Journal des Débats du 16 mars
LA IMJISONNK KT L ŒrVIU: DK TAINE. i39
supprimé hicn des passages qu'ils jugeaient trop iulinies pour cUre mis sous les yeux du public. Il est possible, ou il est probable qu'à la prendre dans son ensemble, la Correspondance, telle que nous l'avons, ne donne pas une idée complètement adéquate de riîomme qui s'y laisse voir; d'aucuns la trouveront sans doute, et avec raison peut-être, trop exclusivement intellectuelle, trop impersonnelle aussi; ils y (Hissent souhaité plus d'intimité, plus de familiarité, plus d'abandon. Ils auraient torl d'ailleurs d'en conclure que l'auteur de ces lettres fut incapable d'intimité et d'abandon ; ils doivent se résigner à prendre ces quatre volumes pour ce qu'ils sont en réalité : des documents pour servir à l'histoire d'une pensée. Considérée sous cet aspect, la Correspondance remplit admirablement son objet, le seul du reste qu'on ait voulu poursuivre; et il semble bien qu'à cet égard on nous ait livré tous les faits, tous les textes essentiels. Les amateurs de psychologie indiscrète, les collectionneurs d'anecdotes peuvent être déçus: les historiens de la pensée de Taine donneront toutes les « curiosités » qu'on a cru devoir nous dérober pour les pages sur la Destinée humaine^ pour la lettre sur le Disciple, pour tel fragment d'examen de conscience littéraire, pour quelquesunes des notes personnelles où, à la suite d'une conversation intéressante, l'écrivain des Origines résumait son impression toute spontanée sur les hommes et sur les choses. Voici, par exemple, un joli crayon de Flaubert :
Un grand vigoureux homme un peu carré, à grosses moustaches, lair assez lourd, l'apparence d'un capitaine de cava-
lerie déjà fatigué et qui aurait pris des petits verres. De la force et de la lourdeur, voilà le trait dominant de sa conversation, de son ton, de ses gestes. Rien de fin, mais de la franchise et du naturel; c'est un homme primitif, « un rêveur et un sauvage ». Il a dit lui-môme ces deux derniers mots. C'est un piocheur obstiné, qui force son imagination et qui en subit les accidents i.
Voici maintenant un portrait de Sainte-Beuve :
L'impression dominante, quand on le voit, c'est qu'il est timide; il parle doucement, bas, avec insinuation et nuances, avalant certaines syllabes trop franches. Il a quelque chose d'un chanoine ou d'un gros chat méticuleux, prudent. Une tête irrégulière, blafarde, un peu chinoise, crâne nu, avec de petits yeux malins, et un sourire doucereux, fin. Positivement, il y a un fond ecclésiastique, homme du monde. Puis, des éclats et des éclairs, la franchise, la force de croyance font explosion -.
Et voici Renan à son tour :
Avant tout, c'est un homme passionné, obsédé de ses idées, obsédé nerveusement. Il marchait dans ma chambre comme dans une cage, avec le geste, le ton bref, saccadé de l'invention sursautante....
Renan est parfaitement incapable de formules précises, il ne va pas d'une vérité précisée à une autre. Il tàte, palpe. Il a des impressions, ce mot dit tout.... Les généralisations ne sont pour lui que le retentissement, l'écho des choses en lui. Il n'a pas de système, mais des aperçus, des sensations....
Renan n'est pas du monde.... C'est avant tout un homme plein de son idée, un prêtre plein de son Dieu. Il s'estime à ce titre et autant qu'il faut ^...