‹ Maîtres d'hier et d'aujourd'huiChapitre 6 sur 32 · PUVIS DE CHAVANNES · texte numérisé non relu

PUVIS DE CHAVANNES

l'enjouement, la simplicité et l'élégance, la noblesse et la grâce familière, la poésie des sublimes inventions et le goût de l'humble vérité.

Parce qu'elle offrait à ses facultés de synthèse l'occasion d'un plein emploi, la décoration devait instinctivement attirer et retenir Puvis de Ghavannes. Chacun peut s'édifier à suivre l'évolution du faiseur de tableaux vers la peinture murale; elle ne fut activée ni par Henry Scheffer, ni par Couture, qui guidèrent l'artiste à ses débuts; Eugène Delacroix y demeura pareillement étranger, ou du moins, s'il y eut influence exercée, la suggestion vint de l'œuvre et non des conseils donnés au hasard de deux corrections d'atelier. Les premières toiles, le Christ mort du Salon de 1850, et les souvenirs de Venise revus naguère chez Durand-Ruel, appartiennent à la période d'incertitude^ de recherche. Neuf fois renouvelés, les refus du jury ne parvinrent qu'à garantir l'indépendance de la vocation; dès 1834, Puvis de Chavannes se prend à l'envie de dénuder les murs d'une villa que son frère a fait construire en Bourgogne ; un des panneaux, le Départ pour la chasse, nous est connu par la réplique qu'en possède le musée de Marseille ; l'ouvrage, tout de transition, marque l'étape franchie ; l'arrangement atteint sans peine au style ornemental ; la palette s'est éclaircie; le jour a dissipé la pénombre romantique. Quand paraîtront aux Salons de 1861 et de 1863 la Paix et la Guerre, le Travail et le Repos (Musée de Picardie), la critique s'étonnera de ce décorateur imprévu, formé sans maître, à

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l'école du recueillement et de la logique ; la qualité c( reposante » de 1" ordonnance frappera Burger-Thoré qui note encore « la pâleur harmonieuse d'une couleur éteinte et partout rompue à dessein. » L'écrivain eut-il imaginé que ces peintures atténuées se signaleraient un jour dans tout l'œuvre, comme les plus pourvues de vigueur et déclat? Ce qui était timidité de la part de Puvis. dans l'abaissement du ton, devait sembler une audacieuse nouveauté à une époque où les règles de la destination étaient méconnues, violées à plaisir; aussi bien la portée de l'initiative échappa tout d'abord ; nul ne comprit qu'en convoitant pour ses peintures les nuance de la fresque, Puvis de Chavannes ramenait la décoration murale à l'observance de sa loi organique et ralionnelle. Sur ses évocations s'épandit l'aérienne enveloppe d'une lumière apaisée en même temps que prédominait l'importance prise par le paysage. C'est lui qui permet à Puvis de localiser son sujet, de donner au geste humain, immuable, le cadre aproprié d'un site particulier. A l'entour des pastorales de A^e Picardia niitrU\ la campagne d'Amiens étend le tapis de ses prairies fertiles et le miroir de ses rivières ombragées de saules; au Musée de Rouen, la vieille capitale normande apparaît, dans la brume grise du lointain, abritée par la colline et bordée par le large fleuve: sur les murs du Palais de Longchamp se développe le panorama de Marseille avec son port rose et ensoleillé, battu par les flots ourlés d'écume de la mer céruléenne ; enfin Puvis de Chavannes a raconté

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comment il avait enferme les épisodes de l'Enfance de sainte Geneinèvc entre les détours de la Seine et l'antique silhouette du mont Valérien.

A mesure que les années passent plus d'une variation se constate dans le dispositif : au lieu de se masser sur le côté ou au centre, le dram.c s'étale, tend à occuper, comme dans une tapisserie, tout le champ libre; s'il en va ainsi pour des compositions pleines, resserrées (telles CJiarles Martel et Sainte Radegonde à Poitiers, V Apothéose de Victor Hugo à l'Hôtel de Ville, les Muses à Boston, le Ravitaillement de Paris, carton destiné au Panthéon), la règle ne se trouve que plus fidèlement suivie lorsqu'il s'agit d'un ensemble formé par des figures, des groupes isolés, qui tous concourent à une fm commune, mais dont l'espacement offre au regard des alternances rythmées d'action et de repos [Ludus pro patria à Amiens, le Bois sacré à Lyon, la Sorbonne à Paris, Inter artes et naturam à Rouen).

Vers le même instant, la conscience du recul nécessaire à l'examen d'une décoration et la volonté d'assurer l'intérêt égal de toutes les parties conduisaient Puvis de Ghavannes à une exécution toujours plus simplifiée et généralisatrice : il néglige le détail, élimine l'accidentel et le ])articulier. Le dessin, qui constitue la partie intellectuelle de son art, atteint, par l'abréviation et la synthèse, à l'ampleur expressive et caractérisante; tout y tourne au profit de la pensée et une inflexion de lignes s'y fait révélatrice d'un état d'esprit.

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« Le carton, c'est le livret; la peinture, voilà l'opéra » aime à dire Puvis de Chavannes; de fait, la couleur est le charme dont il use pour imposer à autrui le partage de son sentiment intime. Ici encore , l'expérience acquise a apporté le bénéfice de maint progrès ; sans arrêt, les gammes se sont rapprochées du mode mineur; je n'ignore pas qu'il leur fut donné de prêter à des accords exquis, d'offrir au regard la volupté d'harmonies cendrées et laiteuses ; mais elles n'ont pas été élues dans le seul but de favoriser une récréation optique: Puvis de Chavannes les a assorties à la muraille; il a prémédité l'incorporation de son œuvre à l'architecture ambiante; il a voulu entre la décoration et le monument une alliance si étroite, une fusion si complète, que l'ensemble parût jailli d'un coup, au commandement d'une inspiration unique. On avait vu le luxe des dorures, la richesse d'une galerie d'Apollon appeler les diaprures et les fanfares d'Eugène Delacroix; plus humbles avec leurs matités et leurs « pâleurs », les tentures de Puvis de Chavannes entendent se subordonner à la pierre grise, crayeuse des édifices élevés pour exalter le devoir civique et social, pour glorifier l'art et la pensée.

Selon Puvis de Chavannes « la véritable mission de la peinture est d'animer la muraille; à part cela, on ne devrait jamais faire faire de tableaux plus grands que la main ». L'école moderne lui en doit pourtant, et d'essentiels. Il en est qui fournissent des traductions inédites et émouvantes de l'histoire sacrée : la Décollation de saint- Jean-Bap liste, la Madeleine,

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