SCÈNE IV
Les Mêmes, moins ARTHUR.
LOUIS
Ne perdons pas de temps, m.ademoiselle. Cet étourdi vous a donné un excellent conseil. Quant à moi, j'ai la fièvre, je ne puis plus rester en place... Confiez-moi, je vous prie, vos titres; je cours au chef-lieu négocier cet emprunt.
FRANCIKE, assise à gauche, très-froidement.
Je VOUS remercie, mousieur, mais c'est inutile; ce qui est fait est fait. Je sauverais aujourd'hui le château qu'à la première occasion mon père le vendrait encore; je ne peux plus avoir confiance dans ses résolutions.
MADAME GUÉRIN, passant au milieu.
Mais qu'il vende au moins sa propriété ce qu'elle vaut! il perd plus de cinquante mille francs sur son marché.
FRANCINE
J'en suis fâchée pour lui ; nos fortunes sont séparées, et j'ai eu assez à faire de conserver la mienne pour ne pas la compromettre dans de nouvelles folies. Quand il n'aura plus de quoi en faire, il n'en fera plus.
LOUIS
Vous êtes bien dure pour lui, mademoiselle.
FRANCINE
C'est mon caractère, monsieur; je ne suis pas d'âge à le changer.
Mais enfin vous disiez tout à l'heure que vous étiez frès-attachée à votre maison ?
FRANGINE
Oiîi, à condition que cet attachement ne me coûte rien.
LOUIS
Ah! tenez, mademoiselle... (a sa mère.) Ce n'e?t pas moi qui vendrais la maison oii je t'aurais perdue... (franciae fond en
larmes.)
Tu la fais pleurer en lui rappelant sa mère.
LOUIS
Pourquoi l'oublio-t-elle?... Allons-nous-en!
l'R ANGINE se lève par un mouvement rapide, et avec une véhémenco pleine de larmes.
Je ne rachète pas la maison où ma mère est morte, parce que je n'ai rien à moi!
LOUIS, étonné.
Rien ?
FRANGINE
Rien. J'ai placé tout ce qui m'appartenait à fonds perdu sur la tète de mon père; voilà mon secret, • monsieur; vous me
l'avez arraché, vous me le garderez. (Louis recule d'un pas et s'appuie sur le dossier d'un fauteuil, regarduul Franciiie avec admiration.)
Vous avez fait cela, mon enfant? Ah! c'est bien! je suis contente que vous l'ayez fait. Je savais bien, moi, que vous n'étiez pas intéressée... Comprends-tu, Guérin?... Elle n'a pas voulu que le pauvre vieux père manquât do rien jusqu'à la fin, et elle s'est dépouillée... voilà comme elle s'entend en affaires. Oh! chère Cl éalure du bon Dieu, qui accepliez les mauvais jugements sans rien dire!... voilà un cœur de femme! voilà un
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cœur!... Je vous aime, vous! (EUe lul prend les mains et les couvre de baisers; le colonel se détourne pour s'essuyer les yeux.) JUIIS, ma Cherie,
que deviendrez-vou3?Le château était votre dernière re.-^source, et le voilà vendu!... Pauvre enfant!
FRANGINE, regardant le colonel.
Ne me plaignez pas.
LOUIS
Tout n'egt pas encore perdu; mademoiselle a des amis... Je ne vous parle pas de moi; d'ailleurs, je n'ai rien; mais toi, mère, tu dois avoir quelque chose ?
Ton père est maître de tout.
LOUIS
Que faire ?
FRANGINE, souriant.
Nous résigner.
La résignation vous est facile: ce n'est qu'une perte d'argent pour vous; pour nous, c'est une perte d'honneur.
FRANGINE
Non, monsieur, votre honneur n'est pas en cause; lorsque j'ejtime les gens, je ne suis pas prompte, moi, à les condamner.
LOUIS, baissant les yeux.
Oh! mademoiselle!
Mais M. Desroncerets n'a sans doute pas consenti à cette clause de réméré sans avoir quelque ressource en vue pour le rachat ?
FRANGINE
Je ne lui en connais pas. Peut-être I (Tirant de sa poche la lettre de Strasbourg et la parcourant des yeux.) Il 3 un ami à Strasbourg,
M. Duplessis, qui lui refuse cent raille francs pour fonder une
118 iMAITRE GUÉRIN.
écolp, mais qui se met à sa disposition pour une nécessité sérieuse... C'est un iiomme de cœur, et je suis sûre qu'il nous prêterait la somme.
LOUIS
Votre père a le temps d'aller à Strasbourg et d'en revenir avant demain soir.
Mettez-le en chemin de fer.
Il y a encore un convoi à cinq heures.
FRANGINE, réOéchissant.
Je ne peux pas paraître là dedans : il faut absolument que j'ignore tout; il faut même que j'évite de le rencontrer. Autrement, c'est à moi qu'il s'adresserait d'abord, et je ne recommencerais pas la scène de tout à l'heure, je n'en ai pas la force. D'ailleurs, je suis au pied du mur. Que lui répondrais-je maintenant ? ce que je viens de vous dire à vous, colonel? Vous connaissez mon père, il en mourrait de chagrin.
LOUIS
Vous avez raison.
FRANGINE
Prenez tout sur vous, chère madame Guérin; suggérez-lui l'idée du voyage de Strasbourg. Pressez-le, persuadez-le; s'il vous parle de moi, dites-lui que je me suis enfermée, diteslui que j'ai la migraine, et qu'en venant prendre de mes nouvelles demain matin, vous vous chargez de m'expliquer son absence.
Oui, mon enfant.
FRANGINE
EnlOUrOZ-le bien l'un et l'autre. (Teminnt la main à Louis. ) Je
vous le confie.
Comjiloz sur nous.