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L'autel d'Écouen a été gravé dans le grand ouvrage de

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A côté de l'autel d'Ecouen se ^trouve aussi provisoirement dans le Jeu de Paume un ouvrage du plus haut intérêt, dû à un sculpteur du xvi'' siècle. C'est une tête en cire colorée d'Henri IV, tête extraordinairement vivante, qui semble avoir été faite avec l'aide d'un moulage sur nature, tant les détails en sont précis, mais qui implique une étude bien attentive et une connaissance bien sérieuse du modèle. Cette tête paraît avoir été ajustée plus tard à un demi-buste en terre cuite d'un caractère moins réel et d'un style moins franc. Quelques particularités, moins accentuées d'ordinaire dans les portraits du vaillant roi, soit par flatterie, soit par négligence : la largeur du visage un peu court, la vigoureuse saillie de la lèvre inférieure, cette marque des beaux parleurs, l'épaisseur du nez, tombant et busqué, gros au milieu, un peu tordu à l'extrémité, l'écrasement de l'oreille très plate, sont marquées ici avec une expressive sincérité. Les yeux, assez grands, d'un gris bleu, s'ouvrent avec vivacité sous de longs sourcils emmêlés. Les cheveux, les moustaches, la barbe en pointe sont négligés et grisonnants. La patte d'oie est fortement marquée et des rides profondes sillonnent le front large et puissant. Tel devait être Henri IV lorsqu'il tomba sous le poignard i de Ravaillac. L'effigie en cire qui, suivant l'usage,

Baltard : Paris et ses monuments, dessinés et gravés par Baltard^ ^ architecte, avec des descriptions historiques par Amaury Duval. An XIII. On trouve aussi les Évangélistes et les Figures allégoriques, gravés au trait, dans le recueil de Réveil.

modelée par le sculpteur en titre de la Cour, fui placée sur son cercueil, ne pouvait pas être d'une ressemblance plus émouvante ; peut-être en avons-nous là, par une main maîtresse, le modèle ou la répétition.

On sait qu'une partie de l'ancien château de Chantilly, ce qu'on appelait le Petit-Château, une œuvre exquise aussi du xvi^ siècle, fut épargnée, auxvni% par les démolisseurs. L'intérieur comme l'extérieur est resté intact ; c'est là que nous trouvons des spécimens complets de l'art décoratif au xvn° et au xvni' siè^île. Quelques-unes des pièces faisant partie de l'ancien appartement du prince de Condé ont conservé l'aspect que leur donnèrent les travaux faits, d'après la tradition, de 1720 à 1740 environ. Les plus célèbres sont la Galerie des Batailles^ le Salon de la Grande Singerie et le Cabinet de la Petite Singerie. « Au bout de l'appartement, dit Dargenville est une galerie percée de cinq croisées et ornée de neuf grands tableaux et de quatre plus petits, qui exposent quelques-unes de nos conquêtes sous Louis XllI et Louis Xi V, en commençant par le siège d'Arras, en 1640. L'action principale de la campagne occupe le milieu de chaque tableau, et les accessoires sont peints en petit dans des cartouches qui l'environnent. Toutes cespeinturessontde Le Comte, d'après Van derMeulen. » Nous pouvons tenir pour exacte cette dernière attribution, communiquée sans doute à Dargenville par les propriétaires du château ; sa description, comme tou-

i. Dargenville, Voyage pittoresque des environs de Paris, 1 vol. n-18, 4° édition. 1779, p. 414 et suiv.]

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jours, est fort incomplète. Tous les faits d'armes représentés sont des faits d armes du grand Condé, et la série des toiles encastrées sur les deux longs côtés de la galerie commence, en entrant, non par le Siège d' A/ras, en 1640, mais par le d'Aire^ en 1641. Chaque compartiment contient en effet, au centre, un motif principal, surmonté d'un grand cartouche portant l'indication du sujet, dans une draperie d'azur fleurdelisé, bordé en bas et sur les côtés de médaillons ovales représentant soit des épisodes de la campagne, soit des vues complémentaires. C'est ainsi que le premier tympan, faisant face aux fenêtres, montre, dans son cadre central, la Bataille de Rocroy^ donnée le 19*" jour de May 1643 entre F année du lîoy, commandée par Monseigneur le duc d'Anguien, et celle du Roy d'Espagne^ commandée par Dom Francesco de Mello^ et porte, dans les plus petits cadres, à gauche, V Elévation de Tfnonville et la Carte du GouDernemmt de Thionville ; au-dessous, le Siège de Thioriville^ Y Ordre de bataille , le Siège deSirck ; à droite, Y Élévation de Sirck et la Carte du Gouvernement de Sirck. A la suite se trouvent, comme sujets principaux, complétés de même par des épisodes, quatre autres grands compartiments : les Combats donnés devant Fribourg ; la Bataille de Norlingen ; la Conqueste des villes de Cambray^ Bergues^ Mardick, Dunherque et Fumes ; la Conqueste d'Ager, avec cette inscription : « Dans cette campagne, il leva le siège de Lérida. C'est la seule entreprise oii les arènes de France n'ont pas esté heureuses entre ses ?nains. » La série n'est interrompue

que par la cheminée, au-dessus de laquelle on voit, autour d'un portrait du héros de Rocroy, des trophées d'armes, guidons, drapeaux, troués et déchiquetés, portant l'aigle allemand à douhle tête, conquis sur te champ de bataille. Au bas de la yitrine qui abrite ces glorieuses reliques un superbe médaillon, en bronze doré, répète ce profil étrange, si impérieux et si vif, de l'impétueux capitaine, avec son nez busqué, ses pommettes sèches, sa lèvre hautaine, son œil hors de l'orbite, qui lui donnait l'air d'un oiseau de proie. On pense soudain à la grande phrase de Bossuet : « Comme une aigle qu'on voit toujours, soit qu'elle vole au milieu des airs, soit qu'elle se pose sur le haut de quelque rocher, porter de tous côtés des regards perçants et tomber si sûrement sur sa proie qu'on ne peut éviter ses ongles non plus que ses yeux, aussi vifs étaient les regards, aussi vive et impétueuse était l'attaque, aussi fortes et inévitables étaient les mains du prince de Condé. » Ce médaillon superbe est une pièce historique de la plus grande valeur, car il nous donne les traits du grand Condé l'année même de sa mort. Autour de la tête on lit : LVD. PRiNCEPS CONCLUS. 1686. Et au-dessous : A Coysevox f.

L'autre série de tableaux historiques, placée sur la paroi opposée, entre les fenêtres, montre successivement la Bataille de Lens^ le Blocus de Pains^ la Conquête de la Franche-Comté^ le Passage du Rhin, le Combat de Senef, En faisant représenter les combats autour de Paris, où Condé avait combattu à la tête des ennemis du roi et des

ennemis de la France, le fils de Condé rappelait, avec une noble franchise, la faute de son père comme il avait rappelé plus haut sa défaite. Peut-être obéissait-il au vœu de Condé lui-même lorsque, sur son lit de mort, il écrivit à Louis XIV cette lettre fameuse que le roi fit lire devant toute la cour et où , passant si légèrement sur ses services, il accusait surtout (( ses fautes, dont il faisait une si sincère reconnaissance ». Supposition d'autant plus probable que c'est bien à Henri-Jules de Bourbon qu'il faut, d'après Dargenville, attribuer la commande du grand tableau allégorique faisant, de ce côté, au centre, face à la cheminée, et conçu dans la même pensée. « Dans le plus grand tableau placé entre les fenêtres, dit-il, Michel Corneille a employé une ingénieuse allégorie. Le grand Condé foule aux pieds les conquêtes et les expéditions qu'il a faites à la tête des troupes espagnoles; elles sont écrites sur des listels qui portent : Retraite d'AiTaSj 1651. Combats de Bleneaii et de Saint- Antoine^ 1652. Réthel, Sainte-Ménchould^ Château Poiciers et Bai\ pris en r année 1652. Rocroi pins en 1653. Saint-Guilleni pris , Cambrai secouru, 1657. Le héros impose d'une main silence à la Renommée, prête à publier indiscrètement ses conquêtes de Valenciennes et de Condé (1656), et lui ordonne, de l'autre main, d'annoncer son repentir. Au bas du tableau, la Muse de l'histoire foule aux pieds l'erreur, et arrache du recueil des actions de ce prince les feuilles qui contiennent celles qu'il avait à se reprocher contre son roi et sa patrie. Cette composition est due à l'imagination vive et brillante du feu prince de

Condé, son fils (Henri-Jules). » La description n'est pas d'ailleurs absolument exacte. On n'imagine guère ce mouvement d'une figure ordonnant, d'une main, à la Renommée de se taire, et, de l'autre main, à la même Renommée de chanter. La composition trouvée par Corneille est plus claire. Condé, debout, résolument tourné à droite, où l'Histoire s'apprête à écrire en le regardant, lève la tête avec un geste impératif vers une Renommée qui s'envole à tire d'ailes, soufflant à pleine bouche dans une double trompette, tandis que de l'autre main il s'efforce d'arrêter sur sa gauche, en lui saisissant sa trompette, une autre Renommée. Quant au vieillard nu sur lequel s'assied un peu cavalièrement l'Histoire, nous l'avions pris, nous l'avouons, pour le Temps ; c'est bien, ce semble, ce bonhomme qu'une Histoire complaisante a mission de dompter. La peinture, savante et souple, d'un faire calme et large, sent l'étude des meilleurs Italiens du xvn*" siècle, des Italiens clairs, et rappelle, avec quelques réminiscences de Rubens, l'exécution de Romanelli.

Les deux Salons peints en arabesques, dits des Singeries^ qui nous paraissent aujourd'hui un des spécimens les plus curieux de l'art décoratif au xvni'' siècle, ne semblent pas avoir intéressé les contemporains autant que la Galerie des Batailles. Dargenville, dans son édition de 1768, n'en souffle mot ; dans celle de 1779, il en parle assez légèrement : « Les deux cabinets, dit-il, sont peints en arabesques, tant sur la menuiserie qu'au plafond. » Rien de plus. Pas un mot sur l'artiste, bien

qu'il signale dans une chambre à côté le Portrait de i/"'' de Clermont aux eaux minérales, par Nattier, dont nous avons eu l'occasion de parler, et bien qu'il ait l'habitude de marquer, dans les châteaux qu'il visite, à Versailles, à Meudon, à Anet, les décorations de ce genre, presque toujours faites ou dirigées par Claude Audran. N'est-il pas bien singulier, si les délicieux panneaux delà grande et de la petite Singerie étaient dès lors regardés comme l'œuvre de Walleau, qu'il n'ait fait aucune mention d'un nom encore illustre à ce moment dans le monde des artistes et des amateurs? Il est fâcheux qu'aucun témoignage contemporain, qu'ancun certificat authentique ne vienne corroborer une tradition qu'explique sans doute l'originalité spirituelle de l'œuvre , mais que ne justifie pas, ce nous semble, avec une évidence frappante, la comparaison attentive des peintures de Chantilly avec les peintures authentiques de Watteau. Si variées qu'aient été les manières de ce talent souple et charmant, il est un trait qui le signale de bonne heure et qui ne lui fit jamais défaut, c'est la vivacité chaude de sa touche. Son pinceau, trempé dès l'abord dans la forte lumière des Flamands et des Vénitiens, jeta jusqu'au bout, sur ce qu'il touchait, des éclats de soleil. L'exécution des peintures de Chantilly nous paraît due, pour dire le vrai, à un ou plusieurs artistes d'une habileté extraordinaire, mais d'un tempérament moins ardent. L'abondance d'invention, la finesse de détails, la grâce d'intention, l'esprit de touche qu'on y admire, ne suffisent pas à nous imposer le nom de

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Watteau. Les nombreux motifs d'arabesques contenus dans son œuvre, que nous retrouvons ici, ne suffiraient même pas à nous convaincre, car ces motifs y peuvent avoir été copiés ; ce sont d'ailleurs ces motifs traditionnels, datant de la Renaissance, qu'on voit successivement, à partir de Séb. Leclerc et de Bérain, se modifier, s'alléger, se torlillet*, se compliquer, au gré de la mode du temps, entre les mains de Claude Gillot, desAudran, de Watteau, de La Joue, de Boucher, de Huquier, de Mondon, de Leprince, jusqu'à ce qu'ils meurent dans les mains fatiguées de Pillement et de Choffard.

Où l'influence de Watteau est évidente, c'est daas les figurines chinoises, qui jouent un assez grand rôle dans les compositions, bien qu'elles n'aient point cet air vif et futé que Watteau conservait à ses plus honnêtes Chinoises de paravent, Poï-Nou ou la Servoiite, Kouï-Nou ou la jeune fille, la déesse Ki-Mao-Sao et la déesse Thuo-Chuu^ adorée dans l'île d'Hamani ; c'est aussi dans les singes et guenons, affublés de vêtements * du XVIII® siècle, jouant avec la plus parfaite vraisemblance et la plus ravissante bouffonnerie la grande comédie humaine ; nous retrouvons là tous les aimables drôles à museau rose et à mains poilues que nous avons vus gambader dans les Singes de Mars, le Marchand d' Orviétan, le Théâtre et les Dessus de Clavecins. Cette population agile de quadrumanes malins arrive tout droit de chez David Teniers, qui les introduisit dans la peinture avec une certaine façon, leste et galante, de les présenter du bout du pinceau que n'oublièrent ni

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Audran, ni Watteau, ni Chardin, ni même notre contemporain Decamps. La rage, pendant cinquante ans, fut aux singeries aussi bien qu'aux chinoiseries. Pas de grand château qui n'eût son salon ou son cabinet des Singes. Un certain nombre de décorateurs de talent, sans compter Watteau, s'adonnèrent à ce genre spirituel qui convenait si bien au goût satirique de l'époque ; Boucher qui, vers 1722, gravait à raison de 24 livres par jour les dessins de Watteau, pour le compte de M. de Julienne devenu son protecteur, avec son habileté déjà singulière de décorateur, dut s'acquitter fort couramment de semblables besognes, lorsqu'il avait la bonne fortune d'en être chargé. Nous n'oserions pas insinuer que ks peintures de Chantilly soient de sa main ; elles ont une liberté d'allure qui suppose une autre expérience que celle d'un jeune homme de dix-huit à vingt ans ; toutefois, il nous semble qu'on peut d'autant mieux chercher de ce côté que la restauration du Petit-Château ne paraît pas avoir été commencée par le duc de Bourbon avant 1720. Est-il donc vraisemblable qu'on ait pu s'occuper immédiatement de l'aménagement intérieur et confier la peinture des boiseries à Watteau, qui voyageait alors en Angleterre et mourut l'année suivante en juillet? Ce n'est guère probable. Claude Audran entrerait plus aisément en ligne, puisqu'il n'est mort qu'en 1734. La question ne peut être résolue que par un document écrit, mais ce n'est point à Chantilly qu'il faut le chercher, les archives dii ch«iteau pour tout le wwf siècle

ayant été détruites à la Révolution. Quoi qu'il en soit, de Watteau ou d'un de ses imitateurs, l'œuvre est exquise et demeure un des spécimens les plus charmants de cette décoration française, pittoresque et ingénieuse, parlant à l'esprit en même temps qu'aux yeux, si bien faite pour accompagner le badinage léger d'un entretien galant ou les aimables caprices d'une conversation toujours enjouée ^.

Le Salon de la Grande Singerie^ salon de repos et d'étude, pourrait être aussi bien appelé le Salon de la Grande chinoiserie^ ou tout au moins de la Singerie chinoise. Singes et Chinois, Chinoises et guenons alternent dans les panneaux, jouant tour à tour le rôle de maîtres et d'esclaves, de protagonistes et de comparses, singeant el chinoisant les manières, les gestes des seigneurs et dames de la cour de France. Le lien qui

1. M. Edmond de Concourt, dans son Catalogue, a brillamment décrit les peintures de Chantilly. Ce connaisseur émérite ne partage pas nos doutes, nous devons le dire. Il croit reconnaître en plus d'un endroit non seulement l'invention de Watteau, mais encore son faire môme. Toutefois, les inégalités qui nous inquiètent ne l'ont pas moins frappé, car il termine son appréciation par ces interrogations : « Le maître a-t-il peint les deux salons entièrement de sa main? Le maître a-t-il fait pour quelques panneaux ce qu'il avait l'habitude de faire pour la plupart de ses décorations? A-t-il donné, pour ces panneaux, un dessin, un croquis, une invention? » {Catalogue raisonné de Vœuvre peint, dessiné et gravé d'Antoine Watteau. Paris, 1873, p. 199.) Celle dernière supposition, en tout cas, reste vraisemblable, qu'il s'agisse, comme inventeur, de Watteau ou d'un autre. Tout n'est certainement pas de la môme main; il y a eu un chef d'orchestre faisant les grands soli, mais avec lui plusieurs exécutants.

relie tous ces motifs est d'ailleurs assez vague. L'artiste s'est gaiement abandonné à son caprice dans l'invention des scènes et des détails, ne conservant, dans la disposition de chaque morceau, que la symétrie nécessaire à l'équilibre décoratif. Sur les lambris, la scène principale occupe toujours le centre ; au-dessous et audessus, s'accrochent des trophées ou groupes d'accessoires explicatifs, dans un entourage léger de palmiers à panaches, de treillages à jour, de piédouches en l'air, au-dessus duquel flottent des lambrequins sans attaches, des bouquets de fleurs sans lien, des plumages sans oiseaux, dans la pâleur lointaine d'un rêve où les corps échappent à la pesanteur, oii les objets sentent leurs formes s'évanouir. « Dans ces arabesques, dit très bien M. de Concourt, je retrouve la caractéristique de l'arabesque créée par Watteau... Tous ces panneaux ont dans le haut le léger voltigement do gaze, d'étofte, de ses arabesques gravées ; tous ces panneaux ont, dans le bas, le petit cul-de-lampe peint, que le maître a l'habitude de jeter dans ses compositions décoratives ainsi qu'un vignettiste jette un cul-de-lampe au bas delà page d'un livre. » Dans ces culs-de-lampe sont parfois peints, en camaïeu, des groupes d'amours et d'enfants. C'est là surtout qu'il nous est difficile de retrouver l'allure vive et les types joyeux de Watteau: quelqu'un de plus calme et de plus académique, qui n'est ni Watteau ni Boucher, a passé par là.

Dans les motifs principaux, l'exécution, libre, brillante, spirituelle, se montre vraiment supérieure. Sur

la muraille de fond s'élèvent deux grands lambris, séparés par une porte. Le lambris de gauche montre un gros mandarin faisant la sieste dans un hamac, tapotant de la main gauche, d'un air rêveur, un tambour à grelots posé près de lui et, de la droite, agitant un hochet, tandis que deux singes accroupis, l'un à sa tête, l'autre à ses pieds, bercent sa somnolence d'une musique monotone, l'un râclant une sorte de guitare, l'autre sonnant du triangle. En bas, le thé chaud fume dans une théière de terre rouge entourée de ses tasses. Partout, se suspendent, en trophées, des instruments de musique et des armes bizarres de provenance ou d'intention chinoise. Sur le lambris de droite, la mandarine du mandarin goûte aussi le frais, assise sur un banc, son éventail et son bâton de grelots à la main; moins musicienne et plus coquette, elle se contente de se laisser adorer par deux singes fort révérencieux qui l'enveloppent des douces fumées de leurs encensoirs. Des instruments de musique et surtout des pots à parfum entourent cette dame sensuelle. Sur les battants des portes la décoration est plus grave. Les télescopes, les astrolabes, les règles, les équerres, s'y mêlent aux éventails et aux miroirs. Des insectes se débattent emprisonnés dans un bocal ; un oiseau philosophe se regarde dans une glace. Un singe assis étudie gravement un plan à l'aide d'un compas, un autre savant de même race, le nez coiffé de bésicles, prend des mesures avec un fil à plomb.

A droite, près de la cheminée, c'est encore la Science

qui inspire le caprice du décorateur. Au-dessus d'un écureuil qui fait jouer la vis d'une balance à frapper des médailles, un Tartare, chimiste et céramiste, entouré de porcelaines de prix rangées sur des étagères volantes, médite profondément, la main sur un livre, en regardant un serpent flotter dans un bocal d'alcool. Deux singes, deux de ses élèves sans doute, peignent à ses côtés, l'un une potiche, l'autre un paravent. Des soufflets, des creusets, des entonnoirs entourent ces manipulateurs. Les battants de la porte voisine qui mène à la Galerie des Batailles sont consacrés à la musique et à la danse; sur le premier, tambourine et flûte de tout son cœur un singe-orchestre, au-dessus des pupitres et des violons; sur le second, au-dessus d'oisillons frétillant sur leur perchoir, un singe-acrobate voltige sur la corde.

Du côté de la fenêtre, sur les lambris faisant face aux panneaux de fond où Chinois et Chinoises se laissent servir par des singes, la gent simiesque règne à son tour et voit à ses pieds la race humaine. Ici, un singe d'importance, royalement nippé, accueille nonchalamment du haut de son trône deux bambins agenouillés qui offrent des joujoux à sa dédaigneuse majesté ;là, une guenon de haute volée, poudrée et mouchetée, gratte d'un air tendre les cordes d'une cithare entre deux jeunes Chinois qui l'accompagnent du grelot et du tambourin.

Sur le quatrième côté, la porte d'entrée est partagée entre les arts de la Paix et ceux de la Guerre. Le battant gauche, couvert de palettes, pinceaux, porte-

crayons, tout l'attirail d'un peintre, montre un jeune singe-portraitiste assis devant son chevalet ; le battant droit, chargé de boulets, fusils, hallebardes et autres engins menaçants, est gardé par un singe porte-drapeau d'ime allure ferme et martiale. Près delà, sur le grand panneau, une chasseresse, une vraie dame cette fois, fortement empanachée, une sorte de Diane tartare, est assise dans un paysage. Un singe en habit de piqueur lui présente le pied du dix-cors. Un autre, en habit de courrier, lui apporte une lettre. Des attributs de chasse l'environnent de toutes parts. Plusieurs de ces attributs se retrouvent dans le plafond où d'autres singes chasseurs, mêlés à des Chinois et Chinoises, courent à travers des volées d'oiseaux. De tous côtés, en haut comme en bas, les mêmes êtres capricieux s'agitent dans le même monde bizarre, sans interruption et sans contrastes, pour prolonger le plaisir des yeux et la vraisemblance du rêve.

Le boudoir ou cabinet de toilette, qu'on appelle la Petite Singerie^ est une petite pièce très basse, peinte sur toutes les coutures comme une riche bonbonnière. Suivant une tradition du pays, c'est la comtesse de Prie que M. le Duc a laissé railler sous cette forme impertinente de la guenon. La fantaisie des détails est moins inattendue que dans la Grande Singerie ^ mais la satire est plus directe et l'observation plus marquée. Tous les motifs principaux sont des tableaux de genre qui nous jettent en pleine société du xvni^ siècle, aussi bien que ceux de Chardin, de Jeaurat, de Lancret,

avec celte seule différence que les jolis becs y sont des museaux pointus et les pieds mignons des pattes à griffe. Au fond, près de la glace, à gauche, quelle jolie scène que celle du Bai7i^ dont la Gazette donne une charmante gravure! A droite, quelle aimable comédie que celle du Jeu de cartes, où un noble singe fait le jeu de deux jeunes guenons en déshabillés galants, lançant une œillade assassine à l'une d'elles, tandis que l'autre est plongée dans ses cartes! Sur les autres parois sont représentés d'autres épisodes du high-lifc du temps, la Promenade en traîneau, un couple de singes dans un traîneau d'or attelé d'un cheval empanaché, suivi d'une dame que pousse sur la glace un coureur aux armes de Condé; la Toilette du matin, une guenon fort coquette, assise devant son miroir, à qui une chambrière coupe les griffes, tandis qu'une autre la coiffe ; le Rendez-vous de chasse, deux guenons-amazones, portant le tricorne enrubanné, la cravate bouffante, l'habit à grandes basques, arrêtées près de la table de pierre de la forêt de Chantilly, déjà couverte de provisions de bouches; Plaisirs des champs, une guenon en peignoir, montée sur une échelle, cueillant des cerises; une autre, au pied de l'arbre, absorbant une jatte de lait. Partout, ces jolis tableautins sont entourés d'accessoires spirituellement choisis, que l'artiste a gaiement semés dans sa décoration. Dans le plafond, dont le parti pris général s'associe d'ailleurs parfaitement aux lambris, l'exécution semble venir d'une autre main, d'une main moins légère et moins fine. On y

trouve un peu de tout : des enfants, des amours, des renards, des cigognes et des coqs jouant les fables de La Fontaine ; des oiseaux, des singes, des fleurs. Peinture soigneuse, peinture attentive. 11 n'y a plus là, pourtant, cette vivacité de main et de pensée qui fait de la Grande Singerie tout entière et des lambris de la Petite Singerie des spécimens incomparables de ce art savant et délicieux du décor dans lequel nous étions passés maîtres au xviif siècle, et dont notre insouciance a laissé peu à peu détruire presque tous les chefsd'œuvre, sans que notre habileté soit bien certaine d'avoir retrouvé la science de les remplacer.

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