‹ Maîtres d'autrefois et d'aujourd'huiChapitre 45 sur 61 · Taine, etc., t. 111, p · texte numérisé non relu

Taine, etc., t. 111, p

depuis sa première enfance, à travers ses retours en Corse, puis en France, au 10 aoiU et en vendémiaire, puis en Italie, en Egypte et encore en France depuis le Consulat. Mais, làdessus, je dois avoir tort, j'ai manqué mon elTct, puisque je ne le produis pas sur le lecteur; vous êtes devant la toile et vous pouvez ju<rer; moi, je suis derrière, comme un ouvrier des (iobelins ; je ne puis «jue conjecturer, et non vérifier les tons et les valeurs respectives de mes divers fils.

Je vous remercie particulièrement de \oiro finale. Elîectivement, j'ai un critérium pour l'histoire de la société; j'en avais et j'en ai d'autres pour l'histoire de l'art et de la science. Il y a une mesure pour évaluer les philosophes, les savants, une mesure difl"érente pour évaluer les écrivains, les poètes, les peintres, les artistes. Il y a une troisième mesure pour évaluer les politiques et tous les hommes d'action pratique : l'homme qu'on examine a-t-il voulu et su diminuer, ou du moins ne pas augmenter, la somme toialCf actuelle et future ^ de la souffrance humaine? A mon gré, telle est à son endroit, la question fondamentale : c'est ce que j'ai fait pour ÏAncien Régime dans le chapitre du Peuple, et pour la Révolution dans le chapitre des Gouvernés. Je vous dis cela, parce que vous êtes du métier et un maitre; je ne dirai jamais cela au public; la sensibilité affichée est ma bête noire; comme nous le disait le pauvre Gautier, « il ne faut jamais geindre », au moins tout haut et devant des lecteurs ^

Je ne sais si Tainc eût écrit ces lignes à Tépoquc de VHistoire de la littérature anglaise^ et je n'examine pas si, dans les Origines, il n'aurait pas appliqué ce secret critérium avec quelque excès d'intransigeance. Mais il eut été regrettable qu'à défaut de lui, personne, en son nom, n'eût jamais dit cela au public.

On se rappelle, datis les Philosophes classiques, 1. //. raine, etc., t. IV, p. 236.

les pages pleines dliumour et de verve où le jeune écrivain, recomposant par la pensée les circonstances que rimprévoyante « Nature » avait imposées aux coryphées de Téclectisme, imaginait pour eux une destinée plus conforme à leurs besoins et à leur talent. Il y aurait quelque impertinence à essayer de faire pour Taine ce qu'il a si spirituellement fait lui-même pour Cousin et pour Jouffroy. Et cependant, quand on vient de fermer le dernier volume de la Correspondance , il y a une pensée qui s'est présentée à plus d'une reprise au cours de la lecture, et qui finit par s'imposer à l'esprit avec une force d'obsession peu commune. On vient d'assister à la genèse d'une œuvre singulièrement puissante et variée, à l'éclosion et à l'épanouissement d'une pensée vigoureuse, hardie, riche et subtile entre toutes; on a vu se dérouler devant soi une vie très noblement usée et très activement remplie ; en un mot, on s'est donné le spectacle vivant, et passionnant pour un « amateur d'âmes », d'une haute, originale et complexe personnalité, comme il en apparaît deux ou trois, tout au plus, dans une même génération littéraire. Et l'on se demande ce qu'il serait advenu de cette individualité si rare dans des circonstances de vie et de milieu toutes différentes. Supposons, par exemple, que Taine eût vécu dans des temps moins troublés, et qu'il eût trouvé, à son entrée dans la vie réelle, une Université plus libérale et plus hospitalière. Né pour l'enseignement et pour la philosophie abstraite, il eût sans doute beaucoup moins produit, et dans un ordre d'études plus uniforme. Ses recherches sur les sensations auraient abouti plus tôt à un traité de

LA PKRSONNK ET L ()l<:i Vlli: DE TAINE. 189

ilnlelligence, cl il cùl écrit un livre sur les Émotions et la Volonté; il est probable aussi qu'entre autres ouvrantes de philosophie dogmatique ou historique, il nous eut donné une exposition critique de la doctrine de Hegel. Il aurait eu, certes, des admirateurs et des disciples; mais il ne se serait, au total, adressé qu'à un cercle restreint de lecteurs. Et plus tard, en le rapprochant de Spencer ou de Stuart Mill, les philosophes de profession auraient décidé s'il était l'un de leurs pairs ou de leurs épigones....

La destinée a tiré un meilleur et plus large parti de cette forte et multiple nature. En contrariant ses goûts apparents, en lui imposant une libre carrière d'écrivain qu'il n'eût pas choisie tout seul, élant par instinct ptîrsonnel et par tradition familiale d'humeur peu aventureuse, elle l'a utilisé tout entier; elle Ta forcé à prendre conscience de toutes ses facultés et à en trouver l'emploi ; elle l'a mis en contact et aux prises avec le grand public; elle l'a mêlé à la vie, et non pas seulement à la vie abstraite, mais à la vie totale de son temps; bref, elle l'a contraint à déployer toutes ses énergies et à donner toute sa mesure. Il s'en rendait parfois un peu compte : « Le hasard fait plus que le calcul, écrivait-il, et si je réussis un jour, ce sera peut-être parce que je serai sorti de l'Université ». Le hasard et la persécution universitaire ont bien fait les choses. De toute Tœuvre de Taine, llntelligence est sans doute le seul livre qui ne lui ait pas été plus ou moins inspiré par les circonstances : or, ilntelligence compte-t-elle autant dans l'histoire de la pensée contemporaine que la Littérature anglaise^ la Philosophie de F Art et les Origines réunies? Ce

qui est sûr, c'est que, les circonstances et le génie personnel aidant, Taine est devenu rapidement Técrivain le plus pleinement représentatif peut-être de sa génération intellectuelle. Il s'orientait déjà de lui-même vers ce naturalisme de pensée et d'expression qui, peu à peu, aux environs de 1850, se dégageait du romantisme expirant, et qui, sous ses différents aspects, — religion de la science, impersonnalité dans Fart, culte des petits faits vrais, « littérature brutale », — allait, vingt ans durant, occuper tout le devant de la scène. Il n'eut qu'à se laisser porter par son instinct et par le courant général pour exprimer ce nouvel état d'esprit avec une vigueur, une autorité, une fougue de dialectique, un éclat de style, une candeur de sincérité passionnée qui ne pouvaient manquer d'emporter les dernières résistances. En critique, en histoire littéraire, en esthétique, en psychologie individuelle ou sociale, partout il transporta ses idées, sa méthode, et partout il les fit triompher. Jamais la joie de la pensée pure, l'ivresse des certitudes ou des ambitions scientifiques n'avaient trouvé pour s'exprimer de si fiers et si impérieux accents. Puis, ce furent les heures sombres où, sur le sol de la patrie violée, pillée, meurtrie, tant de nobles esprits en vinrent à se demander si l'on n'avait pas fait fausse route, si la science est bien le tout de l'homme, et si, avant de savoir, il ne faut pas d'abord vivre et agir. A cette angoissante question collective, les Origines sont venues répondre à leur manière. La première philosophie de Taine, toute spéculative, ne l'exprimait point tout entier, ou du moins ne l'exprimait pas dans les parties les plus profondes et les plus élevées

(le sa nature. Ce sont ces parties-là que le Taine d'après 1870 a retrouvées, dégagées et mises en pleine lumière. Avec plus d'un de ses contemporains, il a cherché et restauré les bases d'une philolosophie de Faction que les « habiles » pussent entendre, et qui s'accommodût aux besoins des « simples ». Qu'importe que son œuvre, en quelquesunes de ses assises, soit peut-(Hre un peu caduque et qu'elle soît restée inachevée! En pareille matière, c'est l'orientation, c'estrexemple qui seuls importent. Et ce n'est pas le moindre intérêt de la Correspondance de nous montrer Taine dans toute la haute et symbolique noblesse de sa dernière attitude morale, et de nous faire voir que jamais au fond il n'a été })lus fidèle à lui-mômc que dans ces vingt années où, suivant un mot de sa jeunesse, un mot dont il n'avait pas d'abord épuisé tout le sens, il nous donnait, il nous rendait plutôt le goût de « cette nourriturc virile qu'on appelle la vérité ».

1" février 1908.

FERDINAND J3RUNEÏIERE

22 novembre 1894.

Petit, maigre, nerveux, d'apparence chétive et presque soulï'reteuse, il semble n'avoir plus qu'un souffle de vie; à le voir, nul ne le croirait capable de Télonnante activité dont il a donné tant de preuves. Pourtant, cette physionomie sévère, tourmentée et triste frappe étrangement : la pâleur cuivrée du visage dit les longues veillées sous la lampe, les lectures liûtiveset précipitées, les articles écrits presque d'un seul jet, les leçons fiévreusement préparées, tout l'énorme labeur des vingt dernières années. Le front est haut, « visiblement fait pour penser » ; le menton, carré, révèle l'indomptable énergie d'une volonté que rien ne rebute et qui triomphera de tous les obstacles; les lèvres sont

1. Je réunis sous ce titre quatre études d'un caractère un peu diirérent, et qui pourront être considérées comme autant de « vues perspectives » ou d' « instantanés » pris à dilïérentes époques et destinés à se préciser et ù se compléter les uns les autres.

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un peu grosses, signe de passion, ici toute tournée vers les choses de l'intelligence ; le pli en est facilement dédaigneux et amer : on devine Fhomme qui a peu d'illusions sur ses semblables. Les yeux très vifs, braqués derrière le lorgnon, fixent avec une telle intensité les objets qu'ils regardent, qu'ils semblent en fouiller les derniers replis : rien n'échappe à ce regard scrutateur qui ne se contente pas des apparences, qui va jusqu'au fond des choses, et qu'on sent être celui du plus avisé et du plus pénétrant des psychologues. Dans tout cela, il y a bien quelque chose d'un peu dur et, à première vue, de peu aimable. Mais, parfois, cette figure énergique et austère s'illumine d'un sourire où il entre plus que de l'indulgence, une véritable et charmante bonhomie; et, sous le masque impassible et froid, on entrevoit le fond d'inépuisable et active bonté.

Quand on entend parler M. Brunetière pour la première fois, la surprise qu'on éprouve touche à la stupeur. Jamais, je crois, voix si grave, si puissante, si impérieuse n'est sortie d'un corps si peu robuste d'aspect. Et s'il s'anime, — ce qui n'est pas rare, même dans la conversation courante, — c'est bien autre chose encore. De longues et amples périodes, surchargées d'incidentes et de conjonctions, parfaitement claires d'ailleurs, articulées et comme assénées d'une voix retentissante, au timbre métallique, et qui, à la longue, ne laisse pas d'être un peu monotone, vous enveloppent dans les mille replis d'une argumentation subtile et pressante, qui ne vous laisse le temps d'aucune réflexion, d'aucune objection. Même quand on n'est pas con-

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vaincu,, on est comme accablé, cl Ton n'a rien trouvé à répondre. Mais aussi, quelle verve et parlois, quolle éloquence! Tous les muscles du visage sont contractés, tendus vers ce but uni({ue : la démonstration d'une idée. La bouche semble marteler chacune dos paroles qu'elle prononce; le geste, tantôt autoritaire et sans réplique, tantôt provocant, comme s il allait défier et transpercer des ennemis imaginaires, souvent familier, toujours expressif, mime avec une force singulière tous les mouvements, et pour ainsi dire, tous les moments successifs de la pensée. On a dit, — c'est M. Jules Lemaître, — que Mme Sarah Bernhardt ^owa// avec tout son corps : on pourrait dire de M. Brunetière qu'il parle, lui, avec tout son corps.... Et il peut parler ainsi, — ses élèves de l'École normale vous le diront, — des heures entières sans s'arrêter, sans la moindre fatigue apparente, avec la même verve, la même force, la môme abondance verbale, la même précision dans les termes, le même bonheur dans les trouvailles imprévues d'expression.... Et, à Técouler, on comprend pourquoi les anciens, dans leur admiration pour la véritable élo([uence, faisaient de l'orateur parfait le maître souverain et le roi de la cité.

De sa vie, je ne dirai rien ou peu de chose : d'abord, parce que je ne la connais guère, M. Brunetière n'aimant pas, comme tant d'autres, à faire sa confession ou sa biographie dans ses livres, et, en second lieu, parce que les circonstances de la

vie ne paraissent pas avoir exercé sur l'ensemble de son œuvre et sur la direction de sa pensée une bien profonde influence. Tout au plus, pourrait-on prétendre que, si Texistence, à ses débuts, lui avait été plus douce, si la première expérience qu'il a faite des hommes et des choses avait été moins amère, son pessimisme eût été sans doute moins intransigeant. Mais je ne sais si ce n'est pas lui faire tort de faire ainsi dépendre l'une de ses convictions que les plus profondes, les plus ardentes, de mobiles en somme si peu désintéressés : j'aimerais presque mieux attribuer son pessimisme à son mauvais état de santé. Car enfin, maintenant qu'à quarante-cinq ans le voilà professeur à l'École normale, directeur de la Revue des Deux Mondes^ académicien, conférencier à la mode, sans presque l'avoir cherché; maintenant que son nom, connu dans l'Europe entière, presque autant que celui de M. Zola ou de son ancien -« compagnon de chaîne « à l'Institution Lelarge, M. Paul Bourget, a pénétré jusque dans nos dernières provinces, que manque-t-il à sa gloire, et ce farouche disciple de Schopenhauer ne devrait-il pas enfin s'attendrir? Tant d'autres le feraient à sa place! Or, il n'en est rien, nous le savons tous.... Et puis, si ses commencements ont été difficiles, douloureux même, il faut bien avouer qu'ils n'ont pas duré bien longtemps. Né en 1849 à Toulon, venu à Paris pour y préparer l'École norînale, — ses anciens camarades du lycée Louisle-Grand se souviennent encore des volumineuses dissertations latines où, déjà, il réfutait les doctrines de Spinoza, — après un double échec au concours de l'École normale et à l'examen de la

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licence, obligé, quelque temps, de donner dos leçons pour vivre, dès Tûge de vingt-cinq ans il parvient à forcer les portes de la Revue des Deux Mondes. Combien de jeunes gens renonceraient à leur pessimisme précoce, si pareille bonne fortune leur arrivait! Et si M. Brunetière ne Ta pas fait, il faut croire que le pessimisme en lui est quelque chose de plus intime et de plus profond, une de ces dispositions d'esprit ou d'Ame qu'on apporte en naissant, et que tout vient renforcer, lectures, réflexions, expérience de la vie, même ce qui semblerait devoir en détruire le germe.

Après cela, comment M. Brunetière concilie-t-il son pessimisme radical et son amour de l'action*? C'est ce que je n'essaierai pas d'expliquer, n'ayant jamais bien compris, pour ma part, comment on pouvait concilier deux choses aussi contradictoires. La doctrine de l'anéantissement ou du Nirvana ne saurait fournir à qui la professe un véritable principe d'action, qu'à condition qu'on l'entende d'une manière si subtile et si détournée, qu'en réalité cela revient à en prendre le contre-pied. Pour la vivre avec courage, il faut croire que la vie est bonne, sinon en elle-même, tout au moins dans sa fin; et quelques efTorts qu'aient pu faire les pessimistes en général, et M. Brunetière en particulier, pour tirer à eux le christianisme, et pour le convertir en pessimisme, c'est bien une pensée éminemment optimiste qui fait le fond du dogme chrétien : la conception chrétienne de la Providence ne saurait s'expliquer

i. Voyez à ce sujet le très éloquent discours qu'il a prononcé ù la distribution des prix du lycée Lakanal (recueilli dans les Discours académiques, Perrin, édUeur).

autrement. Mais M. Brunetière n'aurait pas commis cette erreur, s'il avait été un partisan moins fervent des sombres doctrines du « sage de Francfort ».

J'ai déjà laissé entendre que ce pessimiste était bon. J'insiste maintenant sur ce trait de son caractère, qu'on méconnaît trop souvent. La franchise parfois virulente de sa critique a fait illusion : on s'est dit que cet homme, si dur pour les mauvais livres et les méchants auteurs, devait l'être pour l'humanité tout entière ; et l'on a oublié, ou l'on n'a pas voulu voir que, si son indépendance lui avait fait beaucoup d'ennemis, — peut-être en a-t-il souffert plus qu'on ne pense, — sa réelle bonté lui avait acquis de nombreuses et très fidèles amitiés. Il est bon, et il est serviable; bien mieux, il a ce qu'on pourrait appeler la modestie ou la pudeur de la bonté : il n'accepte aucun remerciement, il sait se dérober aux plus sincères effusions de reconnaissance. Et quand on se rappelle que nul, en cette fin de siècle, n'a célébré, avec plus d'éloquence, le prix de la sympathie et de la pitié, on peut se demander si ce qu'il a dit avec tant de raison de Bossuet, de son cher Bossuet, ne s'appliquerait pas à lui-même : à savoir que le caractère de l'homme est en contradiction flagrante avec le caractère de l'œuvre, et qu'autant l'une est hautaine, sévère, dogmatique, autant l'autre est conciliant, indulgent et bon.

Je n'ai pas, en ces quelques pages, la prétention de donner de cette œuvre une idée exacte et complète : il y faudrait plus qu'un article, mais un

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véritable volume ' ; tant d'autres ont eu cet honneur, (|ui le méritaient beaucoup moins! Qu'il me suffise donc d'en indiquer brièvement les principaux caractères.

L'œuvre de M. Brunctière frappe tout d'abord par son étendue, par sa variété, par son unilé. Quinze volumes ont déjà paru, et j'imagine que, si Tauteur voulait réunir tous ses articles, il lui serait assez facile de composer plusieurs autres livres des pages signées de lui qu'il a laissées dans la Bévue bleue et la Bévue des Deux Mondes. Si Ton joint à cela les cours que, depuis une huitaine d'années, il professe à l'Ecole normale, ses conférences de TOdéon ou de la Sorbonnc, ses multiples occupations, anciennes ou actuelles, de secrétaire, critique ou directeur de la Bévue des Deux Mondes^ on se fera une assez juste idée de la prodigieuse activité intellectuelle qui est la sienne. Dès maintenant, on peut le mettre au rang des grands laborieux de notre siècle, des Michelet et des Quinet, des Sainte-Beuve, des Renan et des Taine. Gomme eux d'ailleurs, il a une érudition si vaste, et pourtant si précise, qu'elle suffit à tout, embrasse toutes les questions, même les moins « littéraires » en apparence : il parle avec la même compétence de la Becherche de la paternité^ de la Philosophie de. Schopenhauer et des conséquences du Pessimisme, que de la Question du latin ou des Bomans de Mme de Staël. Et comme eux enfin, plus même que certains d'entre eux, il a mis dans ses écrits Tunité d'une pensée qui ne le cède en rigueur à celle d'aucun philosophe. C'est ce qu'il me serait

1. J'ai, depuis, essayé d'esquisser celte étude dans mes Maîtres de Vkeure.

facile de montrer, si je n'aimais mieux attirer Tattention sur deux ou trois points qui nous permettront de mieux voir en quoi l'œuvre de M. Brunetière est vraiment moderne, en quoi elle répond bien aux aspirations et aux besoins de l'heure présente.

J'ai dit que la philosophie de M. Brunetière reposait sur une conception foncièrement pessimiste de la nature, de l'homme et de la vie. A ce titre, il semble en désaccord avec les générations nouvelles, si, comme je le crois, celles-ci vont se détachant de plus en plus du pessimisme brutal et intolérant qui a été celui de leurs devanciers. Mais quoi ! on ne s'affranchit jamais absolument de l'esprit ou des préjugés de ses contemporains; et, d'autre part, nous avons déjà signalé la contradiction qui nous paraissait exister entre le pessimisme de M. Brunetière et son goût de l'action. Or, c'est par ce goût intense de l'action qu'il se rapproche d'une génération qui veut faire quelque chose, qui s'y prépare vaillamment, et qui tiendra ses promesses.

L'œuvre de M. Brunetière plaît encore à nos jeunes gens parce qu'elle est, au point de vue littéraire, d'une inspiration franchement et hautement naturaliste. Oui, M. Brunetière est un naturaliste : il l'est au même titre que M. Zola, quoiqu'il entende le naturalisme d'une manière bien différente de celle de son célèbre adversaire. Il veut que l'art imite la nature, s'en inspire sans servilité, la corrige au besoin, mais y revienne toujours comme au meilleur et au plus inimitable des modèles. Il n'a rien tant reproché au naturalisme contemporain que de compromettre et de dénaturer cette virile et saine conception de l'art qu'il loue sans réserve chez nos

FERDINAND BHLNETIKRE. 201

classiques du xvii° siècle. El si, aujourd'hui, nous comprenons que la littérature, ayant une fonction et une porlce sociales, doit renoncer aux fantaisies de rima<^ination pure et se modeler sur le réel, qu'elle doit, en un mot, être naturaliste ou n'être pas, ce qui ne veut pas dire du tout qu'elle (joive être grossière et qu'elle ne doive pas chercher à dépasser la nature, — c'est là, on le sait, toute la cpieslion de l'art idéaliste et de l'art symbolique, — à qui le devons-nous, sinon à M. Brunetière?

Mais, avec tout cela, son œuvre n'aurait pas exercé sur la jeunesse contemporaine une aussi profonde inlluence que celle que nous constatons tous les jours, si elle n'était pas comme animée d'un grand souffle moral. On l'a constaté bien souvent, et on ne saurait trop le redire : un très sérieux et très noble souci des questions morales, voilà ce qui caractérise à un degré éminent la génération nouvelle, et voilà pourquoi elle s'est si bien reconnue dans les livres de M. Brunetière. Celui-ci n'est pas chrétien, quoi qu'on ait tenté d'insinuer', et il ne le sera vraisemblablement jamais^. Ne nous en plaignons pas trop : s'il l'avait été, peut-être n'aurait-il pas rendu à la cause du christianisme tous les services involontaires qu'il lui a rendus en forçant tels incroyants à des aveux qu'ils n'auraient jamais faits à un théologien de profession. Ne le lui reprochons pas surtout, et n'oublions jamais qu'il est le plus sincère des hommes. Mais il est certain, d'autre part,

i. Dans un de ses feuilletons dramatiques, M. Jules Lemaître rappelle « un (chrétien intransigeant ».

2. Je rappelle que ceci était écrit en ISt)4. Je n'ai pas cru devoir dissimuler mon manque de perspicacité.

qu'il n'a pas vécu impunément dans Tinlimité de ces grands chrétiens qu'on appelle Pascal et Bossuet, et pour lesquels il professe une si vive admiration. Ceux-ci lui ont enseigné à estimer à son prix la dignité infinie de Tâme humaine et lui ont révélé la nécessité de la loi morale. A ce contact, des préoccupations qui étaient restées étrangères à un Sainte- Beuve ou à un Taine, — au premier Taine, — qu'un Renan môme a plus d'une fois méconnues, se sont éveillées dans son esprit, et il a su nous les rendre familières. Et puisque j'ai prononcé les noms de Renan et de Taine, si ces guides et ces initiateurs de la génération précédente ont un successeur parmi nous, je ne vois aujourd'hui personne qui mérite mieux ce titre, qui en ait mieux compris les devoirs et les lourdes responsabilités que M. Brunetière. Et s'il est bien, comme je le crois, le maître de la pensée contemporaine, avouons que nos jeunes gens auraient pu choisir plus mal.

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