Id., ibid., p
LA l'EllSONNE ET L OELVRE DE TAINE. 179
logio do Tainc et pour Thisloire de sa pensée. Elle nous en apporte aussi, et de fort précieuses, pour riiistoire tout intérieure de son œuvre. Nos livres assurément sont ce qu'il sont, une lois détachés de nous, et nous avons toujours mauvaise grâce à nous plaindre de voir méconnues les intentions qui nous les ont dictés et que nous avions cru y mettre. En venant s'encadrer dans la série historique, ils y prennent une signification que souvent nous n'avions |)as prévue, et qu'il ne dépend plus de nous de modifier. L'arbre n'a plus aucun droit sur les fruits i[u"ï\ a laissé cueillir. Mais, d'autre part, il n'est pas iiidilVérent, pour le jugement à porter sur l'écrivain, de connaître exactement le dessein qu'il s'est proposé et de le voir pour ainsi dire à l'œuvre et en train de le réaliser. Des renseignements de ce genre abondent dans la Correspondance ^ et l'on peut y suivre, année par année, la genèse des œuvres successives de Taine, et se rendre un compte précis de sa méthode de travail.
Par exemple, il s'est décidé en décembre 1852 à concourir pour un prix académique : l'Académie venait de mettre au concours une étude sur Tite- Live. Entre temps, il achève ses thèses, les soutient, et le 24 juillet 1853, il peut écrire à son ami Cornélis (le Witt : <« J'ai lu une cinquantaine de volumes, j)lus les quinze cent soixante-dix-sept pages de Tite-Live, j'ai un paquet de notes, mon plan fait, et demain je commence à pondre mon œuf. Cela durera six semaines ou deux mois, j'imagine. » Et après avoir résumé son plan, il ajoute : « La difficulté pour moi, dans une recherche, est de trouver un trait caractéristique et dominant duquel tout
peul se déduire géomélriquemenl, en un mot d'avoir la formule de la chose. Il me semble que celle de Tite-Live est la suivante : un orateur qui se fait historien. . Tous ses défauts, toutes ses qualités, rinfluence qu'a sur lui son éducation, sa vie, le génie de sa nation, de son époque, son caractère, sa famille, tout se rapporte à cela* — » Ne saisit-on pas sur le fait ce besoin d'esprit que Taine a gardé jusqu'au bout, qui a été d'ailleurs une partie de sa force, et que, dès l'École normale, Vacherot lui reprochait déjà en ces termes : « Comprend, conçoit, juge et formule trop vite. Aime trop les formules et les définitions auxquelles il sacrifie trop souvent la réalité sans s'en douter, il est vrai, car il est d'une parfaite sincérité-? » Et c'est bien le même homme qui, quelques années plus tard, donnant à son ami Guillaume Guizot des conseils pour sa carrière littéraire, lui disait : « Je crois qu'un talent consiste dans un ensemble de qualités ordinaires, plus une ou deux facultés énormément développées. Vous en avez deux.... Vous ferez quelque chose de supérieur quand vous vous servirez de ce don-là. Je vois d'avance mon Guillaume', /aperçois la formule que J'aurai à trouver sur son compte : Fart oratoire au service de la finesse et de la grâce d'esprits » « La formule que j'aurai à trouver... » : elle l'était déjà, et Taine, suivant son habitude, anticipait l'expérience.
V Essai sur Tite-Live fut définitivement adopté et couronné par l'Académie au mois de mai 1855. A