VIII AVANT-PROPOS
Car l'essai est bien un genre. Il est, au grand livre d histoire ou de critique, ce que la nouvelle est au conte. Le définir n'est pas très aisé. C'est un morceau de moyenne longueur qui constitue un tout, le résumé des impressions et des idées d'un esprit sur un objet qu'il ne connaît pas assez pour l'épuiser, dont il a une perception assez nette pour qu'il vaille la peine de les lire. Un tel travail suppose une forte culture, — tant vaut l'essayiste, tant vaut l'essai, — un choix heureux du sujet; — si la matière traitée n'est pas importante, à quoi bon ces trente ou quarante pages? — un point de vue surtout et de la portée. Il y faut l'art de la composition courte, le plus difficile; le talent de discerner l'essentiel dans les questions et dans les personnes ; enfin un style qui supplée par sa vertu d'intensité aux sacrifices qu'impose une dimension trop serrée. Aussi le nombre des essayistes qui ont réussi ce difficile tour de force est-il assez restreint, et ils ne l'ont pas réussi toujours. Taine, Renan, Montégut, Planche, à l'occasion d'Adolphe, Sainte-Beuve avant les Lundis, Brunetière, tels sont, pour ne parler que des morts, quelques-uns des maîtres du genre. J'allais oublier J.-J. Weiss, ce génie si mal dirigé et si remarquable...
C'est un autre maître du genre, c'est M. Paul Bourget, qui parle ainsi, à propos d'un autre grand essayiste, Eugène-Melchior de Vogué. Et je voudrais bien, en transcrivant cette forte page, n'avoir point prononcé ma propre condamnation. Je voudrais bien que cette série d'essais sur Montaigne .et sur Chateaubriand, sur Sainte- Beuve et sur Taine, sur Brunetière et sur Sully Prudhomme, sur Auguste Angellier et sur Gabriel Hanotaux ne fit pas trop l'effet d'un ver-
AVANT-PHOPOS. IX
hiage inutilo. .l'ai taché, en tout cas, do mo placer ;i un (MM'laiii « point de vue » pour les écrire; et ce point de vue, toujours le mémo, est celui que je nie suis elTorcé de définir dans la Préface de mes Livres et Questions cC aujourd'hui. Ce point de vue qui forme, si je ne m'abuse, l'unité de mes principaux travaux, je n'en ai pas sans doute tiré tout le parti possible; mais d'autres viendront, j'en ai la ferme confiance, qui, mieux armés de pensée, de science et de talent, sauront bien faire rendre à mon idée maîtresse tout ce qu'elle recèle de vie et de fécondité. Je ne sais si, comme on le dit partout, il y a, à l'heure actuelle, une crise de la critique française. Si cette crise existait réellement, il n'y aurait pas, j'en suis convaincu, de plus sur moyen d'en sortir que de porter, dans l'étude des ouvrages de l'esprit, quelques-unes des préoccupations dont, après quelques autres, j'ai tenté de me faire l'écho.
Et peut-être aussi serait-il bon de revenir à cette forme, aujourd'hui un peu négligée, de Y Essai. C'est, à mon gré, la plus libre, la plus souple, la plus vivante de toutes les formes de la critique, et peut-être la plus efficace. Elle n'est pas indifférente à l'actualité, mais elle la dépasse, et elle a l'ambition de lui survivre. Elle a produit, chez nous surtout, d'authentiques, de durables chefs-d'œuvre. Elle est admirablement adaptée