La République franroise. lo avril
BKIITHK MORISOT. 315
lacultés, à une peinture plus aérienne, plus limpide. Si Berihe Morisot semble assez peu ditré rente d'ellemême et de son passé à l'exposition de 1882, déjà des portraits et la Pclile fille an corsage ron^^e, présagent, quatre années plus tard, l'essor des dons vers des fins ignorées. Cette année J886 est la dernière où les impressionnistes manifestent en société; l'intérêt de la défense collective n'impose plus la nécessité du groupement; leur cause est entendue, sinon gagnée; à les soutenir, nul ne fait plus preuve d'intuition et récolte de gloire; ils reprennent leur place dans l'école moderne entre les novateurs qui tendent, par des moyens autres, à la libre expansion de l'individualité. Dès 1887, lors de l'exposition internationale ouverte à la galerie Petit, les noms de Bertlie Morisot, de Claude Monet, de Pissarro, de Sisley alternent, sur le catalogue, avec ceux de Rodin, de Whistler, deBesnard, de Cazin; pareillement la présence de maîtres sans attache avec l'impressionnisme enlève l'apparence d'un isolement volontaire aux ouvrages des ci-devant Indépendants qui paraîtront chez Durand-Ruel au printemps de 1888 '. Dans la double occurrence, les acquisitions de Berthe Morisot se font jour; la facture n'est plus martelée, ni floconneuse; l'artiste a réalisé la fusion relative des tons et précisé la cernée du con-
1. On retrouve Bertlie Morisot parmi les participants des expositions impressionnistes qui s'ouvrirent hors de France : notamment à Londres (1883 et 1905), à New-York (1886^ à Bruxelles (Salons des XX, 1887, et de la Libre esthéti/ue, 1894 et
tour; deux portraits, dont l'exécution date de 1888, en témoignent : l'un est le portrait, à curieux reflets verdàtres, de la collection Haxaslii; le second est celui de madame Léouzon-Le Duc, ou le bleu pâli de la robe forme avec le rose perlé du visage et des mains une si précieuse harmonie ; la séduction du coloris n'est pas seule à recommander un tel ouvrage : la tenue en est fière; par surcroît, il laisse deviner la priorité de préparations passionnées, passionnantes, l^xpliquons-nous. Je ne sais pas de période où Bertlie Morisot se soit prise à dessiner avec un comparable entrain: elle emploie la mine de plomb, la sanguine, les cravons de couleurs, qu'elle manœuvre en rayant à peine le bristol; une lithographie en plusieurs tons, la Joueuse de jU'iie. donne l'idée des etïels que tire du procédé l'ingénieuse artiste; leur qualité est dune délicatesse inattendue. Toujours presque, le souvenir de Berlhe Morisot rejoint Ingres, dont Guichard lui a transmis le culte; mais elle assouplit au goût de sa fantaisie impatiente la rigueur rélléchie et impassible du contour et ce sont de légers croquis, enlevés de verve, qui gardent, sous leurs allures ailées, l'agrément d'instantanés du geste féminin.
Les huit pointes sèches que l'artiste a tracées entre 1888 et 1890 s'accordent à confirmer ce pouvoir d'inscription immédiate de la forme; certes la suite est de mince importance au regard de l'œuvre gravé d'un Degas, d'un Pissarro ou dune ^Iar\ Cassatt ; d'ailleurs l'énergie que réclame le traitement de la matière n'est guère le fait de Berthe Morisot et
BKKTHK MORISOT. 317
il ne faut voir en ces essais que le caprice d'un amusement passager; n'empêche: ils demeurent pourvus d'attraits et môme d'enseignements; ils offrent des versions piquantes de certaines peintures; ici le cuivre est seulement effleuré : à travers la brume grise d'un songe apparaissent les allées du bois de Boulogne, le lac avec la nacelle amarrée, avec les canards en arrêt sur la rive ou les cygnes qui plissent l'eau stagnante 4 une taille plus profonde silhouette telle attitude, allume l'éclair d'un regard, entr'ouvre les lèvres d'ua sourire (ia Jeune fille au chnt, le Repos, la Toilette). En dehors de ces estampes, il en est une dernière que rendent doublement précieuse le métier et le sujet;: lierlhe Alorisot s'y est représentée, prête à dessiner., sa fdle à ses côtés ; l'attaque du métal a été si alerte et si définitive à la fois, que l'improvisation apparaît fixée en traits indélébiles dans le libre jaillissement du i)rime-saut.
Berthe Morisot ne se divertit à ces exercices graphiques que dans le but de fortifier son savoir, d'élargir et de simplifier sa technique de peintre. La douceur des clartés diffuses a été, de tout temps, pour la séduire et l'inspirer; ce n'est plus assez, à son gré: elle prétend décomposer le phénomène lumineux, fixer ce qui fuit et ce qui passe; elle rêve d'aborder et de résoudre, à son tour, le difficile problème des vibrations et des réfractions; sa vision, devenue plus pénétrante et plus subtile, l'y invite; elle se trouve encore entraînée par l'ascendant de Claude Monet, dont l'œuvre est triomphalement assemblé en 1889^
318 MAITRES D HIER ET D AUJOURD Hll.
et qui fait bientôt paraître la série fameuse des Meules (1891). Abdiquera-t-elle pour cela la « féminité » qui demeure, en toute circonstance, la marque de son talent? Non, certes. Elle procède par voie de transposition dans le mode mineur : ni éclat brusque, ni irradiation violente : la lumière a chez elle des timidités, des tendresses, des frissonnements printaniers ; à travers l'atmosphère fluide, la forme tremble, fl s'estompe et se noie; sur les êtres et la nature s'épand une impalpable poussière d'argent, et c'est une symphonie de nuances azurées, glauques, neigeuses et cendrées. Telle est la phase des recherches, et tel leur ordre, quand une velléité audacieuse conseille à Berthe Morisot d'en appeler, seule, à l'opinion. Quarante peintures, des pastels, des aquarelles, des dessins choisis se voient, durant le mois de mai 1892, chez Goupil, à l'entresol du boulevard Montmartre; les deux salles sont si peu spacieuses, et le jour si discret, que l'illusion naît de quelque réception dans un appartement privé. L'artiste a moins songé à se récapituler qu'à soumettre le dernier état de son labeur ; on voit là les Cygnes, la Véranda, la Jatte de lait. la Fillette au panier, la Bergère couchée, et sur les plus récents ouvrages, de préférence, se porte l'examen. se base le verdict. Le parallèle peu opportun avec Manet — mort en 1883 et dont toute action sur Berthe Morisot a depuis longtemps cessé — sévit sans rémission, fournit prétexte à des réserves vaincs et même à l'ironie facile. (^ La houppette a fait son œuvre ». assure le Mercure, « et il a plu quelque
KKHTHl-: MOIUSOT. 319
pondre de riz dans le balcau des canotiers d'Argenteuil '. »
Peut-être apporta t-on quelque excès à censurer ces a molles vapeurs » et ces « colorations délavées » puisque, après l'exposition, Bertlie Morisot réagit en sens contraire, et qu'elle s'enrôle délibérément sous la bannière tissée de gemmes d'Auguste Renoir; elle revient à la linéature accusée; la lumière s'épanouit, resplendit et ruisselle avec une intensité inconnue; le ton s'avive, et dans laFilletle au piano, dans le Porti'aît des enfants Thomas et les Jeunes filles au jardin (1893 et 1894), il revêt la luxuriance du rose franc, du rouge orangé, du bleu marin. Tel un flambeau projette une lueur plus forte avant de s'éteindre et de laisser place à la nuit. Ne croirait-on pas encore que, durant ces années suprêmes, un triste pressentiment pousse la mère à multiplier, comme pour en mieux emporter le souvenir, l'image delà fdle charmante qui est devenue sa compagne etdanslaquelle J3erthe Morisot espère la continuation de son génie -?
Tout à coup, le 2 mars 1895, c'en est fait de tant de dons et d'une si belle énergie ; l'artiste disparaît, bien avant l'heure, sans bruit et sans hommage, ignorée et célèbre à la fois. Dès 1894, lors de la vente Duret, l'Etat s'était flatté d'assurer une digne représentation de Berthe Morisot au musée du Luxembourg et son rang parmi les peintres modernes est situé