MAÎTKES l) UTER ET L) ATJOURD Hll
Sous le second Empire, le Salon officiel offrait l'unique occasion de se produire à qui en savait forcer rentrée; par une chance exceptionnelle et toujours renouvelée depuis 1864 jusqu'en 1874, les jurys ne laissèrent pas d'être cléments à lierthe Morisot. Que sont ses envois de début? Un cJieinin à Aiivcis. puis un Soiiçenir des Bords de COise, cliers à Daubigny. L'année suivante marque une étape plus décisive : cette fois paraissent au Palais de l'Industrie une nature morte qui tout de suite arrête et retient Paul .Mantz ', puis une figure de femme en robe blanche, étendue et penchée sur le bord ffeuri d'un ruisseau: la docilité aux préceptes de Corot s'y trahit de façon manifeste. Succédaient des paysages, pris en Normandie; à Paris, en aval .du pont d'Iéna; à Ros-Braz dans le Finistère; ici encore la sincérité se pare d'harmonie. Il faut attendre jusqu'aux environs de 18GU pour constater des variations dont l'origine n'est pas inconnue. La débutante s'est liée avec Edouard Manet; elle fréquente, son atelier et il la portraiture volontiers dans maint tableau, mainte estampe-; elle peint à ses côtés et doucement subit le prestige de ses exemples. Si la Jeune fi lie à la fenêtre du Salon de 1870 procède moins peut-être de lui que de
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Whistler ou do Fantin, riiifluence exercée s'accuse avec éclat dans le portrait au pastel très poussé (Salon de 1872) où le modèle, en habits de deuil, s'enlève en une tache sombre sur le fond clair, puis dans une série de sites animés par des scènes familières auxquels Ikrlhe Morisot se complaît durant quelque temps [Mère et Enfant^ Le Papillon, Le Déjeuner sur Vhei'he)', mais elle saura s'émanciper et, malgré les liens plus étroits qu'établit, à partir de 1874, l'union de l'artiste avec le frère d'Edouard Manet, on ne la peut tenir pour l'élève d'un maître passé chef d'école sans compter de discij^les avérés et directs.
h' Atelier des Batiiinolles par Fantin-Latour a elésigné aux annalistes quels peintres s'étaient placés sous l'égide de Manet; on doit regretter, pour la vérité historique, que Berthe Morisot et Eva Gonzalès, sur' lesquelles son emprise fut la plus forte, aient été exclues du cénacle. Il n'en reste pas moins qu'aux artistes de l'entourage direct de Manet allait défmiti- Ncment s'affdier Berthe Morisot, lors de la constitution en société du groupe impressionniste; les salons officiels ne montreront plus d'elle aucun ouvrage ; son sort est désormais lié à celui des novateurs honnis; tout en continuant à signer de son nom de jeune fdle,
Repos. — Un portrait de Berthe Morisot par sa sœur Edma avait paru au Salon de 1808. Renoir aussi a donné d'elle plusieurs images; enfin l'artiste s'est prise souvent pour modèle : parmi ces auto-portraits, il faut tirer de pair le dernier en dote, enlevé à touches heurtées, précipitées, et puissant ù l'égal des plus fougueuses ébauches des maîtres anglais.
par respect pour la gloire de Manet, elle participe, sauf en 1879, à la suite des expositions retentissantes organisées par le groupe entre 1874 et 188(3, et chaque fois sa contribution y revêt une importance marquée.
Aussi bien l'ère des préludes est close et l'on a maintenant affaire à une artiste en possession de moyens d'expression distincts. Berthé ^[orisot a renoncé à la musique, où il n'eût tenu qu'à elle d'exceller', et dès la manifestation initiale de 1874, son individualité de peintre apparaît dégagée : l'équilibre s'est établi, la fusion s'est opérée entre les principes et la technique du poète de Ville-d'Avray et du peintre de VOIijinpin\ ou, plus précisément, la suggestion persistante des doctrines de Corot s'est ajoutée à la délicatesse foncière pour atténuer ce que la première manière de Manet pouvait offrir, selon Bertlie Morisot. d'un peu brutal dans la violence quasi-espagnole des contrastes de la lumière et des ténèbres. Elle professe d'instinct le souci de l'enveloppe; loin de se découper à l'emporte-pièce les figures, les groupes qu'encadrent ses paysages de terre et de mer se fondent et s'unissent avec Tcntour; ainsi en va-t-il pour les vues de ports et de plages, parfois brossées sous les yeux de Manet et qui conquirent d'emblée le
I. L'abondance de ses dons se prouve encore par le tour vif de ses lettres, quil eût fallu pouvoir citer, et Stéphane Mallarmé a indiqué admirablement les rares attraits de sa pax-ole et du salon qu'elle avait su constituer. (Préface du catalogue
de l'exposition posthume, chez Durand-Ruel. 1S06, j». G et 7.)
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suffrage de la bonne critique. Car on n'a peut-être pas fait le départ utile entre les opinions émises. Ecoutez plutôt Catulle Mendès insinuer que Bertlie Morisot « confronte l'artifice charmant de la Parisienne au charme de la nature », se plaire à « tant d'instincts heureux dans la façon dont telle écharpe de mousseline groupe sa bordure rose à coté d'une ombrelle verte ou bleue », puis louer « le vague charmant dans les lointains de mer où l'on voit s'incliner de petites pointes de mâts »\ En dehors de celte sympathie divinatrice-, l'impressionnisme naissant n'a pas été sans obtenir l'appui des juges à l'esprit libre pourvus de quelque crédit : Duranty, Castagnary, Burty, Chesneau, pour ne citer que ceuxlà, lui furent d'emblée favorables, en dépit de ce qui a été avancé sans prendre la peine de compulser les documents et de remonter aux sources. A propos de l'ua des premiers tableaux de Berthe Morisot, une Mère jouant à cache-cache derrière un cerisier avec son enfant, Philippe Burty, plus tard accusé de tiédeur, déclare sans ambages que c'est là « une œuvre parfaite dans le sentiment de l'observation, la fraîcheur de la palette, et l'arrangement des fonds". La « grâce touchante » des aquarelles ne lui a pas
1. Le Rappel, 20 avril 1874 (sous le pseudonyme de Jean Prouvairc).
2. D'autres poètes, Stéphane Mallarmé, Théodore de Banville, Jules Laforgue, Gustave Kahn, se rangèrent d'emblée parmi les protagonistes de la nouvelle peinture; à Jules Laforgue est dû — M. Médéric Dufour l'a établi — le meilleur essai esthétique dont elle ait été jusqu'à présent l'objet.