IN MEMORIAM
Décembre 1906.
Un fière et haute pensée, une ardente et forte parole, une prodigieuse activité, une volonté indomptable viennent de s'éteindre. La mort vient de frapper, en pleine production et en pleine sève, celui qui, depuis tant d'années, était Tûme de la plus ancienne Revue française, le lutteur infatigable dont les discours, les conférences et les écrits ont si souvent remué, étonné ou subjugué les esprits de son temps.... Je sais peu de spectacles plus émouvants et plus tragiques que celui de ce lit funèbre où nous l'avons vu pour la dernière fois.... Il est là couché, courbé, vaincu, lui qui était toujours debout. De cette voix retentissante, de cette pensée toujours en mouvement, de cette curiosité insatiable, de tout cet elTrayant labeur et de toute cette action, il ne reste rien, — rien qu'un pauvre corps exsangue, si maigre, si frêle, si complètement vidé de toute sa substance, qu'on ne saurait croire qu'il y a un jour à peine, la vie encore existait là. L'aj^aisement s'est fait enfin sur ce visage tourmenté etinijuiet; la séré-
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nité de Taii-clelà s'est répandue sur ces traits usés, avec un air d'étonnante jeunesse qui les transfigure. Et dans ces grêles mains froides qui se sont jointes pour une dernière prière, le crucifix symbolise éloquemment la dernière grande cause pour laquelle ce héros de la volonté a si vaillamment combattu....
Oui, un héros. Le mal qui le minait depuis si longtemps, loin d'arrêter ou de suspendre son besoin d'agir n'avait fait que l'exaspérer et que l'accroître. Quand l'heure vint où il ne put plus parler, il écrivit, avec un redoublement de verve et d'énergie. Jamais sa plume n'avait été aussi féconde, jamais sa pensée n'avait été aussi lucide, jamais son talent n'avait déployé autant de vigueur, de variété et d'éclat que •durant ces dernières années. On saura un jour par quel miracle de volonté cet effort était obtenu, cette victoire était remportée pied à pied sur la sournoise et sombre visiteuse. Hier encore, il travaillait, il écrivait, il projetait, il luttait pour les idées qui lui étaient chères. Il est mort littéralement sur la brèche, en vaillant écrivain qui travaille jusqu'au bout à son œuvre, en bon soldat qu'une balle ennemie surprend les armes à la main.
Et maintenant il n'est plus. Il nous quitte au moment où nous avions le plus besoin de lui, à l'heure même où l'Église de France, et le pays peutêtre, vont traverser une crise redoutable, et où, plus que jamais, leurs bons serviteurs ont le devoir de s'unir et de se grouper autour de ceux qui ont qualité pour parler et pour agir. Il était de ceux-là, et au tout premier rang. On voudra bien ne pas chercher, dans les courtes pages qui vont suivre, pauvres notes hâtivement improvisées au lendemain de cette
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morl à la fois trop prévue et pourtant soudaine, un jugement véritable sur l'ensemble de l'œuvre de Ferdinand Brunctière, — il y faudrait loul un volume, — mais simplement quelques imprc^ssions et souvenirs, où du moins je voudrais essayer de faire passer un j)Ou de la douloureuse émotion que m'a causée sa perle, et aussi de la respeclucuse affection que j'avais vouée à ce maîlre incomparable et bon.
Il était né orateur. Voilà l(; trait sur le({uel on ne saurail trop appuyer en parlant de lui. 11 l'était jusque dans la conversation familière, où, à chaque instant, d'amples et fortes périodes, qu'on aurait pu écrire, lui venaient aux lèvres pour réfuter, convaincre, ou simplement instruire son interlocuteur. Il l'était aussi dans sa prose écrite. Toutes les objections que Ton a longtemps adressées, — ceux du moins qui ne savaient pas très bien leur langue, — au style de Brunetière tombent d'elles-mêmes, dès que l'on s'aperçoit que c'est un style essentiellement parlé. Il faut le parler pour le bien goûter, parfois même pour le bien comprendre. Oui, sans doute, à lire des ijeiix une page de lui, les phrases peuvent paraître bien longues, surchargées d'incidentes et de parenthèses, et parfois enchevêtrées ou obscures". Lisez-la tout haut : tout se simplifie, s'éclaire, s'allège; les divers plans de la période s'étagent ; les ombres se distribuent symétriquement ;
1. Encore y aurait-il lieu de distinguer les diverses « époques • de son style.
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le mouvement, un mouvement impérieux, rapide, pressant, se communique à la suite des développements et les entraîne vers un même but. La transformation est complète : c'est celle même, notons-le, qu'il faut faire subir à une Provinciale de Pascal ou à un Sermon de Bossuet pour les savourer pleinement. Et je ne doute point, pour ma part, que c'est dans cette affinité de nature mentale avec les grands maîtres de la prose classique qu'il faut chercher l'une des vraies raisons du culte que l'auteur des Discours de combat a toujours professé pour notre xvii'' siècle français.
Et c'était un merveilleux orateur d'idées^ le plus puissant, le plus prenant, le plus complet, je crois, de la génération à laquelle il appartenait. Il avait d'abord une voix admirable, forte, grave, sans moelleux peut-être, mais vibrante comme une cloche de bronze dont elle rappelait les sonorités : il savait s'en servir et en jouer étonnamment. Et quand on entendait pour la première fois sortir de ce corps chétif ces vigoureux et passionnés accents, on était saisi, entraîné, conquis. Il joignait à ce don une abondance verbale telle que je n'en ai jamais connue, et qui, s'alliant à une surprenante précision et propriété de termes, lui permettait d'aborder en public et de rendre accessibles et intelligibles les sujets les plus difficiles et les plus abstraits. Avec cela, une richesse d'information, une fidélité de mémoire, une force de dialectique et un art de composition et de construction qui faisait de chacun de ses discours quelque chose d'aussi parfait en son genre qu'une tragédie de Racine ou qu'un opéra de Wagner : on ne saurait assez admirer la puissance d'orchestration,
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— le mol a (Hé employé récemment à propos de lui i, cl il en avait goûté la justesse, — dont Brunetière oraleur et écrivain a donné de si remarquables exemples. Et enfin, pour souli^'-ncM*, utiliser et mettre en (cuvre tous ces dons, il y avait Taction, — une action ardente, endiablée, frémissante, qui faisait passer son être tout entier dans chacune de ses paroles. Tous les muscles du visage étaient contractés, tendus vers le môme but : la démonstration d'une idée. La bouche martelait chacune des phrases qu'elle prononçait. Le geste, tantôt autoritaire et sans réplique, tantôt provocant, comme s'il allait défier et transpercer des ennemis imaginaires, souvent familier, toujours expressif, mimait avec une force singulière tous les mouvements, et, pour ainsi dire, tous les moments successifs de la pensée. Il parlait littéralement avec tout son corps; et il était malaisé, sur le moment, de ne pas subir le prestigieux ascendant de cette éloquence.
Aussi, quels triomphes oratoires cet homme a connus et remportés dans sa vie! Il a tenu sous le charme impérieux de sa parole les auditoires les plus divers et les plus difficiles. Je me rappellerai toute ma vie sa conférence de Genève sur l'Œuvre de Calvin, La foule contenue dans cette immense salle était, pour une large part, peu sympathique, hostile môme, inquiète et houleuse. A huit heures sonnant, un petit homme maigre, au teint verdâtre, d'un pas rapide et vif, s'avance vers l'estrade. Il dépose ses notes, braque son lorgnon, et commence : « Messieurs, si j'ai non seulement accepté, mais sou-
1. Par M. Edouard Rod, dans un article de la Revue hebdomadaire sur son Balzac.
haité.... » Dès ces premiers mots, le charme opère; Tauditoire est pris dans l'engrenage ; la vivante machine va son train et ne lâchera plus sa proie qu'à la fin. A plusieurs reprises, ce public si froid, d'ordinaire, même quand il approuve, est obligé d'applaudir. Certes, la conférence imprimée, — un peu différente du texte parlé \ — est très belle. Mais « c'est le monstre lui-même » qu'il eût fallu entendre- Avec quelle vigueur vibrante, avec quel accent contagieux d'émotion il disait, détaillait, reprenait, commentait les vers si touchants que Villon prête à sa vieille mère! Et quelle inoubliable soirée, féconde en polémiques, en utiles discussions, en aigres représailles!
Ferdinand Brunetière aimait trop ce mode d'action et d'apostolat. Il ne savait pas refuser, quelque loin qu'on l'appelât, un « discours de combat » à prononcer. Il est allé jusqu'en Amérique, — il voulait y retourner il y a deux ans, — porter, on sait avec quel succès, la bonne parole française. A ce jeu passionnant et dangereux, il s'est usé avant l'heure. Et comme s'il devait payer les rares jouissances qu'il avait goûtées, c'est par là qu'il fut frappé d'abord. Il se résigna, car il était chrétien, et chrétien stoique, mais ce ne fut pas sans regret, ni sans douleur, ni
1. Ferdinand Brunetière, — ceci est bon à noter, — même quand il ne parlait pas sur de simples notes schématiques, comme celles dont on trouvera quelques échantillons dans la dernière série de Discours de combat, môme quand il avait écrit son discours à l'avance, comme ce fut le cas à Genève, Ferdinand Brunetière ne récitait jamais par cœur. Il trouvait — ou retrouvait — sur-le-champ la forme qui lui convenait; et son procédé rappelait assez bien celui de Bossuet improvisant librement en chaire la forme de ses sermons sur un texte soigneusement préparé dans le silence du cabinet.
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siuis un stMiliment secret de profonde huinilialion. Sa voix lui était si chère, non pas pour elle-même, mais pour les éclatants services qu'elle pouvait rendre aux causes qu'il défendait! Du moins, avant d'être forcé de renoncer à la parole publique, putil, i\ cet égard, donner touie sa mesure. Ses conférences sur VEncycloj)écIie\ — ces conférences dont ni le Collège de France, ni la Sorbonne ne voulurent, — ont été son chef-d'œuvre en ce genre. Il est telle de ces leçons, sur la Formation de iidée moderne de science ou sur les Idées de Montesquieu^ par exemple, qui est, en beauté constructive, en profondeur de pensée et en richesse de suggestion, égale ou supérieure à tout ce que Brunetière a produit de plus fort et de plus parfait. Et c'était un spectacle vraiment douloureux et déjà presque tragique que de voir cet homme, déjà atteint dans ses forces vitales, et qui le savait bien, s'obstiner et lutter encore, et, de sa pauvre voix de plus en plus voilée, essayer d'exprimer encore et de faire pénétrer dans les âmes les vérités dont il se croyait le dépositaire. « Le silence, avait-il dit en débutant, est la plus grande des persécutions. » Cette persécution ne lui fut pas épargnée.
Au moins sa plume lui restait, sa féconde et vaillante plume, qui avait été sa première arme de combat. Sentant sa fin prochaine, il multipliait les
t. Ces conférences ont été publiées dans le volume intitulé Éludes sur le XVIW siècle (Hachette, 1911). Brunetière les avait rédigées sous forme de notes assez développées, pour qu'on les imprimât après sa mort.
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articles et les livres sur les sujets les plus divers \ comme s'il voulait une dernière fois faire le tour de sa pensée et répandre encore quelques-unes des idées qui lui tenaient au cœur. 11 laisse trente volumes, et si Ton recueillait, sans parler de son énorme correspondance^ et de ses reliquiœ, toutes les pages qu'il a dispersées un peu partout, il seralr facile de tirer de là au moins cinq ou six volumes encore. Le moment n'est pas venu de mesurer et d'évaluer cette œuvre considérable, et il faut se contenter pour l'instant de rapides indications.
Or, ce qui me frappe surtout dans cette œuvre écrite, c'en est, contrairement à l'opinion courante, le caractère successif et évolutif. On s'imagine généralement Brunetière enfermé de très bonne heure, comme dans une forteresse inexpugnable, dans un système clos et un peu étroit, rigide, exclusif, et dont il aurait, toute sa vie durant, défendu les approches et consolidé les fondements. Le culte
1. Pendant ces deux dernières années d'agonie véritable, de lutte quotidienne et héroïque contre le mal, outre ses conférences sur les Origines de l'Encyclopédie, Brunetière a écrit deux volumes, un Honoré de Balzac (G. Lévy) et, en collaboration avec M. P. de Labriolle, un Saint Vincent de Lérins (Bloud), treize articles divers» dont quelques-uns retentissants, l'importante Préface de ses Questions actuelles, et deux chapitres de son Histoire de la Littérature française classique. Je ne parle pas d'autres menues besognes, et du labeur énorme qu'il fournissait à la direction de la Revue. — Il avait préparé aussi une S*" série d'Études critiques qui a paru depuis à la librairie Hachette, en même temps qu'une dernière série de Discours de combat à la librairie Perrin.
2. « D'Arcachon, m'écrivait-il un jour, où je suis censé me reposer, voici la douzième lettre que j'écris d'aujourd'hui. » Et une année, pendant deux mois de vacances, il calculait qu'il avait écrit 275 lettres.
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(lo Bossuol, uno admiration fanatique pour le wii'^ siècle, voilà, croit-on volontiers encore, les articles immuables de son crec/o, ceux auxquels il a rapporté, pendant trente ans, tous ses jugements sur les hommes et les choses du présent et du passé. Ceux qui Tout, non pas seulement approché, mais stmplement lu, savent que ce prétendu portrait n'est qu'une assez vulgaire caricature. La vérité est tout autre. Il ne faudrait pas ici être dupe de l'appareil logique extérieur qui, effectivement, est toujours le même, et qui ne laisse pas d'être parfois un peu artificiel, — Ferdinand Brunetière aimait décidément trop les divisions en trois parties, — et il ne faudrait pas non plus prendre trop au pied de la lettre la courte Préface, vite supprimée d'ailleurs, de la première édition des Etudes critiques. En réalité, cet immuable a beaucoup changé; ce systématique a beaucoup évolué, et, s'il s'est attaché d'une prise si forte à la doctrine évolutive, c'est en raison sans doute des « affinités électives » qu'il y sentait avec sa propre nature d'esprit. Et assurément il était, ou il paraissait plutôt dogmatique, car il avait le ton volontiers affirmatif et impérieux; mais son dogmatisme, on n'y a pas assez pris garde, était un dogmatisme successif : il affirmait successivement, avec une égale autorité, des opinions, sinon contradictoires, tout au moins assez souvent fort divergentes. Au fond, esprit essentiellement mobile, et même inquiet, toujours en mouvement et en quôte, incapable de se reposer, de se fixer et de se figer dans une forme fixe de pensée et de style, correcteur infatigable des épreuves de ses articles et de ses livres, refaisant plus de quinze fois telle étude dont il n'était
point satisfait \ et, quand il revenait aux mêmes sujets, les reprenant de fond en comble, et ne craignant nullement de se contredire, il renouvelait incessamment non seulement son bagage d'impressions et d'informations, mais encore ses points de vue ou de perspective, tenant scrupuleusement à jour en quelque sorte tout le champ de sa vision et de sa pensée. Il aimait à le dire, il voulait toujours tenir « toute retendue du clavier » sous ses doigts.
Pour y réussir, il a conservé jusqu'au dernier jour, et il a soigneusement entretenu une puissance de curiosité et une faculté de lecture vraiment prodigieuses. Je n'ai jamais vu, et je crois que l'on pourrait difficilement citer un aussi étonnant liseur. Tout lui était bon : médecine, théologie, sciences exactes, art militaire, jurisprudence, que sais-je encore? il s'intéressait à tout, il lisait tout, il retenait tout. La veille même de sa mort, il se faisait envoyer le dernier livre posthume de Gaston Paris, son Esquisse historique de la littérature française au moyen âge. Déjà malade, je Tai vu, en un seule après-midi, lire, et de manière à s'en assimiler toute la substance, quatre volumes sur des sujets bien différents; il y en avait un sur Pascal, un autre sur des questions maritimes. Et il ne se contentait pas de lire : il relisait, et il annotait. 11 s'était composé une admirable bibliothèque, — on va la vendre, hélas! Déjà un Américain s'offre pour l'acquérir. Ne se trouvera-t-il donc pas un bon Français pour la
1. La partie de son Manuel de Vhistoire de la Littéralure fran" çaise qui est consacrée à une vue d'ensemble du xviii® siècle.
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ictonir chez nous? — Un grand nombre de volumes sont couverts de notes marginales de sa main, et j'en sais de fort curieuses. Il avait acquis ainsi, et de très bonne heure, une universalité et une ubiquité de connaissances qui rappelait, et je crois dépassait celle de Voltaire. Il étonnait souvent des spécialistes, . — et des spécialistes très spécialisés, — par la richesse et la précision de son information. Et toute cette érudition qui, assurément, n'était pas et ne pouvait pas être toute de première main, — elle Tétait sur tous les points essentiels, sur d'autres aussi, et elle savait très bien remonter aux sources, — cette érudition était classée, hiérarchisée, dominée, repensée pour tout dire. On sent, — et c'est ce qui en fait la haute valeur, — non seulement qu'elle nourrit, mais qu'elle déborde toutes les études si diverses auxquelles Brunetière s'est successivement appliqué. Combien d'autres champs il avait défrichés et ensemencés, que la mort ne lui a point permis, hélas ! de mettre en valeur et d'exploiter!
Et comme Ton se trompe aussi quand on se représente l'auteur des Discours de combat hypnotisé littéralement par Bossuet, et passant trente années de sa vie à faire au grand évéqueune loyale et d'ailleurs admirative concurrence! Certes, il aimait et il admirait Bossuet, mais son admiration pour lui était surtout d'ordre littéraire et historique. J'étonnerai ^ans doute beaucoup de gens, mais je ne crois pas me tromper en déclarant querinlluence de Bossuet, sur le fond et sur l'orientation de sa pensée, a été à peu près nulle; celle de Pascal n v\(\ j'en suis presque sur, singulièrement plus persislante et plus
profonde^ Joignons à Pascal, Darwin, Schopenhauer et Auguste Comte, George Eliot, et, à un tout autre point de vue, Eugène Fromentin; ce sont là les maîtres de la pensée de Brunetièrc, ceux qui ont le plus agi sur lui et auxquels il doit le plus. Tout le reste est secondaire. Par certains côtés, cet orateur, ce dialecticien, ce critique, cet apologiste, ce poète môme, — voyez son étude sur Rabelais, — appartenait bien, j'y consens, au xvir siècle; par d'autres, et les plus nombreux, il était entièrement
1. Je me rencontre sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, — et nos deux études ayant été écrites en môme temps, c'est bien là une « rencontre », dont tout l'honneur, bien entendu, est pour moi, — avec Eugène-Melchior de Vogiié, dans le très bel article qu"il a consacré à Ferdinand Brunetière {Revue des Deux Mondes du l*"^ janvier 1907 : l'article a été depuis recueilli dans les Routes, Bloud, 1910) : « Ses préférences apparentes, déclarait l'éloquent écrivain, ses préférences apparentes étaient pour Bossuet; son culte profond allait à Pascal, conseiller naturel de tous ceux que torture le dilemme du célèbre pari. » — Il avait projeté, et même déjà esquissé une série de leçons sur Pascal qui auraient eu, à n'en pas douter, un grand retentissement.
Et il est si vrai que Pascal a eu plus d'action sur lui que Bossuet, qu'il lui arrive, si je puis dire, de pascaliser Bossuet, je veux dire de prêter au grand évêque des sentiments, une attitude, bref une « mentalité » qui est bien plutôt celle de Pascal. Qu'on relise par exemple cette phrase, d'ailleurs admirable, d'un article sur Voltaire : « Et le prêtre du xvii'' siècle a vu plus loin et plus juste que le pamphlétaire du xviii% car ayant traversé comme les autres les angoisses du doute et sué, dans le secret de ses méditations, l'agonie du désespoir, il a compris que, toutes choses qui tiennent de l'homme étant imparfaites, c'était trahir la cause elle-même de l'humanité que de dénoncer au sarcasme, au mépris, à l'exécration les maux dont on n'a pas le remède. » — Pascal « traversant les angoisses du doute et suant dans le secret de ses méditations, l'agonie du désespoir », c'est peut-être là un Pascal bien romantique; mais après tout, il est possible (|ue Pascal ait été tel; je ne crois pas que ce portrait puisse s'appliquer à Bossuet.
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cl absolument de son temps, et jamais cet éloquent défenseur de la tradition n'a prétendu sacrifier ni le présent ni l'avenir au passé.
Il y a un point essentiel de cette biographie intellectuelle et morale, — Tune des plus complexes, des plus passionnément intéressantes, des plus « représentatives )) aussi du siècle qui vient de finir, on le verra bien quand on pourra l'écrire dans le dernier détail, — il y a un point de cette biographie qu'il faut dès maintenant essayer d'éclaircir. Je veux parler de l'évolution religieuse de Ferdinand Brunetière. Oue de légendes se sont formées là-dessus! Que de méprises les mieux intentionnés ont parfois commises! Et combien la vérité est à la fois plus simple et plus émouvante que tous ces contes! — « On l'a pu croire agité d'autres soins, et, en effet, il l'a été. Mais si la question religieuse n'a pas toujours été la première ou la plus évidente de ses préoccupations, elle en a été cerlainemenl la plus constante, et disons, si on le veut, par instants, la plus sourde, mais en revanche la plus angoissante. » (Vest en parlant du xix" siècle que Brunetière a prononcé ces fortes et mémorables paroles ; je ne sais pourquoi je ne puism'empécher de les lui appliquer à lui-même. II y avait en lui un fond d"in({uiétude et de pessimisme acre, violent, tragique même, et, comme l'a si bien dit M. Bourget dès le lendemain de sa mort, « une pensée à la Pascal » dont rien ne pouvait le distraire. Dès 1875, dans un article qu'il n'a pas recueilli en volume, il écrivait : « Ce qu'il y a de
certain, c'est que la poésie, comme la philosophie, comme la religion^ traversent en ce moment une crise dont il serait présomptueux de vouloir prédire ce qu'il en sortira. » La question était posée publiquement, et depuis ce temps-là, sous une forme ou sous une autre, discrètement, historiquement le plus souvent, il ne devait cesser d'y revenir. Qu'on se rappelle ses articles sur Bossuet, sur Voltaire, sur Bayle, sur Vinet, sur la casuistique, sur Pascal surtout. « Mais pour les Pensées, écrivait-il en 1885, quelle qu'en soit la valeur comme apologie du christianisme, le problème qu'y agite l'âme passionnée de Pascal n'a pas cessé d'être celui quit faut que tout être qui pense aborde, discute et résolve une fois au moins dans sa vie. » Un peu plus tard, en 1890, il reprochait à M. Lavisse, à propos de sa Vue générale de r histoire de l'Europe, de « n'avoir pas fait la place assez large à l'histoire religieuse ». Celte histoire, nous le savons aujourd'hui, il l'étudiait alors pour son propre compte. Mais il était encore sous l'influence d'Eugène Burnouf, dont V Introduction à r histoire du bouddhisme, m'avouait-il un jour, devait retarder d'une quinzaine d'années son adhésion au christianisme. Et sous l'action combinée de Schopenhauer, de Darwin et de Gomle, il croyait fermement alors, — un discours prononcé le 31 juillet 1894 est très significatif à cet égard, — il croyait qu'une morale strictement positiviste pouvait désormais se suffire à elle-même, et même ne remplacerait pas sans avantage les religions disparues ou périmées. Trois mois après, il partait pour l'Italie. Simple voyage d'agrément et de curiosité, « quoi qu'on en ait pu dire », — ainsi s'exprime une note
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inédite qui nous résume son entrelien avec Léon XIII et qu'il faudra bien publier quelque jour*, — mais voyns^e qui se termina par « une visite au Vatican ». L'impression produite par la vue et la parole de '( ce ^rand vieillard » fut profonde : ce fut la « chi- (pionaude » initiale qui détermina l'ébranlement moral «lécisif, lecpiel avait élé déjà préparé sans doute, comme il arrive toujours en pareil cas, par les mille menus faits de la vie intérieure et subconsciente. On sait le reste : le retentissant article, et les bruyantes polémiques, les articles, les discours et les livres qui ont suivi, et ces campagnes oratoires poursuivies un peu partout, et, parmi les autres travaux commencés, interrompus et repris, toute cette (euvre d'apologétique catholique, laquelle devait se couronner par une vaste construction synthétique à triple étage, qui eut tenté d'être pour notre temps ce que le grand livre inachevé de Pascal voulait être })Our le XVII*' siècle. Pendent opéra inlerriipta, selon le mot qu'ont gravé au frontispice des Pensées les solitaires de Port- Royale Et, comme pour son