PU VIS DE CH A VANNE S
d'autres, l'Automne, le Sommeil, la Fam ille de pécheurs, les Femmes au bord de la mer, conçus dans une donnée décorative, égalent en prestige les plus vastes pages de leur auteur; d'autres enfin, auxquels vont nos préférences, — C Espoir, le Pauvre pêcheur, l'Enfant prodigue, le Réçe, — sont d'un dramatisme si poignant qu'on les devine volontairement exclus d'un ensemble où ils n'eussent pas manqué de confisquer l'attention à leur profit. Mais que Puvis de Ghavannes se consacre à embellir une paroi ou qu'il se distraie à peindre un tableau de chevalet, l'inspiration demeure identique, malgré les ditTérences de facture, de format; intéressée par la condition humaine, vous la verrez célébrer la paisible grandeur des travaux et de la vie champêtre, le génie des fondateurs de ville, la dévotion vigilante au sol ancestral, puis encore, les pures joies de l'esprit, le culte de l'art, les envolées de la poésie, les découvertes de la science...
Seules les idées générales réussissent à passionner M. Puvis de Ghavannes; grâce à l'imagination, à la puissance visuelle, chacune trouve, comme correspondance plastique, un spectacle représentatif, un symbole, inventé de toutes pièces, mais presque toujours vraisemblable, qui dépasse les limites d'un temps, les frontières d'un pays et s'empreint de la noblesse que l'universalité emporte toujours avec elle. Les musées et les bibliothèques ne sont d'aucun secours à Puvis de Ghavannes; c'est de lui-même qu'il tire le sujet de ses ouvrages; le concept, une fois dégagé
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des limbes et élucidé, il le tient longtemps « sous le regard intérieur », il l'amende et le parfait à loisir; tout est arrêté dans son cerveau, quand il consulte la réalité^ non pour la copier, mais afm « de lui rester parallèle ». « Une transposition des lois naturelles », ainsi a-t-il défini son art ; la beauté s'en explique par la justesse des rapports. Quoi de mieux entendu que la convenance du paysage à l'humanité c|ui le peuple? Puvis de Chavannes a pénétré les liens qui les unissent, et il sent si bien les actions réflexes de la créature sur la création que la campagne semble, chez lui, participer au drame quelle environne. Entre les modernes, on ne se rappelle que Corot pour avoir possédé de la sorte le don souverain de l'harmonie . De curieuses affinités rapprochent encore Puvis du peintre romantique Ghassériau : par exemple, le sentiment de volupté calme donné à la femme, son geste lent, comme un peu las, puis un égal désir d'arriver à l'expression sans déplacer la ligne, sans troubler l'eurvthmie de la pose sculpturale. Mais le maître dont Puvis de Chavannes prolonge la survivance parmi nous, c'est, sans contredit, Nicolas Poussin « père et chef de l'école française ». A l'analyse Tœuvre de Puvis et l'œuvre de Poussin (qui associent l'homme à la nature), se révèlent composées des mêmes éléments, régies par les mêmes principes, soumises toutes deux à la sévère discipline de la concision, de la méthode et de la clarté. « Mon penchant, écrit Poussin, me contraint de chercher et aimer les choses bien ordonnées,
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fuyant la confusion qui m'est aussi contraire et ennemie, comme est la lumière des obscures ténèbres. » Puvis, de son côté, aspire à « ordonner les choses selon son rêve ». « La conception la mieux ordonnée, déclarera-t-il, c'est-à-dire la plus simple, se trouvera élre la plus belle. En toute choses la clarté, la clarté avant tout. » S'étonnera-t-on maintenant d'analogies à tout instant persistantes, malgré les acquisitions de l'art national depuis Louis XIII, malgré les accents d'une tendresse d'âme plus chaleureuse chez Puvis de Gha vannes? Entré vivant dans la postérité, mis dès aujourd'hui au rang des classiques, le décorateur du Panthéon partage avec eux la gloire d'avoir imprimé une marque distincte, personnelle à la pensée française. Rien n'est plus conforme à l'esprit de la tradition et au génie de la race que ses évocations d'une philosophie radieuse, d'un sens profond; elles font vivre, dans leur caractère permanent, de grandes idées sous de belles formes et montrent, comme le voulait Poussin, du jugement partout; mais, ajoute le peintre normand, « c'est le rameau d'or de Virgile que nul ne peut trouver, ni recueillir, s'il n'est conduit parle Destin ».
Un peintre a connu l'exceptionnelle aventure de parvenir à la célébrité, en dépit de lui-même, sans s'être jamais nommé; son œuvre, vierge de signature, a évité le faste des salons. Comme la fièvre d'expansion égalait chez lui le dédain de la gloire, nulle production n'a été plus secrète et plus généreuse; un tiers de siècle durant, on la vit s'épandre dans les offices des magazines anglais, s'installer aux vitrines des boutiques parisiennes, solliciter, à bas prix, dans la rue, les convoitises du passant. Certains s'étonnèrent d'un flux intarissable de dessins sortis de la même main et chaque jour renouvelés; d'autres y prirent intérêt à raison des sujets. Cette imagerie cursive qui décelait un humoriste et un peintre sut conquérir Théophile Gautier et Paul de Saint- Victor, Delacroix et Manet; à Baudelaire l'enthousiasme
inspira, en d863, toute une suite de commentaires; ils forment les treize chapitres du traité admirable qui porte ce titre même sous lequel l'artiste anonyme est à jamais désigné : le peintre de la i>ie moderne.
Après la consécration immortalisante, qu'était-il advenu du prototype créé, chanté par le poète? Au lendemain de la guerre h\ floraison d'aquarelles s'était évanouie, avait cessé de renaître aux étalages. Le peintre de la vie moderne comptait déjà parmi les disparus, quand sa lin à l'hospice Dubois — le 13 Mars 1892 — fut annoncée par Nadar, dans une chronique, où ladieu se faisait évocateur de souvenirs lointains, précieux, tout historiques. C'en était assez pour aiguiser la curiosité et suggérer l'envie de révéler une œuvre jusqu'ici dispersée; en mars-avril 18^."). deux cents feuilles se trouvaient groupées chez Moline, et un même nombre à la Galerie Petit; rue de Sèze, des portraits du peintre, la présence de ses pinceaux, de sa boîte attestaient la volonté d'un hommage posthume ; mais l'instruction ne saurait être considérée comme close après ce qui fut écrit ou montré: faute d'ordre, elle ne suffit ni à éclairer la sympathie, ni à utiliser les éléments d'information recueillis. La personnalité de Guys continue à intriguer, à la façon d'une énigme, -et longtemps encore elle sollicitera l'écrivain, tant elle laisse l'espoir d'une remarque neuve, d'un point à fixer, d'une part d'inconnu à découvrir.
Aux termes de l'acte que j'ai pu me procurer à
Flessinguc Ernestus-Adolphus-Hyacinthus-Gonstantinus Guys est ne dans cette ville le 3 décembre 1802, et il y a été baptisé le 21) Janvier 1803; il est fils d'Elisabeth Betin et de François-Lazare Guys, « Commissaire en chef de la marine française » ; un oncle « Commissaire des relations commerciales de la République française à Rotterdam », lui sert de parrain; sa famille est d'origine provençale. Peut-être y eut-il la place d'un retour en France entre les premières années et l'époque où Constantin Guvs s'en alla suivre la campagne de Grèce avec lord Byron; à vingt ans, la vie militaire l'a conquis : il s'engage dans la cavalerie. Bien plus tard seulement, l'illustration l'attire; pour s'y préparer il ne tolère d'autre guide que l'instinct, d'autre maître que la volonté; puis commence une vie errante, cosmopolite, une course folle d'Occident en Orient, à la piste de l'actualité. Pour ï Ulnstrated London News, Guys entreprend la description dessinée (et parfois écrite) des événements où va l'attention de l'Europe; à peine s'accorde-t-il le répit de dessiner, à Londres, l'opéra ou le ballet nouveau, à Paris, les mouvements populaires et les clubs durant la Révolution de 1848; on le rencontre en Bulgarie, en Espagne, en Italie, en Egypte, en Algérie; durant la guerre de Crimée, chaque soir le courrier expédie à Londres huit, dix croquis sur papier pelure : ils transportent « aux bords du Danube, aux rives du Bosphore, au cap Kerson, dans la plaine de Balaklava dans les champs d'inkermann, dans les campements
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anglais, turcs, piémontais, dans les rues de Constantinople, dans les hôpitaux et dans toutes les solennités religieuses et militaires ». A Gonstantinople, à Athènes, la prédilection très décidée pour le faste des scènes officielles se prouve encore, à l'évidence, par telle représentation du Sultan aiur fêtes du Baïram, ou du Service comméinoratif de V indépendance i^i'ecfjue. Au résumé, il y eut initiative très heureuse dans ce rôle malaisé d'illustrateur de gazette; l'art de Vierge sera plus savant, plus complet, autrement définitif; mais Guys se recommande quand même par le don de la composition saisissante, par l'instantanéité de la mise en place artiste. L'état de correspondantimagier est le sien, lorsqu'un hasard l'admet à connaître Gautier, et chez Gavarni. les Goncourt. Dès la première rencontre, le 23 avril 1858, le Journal des deux frères trace un piquant portrait où éclatent l'originale intelligence, la culture universelle, la double faculté de l'analyse et de l'ironie frappante chez Guys : « Un petit homme à la figure énergique, aux moustaches grises, à Faspect d'un vieux grognard, débordant de parenthèses, zigzaguant d'idées en idées, déraillé, perdu, mais se retrouvant et reprenant votre attention avec une métaphore de voyou, un mot de la langue des penseurs allemands, un terme savant de la technique de l'art ou de l'industrie, et toujours vous tenant sou^ le coup de sa parole peinte et comme visible aux yeux. Il a cent mille souvenirs oii il jette de temps en temps des paysages, des villes trouées de boulets, saignantes, éventrées,
des ambulances où les rats entament les blessés
11 sort de la bouche de ce diable d'homme des silhouettes sociales, des aperçus sur l'espèce française et l'espèce anglaise, toutes nouvelles et qui n'ont pas moisi dans les livres, des satires de deux minutes, des pamphlets d'un mot, une philosophie comparée du génie national des peuples. » Le témoignage du Journal n'est pas moins édiliant à évoquer lorsqu'il montre Gavarni achevant à Londres, en 1848, les croquis envoyés par Guys et et faisant de chacun d'eux un dessin terminé pour la gravure ». C'en est donc fait du préjugé qui reléguait le peintre de la vie moderne parmi les succédanés de Gavarni, et si un étonnement subsiste, c'est qu'un talent à ce point spontané, intuitif ait pu être accusé de s'emprunter à autrui. Mettez hors de cause un fond de dandysme commun ; les analogies entre Guys et Gavarni résultent de l'époque, des modèles identiques; elles sont apparentes, superficielles; tandis que la dissimilitude des natures se marque par des contrastes profonds, dans l'inspiration comme dans l'écriture.
« Pour établir le genre de sujets préférés par le peintre, nous dirons que c'est la pompe de la vie, telle qu'elle s'offre dans les capitales du monde civilisée, la pompe de la vie militaire, de la vie élégante (Jiigh life), de la vie galante [low life). » La classification proposée par Baudelaire n'admet point de variante. A l'observation des mœurs militaires, Guys était préparé par son service dans l'armée sous la
Restauration, et par la part prise, comme reporter, aux dernières guerres d'Europe. Le luxe de la parure, qui flattait son goût de l'apparat exerce sur lui l'attrait d'une véritable fascination; le visage l'intéresse moins que le costume ou la prestance; il recherche ce qui éclate ou ce qui brille ; les panaches et les chamarrures des états-majors le délectent; on dirait qu'il a pénétré la vanité de cette soldatesque de Napoléon III, plus propre à la parade qu'au calcul et à l'action; caractériser le type d'un uniforme ou la physionomie particulière à chaque arme, — guides, lanciers, chasseurs d'Afrique ou cent-gardes, — tel est son but et son plaisir; il se complaît encore aux défdés, aux rcMies impériales qui permettent de mouvoir les bataillons et de lancer des escadrons au galop parmi les nuées de poussière tourbillonnante.
Depuis le temps des fringances oii, dragon, Guys avait obtenu le grade de maréchal des logis, la passion pour le cheval s'est avivée, affinée sans arrêt dans la fréquentation des hippodromes et du turf. Maintenant, les préférences se réservent aux pur sang et aux montures de race ; Guys en fait valoir les allures, il en détaille les formes minces et sveltes, il en dresse le signalement ; il les montre dans les avenues du Bois, balançant l'encolure, piafi'ant, se dépensant en grâces coquettes, au gré du cavalier ou de l'amazone ; il les représente à la chasse et dans l'emportement vertigineux de la course; il lesappaire, les harnache, et les attelle au phaéton, au break, au
panier, à toutes les voilures dont l'anatomie compliquée est précisée avec la compétence d'un carrossier savant dans sa partie; sur un fond de verdures, d'un bleu-paon familier à la gouache du xviii' siècle, passent les huit-ressorts anglais escortés de laquais poudrés à frimas, la calèche parisienne avec son haut siège où juchent, immobiles, le cocher et le valet de pied, puis la massive et bizarre voiture du sultan, ajourée de glaces, « toute semblable à une grosse lanterne roulante ».
Un peintre du plaisir aristocratique s'est inscrit aux côtés d'Eugène Lami, et la notation des élégances mondaines se poursuit sous les allées tachetées d'ombre et de soleil des Champs-Elysées, dans les loges éblouissantes de l'Opéra italien ou français, à la sortie pénombreuse des cirques, des théâtres. Ses silhouettes de lions et de grandes dames offrent l'intérêt documentaire d'une gravure de mode, et les feuilles volantes, échappées par milliers à la verve expéditive de l'humoriste, se trouvent déhnir la vie extérieure et la fashion du Paris d'autrefois. La toilette féminine y revit avec le déparant artifice de ses surcharges et de ses lourdeurs : ce ne sont que toques hongroises et chapeaux ovales à larges brides, que guimpes et garibaldis traversés de passementeries, de pattes et de biais, que vestes zouaves, saute-enbarque, pince-taille à manches pagodes, que crinolines ballonnantes, que jupons de mousseline étageant, jusqu'à la taille, leurs rangs de hauts volants empesés, que cachemires des Indes, tombant, rigides,
(( en carré », ou jetés « en pointe » et creusant une vague de plis frémissants...
Guys possédait à un degré rare le sens des corruptions modernes, et, pour reprendre le mot de Gautier, il voulut, lui aussi, cueillir son bouquet de fleurs du mal. A l'écouter, l'enquête sur l'éternel féminin n'avait chance d'aboutir qu'à la condition de ne point se restreindre à une classe élue et de parcourir, sans rancœur, les étapes de la déchéance. Du sommet aux bas-fonds, la vie galante admet des différences qui découvrent une véritable hiérarchie; l'ordre en est marqué avec un tact subtil dans les aquarelles de Guys; le peintre prend ses modèles dans toutes les cythères parisiennes, au bal ^hibille et au concert Musard, dans le quartier Bréda et dans les bouges qui avoisinent l'Ecole Militaire. Voici, aux clartés du plein jour, la biche habile à contrefaire la grande dame, la lorette de Gavarni et la grisette deMonnier; voici, errant par la nuit, les spectres du plaisir, la fdle en chasse sur le boulevard, la rôdeuse de barrière et voici jusqu'à la beauté interlope confinée dans les maisons closes. Les types se classifient d'après les attitudes hautaines, coquettes, provocantes, passives ou prostrées, d'après la mise aussi qui vise l'élégance tapageuse, s'agrémente de grâce alerte ou montre le laisser aller débraillé et la livrée clinquante du vice asservi. Parmi ces images du lo^v life, certaines ont le charme d'une composition de Morin; d'autres, terribles, semblent évadées du cauchemar macabre de Goya. Le procédé reste identique malgré les variations
de l'éclairage et celles du coloris, parfois délicatement polychrome, presque tou tours lavé à l'encre de Chine et réduit à l'accord d'un camaïeu gris et noir. Le croquis « ingénu et barbare » est jeté de mémoire, vaille que vaille, dans l'ivresse de l'improvisation, sans souci du canon, sans crainte de l'a peu près, avec la seule volonté d'empêcher la vision de retourner an néant; grâce à Guys, elle se trouve fixée dans sa fugitivité. Les générations présentes lui savent gré d'avoir sauvé de l'oubli le décor et les allures de ce passé qui nous touche, et la sympathie s'accroît de ce qu'elle reconnaît, dans le preste observateur de la vie féminine, dans le chroniqueur de la rue sous le second Empire, le devancier immédiat des âpres et véridiques peintres moralistes d'à présent, les Degas, les Rops, les Forain, les Lautrec.
Quand un peintre a renouvelé l'inspiration, l'optique et les procédés de son art, quand il s'est révélé le vrai maître du Moderne, on ne saurait céder à son désir hautain de silence et d'oubli, sous peine de rompre le lien historique et de rendre inintelligible le développement de l'école française ; y souscrire serait encore abdiquer toute liberté et toute justice au profit de l'étranger qui, affranchi du secret, acclame hautement en Degas un « réformateur » et « l'égal des plus grands peintres de tous les temps, dans leurs chefs-d'œuvre ».
La haute portée de ses initiatives vient de ce qu'elles émanent d'un artiste complet, exceptionnellement savant, curieux et lucide. Il y eut révolution à la fois dans l'ordre intellectuel et technique, et l'époque où elle se produisit ne saurait indifférer. Degas naît
un peu après Manct. en 1834; sa jeunesse, qui assiste aux dernières luttes entre les romantiques et les classiques, voit d'autre part s'épanouir librement le génie de Daumier et de Corot; elle tient en défiance l'exclusivisme des systèmes ; elle se forme et s'informe de tous côtés, à l'École des Beaux-Arts, par les voyages, dans la fréquentation des maîtres. La tradition de M. Ingres arrive à Degas, plus ou moins adultérée, à travers l'enseignement de M. Lamollie; en Italie, où il séjourne en 1857, il tient commerce avec les primitifs et les Florentins; si on le surprend à peindre Sémiramis construisant les murs de Babylone. les Jeunes filles Spartiates s'exerçant à la lutte, simultanément presque, il interprète Lawrence, il donne une copie chaleureuse de V Enlèvement des Sabines, tant il est exact que Poussin est l'ancêtre et le guide avec lequel renoue tout régénérateur de vraie lignée française. L'éducation se poursuit, sévèrement menée par un artiste qui se soumet à la rude discipline d'une étude sur tous les points approfondie. On n'imagine pas préparation plus solide, mieux mûrie, à l'œuvre ensuite élaborée. Sans jamais renoncer au bénéfice de la recherche, Degas est cependant en pleine possession de son savoir lorsqu'il aborde, aux environs de 18(30, la représentation de la vie contemporaine; excepté son premier envoi au Salon, suprême adieu au rétrospectif, les tableaux exposés de 1860 à 18"0 montrent déjà en lui le peintre du sport et de la danse; en même temps s'installe dans notre souvenir un portraitiste merveil-
ieux qui prend rang à côté de Glouet et de M. Ingres. Celte filiation et ces ressemblances avec le chef de l'école classique, les nus de Degas les confirmeront pleinement dans la suite; c'est, ici et là, le même culte passionné de la nature, le même amour païen de la forme pour elle-même et, devant le modèle, la même fièvre froide qui se refrène, se concentre et caractérise avec une précision d'une intensité suraiguë; mais, tandis que M. Ingres ne définit que l'attitude, Degas s'attaque au geste, et il le ravit à la volée, avec la même autorité de vision, avec la même certitude de dessin. Par cette volonté et ce pouvoir de fixer la synthèse d'un mouvement il se rapproche d'Eugène Delacroix; il s'en rapproche encore par le recours du métier au mélange optique, par la prédilection pour les diaprures et les belles matières. On n'a pas signalé ces rapports, que de nouveau, l'indépendance foncière interdit le prolongement du parallèle; chez Degas l'harmonie des gammes s'étend très au loin; le ton riche ou grave sait se dégrader, s'adoucir, atteindre à la volupté précieuse qu'il offre chez Vélazquez et chez Whistler. C'est que ce dessinateur, ce coloriste s'impose encore comme l'interprète le plus sensible, le plus subtil des jeux de la lumière dans la diversité de ses modulations; il n'a pas aspiré à noter les seuls effets diurnes (comme les impressionnistes auxquels on l'assimile à tort, son art étant le résultat d'une déduction patiente, raisonnée, bien plutôt que le jet d'une impression première); toutes les lumières, il les a rendues, les lumières
divines ou liiim aines, éternelles ou récentes, aussi bien le plein air ensoleillé que l'ambiance grise du jour intérieur, aussi bien les clartés rougeoyantes du gaz que les effluves blafards des projecteurs électriques. Dans la manière d'agencer, l'innovation ne fut ni moins hardie, ni moins utile. Naguère toute ordonnance se combinait méthodiquement, à l'aide d un formulaire immuable, d'après les préceptes édictés par les professeurs du beau ; il a fallu l'intervention de Degas pour briser le joug des préjugés séculaires et libérer linspiration asservie '^^vec lui la perspective et le point de vue se déplacent selon les convenances spéciales à chaque sujet; ces mises dans le cadre, divergentes, excentrées, où la bordure coupe en deux un être, un objet, se légitiment par le but à atteindre, par la nécessité de diriger l'attention. de la localiser au gré de la volonté. Ainsi avaient fait les maîtres imagiers du Nippon. Que Degas ait médité leur exemple ou qu'il soit parvenu d'instinct à un principe d'art commun, lapplication de ce principe ne trahit, chez lui, nul exotisme; le lien de l'enveloppe, absent dans l'estampe japonaise, empêche, la confusion, le décousu, et c'est une émancipation en parfaite harmonie avec la tradition française, celle qui permet de modifier librement le dispositif pour mieux marquer le sens de la composition, les intentions de l'esprit. \
Une rare susceptibilité de l'organisme favorisait ces acquisitions et ces progrès. Plus Nibrant et plus réceptif que ses devanciers, doué de l'hyperesthésie
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que connurent les Concourt, Degas a accordé son métier avec l'acuité de ses perceptions, et, créant des expressions neuves pour des sujets nouveaux, il a réalisé cet « invu » que la curiosité réclame sans merci et que l'injure accueille dès qu'il se manifeste.
La profanation de l'outrage devait, dès le début, certifier l'originalité du génie. Aujourd'hui, l'isolement auquel Degas s'est complu depuis onze ans, le fait tout ensemble ignoré et célèbre. Que connaissent de lui les générations dernières sur lesquelles il a exercé une décisive influence? des paysages, réunis en 1893 chez Durand-Ruel, puis les œuvres entrées au Luxembourg grâce au legs Gaillebotte, ou entrevues dans le feu des enchères et à la vitrine des marchands; les lithographies de Thornley, les eaux-fortes de Lauzet ont pu encore offrir l'appoint d'évocations utiles, et demain le recueil de Manzi enseignera quel a été, parmi nous, le second détenteur de la vraie « probité de l'art ». Mais le temps est passé des manifestations imposantes dont furent témoins les Salons « indépendants » : sur les huit expositions ouvertes par le groupe, de 1871 à 1886, il n'en est qu'une à laquelle Degas s'abstient de participer; les autres fois sa contribution est essentielle, sinon prédominante : elle décèle le praticien, en quête de techniques vieilles ou inédites, utilisant l'huile, le pastel, l'aquarelle, l'essence, la détrempe, les impressions à l'encre grasse ; tour à tour Degas se prouve peintre, dessinateur, éventailliste, graveur, puis statuaire dans cette unique, cette incomparable figure de cire, Petite danseuse
de quatorze ans; là parurent les maîtresses œuvres, émigrées en Amérique, disséminées chez Gamondo ou chez Rouart, au musée de Pau et au musée de BerUn. Duret. Burty, Duranty avaient témoigné la sûreté de leur diagnostic, à l'apparition des premiers Degas ; une étroite et singulière parenté de vision réserva à J.-K. Huysmans de vibrer à l'unisson du peintre et de déceler, avec plus de perspicacité que quiconque, l'intimité de l'œuvre.
Le sculpteur grec suivait les jeux de l'hippodrome et du stade, prenait ses modèles au gymnase et à la palestre ;Q'artiste moderne a recherché pareillement autour de lui, les spectacles oii le corps humain s'active et oii il se prête à des aspects infiniment changeants Jdans les phases successives de l'effort.CDegas fréquente le champ de courses, le cirque, le théàtrej/ la qualité des lignes, des couleurs, des mouvements, le frappe; puis, à la jouissance du peintre, s'oppose la déception de l'analyste percevant, à travers le fastr éblouissant de la mise en scène, la vulgarité des acteurs, et le tourment de leurs soucis misérables ; de clandestines nuances dïime transparaissent et se déchiffrent sous les agaceries des coryphées, sous la gravité des jockeys glabres, sous le rictus forcé des fdles et des chanteuses de café-concert; l'illusion s'évanouit, et la douloureuse contrainte s'avère de l'être en décor et en représentation. (^Fêtes pour le regard, ces courses, ces ballets, mais de quelle rançon se paient nos joies et quelles manœuvres abêtissantes les préparent l^Pour les surprendre, (Degas erre du
foyer et des coulisses à la classe de danse; il assiste à la torture des membres qui se disloquent et se désarticulent ; il voit les corps grossièrement équarris s'infléchir, pirouetter, et la roideur des jambes se rompre au difficile mécanisme des jetés et des chassés, des battements et des entrechats ; il dévisage la ballerine à tous les instants de travail, de repos ou de parade, avec la curiosité d'im esthète raffiné et d'un ironiste méprisant. La colère ou la pitié avait excité Daumier, Millet à faire œuvre de peintres sociaux; rien ne trouble chez Degas la quiétude d'un flegme impassible ;'Jes tableaux du labeur, du plaisir et du vice valent par le seul prix de la vérité exacerbée et de l'exécution parfaite 7 Une harmonie à la Yan der Meer ou à ]a Chardin meMout à son plan rlan^; rpgjjfrpriejurs^uLsôiit : des oflices de marchands de coton à la Nouvelle-Orléans, des ateliers de repasseuses s'évertuant parmi les vapeurs des linges humides et des réchauds, des boutiques animées par les gesticulations des modistes qui caquettent, s'accoudent et jettent leurs torses las au travers des coussins et des tables ; partout triomphe la découverte des allures professionnelles et de la tenue particulière à l'état, au milieu ; cyniquement le satiriste scrute, fouille, dévoile la déchéance de l'humaine créature dans ces nus où des femmes, occupées à purifier en secret leur chair, prennent des poses d'une inconsciente animalité, et où le corps apparaît déformé par l'oppression du corset, portant les flétrissures de l'âge, les stigmates de la maternité, tel enfinque Rembrandt seull'avaitosé montrer.
Une haine du mensonge, de l'artificiel, de Fà peu près qui exige de toute œuvre une quintessence de vie eljie réalité ; un pessimisme outrancier et çxuel revêtant d^exquises séductions^ de couleurs ]ia scifiiLce la plus sûre mise au service de l'invention la plus impré\Tie; un talent robuste, accessible à toutes les délicatesses et à tous les dégoûts d'une civilisation vieillie; un sens de la modernité si aiguisée, qu'il découvre à force de pénétration, l'au delà du contemporain, « l'éternel du transitoire ». — ces signes, ces contrastes, ces dons font reconnaître Degas, artiste d'exception pour le vulgaire, en vérité le plus classique des maîtres qu'ait compté l'école nationale, au déclin du xix^ siècle.