LA CAPITALE D£ SUN ROYAUME
Cinq lieues de petits fossés, à raison d'un sou le mètre courant, font mille francs bien comptés. Plus un fossé collecteur, long d'un quart de lieue, et qu'on n'a pas voulu me creuser à moins de trois sous le mètre ; c'est encore une affaire de cent cinquante francs ; plus la sottise que j'ai eue de faire arracher les mauvaises herbes, comme si mauvaise herbe ne repoussait pas toujours. Grand fossé, petits fossé, sarclage des herbes, le tout s'est monté à quinze cents francs, ou peu s'en faut. Je n'avais pas dépensé beaucoup moins pour le défrichement, la graine et les semailles, si bien que chacun des hectares que vous voyez a mangé ses petits soixante francs.
« Mais ne vous mettez pas en peine : je suis déjà rentré dans mon argent et la terre m'a payé le capital avec les intérêts. Vous voyez que je n'ai plus dix mille arbres par hectares ; si j'en ai laissé deux mille, c'est le bout du monde. Le reste a fait des fagots, des échalas et du charbon. Je continuerai les éclaircies tous les ans, et je m'arrêterai à mille arbres par hectare. Lorsqu'ils seront trop énormes, j'en laisserai cinq cents, et je les exploiterai tout à mon^ise, tandis que leurs graines semées par le vent feront naître une forêt nouvelle autour d'eux. »
Il s'interrompit pour abattre et écraser un nid de chenilles. Marinette profita de ce temps d'arrêt pour
ik^ MAlTHE PIERRE.
me placer en face d*un jeune pin et continuer la leçon de son maître. « Monsieur, me dit-elle, vous serez peut-être curieux de voir comment nos petits fossés ont hâté la croissance des arbres. On peut mesurer sur le pin la pousse de chaque année. En Yoici un qui avait grandi d'un demi-pied en deux ans. La troisième année, il a monté d'un mètre, après que maître Pierre eut fait son drainage. N*estr ce pas un vrai miracle?
— Certainement Marinette ; et notre ami est un grand homme. »
Toutefois, en parcourant la propriété sous une pluie infatigable, je me rapprochai de mattre Pierre et je lui dis :
« Mon ami, vous avez eu le mérite d'appliquer aux Landes un mode d'assainissement aussi vieux que la terre : le drainage à ciel ouvert. Mais c'est un système abandonné presque partout, car il a de graves inconvénients. Les fossés mangent du terrain ; les fossés ruinent le sol en attirant à eux tous les engrais ; les fossés veulent des réparations perpétuelles ; l'eau ravine leurs bords ; le sable vient combler leur lit.
— Allons, répondit-il en riant, je vois qu'il est temps de gagner le village : vous raisonnez impatiemment, comme un homme mouillé. Que mon idée soit vieille ou nouvelle , c'est ce qui m'importe peu: elle était nouvelle pour aïoi, lorsque je l'ai
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trouvée. Reste à savoir si elle est bonne, et je le crois. Gomment voulez-vous que Tengrais s'écoule dans mes fossés? Je n'ai pas mis d'engrais I Mes fossés mangent un peu de terrain ; il n'y a pas grand mal à cela, puisque» avant les fossés, le terrain était sans valeur. D'ailleurs ne vous ai-je pas dit que les pins se nourrissent dans l'air! Il faut que le vent circule librement autour d'eux; il faut donc saAî* fier beaucoup de place. Je regrette si peu le terrain perdu,, que j'ai l'intention de percer partout de grandes allées où se promèneront les brises de l'Océan. Vous craignez que le sable ne vienne envahir mes canaux ou que le courant ne détruise mes berges 1 Mais le sable est retenu par un réseau de racines entortillées, et le courant est à peine sensible quand la pente est d'un millimètre. Les fossés que voici datent de dix ans; ils ont écoulé bien des tonneaux de pluie, et vous voyez qu'ils ne sont ni ensablés, ni ravinés. »
A cela je n avais rien à répondre. Cependant, comme il pleuvait toujours, je tirai du fond de mon sac une objection qui me parut bonne, et faite pour embarrasser maître Pierre. L'homme est ainsi bâti : son esprit subit toutes les influences de l'air extérieur. Plus il fait chaud, plus nous sommes disposés à croire les gens sur parole. On dirait que l'esprit élargit tous ses pores, tant les idées d'autrui s'introduisent facilement chez nous. Nous ne met-
Ions rien en doute, nous acceptons même Finvraisemblable, par bienveillance et par nonchalance. Mais, lorsqu'il pleut, qu'il vente ou qu'il gèle, nous fermons toutes nos portes, et la vérité la plus évidente n'entre pas sans frapper. Nous résistons à tout, et nous disputerions volontiers contre nousmêmes pour nous dégourdir et nous réchauffer un peif. Le scepticisme est né dans le Nord, après trois jours de grande pluie; la foi est un fruit du Midi.
« Mon pauvre ami, demandai-je à maître Pierre, que diriez-vous si vos arbres allaient cesser de croître un beau matin! Vous m^avez assuré vousmême que le pin enfonçait dans le sable une longue racine pivotante. Estrce vrai î
— Sans doute.
— Vous n'avez ici que deux pieds de sable audessus de l'alios?
— Un peu moins : 64 centimètres environ.
— Voilà où je vous attendais. Quand vos racines auront 64 centimètres, elles donneront du nez contre l'alios, et l'arbre ne poussera plus. »
Il feignit d'être embarrassé et répondit en se grattant la tête : < J'ai bien pensé à ce que vous dites.
— Eh bien?
— Avez-vous entendu parler de M. Duhamel du Monceau? C'est un brave homme de savant, qui, après avoir passé cinquante années de sa