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L'HOTEL-DE-VILLE DE PARIS

Chaque jour, à la même heure, je traverse un des quartiers les plus maltraités par les incendiaires de la Commune. Les décombres, enfumés et boueux, des maisons effondrées obstruent encore, de leurs monceaux difformes, la rue mal réparée. Les orages, qui se succèdent, font crouler un à un les pans de murs calcinés par les flammes, accumulant toujours de nouveaux débris, plus sales et plus méconnaissables, sur les débris de la veille. Chaque jour, à la même heure, j'aperçois les mêmes vieillards, accompagnés des mêmes enfants, trébuchant parmi les tisons éteints, soulevant du pied ces plâtras hideux, fouillant d'un œil fixe ces horribles cendres, avec une patience qui étonne et une anxiété qui épouvante.

Ce sont d'anciens habitants de la maison brûlée.

078 MAJTRES ANCIENS.

Parfois, on les voit se baisser avec une promptitude fébrile, et ramasser quelque objet informe qu'ils se passent de main en main. Ah ! qu'ils sont misérables ces fragments que le feu a tordus, fondus, amalgamés ! Quel qu'il soit pourtant, ce dernier souvenir des peines et des joies, éclat de métal ou tesson de terre, débris de la pendule familière qui sonnait le départ des enfants pour l'école, fragment de la tasse peinte oii buvait l'aïeule malade, les enfants le contemplent avec un étonnement inquiet, les vieillards le pressent sur leur poitrine, avec une amère résignation, sans pouvoir toujours étouffer un sanglot.

Nous tous, Parisiens d'autrefois, ne serons-nous pas longtemps pareils h ces incendiés misérables ? Notre logis peut être sauf, notre ville est détruite ! Malgré nous, anxieux et troublés, nous irons souvent, parmi les ruines de nos monuments, ramasser les lambeaux épars de notre histoire interrompue, les fragments méconnaissables de notre richesse anéantie.

De toutes ces ruines effroyables, l'Hôtel-de-Ville est celle qui nous attirera toujours le plus tristement. Ce que le Capitolc était pour Rome, le Palais-Vieux pour Florence, l'Hôtel-de- Ville en place de Grève l'était pour Paris : le sanctuaire respecté des traditions municipales, le témoin séculaire des luttes, pacifiques ou sanglantes, livrées au nom des libertés parisiennes.

La postérité refusera de croire que des mains françaises aient osé mettre la torche à un monument si français, élevé par nos pères avec tant de patience , enrichi par eux

avec tant d'amour. Cette rupture, violente et cynique, avec toutes les traditions antérieures, quelles qu'elles soient, n'est pas un des caractères les moins affreux de l'insurrection de 1871 , une des preuves les moins fortes de ce désordre mental, dans lequel les souffrances du siège avaient jeté une partie de la population, et qui explique seul certaines aberrations monstrueuses jusqu'alors inconnues à l'histoire.

L'Hôtel-de- Ville de Paris fut installé sur son emplacement actuel par le fameux prévôt des marchands, Etienne Marcel. Le 7 juillet 1357, Marcel et les échevins de la ville, ses assesseurs, achetèrent de Jehan et Marie d'Auxerre, au prix de 2880 livres parisis, une maison sise en place de Grève, connue sous le nom de la Maison aux Piliers, pour y tenir le conseil. Jusqu'alors le « Parloûer aux Boiu^geois » avait occupé divers locaux de la cité, devenus successivement trop étroits^ à mesure que ses attributions s'étendaient.

Le logis nouveau, sans être magnifique^ était, du moins, plus vaste ; on y comptait « deux cours, des cuisines hautes et basses, grandes et petites, une chambre de parade, une autre appelée le Plaidoyer, une chapelle lambrissée, une salle couverte d'ardoises, avec plusieurs autres commodités. En 1430, il y avait un grand grenier pour l'artillerie. » Les dépenses de luxe, faites par le conseil municipal, étaient, à cette époque, des plus modestes. L'une des plus grosses consistait à faire couvrir les dalles de leur parloir « d'une grosse natte en hiver, et, en été, d'une jonchée d'herbe fraîche, renou-

velée tous les matins, de mai en septembre ». En 1424, une jardinière, Colette-la-Moinesse , reçoit 32 sols parisis, pour avoir fidèlement accompli cette tache.

Néanmoins, quand les ressources le permettaient, les échevins ne se faisaient point faute d'embellir la maison commune, et adressaient alors un appel aux artistes en renom de la bonne ville, a Vers 1430, Mahiet Biterne peignit la chambre qui tenait au bureau, et l'embellit de fleurs de lys et de rotins entremêlés et rehaussés des armes de France et de la ville. »

La Maison aux Piliers ne tarda pas elle-même à devenir trop étroite et à paraître bien mesquine aux représentants de la population parisienne. D'ailleurs, elle était vieille, commençait à branler sur ses jambes de chêne, menaçait ruine ; on la démolit en 1533.

Sur son emplacement, Pierre Viole, prévôt des marchands, escorté des échevins Claude Daniel, Jehan Barthélémi, Martin de Blagelongue, Jehan Courtin, posa, le 15 juillet, la première pierre de l'édifice que nous connaissons. Les plans en avaient été dressés par un architecte italien, Domenico Boccador^, de Cortone, qui se mit de suite à l'œuvre. Les travaux, interrompus à diverses reprises par les guerres civiles, furent enfin poussés avec vigueur, sous Henri IV, par le prévôt François Miron et l'entrepreneur Marin de la Vallée. En 1606, le palais (tel que l'avait dessiné Boccador?) se dressa tout entier sur la place de Grève.

Ce bâtiment élégant, dont les proportions heureuses enchantent encore l'œil au milieu des ruines, compre-

nait, avec la cour d'honneur, les deux pavillons Saint- Jean et Saint-Esprit. Pendant deux siècles, on en respecta l'ordonnance, on ne lui fît subir que des modifications insignifiantes. Ce ne fut qu'en 1836 que l'agrandissement fut décidé ; la construction isolée de Domenico Boccador perdit alors son aspect primitif, en se trouvant tout à coup entourée et alourdie par l'agglomération des pavillons massifs et des longues galeries qui la pressèrent de toutes parts. Quelque effort qu'aient pu faire MM. Godde et Lesueur pour ménager la transition entre l'ouvrage ancien et le travail moderne, ils n'ont pu retrouver dans leurs adjonctions ni le charme de style que la Renaissance avait imprimé à l'ancien Hôtel-de- Ville, ni le goût délicat qui en avait dirigé l'exécution dans ses moindres détails.

Cette partie ancienne du palais, c'est-à-dire l'entrée d'honneur, surmontée du campanile, et les pavillons adjacents, contenait ses ouvrages les plus précieux au point de vue de Fart décoratif. L'ornementation élégante des escaliers et galeries, les bas-reliefs latéraux de la porte d'entrée, œuvres célèbres de Pierre Biard, imitateur de Michel-Ange, l'auteur de la première statue d'Henri IV dans le tympan de la porte, statue détruite en 1792, les deux cheminées monumen taies de la salle du Trône dont l'une était l'ouvrage du même Biard (1613), l'autre, celui de Thomas Boudin, maître sculpteur de Paris (1617), les boiseries de la salle du Zodiaque qu'on a pu « attribuer à Jean Goujon, méritaient d'occuper une place élevée dans l'histoire de notre art français au

XVI* siècle. Il n'en reste aujourd'hui que le souvenir.

L'Hôtel-de-Ville moderne était moins riche en ouvrages de sculpture, mais les décorateurs de ses salons éhlouissants avaient laissé, au milieu de dorures fastueuses, une assez large place aux peintres. Sous Louis- Philippe, sous la seconde République, sous le second Empire, des travaux considérables y furent exécutés par les plus célèbres artistes français. Sans vouloir décrire toutes ces œuvres, dont la valeur artistique était d'ailleurs fort inégale, nous pouvons du moins les énumérer. La liste en est longue et peut faire méditer les peintres sur la vanité des gloires humaines que les murs de pareils monuments ne savent mettre à l'abri ni des atteintes brutales de l'ignorance ni des sauvages profanations de la sottise.

Dans les galeries-couloirs qui conduisaient au premier étage, quelques beaux paysages d'Hubert-Robert, quelques charmantes tapisseries, représentant les sites les plus pittoresques de la Seine, d'après les maîtres contemporains, donnaient la bienvenue au visiteur, et dans la petite salle aux tentures de cuir, précédant les salons, la jolie statuette en argent de Bosio, Henri IV enfant^ lui envoyait son aimable sourire au passage. Des artistes, un peu froids, mais savants et consciencieux, vrais peintres du juste milieu dont ils faisaient les beaux jours, Court, Lachaise, Hesse, Schopin, Vauchelet, s'étaient partagé la décoration des salles suivantes, y compris le fameux salon des Arcades.

Ici, Schopin avait représenté dans le plafond, le

LES DEUILS DE L'ART. 283 Jour et la Nttit et les Douze signes du zodiaque et sur les panneaux, les Quatre éléments et les Quatre saisons. Hesse, abondant en allégories, avait métamorphosé en belles femmes, dont tous les losanges du plafond s'étaient emplis, la très longue série des vertus physiques, politiques et morales sur lesquelles doit s'appuyer un gouvernement pour paraître supportable à ses gouvernés. L'impitoyable programme avait même imposé au peintre ingénieux l'obligation d'y faire figurer, parmi toute une famille de Concordes, la Concorde la plus nécessaire en ce lieu, la Concorde administrative !

Là, Picot avait, dans un plafond monumental, installé sur son trône la reine de ce palais, la Ville de Paris j entourée de ses enfants et présidant une grande distribution de médailles et d'encouragements devant le temple de l'Immortalité. Cette vaste composition, laborieuse et soignée, rappelait, pour son malheur, par le sujet, le Triomphe de Venise au Palais des Doges et, par l'ordonnance, la Dispute du Saint- Sacrement au Vatican. Or, Picot n'était pas Raphaël, et n'aurait pas voulu être Yéronèse. La perte de ces respectables peintures, si pénible qu'elle soit, n'est donc point de celles dont la postérité ne voudra pas être consolée.

Peut-être faut-il avoir la même résignation à l'égard des allégories de Yauchelet qui rempUssaient le salon Jaune, sans trop s'attarder à regretter les belles frises de Jadin, dans la salle des banquets, puisque Jadin peut les refaire; il faut attendre, pour pleurer, que nous trouvions les ruines du salon dit de l'Empereur, où la

flamme a dévoré une des grandes œuvres d'Ingres. Là, nous laisserons la parole à M. Charles Blanc, dont le langage magnifique conservera au moins pour la postérité le souvenir douloureux du chef-d'œuvre qui n'est plus : (( Un des triomphes d'Ingres, dit M. Charles Blanc dans son livre, ce fut le plafond qu'il peignit pour l'Hôtel de Ville, V Apothéose de Napoléon P\ Ingres l'avait conçue comme un camée colossal. Le héros est représenté nu, sur un quadrige olympique et couronné par une renommée, tandis qu'une victoire ailée — figure adorable, création de génie, — le conduit au temple de la gloire, étincelant d'or, rayonnant de lumière.

(( Au-dessous du char, s'élève un trône vide qui se détache sur un fond de mer azurée où l'on distingue une île sombre ; à gauche, la France levant la tête vers l'apparition du nouveau dieu; à droite, l'anarchie combattue par je ne sais quelle figure symbolique, une Thémis sans doute, assez malheureusement empruntée de la figure qui, dans saint Symphorien, représente la mère du martyr. Dessinée avec énergie sous des formes athlétiques, cette partie de la composition, sans liaison aucune avec la partie supérieure, présente des raccourcis recherchés qui jurent avec l'intention évidente de donner à ce plafond le caractère d'un doux bas-relief ou plutôt d'une immense pierre gravée.

(( A l'époque où il se produisit, ce manifeste politique en peinture était capable d'indisposer et même d'irriter beaucoup de spectateurs. Cependant, la bourgeoisie,

toute froissée qu'elle était alors, consentit à admirer les parties vraiment admirables de cette Apothéose y je yeux dire la figure du héros triomphant sur son char attelé de quatre chevaux superbes, conformes aux traditions du grand art et dessinés dans le sentiment de la plus haute sculpture, par un artiste à qui étaient familières les frises antiques et ces monnaies frappées à Tarente ou à Syracuse, sur lesquelles frémissaient des attelages héroïques.

« Le plafond d'Ingres était si bien fait pour rappeler le style des médailles qu'un de ses élèves, M. Oudiné, en a fait une excellente, sans avoir presque à diminuer les saillies et à supprimer des plans, par une convention numismatique. Quant à l'exécution de la peinture, elle était lisse, ferme, facile, et, autant qu'il nous en souvient, on n'y sentait point ou l'on y sentait fort peu la main alourdie d'un vieillard. »

Le même salon contenait, au-dessus de la cheminée, un Portrait de F empereur Napoléon 7^% par Gérard. C'étaient, dans l'Hôtel-de-Ville, les ouvrages les plus exposés, par la nature des sujets, à subir les contrecoups des mouvements politiques. Les grandes peintures dés autres salles, dont les allégories poétiques n'exprimaient que des idées générales, semblaient devoir survivre à toutes les commotions de la rue. Rien n'était, à coup sûr, moins agressif, que les élégantes figures du salon des arts, par Landelle, Vlrchitecture, la Gravure^ la Sculptio^e^ et on ne pouvait guère saisir de flatterie réactionnaire dans le plafond même de

Riesener, le Repos après l'Anarchie, qui ornait la

première salle des prévôts des marchands.

Quant à M. H. Lehmann, qui avait été chargé du travail le plus important du palais, et qui décora à lui seul, toutes les voussures et tous les pendentifs de la grande galerie des Fêtes, il avait compris sa tâche à la façon des maîtres de la Renaissance, en choisissant pour sujet de ses 56 compositions l'histoire allégorique du genre humain. Ce travail colossal, où l'on ne comptait pas moins de 180 figures, dont la plupart avaient six pieds de proportions, fut commandé, dessiné, exécuté dans le court espace de 10 mois, du 28 janvier 1852 au mois de décembre de la même année.

La précipitation avec laquelle ces peintures durent être faites, pour obéir à des ordres irrésistibles, ne permit pas à réminent artiste de pousser également toutes ses figures jusqu'à la même perfection. La Galerie des Fêtes formait néanmoins un des ensembles décoratifs les mieux réussis de notre temps, et, si le style de ces compositions variées ne se maintenait pas toujours à la même élévation, il restait pourtant assez grave et assez riche pour s'harmoniser sans effort avec une architecture éclatante, dont le voisinage eût été funeste à un artiste moins consommé.

La série complète de ces intéressantes compositions a été photographiée et publiée, en 1854, par M. Henri Lehmann lui-même, sous le titre : Peintures murales de la Galerie des Fêtes. Ce recueil précieux fera mieux comprendre que toutes les descriptions, à ceux qui

LES DEUILS DE L'ART. 287 voudront Fétudier, Tétendue des regrets qui doivent suivre l'anéantissement de la Galerie des Fêtes.

Et cependant, nous ne sommes pas au bout de nos deuils, car nous allons arriver aux ruines du salon de la Paix. Avant de chercher dans ces décombres le souvenir des peintures ardentes d'Eugène Delacroix, nous allons remuer d'autres débris, ceux de la salle des Cariatides, dont le plafond était de Gosse, ceux du second salon des Arts, oii Landelle avait évoqué la Musique, la Peinture, Isl Poésie, ceux de la deuxième salle des Prévôts oii M. Muller avait représenté les Communes remerciant Charles le Gros de leur affranchissement.

M. Théophile Gautier a décrit le salon de la Paix de sa plume la meilleure, dans ses Beaux- Arts en Europe. La précision de la description rend aujourd'hui singulièrement précieuse cette page enthousiaste et colorée :

«Le salon de la Paix à l'Hôtel-de-Ville, dit M. Th. Gautier, est un travail d'une importance monumentale. Il se compose d'un grand plafond circulaire, de huit caissons et d'une frise divisée en onze sujets; il se rattache, par la façon dont la composition est comprise, par les qualités du style et la localité du ton, à ce qu'on pourrait appeler la seconde manière du peintre, c'est-à-dire la libre et neuve interprétation de l'antiquité.

Les plafonds ne sauraient guère être habités que par des allégories et des abstractions mythologiques. < Ce domaine transparent de l'air siérait mal à d'opaques réalités, et on se figure difficilement des personnages

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modernes voltigeant dans Fazur, à moins qu'ils ne

soient dépouillés par l'apothéose ou l'idéalisation de

ce qu'ils auraient de trop actuel, de trop positivement

vrai.

« Le sujet du plafond principal est la Terre éplorée levant les yeux au ciel pour en obtenir la fin de ses malheurs. En effet, Cybèle, l'auguste mère, a parfois de bien mauvais fils qui ensanglantent sa robe et la couvrent de ruines fumantes; mais le temps de l'épreuve est passé; un soldat éteint sous son talon de fer la tache de l'incendie. Des groupes de parents, des couples d'amis séparés par les discordes civiles, se retrouvent et s^'embrassent ; d'autres moins heureux ramassent pieusement de tristes victimes.

(( Au-dessus, dans un ciel d'azur, doré de lumière, d'où s'enfuient les nuages, derniers vestiges de la tempête balayés par un souffle puissant, apparaît la Paix sereine et radieuse ramenant l'abondance et le chœur sacré des Muses, naguère fugitives; Cérès, couronnée d'épis et appuyée sur sa blonde gerbe que ne fouleront plus désormais les pieds d'airain des chevaux de guerre, repousse l'impitoyable Mars et les Erynnies qui se réjouissent des calamités publiques : la Discorde, que blesse cette tranquillité lumineuse, s'enfuit comme un oiseau nocturne surpris par le jour et cherche, pour s'y cacher, les ténèbres de l'abîme, tandis que, du haut de son trône, Jupiter, de ce même geste qui foudroya les Titans, menace encore les divinités malfaisantes, ennemies du repos des hommes.

« Les caissons enclavés dans le dessin ornemental du plafond contiennent des divinités bienfaisantes amies de la paix : Cérès, la mère nourricière du genre humain ; la Muse, noble fille du loisir; Bacchus, le doux père de la joie; Vénus, qui, selon le proverbe, a froid sans Bacchus et sans Cérès; Mercure, qui préside au commerce; Neptune, calmant les flots soulevés par le récent orage ; Minerve, la vierge sage, portant sur sa poitrine la cuirasse d'azur des guerriers et sur son cimier le hibou, symbole de la pensée ; et enfin Mars, enchaîné comme un Scythe captif dans un triomphe athénien. »

M. Théophile Gautier terminait alors en ces termes la description des peintures du Salon de la Paix récemment achevées par Eugène Delacroix :

« Le Bacchus, parmi ces figures, toutes d'un beau caractère et d'une grande tournure, se distingue par la poésie de la couleur ; le sang de la grappe circule comme une pourpre divine dans son beau corps affaissé sous les pampres ; une demi-teinte rosée voltige autour de lui comme le reflet d'une coupe de cristal remplie de nectar et traversée par un rayon de soleil. C'est un des meilleurs morceaux du peintre.

« Onze sujets, tirés de la vie d'Hercule, forment autour de la salle comme une sorte de frise interrompue par les baies des fenêtres et l'élévation monumentale de la cheminée.

« Les compositions se suivent sans ordre chronologique, selon les convenances de juxtaposition et de contraste : Hercule, exposé après sa naissance,

est recueilli par Minerve, qui l'apporte à Junoii.

« Le robuste enfant prend le sein de la déesse et en fait jaillir en perles blanches la voie lactée. — Plus loin, il ramène Alceste des. enfers et la rend à Admète, son époux ; il tue le Centaure, survivant retardataire des créations monstrueuses ; il enchaîne Nérée, dieu de la mer, pour le forcer à lui révéler les secrets de l'avenir ; il s'empare, triomphe plus facile, du baudrier d'Hippolyte, reine des Amazones ; il étouffe Antée, que la Terre, mère de ce Titan, essaye en vain de secourir ; il délivre Hésione, fille de Laomédon^ exposée pour être dévorée par un monstre marin comme Andromède et comme Angélique ; il écorche le lion de Némée pour se revêtir de sa peau ; il apporte sur ses robustes épaules le sanglier d'Erymanthe, qu'il a pris tout vivant à la course. Dans un autre cadre, placé entre le vice et la vertu, à ce carrefour du chemin où la vie se bifurque comme l'Y de Pythagore, il n'hésite pas à suivre le guide austère qui mène à la gloire à travers les travaux et les périls.

« Le dernier tableau de la série représente Hercule arrivé au bout de la terre et se reposant auprès de ces colonnes fameuses, bornes du monde, au delà desquelles verdit l'immense Océan, aux solitudes inconnues. Le demi-dieu est assis dans une attitude de repos puissant, avec la tranquillité d'un héros qui n'a plus rien à faire, et dont la mission est accomphe. Cette figure est superbe ; on ne saurait mieux rendre la

majesté formidable et calme de la force, et la joie sereine d'une grande tâche terminée. Au second plan, le soleil, ayant terminé sa course, se plonge dans la mer avec son attelage fumant ; les tristes violettes du crépuscule se mêlent à l'azur froid du soir. Tout est quiétude, silence, fraîcheur : la symbolique journée du héros dompteur de monstres et protecteur des opprimés est finie : le monde peut respirer. »

Tel était ce vaste ensemble de décorations pittoresques qui était venu peu à peu compléter la décoration architecturale des magnifiques galeries de l'Hôtelde-Ville. Il ne se passait guère d'année que nos artistes célèbres ne fussent appelés à ajouter quelque richesse nouvelle à cette splendeur séculaire. L'administration préfectorale, sous l'Empire, mit naturellement à redécorer, tellement quellement, son palais de la place de Grève, la même hâte fébrile qu'on lui voyait apporter dans la besogne de démolition et de reconstruction à outrance qu'elle s'était imposée à l'égard du vieux Paris. Tous les travaux qu'elle fit achever si précipitamment, un peu de toutes mains, ne lui firent pas autant d'honneur que le plafond d'Ingres, le salon de Delacroix et la belle série des compositions de H. Lehmann. Néanmoins, on ne saurait se souvenir sans un vif regret de quelques œuvres moins importantes, dont l'intérêt était encore très réel, telles que les Saisons, de L. Cogniet, dans la salle du Zodiaque; les Vues des bords de la Seine^ par Bellel, Bédouin, Flandrin, Desgoffes, Lecomte,

dans la galerie de pierre ; les décorations de Benouville et de Cabanel dans la salle des Cariatides.

Aujourd'hui, rien de cela n'est plus. Le prudent entrepreneur des travaux de la ville, en 1608, le vieux Marin de la Vallée, s'était trop engagé encore dans son contrat avec les échevins, lorsqu'il promettait de faire sa construction si solide qu'elle n'eût jamais « à se gâter et dépérir de la lune, soleil, gelées et autres incommodités fors et excepté du tonnerre et autres furies qui pourraient arriver du ciel. » D'autres sont venues de la terre, sont sorties du sol même de la ville pour anéantir son ouvrage mené si paisiblement à bonne fin, et ronger, jusqu'à les mettre en poudre, « ces belles coulomnes, sizelées et canelées » dont l'architecte ne parlait qu'avec amour. Cette fois, la rage de dévastation qui paraît, comme une maladie incurable, saisir à certaines périodes, de siècle en siècle, les parties malsaines de la population parisienne, sévit avec un emportement et une rapidité qui n'ont permis de lui rien arracher. Ce qui semblait devoir l'apaiser ou l'attendrir a été dévoré, sans pitié, par la même colère d'aveuglement et de stupidité. La flamme qui a brûlé le plafond bonapartiste de Schopin, dans la salle du vote « Les principales villes de France acclamant l'empire », a fait disparaître, avec la même jalousie, « La rentrée des Parisiens à V Eôtel-de-Ville ^ le 14 juillet 1789, après la prise de la Bastille », toile révolutionnaire peinte par Paul Delaroche dans sa jeunesse, et que

LES DEUILS DE L'ART. 293 les A'icissiludes de la politique avaient fait reléguer dans les greniers du palais, à l'abri des admirations intempestives.

Tel est, par malheur, le sort réservé à presque tous les monuments de Fart, chez un peuple aussi mobile dans ses volontés qu'a toujours été le peuple français, tel qu'on peut le suivre à travers l'histoire. La passion unique de l'activité présente le saisit si entièrement, dans ses grandes crises, qu'elle ne lui laisse pour son passé qu'un sentiment ironique de mépris et d'indifférence qui ne manque pas de se tourner en haine dans les âmes viles et les esprits grossiers. Avant même cette dernière tempête où il a sombré. l'Hôtel-de-Ville de Paris avait déjà subi bien des orages, qui l'avaient dépouillé et appauvri. La Ligue, à la fin du xvi" siècle, avait jeté au vent une partie des archives municipales; au xvn% la Fronde avait envahi son enceinte, mis Je feu à ses portes, pillé ses dépôts, brûlé et troué tous les tableaux qui s'y trouvaient, le 27 juin 1652. Au xvni% la Commune de 1792 ne se montra pas plus respectueuse pour les souvenirs artistiques qu'il contenait. C'est à cette époque qu'il faut placer la disparition d'une série considérable de grandes toiles remontant jusqu'au xvi^ siècle et représentant tous les Prévôts des marchands, accompagnés de leurs échevins, toiles commandées suivant un usage séculaire, durant leurs fonctions, par les magistrats électifs, aux meilleurs peintres de l'époque. En 1602, cette tâche fut dévolue à Jérôme Francœur, de Paris ;

en 1603, à Jehan, d'Angers, etc.. En 1620, François Fourbus en fut chargé, et près de ses tableaux tous les autres, dit un contemporain, « n'étaient que peintures de village ou du pont Notre-Dame ».

Au xvii'' siècle, Mignard, Jean de Boullongue, Fr. de Troyes, Largillière, paraissent avoir plus d'une fois brigué l'honneur de représenter, dans son costume d'apparat, le corps municipal dont les prérogatives étaient singulièrement amoindries par l'absolutisme royal, mais qui avait du moins conservé ce privilège de représenter réellement la bourgeoisie parisienne qui continuait à l'élire dans les formes consacrées. L'esquisse d'un de ces tableaux officiels, par Largillière, a été léguée au musée du Louvre par M. Lacaze, et se trouve dans la salle qui porte le nom de cet intelligent amateur. Il peut donner une idée des prétextes que saisissaient les échevins, dans le cours de leur magistrature, pour se faire grouper, par un peintre, dans un tableau rappelant les événements mémorables qui avaient pu signaler leur passage aux affaires. Ce tableau est de 1687. Le prévôt des marchands, Henry de Fourcy, président aux enquêtes, avait alors pour échevins Nicolas Chuppin, quartinier, Gabriel de Sanguinière, conseiller au Parlement, Henri Herlau, conseiller de ville, et Pierre Lenoir. Largillière les a représentés délibérant sur les mesures à prendre pour organiser des fêtes, à propos de la convalescence du roi Louis XIV. L'illustre sculpteur, Coysevox, est appelé par eux et leur

apporte le modèle d'une statue. Dans le fond, on Yoit le roi, à table, présidant le repas que lui donne la ville.

Quel intérêt n'aurait pas aujourd'hui, pour les historiens, les artistes, les patriotes, une collection où se trouveraient les portraits de ces illustres Prévôts des marchands, que la population parisienne sut choisir alors pour les mettre à sa tête, Guillaume Budé, le maître de la librairie royale; Pierre Viole, le fondateur de l'Hôtel-de- Ville , l'un des plus illustres membres de cette antique famille de parlementaires qui résista parfois vigoureusement au pouvoir royal et donna lieu au proverbe : « Il n'y a pas au parlement de bonne danse sans viole » ; Augustin de Thou, Jacques-Auguste de Thou le grand historien, François Miron, Claude Le Peltier, Jérôme Bignon, Étienne Turgot, Jean de la Michodière, de Caumartin, magistrats qui ont tous laissé des traces de leur passage dans Paris embelli par eux, vrais Parisiens de Paris, puisqu'on ne pouvait élire alors, suivant l'antique coutume, aux magistratures de rHôtel-de-Yille, que des bourgeois ayant leur établissement à Paris et nés à Paris !

L'Hôtel-de-Ville détruit va, sans nul doute, sortir de ses cendres. 11 est dans notre tempérament national de relever avec enthousiasme ce qui a été renversé avec colère. L'Hôtel-de- Ville de Paris ne peut être enlevé de la place de Grève. Il reparaîtra donc quelque jour, à nos yeux impatients, tel que nous l'avons

connu, avec ses grands toits luisants, ses colonnades sculptées, ses hautes lucarnes. Néanmoins, nous y regretterons toujours des absences irréparables, celles d'Ingres et de Delacroix, car ceux-là sont morts, et nul ne refera leur œuvre.

Quant aux artistes vivants, comme M. Henri Lehman, qui ont vu, dans la grande catastrophe, s'engloutir les créations les plus chères de leur intelligence ; ils peuvent, ils doivent chercher leur consolation dans le courage fortifiant de l'activité nouvelle, et dans l'espoir renaissant des œuvres prochaines.

« Par dessus les tombes I » criait l'illustre Goëthe, navré par la mort de Schiller. Par dessus les ruines, par dessus les ruines ! ô chère France insultée et dévastée, ô cher Paris incendié et calomnié ! — Non, ce n'est pas un simple caprice du Destin qui, dans la catastrophe de l'Hôtel-de- Ville, a fait sortir des flammes, intactes et debout, toutes les statues des grands hommes de la France, rangées dans leurs niches protectrices et regardant avec calme ces décombres formidables I Et c'est pour nous rappeler les éternelles lois qui gouvernent le monde et le devoir pressant des espérances viriles que, sur le faîte des ruines qui regardent la Seine, parmi les pans informes des cheminées écroulées et des lucarnes détruites, se dressent, noircies par rincendie mais survivantes et victorieuses, les vraies Divinités, celles qui veulent encore, malgré tant de crimes et de fautes, nous montrer le chemin de l'avenir, la Justice et le Droite tous les Arts et toutes \es Sciences!

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