Que sais- je
Pour étudier Sully Prudhomme poêle, nous pourrions essayer de suivre, dans ses recueils successifs, le développement de son talent. Mais ce travail a été fait, et bien fait, par M. Jules Lemaître. Et, distinguant seulement dans cette œuvre si variée les recueils de poésie intime des poèmes proprement philosophiques, je m'attacherai à caractériser de mon mieux cette double inspiration.
Il est tout d'abord évident que le Sully Prudhomme connu du grand public, celui dont les vers chantent encore dans toutes les mémoires, c'est surtout le poète intime, l'auteur des Stances et poèmes^, des Épreuves, des Solitudes et des Vaines tendresses. Celui-là, personne ne songe à lui contester l'originalité, — une originalité qu'il est d'ailleurs plus facile de sentir que de définir. Original, il l'a été jusque dans les influences que, comme tout le monde, il a subies. Son dernier biographe nous apprend que ses premiers vers étaient directement inspirés de Lamartine, de Barbier et de Musset. Je ne sais si l'influence de Musset n'a pas été la plus forte et la plus persistante : car il me semble la retrouver non seulement dans la célèbre pièce à l'auteur des Nuits^, mais encore dans l'allure un peu trop oratoire des premiers Poèmes (on sait qu'ils ont été composés avant les Stances),
1. La première édition a paru en un vol. in-18, chez Achille Faure (1865). Quelques mois après, Téditeur Lemerre donnait la seconde édition. Il y aurait à étudier de près les variantes que présentent les éditions successives des divers recueils du poète.
2. A Alfred de Musset (Stances et poèmes, p. 302), La pièce avait déjà été remarquée par Sainte-Beuve.
cl dans plus d'une réminiscence*. El n'est-il pas cnrieux, à une époque où la poésie, sous la discipline de (juutier, de Leconle de Lisle, tendait, nous l'avons vu, à devenir de plus en plus impersonnelle cl objective^ n'est-il pas curieux de voir le jeune |)oète choisir pour son premier maître le plus siib- Jeclif des poêles romantiques, celui-là même pour iiMjuel les Parnassiens n'auront jamais trop de (lédaii<neuses railleries-?... Puis vinrent, semblel-il, rintluence de Sainte-Beuve -^ le créateur souvent maladroit d'une sorte de poésie psychologique où Sully devait passer bientôt maître, et celle de
1. Par exemple, ces vers de la pièce A la nuit {Stances et poèmes, p. 223) :
Mais pourquoi t'en nas-tu, passaf/ère céleste? Pourquoi rends-tu la terre à son cruel soleil? Demeura cette f'oi.'i, je t'en supplie, ah! reste; S'il faut souffrir encore, à quoi bon le réveil?
rappellent à s'y méprendre, pour le mouvement, les coupes et les sonorités, les vers si souvent cités du Saule de Musset :
Pâle étoile du soir, messaffèrc lointaine....
Étoile, où t'en r«s-/u dans cette nuit immense?...
Ah! si tu dois mourir, bol astre...
Avant do nous quitter, un seul instant arrête.
Étoile de l'amour, ne descends pas des cicux I
2. Sur le discrédit où était alors tombée la réputation de Musset, cf. une très intéressante pogo de M. C. Mondés, op. cit., p. 23; — cf. aussi : Gautier, op. cit., p. 304; — Sainte-Beuve, Nouveaux Lundis, t. X, p. iOl; — et l'article de Jean Dornis sur Leconle de Li.^tc intime (Revue des Deux Mondes, 15 mai 1895). Taine, — on se rappelle l'éloge enthousiaste (ju'il a fait de Musset dans son élude sur Tennyson, — est alors à peu près le seul de son avis; et son lyrisme devait fort scandaliser Gustave Flaubert! (Voyez sa Correspondance.)
3. I/arlicle cité de Sainte-Beuve sur Sully Prudhomme est sympalhi(|ue sans doute, mais un peu froid, et contraste avec les éloges qu'il prodig:ue à d'autres poètes aujourd'hui bien oubliés. La raison n'en serait-elle pas (juc fauteur des Poésies de Joseph Delorme pressentait dans le jeune poète un continuateur de grand talent, — et, partant, un heureux rival?
Baudelaire qui lui révéla cette « poésie des prafums » dont il devait, plus tard, dans le Bonheur^ nous donner de remarquables échantillons. Initié ensuite par Leconte de Liste et son groupe à tous les mystères de la forme poétique, il apprit à leur école à composer des vers qui fussent autre chose que de la poésie oratoire; peut-être aussi leur dut-il une prédilection quelque peu superstitieuse pour la forme du sonnet, dont il a réellement abusé dans la Justice. — Ainsi formé et discipliné, il était mûr désormais pour livrer à ses « amis inconnus » les chers et douloureux secrets de sa « vie intérieure ». La Vie intérieure! Ne vous semble-t-il pas, messieurs, que ce titre d'un des recueil^ de Sully Prudhomme pourrait servir d'épigraphe à son œuvre poétique presque tout entière?
Ce qui fait le charme exquis et pénétrant de cette poésie, c'en est d'abord l'absolue sincérité. Tous ceux qui ont lu ces délicats et subtils chefs-d'œuvre, les Chaînes, Un Songe, les Yeux, Ma Fiancée, l'Epousée, Au Prodigue,... ne contesteront pas au poète le témoignage qu'il se rend à lui-même, dans la préface de son premier recueil, « d'avoir toujours été sincère ». Sincères, assurément Lamartine et Musset l'avaient été à leur manière. Mais il se mêlait tout de même parfois un peu de rhétorique à leurs confidences les plus spontanées : songez à Roi la f Ou bien, ils idéalisaient, ils romançaient leurs souvenirs; leur amour-propre, du reste, n'y perdait rien; et cela se sent trop souvent dans leurs vers. Vous savez sans doute que VElvire du Lac ressemblait assez peu à l'Elvire de la réahté! Ici, rien de tel. C'est une âme qui s'ouvre à nous, avec
SIIJ.V IMUDIlOM.Mi;. 201)
(liiollc délicatesse, avec quelle pudeur, vous le savez! « Je voudrais, dii-il encore, que ma liberté fùl discrète et n'olTensût aucune foi; mais le doute est violent comme toute angoisse, et la conviction nest pas souple. » Nulle « pose », vous le voyez, nul étalage. C'est un ami qui parle à mi-voix avec un ami, qui lui confie ses douleurs, ses faiblesses, non pas pour en prendre le monde à témoin ou pour en lirer vanité, mais simplement parce qu'il soulTre, et qu'il a besoin d'être aidé, consolé, et puis, parce que, à confier ses j)eines, on les soulage.... Rappelez-vous, messieurs, les révélations des amis du poète : peut-être serait-il mort s'il n'avait pas mis en vers ses inquiétudes intellectuelles et morales. Vous expliquez-vous maintenant l'accent plaintif et presque déchirant de certaines pièces? Vous connaissez sans doute la Prière, la Grande Chartreuse, la Lutte :
Chaciue nuit, tournienlé par un doule nouveau...
Je luUe sans boug^er, comme dans un tombeau.
Parfois, ma mère vient, lève sur moi sa lampe
Et me dit, en voyant la sueur qui me trempe :
« Souffres-tu, mon enfant? Pourquoi ne dors-tu pas? »
Je lui réponds, ému de sa bonté chagrine.
Une main sur mon front, l'autre sur ma poilrine :
« Avec Dieu cette nuit, mère, j'ai des combats. »
Il faudrait plaindre ceux qui ne seraient pas remués par de tels vers. Jamais « l'âme nue » d'un noble et grand poète ne nous avait été livrée ainsi dans ses plus intimes profondeurs. Jamais, pour exprimer les angoisses du doute philosophique ou religieux, on n'avait encore trouvé des mots et des rythmes aussi douloureux et aussi « troublants ».
Uien de plus personnel, assurément, messieurs,
qu'une telle poésie^ Elle est môme si personnelle, elle exprime parfois des idées ou des sentiments si peu communs que parfois aussi (avouons-le) elle nous paraît subtile, tourmentée, bizarre môme. Sully est un de nos poètes les plus profonds, mais aussi les plus obscurs. Sa poésie manque « d'air et de dégagement », comme disait déjà Sainte-Beuve ; il veut dire trop de choses en trop peu de mots; et, pour aller jusqu'au bout de son sentiment ou de son idée, il ne recule ni devant raffectation, ni devant la préciosité. Et ces défauts, il les doit évidemment à sa sincérité même; il veut ne rien sacrifier de ce qu'il a dans l'âme : il croit nous devoir toute sa pensée et tout son cœur; et il s'accuserait presque d'improbité littéraire et morale, s'il ne descendait pas pour nous « jusqu'au fond désolé du gouffre intérieur ». Comment donc se fait-il qu'un poète si constamment replié sur son « moi » nous intéresse et nous charme, que nous ne soyons pas tentés de l'accuser d'individualisme outré, que nous lui pardonnions jusqu'à ses défauts, et qu'enfin sa poésie^ si personnelle, ne nous paraisse nullement entachée d'égotisme, comme celle des romantiques, par exemple? J'en aperçois diverses raisons, dont la première serait tirée de la sincérité môme du poète. Nous sommes si peu habitués chez les écrivains, et peut-être surtout chez les poètes, à « trouver l'homme » sous « l'auteur » (les formules de Pascal
1. Contrairement aux tendances générales de son époque, Sully Prudhomme est toujours resté un partisan très déterminé de la « poésie personnelle ». Cf. à cet égard la très curieuse Lettre-Préface qu'il a écrite pour le recueil de vers du jeune poète Louis Avennier : Puisque l'oiseau chante, et l'article de AI. Edouard Rod dans les Débats du 23 mai 1895.
SULLY PllLDHOMME. 271
sonl celles (jui viennent le plus naLurellement à l'esprit quand on parle de Sully Prudhomme), que nous pardonnons loul à ceux qui, comme lui, nous ont touchés par l'indéniable sincérité de leurs accents. Et. puis, la personnalité du poète des Solitudes esl si discrète! Il clierche si peu à nous l'imposer! S'il nous parle de lui, il le lait avec une si exquise pudeur, avec une telle crainte de froisser nos sentiments les plus chers, nos idées les plus intimes! Sa main léi^ère, presque féminine, caresse si tendrement, si doucement (on a justement remarqué combien ces deux mots reviennent souvent sous sa plume) les libres les plus secrètes de notre cœur M Gomment lui résisterions-nous? Notez aussi que ce poète, en sa qualité de penseur, généralise, élargit tout ce qu'il touche ; son vers, chargé de pensée, nous force à réfléchir sur nous-mêmes; il semble se confesser à nous; en réalité, c'est notre propre examen de conscience (et combien scrupuleux!) qu'il fait avec nous. Et il l'a bien senti luimême :
Mes vers, je les dédie aux amis inconnus,
A vous, les étrangers en qui je sens des proches...
Peut-être uu de mes vers est-il venu vous rendre
Dans un éclair brûlant vos chagrins tout entiers,
Ou, par le seul vrai n)Ot qui se faisait attendre,
Vqus ai-je dit le nom de ce que vous sentiez
Sans vous nommer les yeux où j'avais dû l'apprendre ?...
Gomment, encore une fois, en voudrions-nous à un ami si tendre, si discret, qui nous rend les aveux si faciles et qui sait réveiller nos préoccupations
1. Cf. sur tout ceci une très belle page de M. Brunetière. {Essais sur la litlér. contemp., p. 97, 98.)
morales sans nous accabler du poids de noire propre faiblesse?
Une autre raison nous en empêcherait d'ailleurs. Cet ami a visiblement soulïert autant qu'une àme d'homme peut souffrir. Son pessimisme n'a rien de commun avec la vague mélancolie romantique : ce n'est pas seulement l'imagination ici, ni même la sensibilité, c'est le fonds intime de l'être, c'est la pensée môme qui est atteinte d'une incurable tristesse.... Et il se pourrait que le poète eût tort, sinon d'être aussi triste, du moins d'être aussi profondément découragé. Il se pourrait qu'il y eût des poé- ,sies plus actives, plus viriles que la sienne ; et peutêtre les admirables strophes du Vœu ne sont-elles pas le dernier mot de la sagesse humaine.... Mais quoi! lui reprocherons-nous, au noble poète, d'avoir poussé ce beau cri de désespoir? Et ne le loueronsnous pas plutôt d'avoir « souci des présentes victimes », et de n'avoir jamais pu prendre son parti des lamentables et prétendues nécessités de la lutte pour l'existence?
Le même pessimisme délicat et douloureux se retrouve au fond des poèmes philosophiques; et l'on ne saurait mieux appliquer qu'à Sully Prudhomme lui-môme ce qu'il a dit quelque part d'un autre poète, son ami : « Dans les morceaux philosophiques de Delair, son vers, quoi qu'il exprime, trahit la souffrance. C'est que le poète est seul doué pour sentir avec acuité ce qu'il y a de sombre et d'inquiétant dans la condition que fait à l'âme humaine sa curiosité sans bornes, trahie par ses moyens bornés de connaissance. La prudente résignation du savant, du physicien (dans l'acception large du mot) devant
SCLLY PRUDHOMME. 273
< (' ([iii échappe aux sens, à rcxpérieiice elà l'indiiclion, lui est, en efTet, refusée^ » Mais l'inspiration possimislo ne suffit pas à explicpior Toriginalité des deux poèmes de la Justice et du Bonheur. Sully Prudhomme n'y fait pas seulement œuvre de poète; il veut aussi y faire œuvre de savant, de « physicien », comme il le dit, — et de philosophe. Et, sans doute, cela n'est qu'à moitié nouveau pour qui a lu attentivement ses autres œuvres. Le philosophe que nous connaissons intervient plus d'une fois déjà dans les pièces- où le poète nous prend pour confidents de ses luttes et de ses douleurs; et il est tel poème, Us Destins par exemple, qu'on peut considérer comme un poème philosophique au premier chef. Mais, dans la Justice ci. le Bonheur, le poète-philosophe se donne plus largement carrière. Ses ambitions sont plus hautes. Il a entrepris de doter notre littérature d'un « long poème », à la fois « objectif, impersonnel et philosophique », analogue à celui dont Lucrèce nous a peut-être offert le plus parfait modèle dans son De natura rerum....Maïs il faut bien reconnaître que Sully Prudhomme n'y a qu'à moitié réussi. Non qu'il n'y ait dans la Justice, et peut-être surtout dans le Bonheur, de beaux, d'admirables vers, et que la donnée même de ces deux poèmes, ne soit pas des plus heureuses. Mais aussi, ({ue d'abstractions laborieusement et d'ailleurs habilement versifiées, et qui gagneraient à être tout simplement exprimées en prose!... Vous vous rappelez, messieurs, quand nous avons étudié Leconte de Lisle, ce que nous
1. Sully Prudhomme, l'Œuvre de Paul Deluir. (Revue de Paris, l.j mai 1895, p. 305.)
MAÎTHKS d'autrefois. 18
avons dit, d'après MM. Bourget et Brunetière^ de la manière toute nouvelle dont il avait conçu et exprimé dans ses vers les rapports de la philosophie ou de la science modernes et de la poésie. Le poète, disions-nous, s'il veut être et rester poète, doit traduire à laide des moyens qui lui sont propres, ou mieux encore, il doit « transposer », dans la langue des symboles, des images et des rythmes, les conceptions abstraites des savants ou des philosophes : sa mission ne consiste pas à définir en vers, mais à suggérer, à évoquer, à rendre sensibles à notre imagination ou à notre cœur les lois générales de la pensée et du monde. Eh bien! il semble que Sully Prudhomme se soit arrêté à mi-chemin dans ce travail d'ailleurs très délicat, et qu'il se soit trop souvent contenté de rivaliser d'ingéniosité avec les poètes didactiques et descriptifs de l'ancienne école, avec un Delille ou un Esménard. Osons espérer, Messieurs, que notre cher poète ne s'en tiendra pas là. On nous dit qu'il a presque renoncé aux vers pour la prose, et que les études philosophiques, sous leur forme abstraite, l'absorbent de plus en plus. J'ai peur (et je crois vous avoir dit tout à l'heure pourquoi) que les précieux instants qu'il dérobe ainsi à l'art ne soient pas une conquête fort appréciable pour la spéculation pure. Pourquoi ne resterait-il pas fidèle à « ses deux Muses »? Pourquoi, mieux armé cette fois et averti par la critique, ne nous donnerait-il pas ce poème philosophique et» symbolique » qu'il a rêvé de nous
1. Cf. p. Bourget, Nouveaux Essais de psychologie contemporaine, p. 99-118; et Brunetière, Nouveaux Essais sur la tilt, contcinp., p. 168-181, et Évolution de la poésie lyrique, t. II, 13" let.'on.
SILLV PltlDUO.MMK. 275
(loniier? Et, pour aller jusqu'au bout de notre vœu, pourquoi ne nous raconterait-il pas, dans ce qu'on appelait autrefois « la langue des dieux », Thistoire instructive et touchante de sa raison et de son cœur enfin rassérénés?...
Je n'ai pas à conclure, messieurs : car comment conclure sur le compte d'un écrivain heureusement encore vivant? Je voudrais du moins, en terminant, rechercher très brièvement avec vous quelle influence Sully Prudhomme a pu exercer autour de lui, et tdcher de marquer la place qui, dès maintenant, lui revient de droit dans l'histoire de la poésie contemporaine.
Son influence directe, M. Gaston Paris la retrouve, et avec raison, dans les premiers vers de M. Jules Lemaîtreet de M.Paul Bourget, dans les poésies de M. Charles de Pomairols et surtout de M. Auguste Dorchain. Joignons aussi à ces noms ceux de M. Ernest Dupuy, le [)oète trop peu connu des Parques^ et de M. Edmond Haraucourt. Ce sont là, à n'en pas douter, les disciples immédiats de Sully Prudhomme.
Les nouveaux venus de la littérature, symbolistes et décadents, semblent au contraire se détacher de lui, et ils l'enveloppent avec son œuvre dans le mépris hautain qu'ils alîectent pour le Parnasse, ses poètes et ses doctrines^ Ils ont assurément raison,
1. Cf. une note bien divertissante, dans sa férocité enfantine, de Charles Morice, la Littérature de tout à L'heure, p. 249 et 250. — Cf. aussi Jules Tel lier. Nos Poètes, p. 42-53. Celui-là du moins rend à peu près justice à Sully,
ces jeunes gens, de « chercher du nouveau, n'en fût-il plus au monde »; mais ils ont tort de se montrer injustes et ingrats envers Tun de leurs devanciers auquel ils doivent peut-être le plus, et dont, sans se Tavouer, ils subissent encore Tinfluence. Car ils veulent, nous disent-ils, enrichir notre littérature d'une poésie symbolique toute nouvelle, et ils ont aussi la prétention de faire exprimer à notre vers français, en Tassouplissant, en en développant les ressources musicales, les impressions les plus fugitives, les plus imprécises de la pensée et du rêve. Rien de plus légitime, à coup sûr. Mais que ne s'avisent-ils donc que les réformes qu'ils veulent tenter, Sully Prudhomme, sans fracas, sans rompre avec le Parnasse, les a plus d'une fois tentées pour son propre compte? Ne sont-ce pas des « symboles » au meilleur sens du mot, que des pièces ou des poèmes, tels que les Danaïdes, le Zénith et le Bonheur'! Et si Ton veut à tout prix dans les vers
De la douceur, de la douceur, de la douceur,
quels vers plus doux, plus musicaux, plus « suggestifs » que les siens ! Je cite au hasard de la mémoire :
Posant sur sa beauté son respect comme un voile...
Il leur faut une amie à s'attendrir facile,
Souple à leurs vains soupirs comme au vent le roseau...
Douce, infiniment douce, indulgente aux chimères,
Inépuisable en soins calmants ou réchaullants...
Il leur faut pour témoin dans les heures d'étude
Une âme qu'autour d'eux ils sentent se poser....
Relisez maintenant, messieurs, Un Songe, le Rendezvous, l'Agonie; et dites si quelqu'un a su, jusqu'à présent, mieux rendre en vers la poésie du rêve, du mystère et de la vie venant s'abîmer dans la mort....
Si Sully Prudliomine voulait nous donner le pocnne que nous lui demandons, il apparailrail aux yeux des jeunes pour ce qu'il est déjà peut-<>tre : le |)reniier en dale et en mérite de nos poètes symbolistes. En attendant, ce qu'on ne saurait lui refuser, c'est délre, a|)rès et depuis Lamartine et Musset, notre plus i^rand poète personnel ou intime. Ce que Lamartine et Musset ont été pour leur génération, Sully Ta été pour la sienne. Il relève d'eux : il est leur héritier et leur continuateur; et ce qu'il y avait peut-ôtre de meilleur dans le romantisme, je veux dire l'expression poétique de u la sainte beauté de la douleur humaine », c'est lui qui en a recueilli la liadition pour la transmettre aux générations actuelles. — Et comme il est avec cela le seul poète vraiment philosophe que? nous ayons jusqu'ici, il me -cmble qu'on peut saluer en lui, malgré le voisinage redoutable de Leconte de Liste, le poète le plus grand, — je ne dis pas le plus partait, — qui soit sorti • le l'école parnassienne. Pour tous ceux de ses contemporains à qui la hautaine poésie de Leconte de Liste n'a pas suffi, il a été le Poète. Il l'a été aussi pour ceux de la génération suivante à qui les deux écrivains dont nous parlerons la prochaine fois, Baudelaire et Verlaine, ont paru, l'un, trop artificiel et trop impur, et l'autre trop inconscient et trop barbare. Car il a été le seul auquel, depuis quarante ou cinquante ans, l'on ait pu dire : 0 Poète, nous vous aimons, parce que vous avez beaucoup aimé, beaucoup pensé, beaucoup soulïert....
18 juin 1896.
AUGUSTE ANGELLIER
Sans doute il n'est pas trop tard pour parler encore (le lui. Les vrais poètes sont toujours « d'actualité ». Et d'ailleurs, s'il fallait un prétexte pour lui consacrer un article quatre mois après sa mort, voici qu'un nouveau recueil de vers^ nous le fournirait tout naturellement.
J'espère bien que ce ne sera pas le dernier. Angellier avait conçu et, je crois, partiellement exécuté, un vaste poème qu'il eût intitulé Pan et Silène, et qui, si j'en juge par l'esquisse qu'il me traça un jour, avec sa verve coutumière, eût été une très belle œuvre, ample, profonde, originale, harmonieuse, une œuvre où il se fût mis tout entier, avec sa pensée et avec son art, avec sa sensibilité d'homme et de poète, avec son expérience de lui-môme et des autres. Il
1. Dans la lumicre antique : les Scènes, par Auguste Angellier, vol. in-lG, Hachette.
faudra qu'on nous donne les fragments de ce poème % qui eût si dignement clos cette carrière d'écrivain. Je n'ai pas la prétention, dans ks pages qui vont suivre, d'écrire sur Auguste Angellier une véritable étude. Je n'ai rien d'essentiel à ajouter aux pages que lui ont consacrées M. Emile Faguet, dans la Revue des Deux Mondes'^, etsurtout M. Emile Legouis en tête d'une édition anglaise de ses Pages choisies ^ et M. Maurice Masson, dans la Revue de Fribourg'". Plus lard, quand on aura exhumé des papiers du poète tout ce qu'ils recèlent encore, quelqu'un se trouvera, je l'espère, pour peindre dans tout son relief la physionomie morale du robuste écrivain, pour analyser à fond son talent, pour caractériser
1. Ces fragments nous seront donnés dans une dernière série de Dans la lumière antique. Ce recueil contiendra quelques pièces, dont Tune surtout intitulée Niobé, me paraît être un chefd'œuvre. Je ne sais rien de plus beau dans la poésie contemporaine que ces vers qui chantent la naissance d'Apollon :
Lui surtout, qui naquit dans Délos, la pierreuse.
Quand, au pied du palmier, dans la prairie herbeuse,
Sa mère délivrée, heureuse tout à coup,
Le prit tout rayonnant déjà sur son genou.
L'île, naguère morne, ingrate ot décharnée.
D'un immense éclat d'or devint illuminée :
Les prés, les ruisselets, les rochers furent d'or,
L'or revêtit les bois et les monts et le bord
De la mer et les plis do sa houle rythmique.
Les airs s'étaient remplis d odeurs et de musique!
Car le Dieu qui venait au monde était celui
Par qui la lyre chante et par qui l'azur luit;
Et de son corps enfant émanait le sourire
De la lumière d'or et le sacré délire.
2. Les Poésies de M. Auguste Angellier, par M. Emile Faguet. {Revue des Deux Mondes, du 15 juin 1909.)
d. Pages choisies d'Auguste Angellier, avec une Introduction, par M. Emile Legouis, Oxford, Glarendon Press, 1908.
4. L'Œuvre d'Auguste Angellier, par Pierre-Maurice Masson. {Revue de Fribourg, 1910.)
AUGUSTE ANGELLIER. 281
son œuvre et lui marquer sa vraie place dans les Lettres françaises contemporaines : il y aura sur lui un livre bien intéressant à écrire. Je voudrais simplement ici ramasser quelques souvenirs, noter (juclques impressions, signaler et faire lire aux amoureux des beaux vers quelques pages vraiment dignes de mémoire.
Il n'y a pas très longtemps, — quatre ou cinq ans tout au plus, — que je connaissais personnellement Auguste Angellier. Des amis communs nous avaient mis en relation. Sa rondeur, sa simplicité, sa franchise, son horreur de la banalité et de la réclame m'avaient vite conquis. Nous nous étions peu à peu liés d'amitié. Je l'avais encouragé, et même un peu poussé, à présenter ses vers à la Bévue des Deux Mondes^ où je savais qu'il trouverait le traditionnel accueil que tous les poètes d'un vrai talent sont assurés d'y rencontrer. Et, quoiqu'il fût modeste, et même timide, et aussi peu « arriviste » et « gendelet- Ire » ({u'il est possible de Tetre, il avait été heureux de collaborer au recueil où Lamartine et Hugo, Musset et Leçon te de Lisle, Sully Prudhommc et Heredia avaient publié quelques-uns de leurs poèmes. Sur la fin de sa vie d'ailleurs, et sans qu'il se départît jamais de sa légendaire sauvagerie, de son dédain des succès faciles, et des conventions sociales, de sa farouche et ombrageuse indépendance, il s'humanisait un peu, et la haute notoriété qui lui venait lui semblait chose d'autant plus douce qu'elle était de meilleur aloi et qu'il l'avait plus discrètement
282 iMAlTUES D AUTREFOIS ET D AU.IOUHU HUI.
recherchée. Ses vers avaient atteint le grand public. On se répétait son nom dans les milieux qui Pavaient le plus obstinément ignoré. L'Académie songeait à lui : il le savait. Ses amis l'eussent déterminé sans trop de peine à une campagne académifiue. Il avait même, çà et là, jeté quelques discrets coups de sonde.... C'est à ce moment que la mort Ta pris, au seuil même de la gloire.
Un de ses amis et admirateurs fervents, M. Emile Legouis, a tracé de lui un portrait — à la plume — si juste et si vivant, que je m'en voudrais de ne pas le reproduire ici :
On n'oubliait plus, sur un corps massif d'athlète trop tôt sédentaire, économe de gestes, mais précis et sûr en chacun de ses mouvements rares, cette tête singulière, violemment noire de cheveux et de barbiche, ces larges narines humantes dont se retroussent les bords, ces lèvres en saillie sous la sombre moustache aux pointes effdées, ce teint olivâtre qui semble hésiter entre l'Espagne et l'Orient, ou plutôt fait penser au marin richement cuivré parles rayons et les rafales, après de longs séjours dans les pays de soleil. Les yeux aussi, avec leur regard droit et appuyé, sous les épais sourcils qui les ombragent, et les paupières rembourrées qui les brident, sont ceux que prend Ihomme de vigie quand il a longtemps, par delà le grand vide, épié l'horizon. Ils en ont la fixité, le calme et la portée. Rien de moins conforme à la distinction convenue, ni qui fasse plus ressortir l'exiguïté d'un salon bourgeois ou la frivolité d'un milieu mondain. C'est une physionomie aux accents tout originaux et pourtant essentiellement populaire, qui sort du peuple moins par le raffinement que par Tintensité, moins par ce qu'elle retranche que par ce qu'elle ajoute. On y retrouve la large jovialité, la bonté cordiale et chaude, la brusquerie et la rondeur, en de certains moments je ne sais quoi de goguenard qui est très distinct
AlGl STK ANGKLLIEH. 28:i
(le l'ironio; puis, aux heures intimes, tout s'apaise en un re|)os (le la forée (lui est la dignité môme, ou s'absorbe en une mélancolie presque inllnie et douce comme une caresse K...
Tel6laitrhommeqiii,cn 1890, à quarante-huit ans, publiait son premier recueil de vers, A F Amie perdue. lu début aussi tardif est, je crois, chose unique dans l'histoire littéraire. Car, à la différence des Trophées de Heredia, dont Tapparition en librairie est, non pas un début, mais une conclusion ou un couronnement, c'était bien un début véritable que la I)ublication de l'A mie perdue. Je ne connais pas les essais poétiques que, de tout temps, paraît-il, An^ellier avait dispersés dans des journaux ou revues, et que du reste il y aurait lieu de recueillir. Mais je suis convaincu que ce sont là de simples essais conçus en dehors de toute ambition littéraire ultérieure, des « divertissements >> ou des « musardises ». Un jour cependant arriva où l'ambition lui vint. Ed anchio! Ce jour-là, le poète s'assit délibérément à sa table de travail, et, quand il se releva, le premier sonnet de V Amie perdue était écrit.
Ce recueil n'était pas, comme Ton sait, le premier livre qu'Auguste Angellier eût publié. Sans parler d'articles de jeunesse à l Événement et au Temps., il
1. Kmile Legouis, la Poésie d'Auguste Angellier, conférence lailc à la Société des Amis de l'Université lyonnaise le 22 décembre 1907, Lyon, 1908, p. 6. (Cette conférence forme comme un premier état de l'Introduction des Pages choisies précédemment citées.) — On pourra consulter encore la brochure A ia mémoire d'Auguste Angellier (Lille, imprimerie de « Lille Université », 1910), recueil des discours prononcés aux funérailles du pocte, et Tarlicle de M. A. Koszul, Auguste Angellier, dans les Langues modernei^., avril 1911.
était, entre autres choses, Fauteur d'une Élude sur la chanson de Roland cl d'une autre Etude sur Henri Regnault^ ; il était surtout Tauteur d'un livre en deux volumes ^uv Robert Burns-. Ce dernier livre est tout simplement admirable, et il fait regretter qu'Angellier n'ait pas plus écrit en prose pour le public.
Les sentiments qu'il avait pour sa femme, — dira-t-il, par exemple, de Burns, — étaient affectueux. Il discernait l3ien les mérites qu'elle avait. Il les discernait trop bien. Le trait par lequel il les enserrait était si net,, si précis, qu'il servait presque autant à marquer les qualités dont elle était privée que celles qu'elle possédait, et qu'il était difficile de dire pour quel côté la ligne avait été tracée, pour ce qu'elle renfermait ou pour ce qu'elle excluait. On n'y sent pas ce tremblement et ce léger refus de la main à marquer les limites de ce qui nous est cher. Il ne laissait pas même à certains contours du caractère ce quelque chose d'indécis, ce bord flottant, dont on accorde le bénéfice à la personne aimée, où il y a place pour un acte de foi et de conlîance, sans lequel un amour manque d'un élément précieux, c'est-à-dire de ce qu'il donne. Il y a là aussi, dans ce petit intervalle, une réserve pour l'admiration, une ressource contre les déceptions, un peu de mystère, de possible au delà de ce que nous avons mesuré, qui répond à ce besoin d'illimité qu'ont les vraies» affections. Cette pénombre de faveur n'existe pas dans la manière dont Burns apprécie sa femme. 11 lui fait sa part d'un trait arrêté sans hésitation; voici ce quelle possède, voici ce qui lui manque; elle a sa juste mesure, mais tout juste. C'est peu et c'est beaucoup, ce simple fil tremblant autour d'un portrait. Il manque ici....
1. Sauf ces deux opuscules, tous les livres d'Angellier ont été publiés à la librairie Hachette.
2. Si l'on hésitait, — et l'on aurait tort, — à lire ces deux gros volumes, on les trouverait excellemment résumés et repensés dans un très remarquable article de M. Firmin Roz dans la Revue des Deux Mondes du i*' août 1903 sur Robert Burns.
AUGUSTE ANGELLIER. 285
N'cst-il pas vrai que celui qui a écrit celle page ^t quelque chose de plus ([u'un bon écrivain?
Mais j'ai hûle d'en venir au poêle. Je le citerai beaucoup : n'est-ce pas la meilleure manière de faire connaître les poètes? El puis, cela ne vaudral-il pas mieux que de redire moins bien ce qu'ont si bien dit M. Legouis, M. Faguet, M. P. -M. Masson dans leurs fines et pénétrantes éludes?
L'avouerai-je? Des sept recueils de vers d'Angellier, ce n'est pas VAmie perdue que je préfère. Je crois n'en méconnaître aucune des qualités de forme et d'inspiration. Mais quoi! Une simple histoire d'amour en 184 sonnets, n'est-ce pas un peu bien long? El puis, je n'ai point, je le confesse, pour la forme fixe du sonnet le culte immodéré que je vois certains professer. Le vers trop célèbre de V Art poétique :
Un sonnet sans défaut vaut seul un long poème
me paraît être un des nombreux paradoxes que l'honnête Boileau a répandus dans le monde. Je suis de ceux qui aimeraient mieux avoir écrit Jocelijn que le sonnet d'Arvers. Le sonnet me paraît être la forme par excellence des poetœ minores; je sais que de très grands poètes, au xvi"" siècle surtout, Ronsard, Shakespeare, ne l'ont point dédaignée; mais je n'ai point souvenance d'un seul sonnet de Lamartine, et je n'en connais que deux de Victor Hugo; et j'ai quelques raisons de penser que l'inspiration (l'Angellier, précisément parce qu'elle avait une
pente naturelle à s'étaler en amples nappes sonores, se trouvait quelque peu gênée et resserrée dans le moule étroit du sonnet : la preuve en est, ce me semble, qu'après l'Amie perdue, le poète est bien rarement revenu à cette forme poétique. Et enfin, — affaire d'éducation littéraire peut-être, — jai quelque peine à goûter pleinement, dans les sonnets . de VAmie perdue, cet abus des rimes féminines auquel Angellier ne renoncera jamais complètement :
Faut-il déjà partir? En cette anse isolée, Où le flot confiant sommeille comme un hôte, Nous bercions notre peine un instant consolée D'un bonheur que ce jour en s'éloignant nous ôle.
Demain nous reprendrons notre vie exilée, Suivons vers le hameau le chemin de la côte, Et laisse-moi fixer dans mon âme troublée Ce soir d'une beauté pacifiante et haute.
Derrière un cap couvert de pins, le soleil sombre; La mer déjà moins bleue en longs plis d'or se plisse; L'abeille a délaissé les buissons de mélisse;
Les grands monts presque éteints rendent le vallon sombre;
Et sur la route blanche où la lumière glisse,
Le moindre des cailloux allonge aussi son ombre.
Ne vous semble-t-il pas que toutes ces rimes féminines donnent au rythme quelque chose de successif et d'essoufflé qui est voulu sans doute, mais un peu déconcertant? Au bout de chaque vers, le mouvement de la phrase poétique s'arrête pour recommencer ensuite; le poète semble perpétuellement à court de souffle et comme lassé par son efl'ort. Et l'on a besoin de relire d'autres pièces, dont l'inspiration peut être discutable, mais où la
AIGISTE ANGELLIEH. 287
vii^ucur d'accent, TAprcté sonore et la vivacité entraîimnle du rythme, Téclat sombre et fier du verbe sont vraiment de toute beauté. Parmi ces pièces-là, j'aime à citer celle qui, dans le Chemin des saisons, csl intitulée Decenter mori : Vigny, je pense, Taurait signée avec orgueil, et elle doit figurer dans toutes les Anthologies du xix*= ou du xx'^ siècle :
J'ai la mort en moi, non la mort lointaine, Celle qu'on suppose et qui doit venir, Mais la mort déjà fixée et prochaine, Et je sais le point dont je vais périr.
Elle est là : je sens son travail paisible Qui jusqu'à présent n'est pas douloureux, Mais dans quelques mois deviendra terrible : J'en ai vu mourir, je mourrai comme eux!
C'est un peu de poids, de tension, de gêne, Une peine brève, un tiraillement, Un peu de douleur sourde et souterraine. Suivie aussitôt d'assoupissement;
C'est peu, ce n'est rien, pas môme une entrave. Pourtant cette peine a je ne sais quoi De dominateur, de vital, de grave.
En quoi se pressent le grand désarroi;
Un outil mortel en moi fait son œuvre. Et je sais le temps que prend pour finir La main qui le tient et qui le manœuvre; J'ai (juatre ou cin(i mois encor pour mourir;
J'ai quatre ou cinq mois à pouvoir encore Entendre le rire et les mois humains; Je pourrais compter ce que cha(iue aurore Me laisse de jours vivants dans les mains.
Déjà l'Univers s'éloigne et recule.
Je le vois confus comme un fond de mer; C'est moi (|ui répands le lourd crépuscule Où l'immensité des choses se perd.
Je porte en moi-même une nuit profonde, Qui sera sans fin, et dans peu de temps Débordant de moi couvrira le monde; Je la sens emplir mon être : j'attends!
Non pas sans révolte et sans amertume Je mourrai; j'aimais la lumière, l'art, Les hommes auxquels le cœur s'accoutume, Les fôtes toujours neuves du regard;
J'avais essayé de me faire une âme D'un peu de bonté, d'un peu de savoir; C'était, je le veux, une pauvre flamme, Mais où s'épurait l'éclat du Devoir.
Redoutable instant! Tomber de la cime Où le Je se sait, et crée un vouloir, Ainsi qu'un cristal, dans l'ignoble abîme De l'inconscient et du néant noir!
Surtout, je ressens la sombre colère Du forfait par qui périt emporté L'être qui a sacré l'auguste mystère, Le sublime efîort d'avoir existé!
Je ne soufTre encor que par la pensée De l'adieu prochain qui va s'accomplir; Mais dans quelques jours sera commencée L'agonie afîreuse où je dois finir.
Je sais ce qu'elle est; elle est effroyable; Le plus long supplice et le plus cruel Auprès d'elle est doux; je ne suis coupable Que d'être né homme et d'être mortel.
J'essaierai pourtant d'avoir du courage, De serrer les dents, de garder mes cris. Je suivrai la mort à son sombre ouvrage. Cachant ma défaite avec mon mépris.
Si je meurs ainsi que je le souhaite, J'aurai sur ma lèvre un rictus d'orgueil, Quand le menuisier clouera sur ma tète Le couvercle obscur et lourd du cercueil.
AUGUSTE ANGELLIi:». 289
Il est niorl, — cl honreuscment! — autrement (jiril ne le soiiliailnil ici, le noble poète; il est mort H à la IVaiK^aise », c'est-à-dire chrétiennement. Mais, dans leur Apre pessimisme stoïcien, ces vers n'en ^onl [)as moins beaux.
Dans une note moins sombre, plus éteinte, plus l(Mîdrement mélancolique, et, si je Tose dire, plus automnale, je trouve également digne des Anlliologies, la pièce exquise intitulée les Chrysanthèmes :
Lo jardin n'a plus que dos chrysanlliùmes! Les rosi<'rs sont morts, et les diadèmes
Des derniers soleils Tombent, en pliant leurs li^es séchées, Dans riierbe où les (leurs sont déjà couchées
Pour les longs sommeils;
Les géraniums, les plilox,» les colchiques, Les lourds dalhias, et les véroniques,
Et les verges d'or, Gisent dans l'humus sous les feuilles mortes. En proie au hideux peuple des cloportes,
Ouvriers de mort.
Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes! Mais l'année a mis ses grâces suprêmes
Dans ces pâles fleurs; Leur seule rosée est la fine pluie.
Parfois un rayon presque froid essuie
Leur visage en pleurs;
Leur blancheur de cire a des teintes mauves. Les rideaux fanés des vieilles alcôves
Ont leur incarnat.
Leur plus tendre rose est teint d'améthyste. Et même leur or le plus clair est triste.
Et n'a point d'éclat.
Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes! Quel chagrin pensif, en leurs roseurs blêmes. De leurs froids destins!
iMAÎTnEs d'autuefois. *v
Quel délicat rôve en leur blancheur chaste! Quels nobles et fiers ennuis dans le faste De leurs ors éteints!
Elles ont f?randi sans pouvoir connaître L'ivresse d'amour qui lloUe et pénètre
Leurs sœurs de l'été, Quand vibre partout le vol des insectes, Douloureuses fleurs, calmes et correctes
Dans l'air déserté.
Le jardin n'a plus que des clirysanlhèmes! Allons en cueillir puisrjue tu les aimes
A l'égal des lis.
Des amaryllis de larmes trempées, Et des sombres cœurs entourés d'épées
De tes chers iris.
Nous rapporterons, en tremblantes gerbes. Leurs troublantes fleurs, humbles ou superbes;
Nous en emplirons Le verdâtre et vieux vase de la Chine, Où s'enfuit sans cesse et se dissémine
Un vol de hérons.
Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes Nous devinerons les profonds poèmes
D'obscure douleur, Qui vivent au fond de ces douces âmes. Dont l'effort d'aimer éclate en des flammes
Qui sont sans chaleur.
Quand le soir liâlif emplira la chambre, Nous regarderons ces fleurs de novembre,
Ces fleurs de souci.
Ces fleurs sans espoir, comme des emblèmes; Le jardin n'a plus que des chrysanthèmes.
Et nos cœurs aussi !
Originalité de la pensée, profondeur du sentiment, sobre éclat des images, largeur puissante de Fexécution, parfaite adaptation du rythme à Tidée, tout y est. Plus coloriste en général que musicien,
AUGUSTK ANOKLLIKR. 291
An<çeIli(M' n'a pas toujours ce qui est peut-ôtrc l'essenco de la poésie, et ce qui, avouons-le, est assez rare chez nous, Français, ce je ne sais quoi crindcHnissablc qui évolue vers la musique, comme vers sa limite extrême. On peut mt^me se demander si son genre propre, — pariaitement légitime d'ailleurs, et surtout éminemment français, — ne serait pas la poésie oratoire. Ici, dans les Chrysanthèmes, la poésie s'est faite aussi musicale qu'on peut le souhaiter; et c'est peut-être pourquoi elle atteint une plénitude qui ne laisse à la critique absolument rien à désirer.
On a noté sans doute dans les morceaux que nous venons de lire une abondance verbale que peu de poètes ont possédée à ce degré, et ([ui n'est pas sans rappeler quelquefois, — toutes proportions gardées, — celle môme de Victor Hugo. Faculté des plus précieuses pour un poète, elle peut dégénérer aisément en un défaut. Je ne jurerai pas qu'Angellier n'y soit plus d'une fois tombé : il a une tendance impérieuse, cela est certain, à développer beaucoup plus qu'à se concentrer, et il y perd un peu de sa force. Je lui signalais un jour cet écueil, lui rappelant le joli mot de Taine sur Racine « un peu trop enclin à s'atténuer dans les développements ». 11 me répondit par la curieuse lettre, — ou plutôt par le curieux post-scripium, — que voici :
Je crois que votre caudale venenuni a du vrai. Taine a peut-être bien raison pour Racine, surtout parce qu'au théâtre le développement de la pensée est subordonné à
raction qui a son expansion à elle, et qui est en réalité la vraie directrice de tout le reste. La pensée doit en suivre la houle; il n'y a pas, sur les planches, un seul instant où la pensée puisse être étale. Et peut-être dans Racine va-t-elle trop jusqu'au hout d'elle-même en immohilisant les personnages, c'est-à-dire en substituant sa logique à la logique passionnelle dont l'acte fait partie. Quand la pensée est isolée, elle peut, avec moins d'inconvénient, former lac et se donner entière, toucher la berge de tous côtés. C'est un peu ainsi que j'ai compris Socrate qui n'est nullement une action, mais un dialogue et une narration indépendante des personnages. Gela n'empôche pas tout de môme le défaut d'exister. Mais qu'est-ce que ïaine aurait bien pu dire d'Hugo? et quelquefois de lui-môme, car il a des pages qui sont de marquants exemples de prolifération verbale — où un petit noyau d'image et de réalité sert d'appel à la masse de tous les vocables qui ont quelque affinité avec lui, si bien qu'il est recouvert et presque écrasé par des plis et des nappes verbaux dont il a attiré les premiers, et qui se sont ensuite attirés les uns les autres. Cela est notable dans ses vers : le travail parti sur une figure, un objet, devient après quelque temps un pur travail de palette et aboutit à une sorte d'impressionnisme amorphe où tout est en touches colorées et en rutilances qui ne pensent plus au point de départ....
Voilà qui s'appelle au moins plaider fort ingénieusement coupable. Je m'empresse d'ailleurs d'ajouter que, si défaut il y a, il est, comme tous les défauts qui font partie intégrante de la manière même de penser et d'écrire, largement compensé par des qualités de tout premier ordre. Outre que cette abondance verbale est un signe de fécondité et de force, on pourrait, chez Angellier, la montrer le plus souvent employée et comme consacrée à la recherche de l'expression juste, de la nuance exacte, de la définition précise. Mise au service dun art,
AUGUSTE ANGELLIER. 293
dont la franchise et la probité sont les traits essentiels, le poète lui doit peut-être toutes les heureuses houvaillos do pens(V et do style qui abondant dans SOS VOIS. Kt si ollo a pour rani^on (jî'i et l;i quohiucs longueurs et quelques minuties, des développemonts, sinon oiseux, tout au moins qui eussent tangué à être resserrés, nul doute que, dans les cliors-d'œuvro de l'auteur de VAmie perdue^ dans Deccnler mori, dans les Chrysanthèmes, dans la Tristesse de F Aurore, dans le Luctus matris^ nul doute que nous lui devions cette ampleur puissante et profonde, cetle plénitude, — je répète le mot, — qui, aux yeux de tous les connaisseurs, donne tant de prix aux œuvres les plus réussies d'Angellier.
J'aurais voulu insister sur les cinq volumes qu'il a, — joliment et justement, — intitulés Dans la lumière antique. J'aurais v.oulu citer au moins quelques vers de la Tristesse de l'Aurore et du Luctus matris. Quand le poète, m'a-t-on dit, lisait lui-même ce dernier poème, quelle que fut la disposition morale de ses auditeurs, il provoquait un ell'et d'émotion, et môme de larmes, dont il était impossible de ne pas garder le durable souvenir. Je ne m'en étonne point. A le lire simplement des yeux, le Luctus matris est assuré d'émouvoir éternellement toutes les sensibilités généreuses. Comme dans certaines pièces de Victor Hugo, — A Villequier, Claire, — on y sent passer et frémir tout l'écho tragique de la sombre destinée humaine, l'âpre lamentation des douleurs irréparables que
29i -MAITIIKS DAITIIEFOIS ET D ArJOlRD HUI.
seul le christianisme a réussi à pacifier. Il y a là, dans celte suite d'émouvants « épisodes », un accent d'humanité générale et profonde qui a trouvé, pour s'exprimer, une forme vraiment digne de lui, une forme à la fois éloquente, simple et sobre qui convient admirablement au sujet. Jamais peut-être encore Timmensité sans fond de la douleur maternelle n'avait été aussi fortement traduite, par un poète qui, en mémo temps qu'un vrai poète, sût rester un homme....
Mais j'en ai sans doute assez dit, non pas, certes, pour caractériser et définir, comme il le mériterait, le talent d'Auguste Angellier, pour u situer » exactement son œuvre dans la littérature frani^aise contemporaine, tout au moins pour indiquer et faire pressentir quel complexe et haut poète fut ce grand original. S'il n'a pas eu de son vivant, — sa modestie, son dédain de la réclame et de 1' « arrivisme » vulgaire en furent un peu la cause, — toute la réputation à laquelle il avait droit, il est sûr, dès maintenant, qu'il préoccupera la critique des générations qui vont nous suivre. Déjà M. Lanson, dans la dernière édition de son Histoire de la littérature française a cru devoir faire une place, peut-être insuffisante, à ce « talent robuste, un peu fruste », à cette « ame vibrante et pensive ». On lui consacrera des études approfondies, des livres, des « thèses » peut-être, et ce bout d'article ira peutêtre enrichir la « bibliographie » d'un futur candidat au doctorat. Et c'est cela, la gloire, celle-là même que ne pouvait s'empêcher de rêver le poète, quand il disait :
Ar(ii;STE ANGKLLIt:». 205
Je ne partirai pas sans laisser quelques gerbes; Kl I()rà(|iie l'avenir vannera mes épis, I*eul-ùlro metlra-t-il près de chants plus superbes Mon hommage modique aux vieux murs assoupis.
En attendant, je voudrais deux choses. D'abord que son ami M. Emile Legouis nous donnût, en la développant un peu, une édition française des Pages choisies d'Auguste Angellier. Et puis, que M. Emile Legouis encore, ou tel autre de ses amis de la première heure, fît pour le poète des Chrysanthèmes ce que M. Michel Salomon a si heureusement fait pour un autre poète et écrivain contemporain, Maurice Faucon, et publiât ses Reliquiœ, Cela fait, le grand public et les « professionnels » auront en mains tout ce qui leur est utile ou nécessaire pour connaître la personnalité et pour^^tudier Toeuvre de l'auteur de IWinie perdue. Et l'on reconnaîtra alors, — j'essaie de peser tous mes mots, et de juger notre ami en critique, — que nous n'avons pas eu de plus grand poète depuis Verlaine.
16 juillet 1911.
LA c( JKANNK D'AUG »