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X AVANT-PROPOS

au génie si clair et si humain de notre race Intermédiaire entre les brillantes improvisationi du journalisme et les gros volumes écrits par deî spécialistes et pour des spécialistes, elle s'adresse à ceux qui veulent s'instruire sans trop d'efforts et qui pourtant ont gardé le goût du recueille ment intellectuek Elle est plus capable qu'aucunt autre de résister à certains engouements, d( redresser certains partis pris, de réformer certainî jugements hâtifs ou convenus, de consacrer dei réputations légitimes. Plus qu'aucune autre enfin elle assure à ceux qui l'emploient avec suite, avec conscience, avec talent, ce quelque chose d'extrêmement rare et d'infiniment précieux qui s'ap pelle l'autorité. Si demain quelque grand critique venait à naître, il me paraît peu douteux que c'est à la forme de V Essai qu'il aurait recoure pour répandre ses idées et accomplir son œuvre,

Victor Gihaud,

Gruyères, juillet 19i2.

LES EPOQUES DE LA PENSÉE DE MOiNTAIGNE'

Voici un livre auquel Ferdinand Brunetiëre, — on verra tout à Theure pourquoi, — n'eût pas manqué de consacrer un article. Très savant, très méthodique, très consciencieux, il renouvelle, sur plus d'un point important, Tétude de Montaigne. Il est, de plus, Toeuvre, extrêmement méritoire, et un peu inattendue, d'un jeune aveugle dont Tinformation peut faire envie à ceux qui voient clair. Ce sont là plus de raisons qu'il n'en faut pour en parler.

« Je n'attends pas sans impatience, et les notes où M. Strowski essaiera de déterminer les dates de

i. Les Sources cl V Évolulion des « Essais « de MonUi'ujnc; — les Livres d'kistoirc moderne utilisés par Montaigne, par M. Pierre Villey, 3 vol. in-8, Hachette, 1908.

MAÎTRES D'AL'inKFOlSi 1

composition de chaque Essai, et surtout celles où il explorera les sources des Essais. » C'est à propos du premier volume de V « Édition municipale » des Essais que Ferdinand Brunetière s'exprimait en ces termes. S'il avait vécu deux ans de plus, son impatience eût été satisfaite, mais d'une façon qu'il n'avait pas prévue. En même temps que M. Strowski préparait sa monumentale édition des Essais, dont le second volume vient précisément de paraître, M. Pierre Villey poursuivait de son côté les recherches dont il nous donne aujourd'hui les résultats. Les deux historiens travaillaient à l'insu l'un de l'autre. Quand ils connurent leur mutuelle existence, et leur mutuel dessein, ils s'aperçurent que depuis longtemps, sans le savoir, « ils battaient les mêmes buissons ». Avec la plus parfaite bonne, grâce M. Strowski s'effaça devant son concurrent involontaire : au lieu de le devancer, comme il aurait sans doute pu le faire, il annonça les travaux de M. Villey et leur laissa prendre quelque avance. Il fit mieux encore : il l'associa à sa tâche, et lui abandonna, au dernier volume de 1' « Édition municipale », une partie de l'étude qu'il avait lui-même entreprise. Les mœurs littéraires se sont bien adoucies depuis un siècle. Quand on songe aux inélégants procédés de Cousin à l'égard de Sainte-Beuve, on ne peut que féliciter M. Strowski de n'avoir pas marché sur les traces de Victor Cousin.

C'est que M. Strowski est un élève, non pas de Victor Cousin, mais de Brunetière. Ce qui restera, je crois, la marque propre de ce dernier comme

1. Études critiques sur l'Histoire de la littérature française, 8* série, p. 44.

professeur et comme critique, c'est la précision et la rit(uour de» sons hislori([U(» dont il donnait rexemplo, ot (lu'il inculquait à tous ceux qui rapprochaient. « Nous sommes mobiles, et nous jugeons des (Mres mobiles », ce mot de Sénac de Meilhan, dont Sainte-Beuve a fait Tépigraphe desesPor//'a//s Contemporains, si Brunetière ne le citait pas, on peut dire qu'il Tavait constamment à l'esprit. De là Textreme attention qu'il prêtait aux dates, aux synchronismes, aux influences exercées ou subies, aux sources, aux éditions successives, à la bibliographie des œuvres, bref, à tout ce qui précise, localise, actualise une physionomie littéraire; il se défendait d'étudier et de juger « en bloc ». Or, en ce qui concerne Montaigne, le conseil était particulièrement opportun, et il a été très heureusement suivi. Dans son enseignement à l'Ecole normale, Brunetière avait montré \ sinon le premier, au moins plus fortement que personne, que les Essais sont une (cuvre essentiellement successive, et que, pour en démêler le véritable caractère, il faut tenir grand compte des sources, des dilTérences d'éditions, et des corrections de l'auteur. M. Lanson, entre autres, M. Strowski, M. Villey enfin ont repris, précisé ces indications suggestives. Et à la question ainsi

I. Voyez à cet égard, dans le 3" fascicule du t. I de VHistoire de la littérature française classique (Paris, Delagravc), l'admirable et presque décourageant chapitre sur Montaigne. Ce chapitre que M. Gustave Michaut a fort habilement restitué, d'après les notes d'un cours professé à l'École normale, en 1900-1901, par Ferdinand Brunetière, donnera bien une idée de ce qu'a été l'enseignement de ce maître irrempla(;able. Il avait déjà parlé de Montaigne, mais sur un tout autre plan — car il ne se répétait jamais, — en 1886-1887.

déterminée, le livre de M. Villey vient répondre d'une manière sinon définitive, tout au moins plus complète et plus satisfaisante qu'on n'avait fait jusqu'ici. « Le plus vif plaisir d'un esprit qui travaille, a dit Taine, consiste dans la pensée du travail que les autres feront plus tard. » Nul doute que, si Ferdinand Brunetière avait pu lire ces trois gros volumes, il n'eût vivement goûté ce plaisir.

« Il y a ici, — écrit M. Villey, — trois études principales : une enquête sur les sources et sur les lectures de Montaigne; une enquête sur la chronologie des Essais ; une étude enfin sur leur évolution. » Ces trois études se commandent et s'entraînent l'une l'autre, et c'est le grand intérêt du livre de M. Villey d'avoir posé pour Montaigne le problème bibliographique et historique dans toute son étendue, et de l'avoir envisagé sous tous ses aspects. Quels livres a lus Montaigne? et à quelle époque? et comment les a-t-il utilisés? A quelles dates respectives peuton rapporter la composition des divers chapitres des Essais'! Et quel jour enfin cette enquête peutelle jeter sur l'histoire de la pensée et de l'art de Montaigne? C'est à ces trois questions que le jeune érudit s'est efforcé de répondre.

A en croire Montaigne, sa « librairie » était « des belles parmi les librairies de village ». Elle contenait « mille volumes de livres », à ce qu'il nous dit luimême. Quels étaient ces mille volumes? Si l'on parvenait à le savoir, on aurait, du même coup, déterminé, à bien peu près, toutes les lectures de l'auteur des Essais. Car si Montaigne, comme nous tous, n'avait pas lu, ce qui s'appelle lu, tous les livres de sa bibliothèque, en revanche, étant donné

ses habitudes d'esprit, et celles aussi de son temps, il est peu probable qu'il ait beaucoup lu en dehors de chez lui. En tout cas, ses lectures essentielles seraient sans nul doute représentées sur le catalogue de sa « librairie ».

Pour reconstituer, au moins partiellement, ce catalogue, nous disposons de divers moyens. D'abord, c[uclques-uns des livres de Montaigne existent encore par le monde : ils sont aisément reconnaissablés, Montaigne ayant l'habitude de mettre son nom sous le titre de ses volumes. Le docteur Payen, (|ui était un fervent de Fauteur des Essais, en avait réuni un certain nombre qui ont été acquis, avec tous les documents de sa collection, par la Bibliothèque Nationale en 1870. Nous connaissons actuellement soixante-seize de ces ouvrages \ et quelquesuns d'entre eux, comme le César, le Quinie-Ciirce sont particulièrement précieux à cause des annotations manuscrites dont Montaigne les a enrichis, ou, comme il disait, « barbouillés ».

Mais le guide le plus sûr, le mieux informé, et le plus loquace, que nous ayons pour nous conduire dans la « librairie » de Montaigne, c'est encore Montaigne lui-même. (3n sait de combien de citations il a « farci » son livre. Toutes ces citations sont autant d'aveux de lectures : il s'agit de les recueillir, d'en établir l'exacte origine, et, en se reportant aux textes mêmes, de voir dans le détail le parti que

1. (^f. Paul Bonnefon, la Bibliothèque de Montaigne, dans la Revue d'histoire littéraire de la France du 15 juillet 1895. Voyez aussi les deux savants et intéressants volumes que le môme auteur a publiés, ou réédités plutôt, sous le lilre de Montaigne et ses amis, 2 vol. in-16, Paris, A. Colin, 1898.

Montaigne en a tiré. D'autre part, sur ses lectures comme sur tout le reste, Montaigne n'est point avare de confidences : il est tel livre qu'il ne cite jamais, mais qu'il a certainement lu, lui-même nous le déclare formellement, soit dans ses Essais, soit dans le Journal de ses voyages\ à moins encore qu'il ne se contente d'y faire une rapide allusion en passant : autant d'indications dont il y a lieu de faire son profit. Enfin, il est des ouvrages que Montaigne, à première vue, ne semble pas avoir utilisés, au moins expressément, et qu'il ne mentionne même pas, — par exemple les Discours de La Noue, — mais qu'il a presque sûrement lus, et dont il s'est probablement inspiré en telle ou telle occasion. De ces ouvrages-là, il convient de n'allonger la liste qu'avec une extrême prudence, et de réserver à l'avenir, aux hasards d'une lecture imprévue le soin de préciser nos conjectures; encore est-il bon de maintenir qu'il y a, en pareille matière, des conjectures permises, et, pourvu qu'on ne les transforme pas en certitudes absolues, des probabilités à faire valoir^.

1. Le Journal de voyage de Montaigne a été réédité excellemment, avec une introduction et des notes, par M. Louis Lautrey (Paris, Hachette, 1906).

2. Je suis, par exemple, un peu étonné de voir que, dans la liste des lectures certaines, ou probables, ou même simplement possibles de Montaigne, M. Villey n'ait fait figurer aucun ouvrage de Calvin. Quoi! V Institution chrétienne elle-même, en latin ou en français, n'aurait jamais été lue par l'auteur des Essaisl Est-ce vraisemblable? J'avoue, n'ayant pas relu parallèlement les deux ouvrages, n'apporter aucun texte à l'appui de c^te opinion; mais je serais bien surpris que VInstitution ne se trouvât point « parmi cette milliasse de petits livrets » dont parle Montaigne, et « que, dit-il, ceux de la religion prétendue réformée font courir pour la défense de leur cause, qui partent parfois de bonne main, et qu'il est grand dommage n'être

(Ju'on recueille maintenant tous ces renseignements divers, et qu'on les classe : on n'aura assurément point la liste complète des « mille volumes de livres » dont se composait la « librairie » de Michel de Montaigne, ni même de tous ceux qu'il a lus : mais il est à croire qu'on aura celle de toutes ses principales lectures, de toutes celles, ou peu s'en faut, qui ont exercé quelque action sur son esprit, laissé quelque trace dans sa pensée. Or, c'est là tout ce qui importe.

M. Yilley s'est voué d'abord à cette tûche en apparence un peu ingrate, — mais l'érudition a ses joies austères! — avec la plus scrupuleuse conscience. 11 est juste de dire qu'elle lui était facilitée par tout le travail antérieur des innombrables critiques et commentateurs qui, depuis plus de trois siècles, se sont exercés sur le texte de Montaigne, élucidant tel passagiî obscur, expliquant telle allusion, signalant l'exacte référence des innombrables citations latines ou grecques, italiennes ou françaises, multipliant entre les Essais et d'autres u bons auteurs » les rapprochements ingénieux, savants et utiles. Le travail avait été commencé au lendemain de la mort du grand écrivain par sa fille adoptive, la docte demoiselle de Gournay, qui, aidée de Pierre de Brach et de quelques autres érudits, s'était efforcée, dans l'édition des Essais qu'elle publia en 1595, de

embesognés à meilleur sujet ». V Institution n'est assurément point un « petit livret ». Mais si Montaigne a lu quehiues-unes de ces « apologies », puistju'il les estime « de bonne main », comment n'aurait-il pas lu celle ([ui pouvait le dispenser de lire toutes les autres? — J'aurais voulu aussi que M. Villey se demandât si Montaigne avait lu, oui ou non, et de plus ou moins près, Vlmitation de Jésus-Christ.

rapporter à leurs auteurs les citations latines que Montaigne avait enchâssées dans son texte. M. Villey a largement bénéficié de toutes ces enquêtes fragmentaires et successives; il en a coordonné, synthétisé les résultats; il les a soigneusement contrôlés ; il les a complétés et rectifiés sur un certain nombre de points. Et il aurait achevé cette œuvre d'exploration préalable, si le propre d'une œuvre de ce genre n'était pas, justement, de n'être jamais achevée, d'être au contraire toujours ouverte, toujours sujette à revision, à complément, à contrôle, — et, en un mot, toujours à refaire K

Quoi qu'il en soit, M. Villey a pu ainsi identifier plus de deux cent cinquante livres, — exactement deux cent soixante et onze, — lus, et vraisemblablement possédés par Montaigne. Nous voici, semblet-il, un peu loin des « mille volumes de livres » dont s'enorgueillissait sa curiosité de bibliophile. Mais si l'on songe, — et M. Villey aurait pu tirer parti de cet argument, — que beaucoup de ces « livres » comprenaient plusieurs u volumes », on peut penser qu'une bonne moitié de la « librairie » de Montaigne est là représentée sur ce catalogue posthume, et en tout cas, nous le répétons, toute la partie vraiment vivante de sa bibliothèque.

Le résultat serait sans doute un peu mince si l'on s'en tenait là. Mais M. Villey ne s'en est pas tenu là. Il sait qu'une bibliothèque est, en quelque manière,

1. Aux sources signalées par M. Villey, on en peut joindre une fort importante, au moins pour le chapitre de Vlnslitution des enfants, c'est le De liberis recte instituendis liber, de Sadolet (1530). Voyez à ce sujet Joseph Dedieu, Montaigne et le cardinal Sadolet {Bulletin de littérature ecclésiastique publié par VInstitut catholique de Toulouse, janvier 1909).

(in étal d"ûme, surtout qunnd cotte bibliothèque est colle d'un intrépide liseur tel que Montaigne. Il a donc interrogé les livres de Montaigne; il les a lus à son tour; et, en les rapprochant des citations qu'en l'ait le grand écrivain*, il leur a demandé tout ce ([u'ils étaient susceptibles de nous apprendre sur ses goûts, ses habitudes de travail, ses pensées coutuniières ot le tour propre de son esprit.

Il a tout d'abord constaté que la culture de Montaigne était plus italienne que française, et beaucoup plus latine que grecque. Sur deux cent cinquante ouvrages, cent quarante environ sont en latin, — presque trois sur cinq, — et trente-cinq en italien. En dehors des conteurs, des poètes, et >iirtout des historiens, les livres français ne sont guère représentés que par des traductions. Fort peu d'ouvrages de droit, de théologie, ou de sciences; fort peu aussi d'ouvrages oratoires; mais surtout dos historiens, des poètes, des moralistes, — ces trois derniers groupes réunis, dans la proportion de quatre livres sur cinq, — voilà ce qui constitue le fond de la bibliothèque de Montaigne. Si le proverbe : « Dis-moi qui tu hantes, je le dirai qui tu os », a son application en matière de lecture, il s'applique assez bien, on le voit, au moraliste poète (ju'est avant tout l'auteur des Essais -.

1. Qu'un aveugle, pour le dire en passant, ait pu se livrer à ce travail qui exige tant d'agilité d'esprit et, seinhle-t-il, tant de promptitude visuelle, c'est ce (jui est tout à fait surprenant. Dans un intéressant article de la Revue des Deux Mondes du 15 mars 11)01) sur le Travail chez les aveugles, M. Villey a expliqué comment il a pu procéder à une enquête de celte nature.

2. Cette étude des « sources » d'un grand écrivain est rarement infructueuse, et elle est souvent féconde en résultats fort

L'étude attentive des ouvrages lus par Montaigne a fourni à M. Villey des renseignements plus curieux encore et plus nouveaux : il en a principalement tiré parti pour établir les dates de composition respectives des divers chapitres des Essais, et à ce travail fort minutieux et délicat, il a déployé une ingéniosité patiente et une prudence critique qu'on ne saurait trop louer, et qu'il est assez rare de prendre en défaut. La question qu'il s'efforce d'élucider ici est, notons-le, d'une extrême importance. « Toute étude sur l'œuvre de Montaigne, — dit excellemment M. Villey, — doit se baser (il vaudrait mieux dire : fonder) sur une chronologie aussi précise que possible des Essais. Rien ici n'est figé : la pensée, le cadre, le style, tout est souple et se transforme. Pour bien comprendre comment son œuvre s'est bâtie, les dates sont nécessaires. » Or, jusqu'à présent, les dates nous échappaient en grande partie. Sans doute, grâce aux deux éditions successives de son œuvre que Montaigne a publiées de son vivant, — 1580, 1588, — et à celle qu'après sa mort, en 1595, a procurée Mlle de Gournay, nous pouvions en gros nous représenter les changements survenus en douze ans dans la manière de l'écrivain et dans ses idées. Mais il était bon de serrer la question de plus près et, dans les diverses périodes pendant lesquelles Montaigne préparait chacune des éditions

curieux. C'est ainsi que tout récemment encore, M. Villey a établi que le célèbre opuscule de Du Bellay, la Deffense et illustration de la langue française est non seulement inspiré, mais fréquemment traduit d'un ouvrage italien, le Dialogo délie Lingue, de Sperone Speroni (cf. P. Villey, les Sources italiennes de la « Deffense et illustration de la Langue françoisc » de Joachim du Bellay, Paris, Champion, 1908, in-ïô).

LKS KPOQl'ES 1)K LA PKNSKK DK MONTAIGNE. H

(lo son livre, d'introduire une plus grande précision clironologique, et, si je puis dire, un sens plus vil* (le la succession du temps. C'est à quoi a visé M. Villey. Du jour où Montaigne a écrit la première ligne des Essais^ jusqu'au jour où la plume lui est tombée des mains, c'est-à-dire, pendant un intervalle d'environ vingt ans, — 1572-1592, — il voudrait pouvoir suivre, on n'ose dire journée par journée, mais presque mois par mois, et au moins année par année, tout le travail de la pensée et du style de l'écrivain. On pense bien qu'il n'y a pas pleinement réussi, — il n'y pouvait pas pleinement réussir; — mais qu'il ait bien fait avancer la question, c'est ce qui est indéniable et fort méritoire.

iMontaigne, heureusement pour nous, fournit luimême quelques premiers points de repère. « Le sot projet qu'il a de se peindre », comme dira plus tard injustement Pascal, et de parler de lui-même est ici d'un grand secours à l'historien. « Je naquis, — écrit Montaigne quelque part, — le dernier jour de février 1533; il n'y a justement que quinze jours que j'ai franchi trente-neuf ans. » Cette phrase est donc datée du 15 mars 1572, et il est vraisemblable que le chapitre tout entier, Que philosopher cest apprendre à mourir, est des premiers mois de cette même année. Et ce n'est pas la seule indication qu'il donne sur son Age, — sur ses âges successifs, pour mieux dire, — et partant, sur les dates respectives de ses « fantaisies ». D'autres fois, ce sont des illusions à tels faits de sa biographie personnelle, ou à tels événements contemporains qui permettent de dater avec une précision plus on moins grande tels ou tels chapitres ou fragments de chapitre de

ses Essais. Et ces renseignements directs sont si précieux pour nous que nous en voulons presque à Montaigne de n'en avoir pas, plus qu'il n'a fait, multiplié le nombre.

Car, au total, ces points de repère sont bien clairsemés, et ils n'ont pas toujours toute la précision désirable : tout au plus permettent-ils de dater une douzaine de chapitres, — sur 94, — de la première édition. C'est ici qu'intervient, pour combler ces lacunes, l'utilisation des lectures de Montaigne, et des sources auxquelles il a puisé. « Pour subvenir un peu, dit quelque part Montaigne, à la trahison de ma mémoire, et à son défaut, si extrême, qu'il m'est advenu plus d'une fois de reprendre en main des livres comme récents et à moi inconnus, que j'avais lus soigneusement quelques années auparavant, et barbouillés de mes notes, j'ai pris en coutume, depuis quelque temps, d'ajouter au bout de chaque livre (je dis de ceux desquels je ne me veux servir qu'une fois) le temps auquel j'ai achevé de le lire, et le jugement que j'en ai retiré en gros, afin que cela me représente au moins l'air et l'idée générale que j'avais conçue de l'auteur en le lisante » Montaigne disait vrai, et, par exemple, nous possédons encore son exemplaire des Commentaires de César, conservé à la Bibliothèque de Chantilly : le livre, copieusement annoté, nous apprend qu'il a été lu du 25 février au 21 juillet 1578. Or, les Essais nous parlent très souvent de César, — quatre-vingt-douze fois, a compté M. Villey, — et, en général, avec une ferveur d'enthousiasme qui se sent d'une lecture

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