‹ Maîtres d'autrefois et d'aujourd'huiChapitre 47 sur 61 · On la trouvcîra dans nos Maîtres de Vhearc, p · texte numérisé non relu

On la trouvcîra dans nos Maîtres de Vhearc, p

2. J(; tiens de quelqu'un de très bien informe qu'un jour Hrunetière esquissa devant lui, en une heure d'entretien, tout I(î plan de son Apologie, et qu'il fut, ce jour-là, merveilleux de verve dialectique, de vigueur persuasive et d'habileté construetive. Combien il est regrettable qu'on ne nous ait pas conservé par écrit le récit de cet entretien ou de tel autre que l'auteur des Chemins de la croyance a pu avoir sur le même sujet! Nous aurions là un document inliniment précieux sur riiistoire de sa pensée, quelque chose d'analogue à ce que sont aujourd'hui, pour nous, la Préface d'Ktiennc Périer, et le Discours (le Filleau de la Chaise sur tes Pensées de Pascal : on sait «jue ces deux morceaux nous résument et nous restituent un entrelien, ou une « conférence » faite en 1G57 ou 1058 par Pascal sur l'uîuvre qu'il méditait.

illustre devancier, on discutera longtemps encore sur le sens et la valeur du monument projeté.

On a souvent reproché à cet œuvre et à son auteur d'avoir méconnu le caractère essentiel de la religion qu'ils voulaient défendre, et au lieu d'une « religion » véritable, d'avoir surtout constitué une « sociologie », ou même une « politique ». C'est oublier d'abord, ce me semble, que l'œuvre est inachevée, et que, de cette longue et sinueuse chevauchée « sur les chemins de la croyance », nous n'avons pu connaître que « la première étape ». D'autre part, n'est-ce pas aussi se méprendre sur les vrais caractères de l'évolution religieuse de Brunetière et sur ce que Ton pourrait appeler la psychologie de sa conversion? Il avait été toute sa vie anxieusement préoccupé de trouver une morale, et une morale sociale, je veux dire une morale qui ne fût pas seulement valable pour l'homme individuel, mais qui réglât les rapports des hommes, et de lous les hommes, entre eux. Cette morale, longtemps il avait cru que la science et la philosophie, en laïcisant les résultats des religions positives, lui fournissaient le moyen de la constituer. Un jour vint où celte construction lui parut bien fragile, et bien ruineux les fondements sur lesquels elle reposait. En même temps, il eut la claire intuition que la morale qu'il rêvait, le catholicisme, et le catholicisme seul, l'avait pratiquement réalisée. Ce jour-là, il dut bien sentir ([u'il était ou qu'il redevenait virtuellement catholique, que le catholicisme était bien d'ores et déjà le terme préfix de l'évolution qui commençait, ou plutôt qui se poursuivait en lui. Seulement, le catholicisme intégral n'est pas seule-

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monl iino morale : c'est un dogme; c'est une vie; il n'admet pas seulement le consentement tout extérieur de rinlellip^ence : il exige l'adhésion de TAme tout entière; il est une croyance; il est une foi. El c'est à la conquête progressive de cette foi intérieure qu'à partir de 1895 cette Ame à la fois méthodique et ardente marcha résolument. On le vit alors entamer pour ainsi dire un siège en règle autour de l'idée et de la croyance chrétiennes; on le vit les investir par une série de travaux d'approche, ruinant au fur et à mesure les objections qui se dressaient devant lui et qui l'arrêtaient encore, et peu à peu, lentement, mais sûrement, arrivant jusqu'au centre de la place. Qu'on ne s'étonne donc point qu'il ait tant insisté sur les raisons morales et sociales de croire : c'étaient celles qui l'avaient frappé d'abord. Qu'on ne s'étonne pas non plus qu'il ait surtout développé des raisons en quelque sorte impersonnelles et encore un peu extérieures : c'était la marche propre de son esprit d'aller du dehors au dedans, et d'ailleurs il estimait que c'étaient celles qui avaient prise sur le plus grand nombre? d'esprits, — mais <' j'en ai cVautres, disait-il dans une page trop peu remarquée, fen ai de plus intimes et de plus personnelles! » — Et qu'on ne s'étonne pas enlin (juil ait particulièrement appuyé sur ce que les théologiens appellent les motifs externes de crédibilité : il na pas eu le temps de s'appesantir sur les autres. Mais si l'adhésion finale ne s'est pas faite sans lutte ni sans trouble, — particulièrement à propos des livres de M. Loisy, — elle s'est faite pourtant, loyalement et i)rofondément, et il a eu peut-être d'autant i)lus <le mérite à la faire et à la

maintenir que, s'il a trouvé, il Tavouait parfois, dans le catholicisme, de grandes satisfactions d'esprit et « l'apaisement de son inquiétude » intellectuelle, les profondes satisfactions du cœur lui ont toujours été refusées, — et c'est à celles-là qu'il eût tenu le plus.

Car, comme on se trompe encore quand, sur la foi de son style et de son armature logique, on s'imagine un Brunetière tout bardé de fer, — et de syllogismes, — pure et dure intelligence entièrement fermée aux raisons du cœur que la raison ne connaît pas! J'ai ici quelques scrupules à parler de l'homme après ce qui en a été dit par ses amis de la première heure, MM. Faguet, Bourget, d'Haussonville et de Vogué. Et pourtant, ces notes, dont je sais toute l'insuffisance, seraient trop incomplètes si, à mon tour, en terminant, avec une discrétion qui sera un dernier hommage à cette mémoire, — car personne n'a eu plus que lui la pudeur de sa bonté, — je ne disais pas quelques mots de « l'ami incomparable », de l'homme « du sanctuaire familial », « tendre, infiniment tendre », dont la mort a fait couler tant de larmes et provoqué de si déchirantes émotions.

C'était une idée qui lui était chère, et peut-être parce qu'il s'en faisait l'application à lui-même, « qu'un grand écrivain n'est pas toujours l'homme de son style ». Il le rappelait encore dans un article, l'un des derniers, et des plus forts et des plus pleins qu'il ait écrits, sur Bossuet. « On ne saurait nier.

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(''crivail-il, (juo Bossiicl ait lo style impérieux el autoritaire;... et à cet égard la convenance est parlaite entre le style et la pensée de Bossuet. Mais s'il s'agit de son caractère, c'est autre chose! et ici tous les témoignages concordent à nous montrer dans cet écrivain, dont il semble que Vaccent ne souffre point de contradiction, le plus doux, le plus sociable, — ('/ parfois le plus liësitanl des hommes. » Je crois bien (jue, sans le vouloir, il s'est peint ici lui-même. — 11 avait une sensibilité très vive, et même violente, qui, d'ordinaire contenue par une puissante volonté, et d'ailleurs alliée, si je ne me trompe, à une certaine timidité, éclatait parfois en de brus([ues réparties, en d'amères et acres boutades. Très nerveux, un peu irritable, d'humeur volontiers contredisante, il bousculait avec rudesse les vanités gonflées et les légèretés mondaines. Mais les timides et les modestes trouvaient en lui une simplicité, et une bonne grâce, et une cordialité d'accueil qui les surprenaient et les ravissaient tout ensemble. Extrêmement réservé avec les indifférents, quand il voyait qu'il avait affaire à quelqu'un de sûr, il se détendait aussitôt, et il se montrait tel qu'il était au fond, simple, infiniment serviable et bon. Le nombre de services que cet homme a rendus dans sa vie, — on le verra bien si on publie un jour, ce que j'espère, sa correspondance, — est incalculable. Son amitié, qu'il donnait assez vite, — trop vite même quelquefois, car il connut l'ingratitude, et il eut à se reprendre, — son amitié avait (juelque chose d'exquis et de rare. Il aimait mieux multiplier les bons offices que les protestations, mais de loin en loin, un de ces mots brefs qui en

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disent long sur le fond d'une âme lui échappait, et Ton sentait alors toute la profondeur et toute la chaleur de son affection. « Croyez-moi, du fond du cœur, votre bien affectueusement dévoué », était une formule par laquelle il terminait volontiers ses lettres à ses bons amis. Mais c'est surtout quand on était dans la peine que son amitié se faisait alors délicate et discrètement prévenante. Quel est celui de ses amis qui, au moment d'un deuil intime ou d'un grand chagrin, n'a reçu de lui de ces lettres émues, affligées, tendrement douloureuses, où la sympathie et la pitié se fondaient et s'achevaient en un sentiment de réconfort moral? Et sa charité ne se bornait pas à de simples paroles. Six mois avant sa mort, exténué déjà, promptement essoufflé, marchant à peine, je l'ai vu gravir à plusieurs reprises, — avec quelle fatigue! — les trois rudes étages d'une clinique pour aller y voir un ami malade. Que d'autres traits analogues on pourrait citer! Ce pessimiste de réflexion et d'expérience était profondément bon.

Et il était généreux. Il savait rendre justice à ses adversaires les moins indulgents; au besoin, il les défendait contre ses amis mêmes; il n'avait à leur égard ni rancune, ni haine; il n'usait pas contre eux de toutes les armes, même légitimes, qu'il avait entre les mains. A quelqu'un, par exemple, qui l'avait attaqué publiquement, il rendait un service qui n'avait pas été demandé, et qui devait rester ignoré. — Riche et haute nature dont le public n'a connu que les moindres dons, c'est un grand homme de Lettres et, pour dire le seul mot qui convienne, c'est une conscience qui s'en va....

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