Philosophes classiques^ 5" odilion
LA PKHSONNK KT L (HMVHi: 1)10 TAINK. 159
aulour de lui; un corlain nombre do dispositions morales, quelques maigres souvenirs de catéchisme, peut-être quelques lectures historiques ou doctrinales, c'est à cela sans doute que se bornait sa juvénile « expérience religieuse ». Quoi d'étonnant (|ue de ce mince viatique aient eu promptement et r.K-ilement raison les mille suggestions concordantes des lectures habitucdles, des relations sociales, et surtout la fougue ombrageuse d'une jeune pensée, déjà consciente de sa force, et avide de se suffire à elle-même? « L'orgueil et l'amour de la liberté l'avaient affranchi. »
Ce fut cet orgueil intellectuel qui le soutint durant les trois douces années qui suivirent. « Je ne songeais qu'à agrandir mon intelligence, à augmenter ma science, à acquérir un sentiment plus vif du beau et du vrai. » Déjà philosophe d'instinct, sans avoir lu les philosophes, il « cherchait toujours les vérités générales », « osant, dans son inexpérience et dans son audacieuse confiance, essayer une foule de questions », mais bientôt rappelé, par son insuccès même, à la modestie et u au bon sens ». « Je compris qu'avant de connaître la destinée de l'homme, il l'allait connaître l'homme lui-même. Alors naquirent mes premières idées de [)hilosophie. Elles se développèrent pendant tout le temps que je passai dans la classe de rhétorique [1846-47]. »
Ce fut alors que je revins à la vraie philosophie et aux ([uestions importantes que j'avais déjà considérées au début de ma laison. Malgré la chute de mon christianisme, j'avais conservé les croyances naturelles, celle de l'existence de Dieu, celle de limmortalité de lame, celle de la loi du devoir. Jeu vins à examiner sur quels fondements j'appuyais
ces croyances; je trouvai des probabilités et aucune certitude : je trouvai faibles les preuves qu'on en donnait; il me sembla que l'opinion contraire pouvait contenir une part égale de vérité; ou plutôt il me sembla que toutes les opinions étaient probables; je devins sceptique en science et en morale; j'allai jusqu'à la dernière limite du doute; et il me sembla que toutes les bases de la connaissance et de la croyance étaient renversées.
Je n'avais lu encore aucun philosophe; j'avais voulu conserver une liberté entière à mon esprit, une indépendance complète à mon examen. Aussi j'étais plein à ce moment d'une joie orgueilleuse; je triomphais dans mes destructions; je me complaisais à exercer mon intelligence contre les opinions vulgaires; je me croyais au-dessus de ceux qui croyaient, parce que, lorsque je les interrogeais, ils ne me donnaient aucune bonne preuve de leur croyance; j'allais toujours plus avant, jusqu'à ce qu'un jour je ne trouvai plus rien debout.
Je fus triste alors ; je m'étais blessé moi-même dans ce que j'avais de plus cher ; j'avais nié l'autorité de cette intelligence que j'estimais tant. Je me trouvais dans le vide et dans le néant, perdu et englouti. Que pouvais-je faire?...
Ce fut le vrai moment de la vraie crise. Grise philosophique, et non pas crise religieuse ; crise d'intelligence, et non pas crise de conscience. Le christianisme est bien loin désormais, et on ne lui fera même plus rhonneur d'examiner les solutions qu'il propose. Cependant, il fallait vivre, et penser. Et dans cette âme pleine d'activité et de sève, extraordinairement avide de science certaine, faite pour croire, et non pour douter, « préservée » d'ailleurs par sa volonté u de ces passions brutales qui aveuglent et étourdissent l'homme », le scepticisme ne pouvait être que provisoire. « Toute mon âme se tournait donc vers le besoin de connaître, et elle se consu-
LA PKKSONNE ET l'oëUVHE DE TAINE. 161
mait d'autant plus qu'elle réunissait toutes ses forces
l tous ses désirs sur un seul point. »
Pendant les premiers mois de la classe de pliilosophie [1847-1848], cet état me fut insupportable: je ne trouvais que des doutes et des obscurités. Je ne voyais que des contradictions dans les philosophes : je jugeais leurs preuves puériles ou incompréhensibles.... Moi-même, irrité de l'inutilité de mes efforts, je me jouais de ma raison ; je me complus à soutenir le pour et le contre; je mis le scepticisme en pratique. Puis, fatigué des contradictions, je mis mon esprit nu service de l'opinion la plus nouvelle et la plus poétique : je défendis le panthéisme à outrance; je m'attachai à en parler en artiste; je me complus dans ce monde nouveau et; comme par jeu, j'en explorai toutes les parties. Ce fut mon salut.
« L'opinion la plus nouvelle et la plus poétique » : on ne saurait trop admirer la parfaite candeur et l'absolue sincérité de ce fragment d'autobiographie morale. Ce qu'il n'avait trouvé ni dans le christianisme, tel qu'il le connaissait, — en dépit de Chateaubriand, — ou tel qu'on le lui avait présenté jusqu'alors, ni dans les doctrines philosophiques, je veux dire quelque chose qui, avant môme de satisfaire sa raison, satisfît son instinct de poète, son imagination et sa sensibilité d' « artiste », il le trouvait dans le panthéisme ; et ce fut là, à n'en pas douter, — l'aveu est formel, — la raison déterminante, la raison foncière de son choix. Impossible de faire plus clairement entendre qu'en pareille matière, l'intelligence pure authentique et légitime après coup les aspirations et les besoins de la sensibilité.
Quoi qu'il en soit, le jeune homme avait enfin trouvé le point fixe qu'il cherchait depuis si long-
MAÎThEfe D'AÙtnEFOlSi H
temps. De ce point de vue nouveau, « la métaphysique lui parut intelligible et la science sérieuse »; il put « embrasser tout Thorizon philosophique, comprendre Fopposition des systèmes » ; il « aperçut Tenchaînement et Tensemble ». Il « possédait d'ailleurs la méthode », et il « se mit avec ardeur au travail ». Les dernières lignes de cette confession sont fort belles, et peignent au vif la haute personnalité morale qui s'y traduit :
Aujourd'hui j'expose ce que je crois avoir trouvé; mais en ce moment même, je prends l'engagement de continuer mes recherches, de ne m' arrêter jamais, croyant tout savoir, d'examiner toujours de nouveau mes principes; c'est ainsi seulement qu'on peut arriver à la vérité.
Il y a un point sur lequel ce noble engagement de la vingtième année n'a pas été pleinement tenu. Taine a plus d'une fois rencontré le christianisme sur sa route; il Fa observé, il l'a étudié S et je n'oublie pas
1. Pendant sa seconde année d'École normale, il avait complété ses éludes de philosophie par des recherches sur le christianisme. « 11 lisait dans le texte grec le Nouveau Testament; il analysait les Pères de l'Église grecque, le XVP livre du Gode Théodosien, Sozomène, TerlulHen, Minucius Félix, saint Cyprien, saint Augustin, Procope, les trois premiers volumes de Vllisloire ecclésiastique de Fleury, Gieseler, etc. » {Correspondance, t. I, p. 119-120.) — J'ai eu entre les mains quelques-unes des notes qu'il avait prises sur ce sujet : elles m'ont paru quelque peu rapides, et je crois qu'un spécialiste en ces sortes de questions trouverait l'enquête poursuivie par le jeune philosophe sur les origines chrétiennes bien incomplète et superlicielle. Je sais, qu'en pareille matière, comme du reste dons toutes les sciences dites morales, Vétat d'esprit avec lequel on aborde telle ou telle élude importe beaucoup plus que l'examen détaillé, approfondi des textes et des questions : encore faut-il qu'on ne puisse pas nous reprocher d'avoir, même involontairement, négligé tel aspect essentiel des questions étudiées*
LA l'EKSUiNiM-: ET L (HU VUE DE TALNE. 103
rémouvanl hommage qu'il lui a rendu dans les Ori- </ines; et néanmoins, Ton peut dire qu'à cet égard il n'a pas « examiné de nouveau ses principes » : il en est resté, au lond, tout au fond, sur la question religieuse, à ses impressions de la quinzième année. Si scrupuleux par ailleurs, il négligea de l'être sur ce point. En 1849, « majeur depuis huit jours », il se déclarait « incapable de voter pour deux raisons. La première, — écrivait-il à Paradol, — ,est que, pour voler, il me faudrait connaître l'état de la France, ses idées, ses mœurs, ses opinions, son avenir. Car le vrai gouvernement est celui qui est apj)roprié à la civilisation du peuple. Il me manque donc un élément empirique, pour juger du meilleur gouvernement actuel. Je ne sais ce qui convient à la France ^ » Admirable — et un peu puéril — scrupule, — car enfin, une vie entière, suffirait-elle à bien remplir cet idéal programme? — et scrupule qu'on eût souhaité retrouver dans un ordre d'idées plus digne de lui. Comment un esprit aussi consciencieux, aussi pénétrant, aussi élevé que celui de Taine n'a-t-il pas senti (|ue, pour répudier définitivement une croyance, une doctrine (jui a soutenu la vie morale de tant de nobles âmes et de hautes intelligences, il y avait lieu de la soumettre à un examen plus approfondi que celui d'où, à quinze ans, il était, si promptement, sorti résolument incrédule? « Peu de personnes, a dit profondément Renan, peu de personnes ont le droit de ne pas croire au christianisme. » Ce droit, l'aine ne l'a jamais sérieusement acheté. C'est qu'à vrai dire la foi nouvelle qu'il a embrassée