ÉCOLES DU NORD
Parmi les tableaux peu nombreux appartenant aux écoles du Nord, Allemagne, Flandres, Hollande, Angleterre, quelques-uns sont de premier ordre. De l'Allemagne, nous devons citer un curieux Portrait dAldegrever par lui-même, et trois portraits d'Holbein ou dans sa manière, provenant de la collection Lenoir, ceux de Calvin^ du duc de Clèves^ de Catherine de Bora. Ce dernier, surtout, est intéressant.
La Flandre du xv" siècle est représentée par trois morceaux tout à fait hors ligne. Le premier, un Portrait d'homme et un Partirait de femme (Coll. Rogers et Reiset), montre la manière libre de Jean Van Eyck à la fin de sa vie. Les figures, fermes et charnues, se détachent sur un fond rougeâtre avec une finesse hardie; les ombres, hachées de lueurs jaunâtres, tournent au brun; le détail, toujours minutieux, s'enlève, comme un rehaut, avec décision, sur une pâte assez épaisse. Les deux têtes semblent avoir été coupées dans un panneau plus grand. Toutes deux sont d'une vérité profonde et d'une simplicité admirable : le brave
homme avec sa chevelure négligée tombant sur ses oreilles et son front, sa physionomie ferme, droite, franche; la bonne dame encapuchonnée dans les plis blancs d'une coiffe compliquée, avec son air maternel, résigné, doux, honnête.
Le second est plus important encore ; c'est cette Pi'ocession de Thierry Bouts qu'on a déjà admirée à l'exposition d'Alsace- Lorraine, oii M. Reiset l'avait envoyée en 1874. Jamais peut-être l'élève des Van Eyck ne s'est montré plus digne d'eux. Le tableau où l'on aperçoit dans le fond un démon s'échappant d'un édifice en flamme, fait allusion sans doute à quelque légende locale ou à quelque catastrophe contemporaine. Un jeune seigneur, bardé de fer et portant pardessus sa cuirasse un surcot aux couleurs de Bourgogne, s'avance respectueusement, son armet à la main, à côté d'une châsse que portent sur leurs épaules quatre personnages richement et diversement costumés, ayant la mine noble de hauts dignitaires. Il entre, suivi d'une longue escorte d'hommes d'armes, dans une église oii l'attendent trois enfants de chœur tenant des cierges, cinq chantres psalmodiant et neuf prêtres rangés sur les marches de l'autel. On ne saurait imaginer rien de plus vivant, de plus réel, de plus expressif que toutes ces têtes pieuses et bienveillantes, détachées, avec un soin extrême, d'un pinceau fin et lé^er, dans l'atmosphère argentine qui les inonde d'une fraîche lumière. Le même modèle a, de toute évidence, posé pour plusieurs d'entre elles, mais le modèle était
bien choisi et l'artiste honnête n'a nullement cherché d'ailleurs à dissimuler ses naïves redites. Quant aux porteurs, quant à leur chef, ce sont d'étonnants portraits, d'une vérité et d'un naturel qu'on n'a jamais dépassés. Si, comme on a lieu de le penser, le conducteur du cortège est un duc de Bourgogne, on remarquera qu'il porte au cou une simple chaîne d'orfèvrerie et non le collier de la Toison d'or. Or, cet ordre a été institué en 1430. On doit donc supposer que le tableau de Bouts est un peu antérieur ; dans ce cas, il représenterait Philippe le Bon à l'âge de trente ans environ. Le peintre avait à peu près le même âge que le prince ; il était alors tout plein de son enthousiasme pour les Van Eyck; il put donc peindre ce panneau votif ou commémoratif, d'un aspect si juvénile, avec une vivacité consciencieuse qui rappelle l'exactitude pénétrante de ses maîtres. Il y ajouta, en plus, dans les airs de tête elles physionomies, je ne sais quelle tendresse affable et quelle bienveillance candide qui annoncent déjà et préparent Memling.
Auquel des élèves de Van Eyck attribuer le troisième chef-d'œuvre, ce Portrait du Bâtard^ de Bourgogne, qui vient de la galerie Sutherland? Faut-il y voir la main de Boger Van der Weyden, celle d'Antonello de Messine, celle encore de Thierry Bouts? La question est épineuse: Nous pencherions volontiers pour le dernier nom. Ce qui n'est point douteux, c'est la qualité supérieure de l'œuvre, c'est sa date, c'est sa provenance. Bien que le
visage soit traité avec une largeur grasse et onctueuse de modelé où Ton pourrait voir une main italienne, la décision générale du dessin, la vivacité scrupuleuse des détails, la facture rigoureuse du morceau, accusent hardiment le génie flamand ou son influence. Par l'âge du portrait, nous avons la date du tableau. Antoine, le grand bâtard, le second des dixneuf bâtards reconnus de Philippe le Bon, était né en 1421. C'était le fils d'une Jehannette de Presles que le duc maria en 1432 à son huissier d'armes, Hennequin de Fretin ^ On connaît deux médailles frappées en son honneur, l'une de provenance française, l'autre de provenance italienne, que MM. Friedlander et Armand attribuent à Guaccialotti ^. Sur cette dernière Antoine est plus âgé, de figure plus épaisse que dans le tableau de Chantilly, oii il se présente avec le visage long, les traits vifs, l'œil pétillant d'un vrai fils de Bourgogne. L'emblème et la devise qu'on trouve peints au revers de notre panneau dans un état de conservation admirable ont été sur la médaille altérés d'une façon grossière. La « hotte » de guerre, sorte d'auvent mobile en bois et en fer, protégeant une embrasure par laquelle on jetait sur les assiégeants des matières enflammées, s'est renversée et s'est changée en un pot à feu posé à terre. La devise hautaine NVL
1. L. de Laborde, les Ducs de Bourgogne; Preuves, t. î", p. 266, 304,
2. Alph. Armand, les Médailleurs italiens des xv^ et XVI* siècles.
NE SI FROTE a été traduite en baragouin NVLI. NE. SI. FROTA. Sur le tableau, Antoine, vif et jeune, le teint basané, crânement coiiîé d'un haut feutre noir penché sur l'oreille droite, ses longs cheveux couvrant son front et ses oreilles, entièrement rasé, la main gauche pliée et posée énergiquement sur le bord du cadre, portant sur son pourpoint noir la Toison d'or, a tout l'aspect d'un homme de 25 à 30 ans. La peinture a donc été faite entre 1445 et 1450 à l'époque où Antonello était dans les Flandres et Stuerbout en plein renom.
De pareils chefs-d'œuvre rendent difficile. Cependant Van Dyck va nous arrêter au passage. Il a quatre portraits importants à Chantilly, deux dans la galerie de peinture, Gaston^ duc d'Orléans (don de S. M. Georges IV d'Angleterre à M. le duc d'Orléans en 1829), et le duc Guillaume. Wolfgang de Neubourg. Celui-ci, où la figure est à mi-corps, paraît être une répétition fragmentaire du beau portrait en pied du Musée de Munich. Les deux autres, qui décorent, depuis un temps immémorial, les appartements du château, sont encore d'une plus belle qualité. L'un représente Henri, comte de Berghe, l'autre une Dame inconnue. Tous deux sont à mi-corps, dans la manière italienne du maître, au moment de ses inspirations les plus chaleureuses, quand les souvenirs de Rubens se mêlent chez lui à l'émulation des Vénitiens.
Parmi les Hollandais nous remarquons, à côté de plusieurs portraits intéressants de Mirevelt, deux paysages d'une grande beauté. Tous deux viennent de la
o-alerie de San Donato et furent acquis à la première vente de 1868. Les Dîmes de Scheve7ii7igen par J. Ruysdaël ont été autrefois l'objet d'une analyse enthousiaste ^ C'est une étude d'une simplicité puissante exécutée avec une émotion condensée. Rien de plus saisissant que ce grand ciel, envahi par l'obscurité grossissante des nuages orageux, qui semble tout prêt à écraser les dunes déjà croulantes sous les attaques du vent. La mer pâlissante tremble, toutes les embarcations s'efforcent de regagner la côte, sous cette menace profonde et lente. La distribution de la lumière est merveilleusement juste , sans aucune violence. La Mer calme de G. Van de Velde offre un parfait contraste, pour l'effet, sinon pour l'exécution qui est également sincère, quoique moins émue et moins pénétrante , avec les Dunes de Scheveniiigen. Les grandes barques , chargées de gens joyeux, toutes voiles pendantes, goûtent la joie de l'immobilité sur de belles eaux transparentes, par un doux soleil. Il faudra de longues heures encore avant que les nuages qu'on voit se rapprocher forment une masse inquiétante. Cette précieuse marine faisait partie au xvni^ siècle de la collection de lord Bute. Elle passa ensuite chez lord Stuart et chez M. Nieuwenhuys avant d'aller à San Donato et à Chantilly.
L'Ecole anglaise est représentée par les deux Reynolds. L'un, l'illustre sir Joshua Reynolds, s'y montre
1. Gazette des Beaux- Aris^ période, t. XXIV, p. 407, article d'Emile Galichon, sur la Galerie de San Donato.
dans toute la distinction de son talent éclectique, avec un petit portrait en pied, d'une couleur yive et gaie, Louis-Philippe-Joseph, duc d'Orléans^ en costume de colonel de hussards, et un portrait à mi-corps de Maria Walpole, comtesse de Waldegrave, Ce dernier est très caractéristique. La comtesse, à demi réelle, à demi divinisée, semble une Diane britannique qui abrite contre son sein, sous un manteau d'hermine, sa fillette , Elisabeth Laura Waldegrave. Celle-ci , naïve et épeurée, avec ses grands yeux limpides et sa mine joueuse, à demi nue dans sa chemisette flottante, reste plus naïvement un beau baby, bien aristocratique et bien anglais. L'exécution est fine, spirituelle, pleine de nobles réminiscences, d'un charme savant sinon spontané. Le second Reynolds, William Samuel, l'ami de Bonington, a un charmant petit paysage, le Pont de Saint-Cloud, « paysage romantique, à la mode de 1827 », comme dit notre maître Paul Mantz ^ : ce tableau a figuré à l'Exposition d'Alsace-Lorraine.
\ . Gazette des Beaux- Arts^ 2^ période, t. X, p. 302.