‹ Maîtres d'hier et d'aujourd'huiChapitre 13 sur 32 · ET LES PEINTURES DE LA COUR DES COMPTES · texte numérisé non relu

ET LES PEINTURES DE LA COUR DES COMPTES

L'anéantissement volontaire, conscient, d'une œuvre d'art trouble comme un attentat prémédité à la vie de l'esprit, et une saine révolte n'a pas. toléré qu'avec les pierres de la Cour des Comptes s'écroulent et disparaissent les vestiges glorieux de l'œuvré de Chassériau. Des amateurs, des écrivains, des artistes ont mis en commun leurs moyens, leur savoir pour arracher au mur ruiné les restes de ces peintures, contre lesquelles s'est acharnée la fatalité, et jamais piété ne sembla plus légitime qu'à l'égard d'une telle décoration oii s'affirmait, dans son plein épanouissement, un libre et fier génie.

Ce n'est pas l'instant de refaire l'historique de la Cour des Comptes et d'indiquer avec quelle lenteur les plans de Ronnard et Lacordée reçurent leur exé-

cution. Eq 1842 seulement le monument était terminé: en 1844, sur l'indication de M. A. de Tocqueville, Yitet, alors Ministre de l'Intérieur et des Beaux- Arts, chargeait Théodore Chassériau d'orner le grand escalier du palais. Le peintre n'avait pas vingt-six ans.

Il était né à Samana, où son père avait épousé la fdle d'un propriétaire français de Saint-Domingue. Cette origine créole est essentielle à rappeler. La vocation se manifestera prodigieusement violente et précoce, semblable à ces plantes des tropiques qui, à peine germées, jettent leurs feuilles et leurs fruits avec une profusion inouie. A dix ans, il devient élève d'Ingres, qui présage dans le débutant « le Napoléon de la peinture ». Six années plus tard il se fait médailler au Salon pour un Caïii maudit et pour un Retour de V enfant prodigue que conserve le Musée de la Rochelle. Si le tableau de Ruth et Booz trahit encore quelque indécision, on peut assurer que, dès 1839, avec la Suzanne au Bain (Musée du Louvre) et la Vénus Anadyoînène, Chassériau est entré en pleine possession de cette originalité qui allait communiquer à l'art le tressaillement étrange d'un frisson nouveau.

Pierre Petroz a fort heureusement établi comment le peintre, d'abord servant docile des doctrines ingristes, s'était peu à peu émancipé. Porté par tempérament ,à voir les choses sous leur aspect frappant et poétique Chassériau, bien qu'il eût un très remarquable sentiment de la forme, attachait beaucoup plus

Page 1