‹ Maîtres d'autrefois et d'aujourd'huiChapitre 53 sur 61 · DE M. GABRIEL HANOTAUX · texte numérisé non relu

DE M. GABRIEL HANOTAUX

Je ne suis pas historien de profession : du moins, je ne suis pas historien poHticjue; suitout, je ne suis pas historien du moyen âge. Il semble donc, — et je Tavoue bien volontiers, — que je sois totalement dépourvu de la compétence « spéciale » qui serait nécessaire pour parler comme il convient de la Jeanne cVArc de M. Hanotaux. Mais, à vrai dire, je m'en console un peu. M. Hanotaux n'a pas fait, à proprement parler, œuvre d'érudition en composant ssi Jeanne cVAi'c; de i)ropos très délibéré, — et je

1. Jeanne d'Arc, par Gabriel llanulaux, de l'Académie française, 1 vol. in-4", Hachelle 11)11. — Ce livre, magnifiquement illustré, enrichi par l'auteur d'un très grand nombre de gravures empruntées aux artistes contemporains de Jeanne d'Arc, est une merveille d'exécution typographi(jue et de bon marché. — 11 a paru aussi de cet ouvrage une belle édition do luxe sur grand papier, avec encadrements composés, par M. Roger Favier, d'après des motifs empruntés ù l'art du xv" siècle. — Souhaitons enlin à brève échéance une édition plus « populaire » encore de ce livre (jue nous voudrions voir pénétrer dans toutes les écoles et dans les foyers les plus modestes.

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l'en félicite, — il s'est adressé aux « honnêtes gens », comme on disait jadis. Il a pensé qu'un sujet comme celui qu'il abordait n'est pas de ceux qu'on puisse ensevelir dans la poussière des archives et dans l'ombre des bibliothèques; il s'est dit que, sur un sujet national et humain entre tous, le grand public avait des droits, des droits imprescriptibles, et qu'avant tout il s'agissait de le traiter, suivant la parole célèbre, non pas en auteur, mais en homme. Encore une fois^ je l'en félicit^. C'était la seule méthode qui convînt pour parler dignement de la Pucelle d'Orléans. Et c'était nous inviter, nous tous qui ne sommes pas des « spécialistes », à lire son livre, et à en dire très librement et tout naïvement notre avis.

Sur la valeur proprement historique de l'ouvrage, nous ne pouvons avoir que des impressions, et nous attendons l'avis motivé des hommes du métier. Il me semble pourtant que cette valeur est considérable, et qu'on ne saurait d'abord reprocher à M. Hanolaux d'avoir ignoré ou méconnu quoi que ce soit d'essentiel dans l'abondante « littérature » de son sujet. Il me paraît bien qu'il a fait en toute conscience son métier d'historien : il a étudié pour son propre compte les documents originaux, et il a étudié non moins attentivement les' discussions, les recherches, les interprétations de toute sorte auxquelles, depuis près de cinq siècles, ces documenls, et les faits qu'ils relatent, ont donné lieu. En un mot, l'jenquête instituée par lui sur les

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lails et gestes de son héroïne, et sur l'époque où elle a vécu, a bien Tair d'avoir été aussi large et aussi précise qu'on pouvait le souhaiter; et si peut- (Mre, rà et là, il n'est pas impossible de relever, dans (H' gros volume, quelques traces de précipitation, ('ola tient sans doute à la manière un peu brusque, et comme impatiente, de M. Hanolaux, beaucoup plus qu'à rinsulTisancc présumée de ses « préparations ». A-t-il vécu beaucoup plus de deux ans dans ce xv'' siècle, si tumultueux, si obscur, et, encore aujourd'hui, si mal connu? Je ne sais, mais j'en doute. Et j'imagine que là-dessus maint érudit va se récrier sur l'audace qu'il y avait à écrire tout un livre sur Jeanne d'Arc après une prise de possession aussi hâtive. Mais ce sont lesérudits qui auront tort. En histoire, comme ailleurs, « le temps ne fait rien à TalTaire ». Il est des historiens qui voient mieux, plus nettement et plus loin, en quelques semaines de recherches, que d'autres en des années entières de labeur myope. Tel est précisément le cas de. M. llanolaux.

Car il avait sur tel autre historien delà Pucelle, en })articulier sur M. Anatole France, une supériorité native en quelque sorte, et qui est si rare qu'elle met à part tous ceux qui la possèdent : Xénophon, César, Macaulay, Guizot. M. Ilanotaux sait comme personne le prix des pièces autographes et des choses imprimées ; mais il n'est à aucun degré un historien livresque. Il connaît la vie et il a pratiqué et manié les hommes; il a été mêlé aux grandes affaires de son temps; il s'est, si je puis dire, colleté avec les réalités; il a été un homme d'action, et il se souvient de l'avoir été; que dis-je! môme en écri-

vant, il continue de Tôtre encore. « J'ai fait de l'histoire, et je pouvais l'écrire » : ce mot si juste et si fier de Chateaubriand dans les Mémoires iV Outre-Tombe, il pourrait le reprendre à son compte. De là l'accent vécu, le tour réaliste de son récit. De là la finesse robuste et directe de sa psychologie, et ce regard aigu, pénétrant dont il fouille les âmes de ce lointain passé, un Pierre Cauchon, un Charles VII, un Bedfort, un Philippe le P)on, une Jeanne d'Arc. De là enfin, et peut-être surtout, cet art de débrouiller les intrigues les plus obscures, de démêler l'écheveau étrangement compliqué de la politique d'un duc de Bourgogne, par exemple, cette faculté d'embrasser à la fois l'ensemble et les détails d'une situation historique, d'apercevoir dans toutes leurs conséquences la portée de certains faits, la haute signification de certaines vies. C'est M. Hanotaux qui a le premier démontré d'une façon péremptoire qu'en se jetant dans Compiègne, et en forçant, quoique prisonnière, Jean de Luxembourg à lever le siège, la Pucelle avait tout simplement empêché la France de devenir anglaise. Et personne encore ne nous avait fait aussi clairement sentir tout ce qu'il y avait dans la prodigieuse héroïne de génial bon sens et de lucide raison française; personne n'avait su marquer, en termes aussi nets et aussi justes, son rôle véritablement unique dans la destinée' du monde moderne. Si M. Hanotaux n'avait pas été un aussi bon, un aussi actif ouvrier de l'histoire contemporaine, il n'aurait pas, n'en doutons point, aussi fortement compris l'histoire du passé.

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Gel hislorien orit^inal, vivant et sugj^cslif esl-il (l()iil)l(' (l'un écrivain? S'il a su l'aire œuvre de vérilé, a-l-il su faire égalemcnl œuvre cParl? Il peut senjhler qirAnalole France, auquel on ne peut s'einpèclier do comparer ou d'opposer M. Hanolaux, retrouve ici tousses avantages. Et, en elï'et, la forme aisée, le style délicat, ingénieux et subtil, « l'écriture artiste » de l'auteur des Noces corinthiennes a l'air de faire tort à la forme un peu âpre, souvent éloquente, certes, et même oratoire, mais parfois tourmentée, saccadée et comme haletante de riiistorien de Richelieu. Je sais d'excellents esprits qui auraient souhaité un air moins improvisé, quelque chose de plus uni, de plus fondu, un peu de cette laclea iibertas dont parlait l'écrivain latin. Je ne suis pas sur qu'ils aient raison. D'abord,

Chacun pris dans son air est agréable en soi.

Et l'on peut se demander si l'historien de Sylvestre Bonnard et de M. Bergeret avait tout ce qu'il faut,

— j'entends comme styliste, — pour bien parler de Jeanne d'Arc. J'imagine que la Pucelle, même à ce point de vue, ne l'eût point choisi comme biographe. Les roueries du style, les finesses concertées, la recherche voulue des nuances, tout ce qui, dans Tart, est artifice, et, si j'ose ainsi dire, sent la serre chaude,

— ou la décadence, — ne devait pas être son fait. L'allure plus directe, plus franche, plus martiale de M. Hanolaux eût été, nous n'en pouvons guère douter, plus de son goût. Ajoutons que le style de

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sa Jeanne cVArc abonde en heureuses Irouvailles, en vives et saisissantes formules qui eussent été certainement refusées à des écrivains plus timorés, plus fidèles aux préceptes des rhéteurs, aux prescriptions du goût pseudo-classique. En un mot, ce style n'a rien de livresque, ou d'académique : il est vivant, c'est sa qualité essentielle, celle à laquelle il sacrifie, et a raison de sacrifier ou de subordonner tout le reste. Par ses raccourcis, par son opulence, par ses brusqueries, par ses hardiesses, par son dédain des conventions littéraires, par sa verve entraînante et passionnée, il me rappelle assez souvent, — et toutes proportions gardées, — celui de Saint-Simon. Comme son illustre devancier, M. Hanotaux excelle dans Tart des portraits. Voyez entre beaucoup d'autres, celui de Bedford :

On a un portrait de lui, agenouillé devant son patron, saint Georges : le front fuyant, le regard voilé, les lèvres sensuelles et grasses, je ne sais quel aspect arrondi, doucereux et ecclésiastique, nest démenti que par la saillie du nez brusque et volontaire. C'est un homme qui eût aimé l'ordre, les choses bien conduites, et que la discorde et fanarchie poursuivirent; l'ambiguïté l'emprisonna toujours en ses cercles obscurs, u Second » malheureux, il eût été, sans doute, un « premier » victorieux. Il s'intitulait, luimême, dans les chartes : « Jean, fds, frère et oncle de rois, duc de Bedford : Johannes flliaSff rater et avwiculiis regain^) ; sa destinée fut d'être en tangente dans la vie et dans l'histoire : Bedford, c'est le collatéral.

Et celui de Jeanne d'Arc partant pour Chinon :

Agée de dix-sept à dix-huit ans, belle fdle, grande et forte, le cou rond, la gorge pleine, le visage riant, les cheveux noirs, parlant peu, mais aisément, la voix douce et très féminine, sobre, chaste, pieuse, toujours gaie, toujours

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vive, décidée et prompte, sans hésilalion et sans peur, mais mesurée et prudente, hardie et contenue, exerrant sur les hommes celte prise des âmes supérieures, rascendant, telle était la fille extraordinaire, la « bergcrclte », qui partait de son village pour sauver le royaume de France.

Nous pouvons raf'nrnicr en toute assurance. L'auteur de ces lignes est, à sa manière, qui n'est pas celle (lo tout le monde, un écrivain et un arliste.

Et il est enlin, à sa manière aussi, je ne veux pas dire un philosophe, mais un penseur. La personne et la vie de Jeanne d'Arc posent un problème que ne saurait éluder un esprit qui pense. (Ju'on veuille bien y songer en elTct. Je ne crois pas, en dehors de la vie de Jésus et de rétablissement du christianisme, (lu'un fait de Thistoire humaine présente à un aussi haut degré, dans sa nature et dans ses conséquences, tous les caractères de Texlraordinaire, — j'emploie à dessein cette simple épithète, pour ne rien préjuger, — que la destinée de la Pucelle d'Orléans. Alexandre, César, Mahomet, Napoléon ont l'ait plus sans doute; mais aucun d'eux n'était une « bergerette » de dix-huit ans. Leur génie et les circonstances où ils ont été placés sufiisent à expliquer leur œuvre. Il n'en va pas ainsi de Jeanne. Qu'on fasse aussi grande que l'on voudra la part des circonstances extérieures et du génie individuel : il restera dans cette vie quelque chose d'inexpliqué qui dépasse et confond la raison raisonnante. Qu'un grand peuple ait été non seulement sauvé, mais j'oserai dire recréé, et orienté pour de longs siècles dans la droite voie

de SCS dcslinécs nationales par nne enfant qui ne savait même pas signer son nom. voilà qui est prodigieux, voilà qui est unique. S'il y a un cas où le (( surnaturel » semble vraiment apparaître dans Fliistoire humaine, où la trame des faits contingents semble se rompre pour faire place à je ne sais quoi de transcendant et d'absolu, bref, à un miracle, assurément, c'est celui-là. Et le moyen, je le demande, pour qui veut ne pas se payer de mots, d'explications qui n'expliquent rien, dene pointpartager à cet égard la foi même de Jeanne, — ou, tout au moins, de se résigner à un humble aveu d'ignorance? Ignoramiis, ignorahimus....

Ce problème, M. llanotaux Ta posé avec une force, une loyauté, une franchise qui ne laissent rien à désirer, et la solution qu'il en esquisse est aussi originale qu'elle était, de sa part, un peu inattendue. Il commence par écarter Targumentation chère à Renan et à toute son école, et qui consiste à nier a priori le surnaturel, c'est-à-dire, en bonne logique, à légitimer, au seuil même de Tenquete historique, une pure et simple pétition de principe. Il ne craindra pas de parler de « cette vie surnaturelle, et pourtant si humaine » ; il n'hésitera pas à parler de « mystère » et de « miracle » : « c'est ce Miracle, dira-t-il, qu'il faut accepter! » Et encore :

La vie de Jeanne dArc, sa mission, sa mort forment un des drames les plus surprenants qui se soient produits dans l'histoire du monde. Que la France ait été sauvée par une jeune fille, presque une enfant, que cette enfant véridique, intelligente et pure, ait toujours affirmé sa mission céleste; que, parmi ses contemporains, les plus considérables et les plus éclairés aient partagé ce sentiment; que Charles VH et

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