de ton existence depuis un mois, ^'excitons pas la curiosité de dame Police. Rentre à Paris. Nous mettrons ce qui te reste de pâleur sur le compte d'un accident de chasse. D'ailleurs, sans être médecin, je diagnostique en loi un effro^^able épaississement des humeurs, qui te donne l'air joyeux d'un condamné à morf. Crois-moi : laisse les remèdes que vend l'apothicaire pour ceux que les jolies femmes nous donnent, ou sont censées nous donner, gratuitement. Ai-je bien parlé, docteur?

Gillette entendit un court colloque de voix confuses, puis les visiteurs se retirèrent. Quant à elle, debout au milieu de sa chambre, im-

mobile, les deux mains tombantes, elle paraissait frappée de stupeur, comme si, pour la première fois, l'idée de ce qui allait avoir lieu pénétrât dans son esprit. Sa respiration devenait de plus en plus pressée. P]nfin elle tira du fond de sa poitrine un soupir qui râlait comme une plainte et murmura tout haut :

— Les heures sont comptées : il ne faut pas les perdre.

Elle prit le livre commencé et rejoignit (Iralien dont elle remarqua, en effet, Tair abattu et soucieux.

— Vous ferai-je la lecture? demanda-t-elle.

— >ion, répondit le comte en lui enlevant le livre des mains avec ces façons exquises de douceur qu'il savait avoir quand il voulait plaire. Reposez-vous, Gillette. Aujourd'hui, c'est moi qui vous dirai une fable.

Gillette se laissa tomber sur le siège rustique, sans répliquer, mais non pas sans songer en elle-même que Gratien devenait Iroi» éloquent clepuis quelques heures. Elle • lit, en évitant de regarder son compagnon dont elle sentait le> yeux ardemment fixés sur elle :

— J'aime savoir le nom des auteurs dont j'entends les œuvres.

— N'ayez aucune crainte, fit le convalescent avec un triste sourire. J'ai pu voir que vous êtes difficile et défiante en matière de littérature. Mais le conte que vous allez entendre est fort ancien, comme vous le connaîtrez au style. Des siècles ont passé dej^uis le temps de cette histoire. Qui sait même si vous vous souviendrez encore que les personnages ont vécu?

L'auditoire paraissant résigné, sinon rassuré, le narrateur s'exprima en ces termes :

— Il advint autrefois qu'une biche fui aperçue d'un chasseur dont le plaisir était de courir le bois en quête de butin. Jamais les yeux de cet homme n'avaient contemplé de biche plus propre à donner l'envie de l'atteindre, et il se jura incontinent qu'elle tomberait en son pouvoir. Mais, pour ce qu'on lui avait dit cette sauvage créature être plus facile à s'alarmer et plus i)rompte à fuir qu'aucune autre, si bien qu'elle ne pouvait être gagnée de vitesse, le chasseur s'avisa d'une ruse qui était de se couvrir lui-même d'un pelage de fauve. Par là, il devint pareil aux

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cerfs qui paissent d'ordinaire es forêts, si bien qu'il put s'approcher de la fugitive, et, sans qu'elle en eût défiance ou crainte, s'en emparer vilainement. Mais, par mésaventure, un autre chasseur fit une blessure presque mortelle à celui-ci, lequel tombant tout navré, son faux accoutrement fut mis en désordre, et reconnut la biche son ennemi. Que pensez-vous qu'elle fît alors? Premièrement, il sembla qu'elle avait compassion du pauvre hère qui gisait tout étonné du coup. Cherchant les herbes qu'elle connaissait être convenables et efticaoes à la guérison des blessures, elle les broutait avec sa bouche mignonne et les posait doucement sur la plaie, par où le sang menaçait de couler jusqu'à ce que mort s'ensuivît. Ainsi continua-telle de faire pendant des jours et des nuits, sans s'écarter pour boire, ne pour manger, ne pour dormir, si bien que le chasseur ne fut pas long à sentir qu'il en reviendrait encore à cette fois. Mais, quand iî put parler, s'il tentait de remercier sa bienlaitrice, ou s'il s'oubliait à lui dire qu'elle avait encolure plus élégante, pelage plus fin, yeux plus doux qu'aucune autre biche de la foret, la

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cruelle entrait en fureur contre lui et le frappait des pieds et de la tête, jusqu'à ce qu'il en demeurât tout froissé. Et les palombes qui voyaient le spectacle du haut des chênes voisins plaignaient le chasseur ainsi durement traité, se disant l'une à l'autre, dans leur langage de palombes : « En vérité, il est étrange que cette biche n'ait pas laissé le chasseur mourir naturellement de sa blessure, ou que, l'ayant guéri, elle veuille maintenant le faire mourir d'une autre peine I »

Prémery se tut, les yeux fixés sur Gillette qui respirait avec effort, immobile, les yeux fermés, le front penché vers la terre. Elle parut sortir d'un rêve aux dernières paroles qu'elle venait d'entendre. Elle se redressa et leva les yeux vers les branches qui se croisaient sur sa tète, comme pour y chercher les tourterelles roucoulantes. Puis, d'une voix qui vibrait comme un chant de tristesse désespérée, avec un effort qui la rendait toute tremblante, elle contiuua le conte allégorique interrompu :

— La biche entendit ce que murmuraieni les palombes. « ïlélas ! leur dit-elle, vous avez vu la blessure qui saignait à la poitrine de

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cet homme que vous plaijjçnez. Mais celle que j'ai reçue de lui ne peut se voiri » El les palombes ne firent plus entendre aucun reproche. Alors, comme les jours avaient passé, le chasseur reprit son brillant costume avec ses forces. Il pensa au logis qui l'attendait, aux chevauchées joyeuses qu'il avait oubliées pour un temps. L'heure était venue pour la pauvre biche de lui faire ses adieux. Pour toute récompense, elle lui demanda humblement d'épargner à l'avenir les créatures faibles, désarmées, ignorantes comme elle. Ce qu'ayant obtenu, car le chasseur n'était pas de cœur si dur qu'on pouvait croire, elle retourna vers les fourrés solitaires qu'elle avait quittés pour son malheur, et personne, plus jamais, n'entendit parler de la biche blessée.

— Gillette! s'écria impétueusement le comte, vous me connaissez!... Je saurai bien vous empêcher de partir !

— Ne gâtons pas l'heure présente, réponditelle avec un sourire qui hi transfigura, au point que Gratien fut distrait de toute crainte.

Celle qui le connaissait trop bien savait qu'il était facile d'éloigner de lui une idée se-

rieuse en emplojani certains moyens. Ce sourire, quelques }:>aroles enjouées, ramenèrent Gratien aux dispositions galantes qui l'animaient quelques heures plus lot. L'entretien reprit comme il avait commencé, tantôt pétillant d'une légèreté amoureuse, tantôt brûlant d'une flamme moins discrète, sentimental ù certains moments, parfois même s'élevant jusqu'à des pensées profondes et généreuses qu'on n'avait pas entendu sortir de cette bouche depuis longtemps. C'est ainsi que Ton distingue encore l'eau agitée et limoneuse d'un torrent, alors qu'elle commence déjà de se perdre dans le cours égal et purifié d'une large rivière.

Ils restèrent sous la charmille jusqu'à l'heure où le premier frémissement de la verdure annonça l'air plus frais du soir. Le comte regagna sa chambre, appuyé au bras de Gillette. Son valet de chambre le mit au lit et reçut l'ordre de se tenir prêt à faire le voyage de Paris dans la matinée suivante. Le comte voulait que la table fût fleurie comme un reposoir et le menu digne d'une marquise. Il voulait un habit ^lus galant pour lui, des rubans nouveaux pour sa compagne, des musiciens pour un concert; enfin il inventait mille surprises charmantes, sans se douter que la plus

grande surprise du lendemain ne sérail pas de son invention.

Quand tout fut disposé pour la nuit, la jeune garde-malade vint faire sa veillée. A vrai dire, depuis quelques jours le service ne consistait guère qu'à s'asseoir près du lit de Gratien, pour lui faire la lecture jusqu'au moment où il s'endormait, après avoir bu d'une potion qu'il devait avaler toutes les six heures. Mais, ce soir-là, Gillette n'ouvrit pas son livre et se mit à causer ou plutôt à faire causer Prémery, qu'elle amena par hasard ou volontairement à parler de ses souvenirs d'enfance. Il s'y plongea volontiers, retrouvant en sa mémoire de nobles visions depuis longtemps disparues, qu'il évoquait avec une complaisance fière. Le comte n'avait jamais connu son père ni sa mère, disparus trop lot. Ses premières années, chose étrange! avaient été marquées par une sévérité peu commune, même dans l'éducation d'alors . Des grands-oncles nés au bruit du canon des victoires de Turenne, des aïeules qui avaient chanté dans les chœurs de Lulli à Saint-Cyr, voilà quels étaient les premiers gardiens de sa jeunesse, bercée par les

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anecdotes de Marly ou des camps de Villars. Gillette écoutait sans rien dire, laissant voir dans ses yeux agrandis par la tristesse une désolation naïve. A chacune de ces histoires, il lui semblait voir son bien-aimé s'éloigner d'elle encore un peu plus; mais qui peut dire si, précisément, elle ne voulait pas mesurer une dernière fois cette infranchissable distance. Prémery, au bout d'une heure, s'aperçut de l'efTet produit par l'entretien.

— D'où vient ce regard affligé? demandal-il. Vous ai-je conté quelque chose qui vous ait déplu?

— Tout au contraire, dit la jeune Bretonne en rougissant de se voir à moitié devinée.

— A quoi songez-vous donc?

— Je songe que tous ces vaillants seigneurs, toutes ces nobles dames, n'ont pu remplacer auprès de votre berceau l'amour d'une mère.

— Rien parle, ma Gillette! répondit le comte. Aussi, l'on devrail avoir, en ce monde et dans l'autre,' une indulgence infinie pour ceux que l'amour d'une mère n'a pas préparés à comprendre l'amour véritable, m ùle distinguer des autres.

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En disant ces mots, il la regardait, espérant toujours «qu'il allait voir sur son visage le signe du pardon à venir. Mais, comme si elle avait eu besoin de l'indulgence de Gratien pour sa propre faute, elle murmura en baissant les yeux vers la terre :

— Hélas! moi non plus je n'ai jamais connu ma mère!... Et maintenant, reposez-vous. Cette journée a été fatigante.

— Elle a été délicieuse, mon bel ange gardien! Mais prenez du repos vous-même. Ne vous relevez pas cette nuit. La potion attendra. Encore si elle était d'un goût agréable!

— Non, dit Gillette en essayant de sourire. Ne cherchez pas à me corrompre. Jusqu'au bout je ferai mon devoir.

Elle se hàla de regagner sa chambre, car elle se sentait prête à faiblir contre l'émotion. Déjà tout dormait au logis; mais combien de nuits devaient accomplir leur cours avant que le sommeil vînt visiter les yeu.K de la voyageuse prête à partir. Ouvrant sa fenêtre, elle voulut contempler, pour leur dire adieu, le petit jardin et la charmille où venaient de se passer les dernières heures d'amour de sa vie. Les

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