‹ Maîtres d'autrefois et d'aujourd'huiChapitre 25 sur 61 · H. Taine, etc., t. I, p · texte numérisé non relu

H. Taine, etc., t. I, p

LA PKHSONNE HT L OEl VIIK DF. TAINE. 153

la plume, décrire mes impressions comme je fais en ce nioinent.

Je n'ai (inctint' peine à prendre ces notes; quand j'ai une impression, elle coule naturellement sur le papier, les mots viennent d'eux-mêmes... *.

Oui, c'est bien cela, sa manière spontanée, instinctive, et, si je puis ainsi dire, la plus naturelle : une succession trépidante et ininterrompue de faits, d'impressions et d'images. Le reste, l'analyse oratoire, don naturel assurément, dans une certaine mesure, est, en fait, à demi acquis. Ges^eux dons opposés, il avait essayé de les fondre et de les unir ensemble dans la substance même de son style; il avait essayé d'ôtre à la fois poète et logicien, orateur et artiste, classique et romantique; mais, à réaliser cette « union des contradictoires », il avait dépensé un elîort de volonté tel que la fatigue mentale avait eu raison de son ambition, et qu'il avait pu craindre, pour Tune de ses deux facultés, une atrophie véritable :

Quand je me regarde intérieurement, il me semble que mon état d'esprit a changé, que j'ai détruit en moi un talent, celui de l'orateur et du rhétoricien. Mes idées ne s'alignent plus par files comme autrefois, j'ai des éclairs, des sensations véhémentes, des élans, des mots, des images ; href, mon état d'esprit est bien phitôt celui d'un artiste que d'un écrivain. Je hitte entre les deux tendances, celle d'autrefois et celle d'aujourd'hui. Je tâche, par principe, d'aligner les idées à la Macaulay, et en même temps, je veux avoir l'impression vive de Stendhal, des poètes et des reconstructeurs. Cela fait, que je cherche beaucoup; je ne trouve pas toujours; et ordinairement l'état nécessaire, quand j'y arrive, ne dure qu'une heure, une demi-heure, en tout cas, il me lue. Probablement j'ai voulu allier deux

{. H. Taine, etc., t. II, p. 2G2.

facultés inconciliables. Il faut choisir, être artiste ou orateur.

Je crois que j'ai mis le doigt sur mon mal. En eiïet, mon idée fondamentale a été qu'il faut reproduire l'émotion, la passion particulière à l'homme qu'on décrit, et de plus poser un à un tous les degrés de la génération logique, bref le peindre à la façon des artistes et en même temps le construire à la façon des raisonneurs. L'idée est vraie; de plus, quand on peut la mettre à exécution, elle produit des etîets puissants, je lui dois mon succès; mais elle démonte le cerveau, et il ne faut pas se détruire *.

On voit cxaclemciit en quoi consiste le rôle de la volonté, ou, si Ton y tient, de l'artifice, — mais le naturel est toujours une conquête de la volonté, — dans la formation du style de Taine. Il consiste non pas du tout à avoir forgé de toutes pièces, et contrairement au vœu de la nature et à ses tendances instinctives, une langue puissamment colorée, dont les couleurs et les images fussent en quelque sorte rapportées du dehors, mais bien au contraire, à avoir « utilisé » des dons naturels et préexistants, à avoir « allié deux facultés » peut-être « inconciliables », celle de l'artiste et celle de l'analyste. Le « lyrisme » de Taine, avec tout ce que ce mot comporte de sensibilité ardente, d'imagination opulente, s'est transposé dans l'ordre déduclif et impersonnel; il a été jeté, si l'on peut ainsi dire^ dans le moule des développements réguliers et des constructions classiques. Mais, en se réduisant au ton et à l'allure de l'analyse oratoire, il a gardé un peu de sa substance originelle. De là l'éclat de ce style; de là son mouvement continu et comme perpétuellement frémissant;

i. //. Taine, elc, ibid., p. 261.

LA PERSONNK KT L OKIVIU: 1)K TAINK. 155

(lo là son accent, sa couleur poétiques; de là aussi sa puissance et son impérieuse personnalité; de là enfin sa savante et savoureuse complexité. Un disciple et un ami de Taine, Emile Boutmy, Ta dit avec une heureuse justesse : « Taiqe avait une imagination germanique, administrée et exploitée par une raison latine* ».

Et quelle a été la conclusion pratique de Texamen de conscience littéraire auquel, vers le milieu de sa carrière d'écrivain, nous avons vu Taine se livrer avec une si scrupuleuse probité? La voici, non moins instructive que les considérants dont il Tavait fait précéder :

Si cela est vrai, il faut donc changer de style; grande entreprise.... Je finirai mon Histoire de In littérature anglaise en gardant la première méthode. Mais Touvrage fini, je dois changer....

Ainsi il y a un genre littéraire de ce côté [du côté des notes prises et des impressions écrites au courant de la plume], exempt de fatigue, très bon en ce que les impressions, les idées y ont une fraîcheur, une sincérité extrêmes, c'est le genre de Stendhal et de ses notes. Le défaut, c'est d'être décousu et obscur, de mal prouver, d'être trop abrégé, de ne jamais faire masse.

Pourrais-je à côté de cela reprendre en d'autres sujets le genre explicatif et oratoire simple, le talent du professeur et du vulgarisateur, l'art de démontrer clairement et abondamment avec des classifications bien naturelles et bien tranchées? Voilà ce qu'il faudrait retrouver pour le Journal des Débats et la Revue [des Deux Mondes]. Toute ma première éducation me lavait enseigné, et il est possible que je le retrouve.

1. Émilo Boutmy, Taine, Scherer et Lahoulaye (Paris, A. Colin, 1901, p. 35). — Les pages ou Emile Boutmy définit le style de Taine sont de tout premier ordre.

Il me semble que je puis me fier à cet examen de conscience et prendre la résolution que voici : achever mes trois chapitres; remplacer ensuite mon style actuel par les notes courantes et par la classification simple. Employer les notes courantes pour mon Angleterre contemporaine et la classification simple pour la Psychologie [V Intelligence] et les Lois en histoire.

Taine devait finir par répudier cette sorte de dédoublement de son moi et de sa manière d'être et d'écrire, et par revenir à sa première méthode de style pour les Origines de la France contemporaine. Mais n'est-il pas vrai que ce texte capital éclaire toute son œuvre, et nous explique tout ensemble les caractères originaux de son style et les démarches intimes de sa pensée?

Pénétrons plus avant encore, si c'est possible, dans l'intimité de cette pensée, et tâchons d'en saisir, sur quelques points essentiels, les secrets ressorts. La Correspondance novis en fournit les moyens.

Il y a, dans la vie intellectuelle et morale de toiit penseur moderne, une question préalable et, si l'on peut ainsi dire, centrale à se poser. Car, de la réponse que l'on fait, et qu'il a faite lui-même, à cette question, tout dépend étroitement : la qualité et l'espèce de sa philosophie, ses vues sur le monde et sur la vie, sur Thomme individuel et sur l'homme social, sur la morale et sur la science. Si l'on peut déterminer avec précision son attitude à l'égard de la religion, et non pas seulement son attitude officielle, mais son attitude intérieure, ses raisons vraies, ses

raisons profondes do croire ou de ne pas croire, ce n'est pas seulement la nature mi'^me et Torienlation tout entière de sa |)ensée que Ton embrasse et ([ue Ton juge, c'est encore son ôtre le plus intime et le fond mi^me de son ;\me que Ton touche.

Jusqu'ici, une certaine obscurité, en ce qui concerne Taine, planait sur cette question. Egaré par certains indices, j'avais cru personnellement qu'aux environs de la vingtième année, le futur auteur des Origines avait eu une « crise religieuse » sinon plus longue, tout ou moins plus douloureuse que celle qui fit sortir Renan de Saint-Sulpice*. Je dois bien reconnaître aujourd'hui que je m'étais un peu trompé : la crise fut plus précoce et beaucoup plus superficielle que je ne l'avais supposé. Un document de première importance publié parles éditeurs de la Correspondance nous renseigne à cet égard sobrement, mais avec une très suffisante netteté. C'est une sorte de confession intellectuelle datée du 6 mars 1848, — Taine allait avoir vingt ans, — et qui servait d'introduction à un travail personnel intitulé : De la destinée humaine. Le jeune homme y résumait, « pour les retrouver plus tard », « les changements, les incertitudes et les progrès de sa pensée » depuis les cinq dernières années.

Jusqu'à l'âge de quinze ans, j'ai vécu ignorant et tranquille. Je n'avais point encore pensé à l'avenir, je ne le connaissais pas; j'étais chrétien, et je ne m'étais jamais demandé ce que vaut cette vie, d'où je venais, ce que je devais faire....

La raison apparut en moi comme une lumière : je com-

i. Voyez mon Essai sur Taine^ 5* édition, p. 17-21*

158 MAÎTllES D AUTllEl'OIS ET U AUJOLUD IIUI.

mcnçai à soupçonner qu'il y avait quelque chose au delà de ce que j'avais vu; je me mis à chercher comme à tâtons dans les ténèbres. Ce qui tomba d'abord devant cet esprit d'examen, ce fut ma foi religieuse. Un doute cm provoquait un autre; chaque croyance en entraînait une autre dans sa chute... Je me sentis en moi-mômc assez d'honneur et de volonté pour vivre honnête homme, môme après m'être défait de ma religion; j'estimai trop ma raison pour croire à une autre autorité que la sienne; je ne voulus tenir que de moi la règle de mes mœurs et la conduite de ma pensée; je m'indignai d'être vertueux par crainte et de croire par obéissance. L'orgueil et Vamour de In liberté m'avaient affranchi.

Les trois années qui suivirent furent douces... ^.

Nous voilà évidemment un peu loin, en dépit de quelques vagues réminiscences, trop naturelles en un pareil sujet, de JoufïVoy et de sa « nuit de décembre », cette nuit célèbre dont Taine, un peu plus tard, devait si remarquablement parler. Rappelons-nous : « M. Joulïroy a raconté lui-même sa conversion, et comment de chrétien il devint philosophe. Ce ne fut point une découverte tranquille, mais une révolution sanglante. Dans de pareilles âmes, les dogmes déracinés arrachent et emportent avec eux les parties les plus vives et les plus sensibles du cœur^. » On n'en peut dire autant de la « conversion » de Taine. Ce ne fut point une révolution sanglante, mais une découverte tranquille. Il n'avait d'ailleurs que quinze ans, et il ignorait alors tout, ou à peu près tout, du christianisme; surtout, il ne l'avait point vécu, ou il ne l'avait point vu vivre

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