LES DESSINS D'AUGUSTE HODIN
Isoler de son œuvre les dessins d'Auguste Rodin et les étudier, c'est remonter au principe de son art, c'est surprendre l'essor de l'inspiration, saisir le secret de la pensée; c'est aussi découvrir la mesure d'un génie qui fait sienne toute technique, avec la même certitude, sans que les différences de métier arrivent à tenir en échec l'accomplissement d'une volonté souveraine.
D'ordinaire, la notation graphique déconcerte le pétrisseur de terre ou lui répugne; y atteindre et s'y complaire est un signe d'élection, de toute-puissance. Les seuls statuaires enclins à s'exprimer par le trait, le contour ou la tache sont gens de tempérament et d'imagination à qui le besoin de réalisation immédiate fait paraître trop lentes la pratique de l'ébauchoir et la triture de la glaise. Tel fut le destin
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glorieux d'un Baryc, d'un Carpeaux, tout à la fois peintres, statuaires et graveurs; ainsi en va-t-il pour le plus illustre continuateur de leur tradition, qui est la pure tradition française; car le préjugé a trop duré; des gothiques à Jean Goujon et à Puget, de Houdon à Rude, la sculpture en France « n'a guère été bien tranquille » selon la remarque de Philippe de Chennevières, et nos vrais classiques n'ont pas craint, pour être expressifs, de sembler tourmentés. Mieux que jamais leur parti se justifie, à une époque toute secouée de fièvres et d'angoisses. Aux dernières années du second empire, un groupe de Carpeaux, U^olln, annonçait déjà cette désespérance; mais son auteur ne se hausse que par intermittences au tragique; Michel- Ange l'attire moins que Uubens. j Plus tard seulement, l'inquiétude de l'àme moderne s'incarnera dans le marbre et dans l'airain lorsque la maîtrise de Carpeaux s'illuminera, s'agrandira chez Rodin de tout ce que peuvent ajouter au don de la vie exubérante une inspiration héroïque et l'àprc majesté de la douleur.
On croirait quWuguste Rodin a recommencé l'œuvre divine et modelé un monde à l'effigie de son âme passionnée et farouche. Son art procède de la nature et tout y semble prodigieux parce que, avec lui, l'exaltation de la forme et de l'idée ennoblit la réalité et la transfigure. De là l'inégalable prestige de sa sculpture, très proche de nous et qui, sous certains rapports, avoisine l'antique. Le trouble oii elle nous jette se renouvelle au spectacle d'autres créations,
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différentes par le métier, identiques de conception et pareillement empreintes de beauté. Je ne songe pas, dans l'instant, à ses essais déjà lointains de peintre : un portrait de son pcre, des copies exécutées de souvenir, à Anvers, d'après les tableaux du musée, puis quelques tentatives de pa3^sage viles interrompues, le souci de transcrire abolissant la joie d'admirer; de même la curiosité des biograplies saurait seule s'attarder à de patientes répliques d'après des planches d'anatomie, ainsi qu'aux premières académies, sauvées par miracle; mais, une fois que la personnalité se dégage et dès que Rodin entre dans la pleine possession de ses moyens, le dessin annonce et commente l'œuvre du statuaire, ou plutôt c'est cet œuvre même qui se continue sous d'autres espèces.
Sans heurt et sans illogisme cependant. Entre les diverses manifestations de l'art de Rodin, un lien est établi par des travaux qui relèvent de la glyptique et de la gravure. Le musée de Sèvres tire vanité de pièces céramiques qui portent sa signature et dont le décor est obtenu par des procédés assez semblables à ceux de l'intaille; de ces compositions vous diriez des dessins en relief où les saillies et les dépressions, à peine sensibles, se subordonnent à la ligne profondément creusée du contour. Un second exemple de la pénétration des techniques est fourni par les dix pointes sèches qui constituent l'œuvre gravé de Rodin.
Grâce à l'intuition, au raisonnement aussi, Rodin possède la notion des lois communes qui président
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aux arls; par surcroît, l'étude fervente de la nature lui a révélé comment le plan s'établit dans la lumière et dans l'espace. Son libre génie s'étaye sur une science sûre; que le modelé s'indique par le relief, le méplat, la couleur ou le trait, c'est à elle qu'il appartient de garantir le succès de l'elTort et c'est elle encore qui confère leur prix infini aux témoignages directs, spontanés de la pensée de Rodin. à ses dessins. Bien souvent on s'y édifie sur les multiples aspirations que sa sculpture s'attacbe à satisfaire. Sans revenir sur le don de l'invention et de l'expression épiques, et à ne considérer que le métier, les exigences de Rodin vis-à-vis de lui-même, sont à la fois celles du peintre et du statuaire; sa connaissance profonde de l'ostéologie, de la myologie, n'a garde de lui suffire; il l'utilise pour développer la forme bumaine dans l'action du mouvement, il n'en demeure pas moins attentif à la silhouette des profils, à la qualité des lignes. Personne non plus ne s'est préoccupé davantage de la répartition du jour et de l'ombre; Rodin en prévoit, en escompte les violences et les douceurs; il sait à la faveur de .quel éclairage magnifier le caractère et conférer de l'ampleur au galbe; sur ses statues et ses groupes, la lumière coule, s'épand et resplendit comme dans les tableaux des maîtres du clair-obscur.
Mais négligeons les leçons que dispensent, pour la meilleure intelligence des beautés plastiques, ces croquis à l'encre, les gouaches, ces crayonnages aqua- .rellés; leur portée explicative n'est qu'une vertu accès-
soire; doues d'une vie propre, ils revotent les fières allures des dessins d'un Léonard de Vinci ou d'un Mantegna; et toujours ils restent marqués de la griffe souveraine, même si Rodin se borne à représenter quelqu'une de ses statues, afin de les soustraire à l'opprobre de la trahison photographique. Les premiers dessins qu'on vit de lui furent précisément de simples reproductions d'après ses envois aux salons annuels ; leur facture patiente, serrée, induit à des similitudes avec les pointes sèches inoubliables; une volonté opiniâtre noircit de traits virgules, minces comme des hachures le champ limité par le contour ; dans l'ombre, comme sur la patine du bronze, les accidents du modelé apparaissent et de nouveau il arrive que l'appropriation du ton et du travail procure au regard l'illusion de la matière.
Mais le dessin de Rodin ne se renferme pas dans une formule, il ne se restreint pas à un procédé; il se définit par les moyens variés que commandent la fantaisie de l'humeur et les besoins de l'inspiration. Du buste de jeune femme, conservé au musée du Luxembourg, je sais trois interprétations sans analogie et qu'on n'attribuerait pas au même artiste, si un sens exceptionnel de la forme ne perçait pas sous le contraste des apparences. Les vignettes marginales dont a été enrichi un exemplaire des Fleurs du mal prouvent mieux encore cette souple diversité dans les modes d'écriture. A l'appel du poète, l'âpre mélancolie de Rodin s'est réveillée; le drame d'un nouvel Enfer le sollicite; son âme s'épanche et chante les
révoltes de l'idéal, les vertiges et les sanglots, les spasmes et les râles, la luxure et l'horreur, l'amour et la mort. Des affinités, depuis longtemps pressenties, se vérifient par cette illustration, et les accents douloureux de Baudelaire y trouvent leur correspondance dans le signe aussi bien que dans le sentiment. Certaines images ne font voir que l'effleurement d'un contour; d'autres, où la nudité des corps alanguis s'enténèbre. portent le souvenir vers Prud'hon; celles-là enfin saisissent comme l'apparition entrevue dans le sillage de l'éclair, et Rodin s'y montre, plus que nulle part ailleurs, lui-même.
Aussi bien ce caractère d'improvisation et de spontanéité a-l-il fait élire entre toutes, pour les répandre, les cent quarante-deux compositions qui forment le recueil héliogravé par Manzi. Le dessin de Rodin s'v révèle avec sa fougue micbelangelesque, tel quil jaillit au choc de l'idée, tel qu'il vague au caprice du rêve. Ainsi tout ne disparaîtra pas parmi le quotidien labeur, parmi les tâtonnements et les trouvailles d'un cerveau en continuelle gestation ; la faculté est accordée à l'avenir de tenir commerce avec un grand esprit, de connaître le tourment des projets qui harcèlent, des imaginations qui obsèdent; sur ces feuilles s'est dispersé le flux des hantises; à elles s'est confiée la genèse de l'œuvre future apparue dans l'extase de l'inspiration; quelques traits, quelques balafres de noir et de blanc, et la fiction s'évade des limbes, s'incorpore dans la forme et naît à l'évidence; indécise et trouble tout à l'heure, la voici maintenant
arrêtée, matérialisée par un dessin tout sculptural où les reliefs se détachent en clarté, où les profondeurs s'enveloppent de ténèbres ; et l'admiration s'étonne de la vie intense prêtée par ces signes sommaires à de féeriques échappées de songe.
Dans ses plus récentes statues, Rodin a mis à profit un demi-siècle de réflexions, de progrès, d'émancipations successives ; on l'a vu^ fort de son expérience, briser les dernières entraves, s'élever toujours plus haut et conclure à la simplification ample que préconisèrent les artisans sublimes de l'Egypte et de l'Hellade. Sa science graphique a suivi une direction parallèle : elle a évolué de l'analyse vers la synthèse. Le dernier état en est fourni par un ensemble de productions dont l'origine remonte à 1896, — trésor enrichi jour à jour, et qui constitue aujourd'hui une œuvre dans l'œuvre de Rodin. Aux dessins d'antan exécutés de pratique, à l'encre et à la gouache, ont succédé des études d'après le modèle ; on les qualifierait volontiers d'instantanés du nu féminin; c'est, inscrite d'un coup, à main levée et se profilant finement sur le bristol, la cernée rapide d'un contour; c'est la définition à la mine de plomb d'une académie que modèle un nuage léger d'estompé ou d'aquarelle. Rodin ne s'est pas contenté de fixer plus d'attitudes et plus de gestes — n'est-ce pas dire plus de vie et plus de pensée? — que ne le fit aucun sculpteur des temps anciens ou modernes ; il ne lui a pas suffi de modeler en nombre dans le creux de la main des ébauches palpitantes et si parfaites
qu'on les peut ensuite librement agrandir; il entend ne pas laisser se perdre tant de beautés fugitives qui enchantent son regard et que la sculpture ne saurait retenir au passage; à ces visions soudaines, aussitôt évanouies qu'apparues, son dessin confère une vie immortelle. De pareilles créations, sans équivalent, n'interviennent qu'à l'apogée d'une carrière, ou plutôt elles en marquent l'aboutissement glorieux ; le génie de Rodin et son grand savoir s'y concentrent, s'y confondent et s'y résument extraordinairement. En face du modèle et dans le transport de l'enthousiasme, la main semble ob.^ir aux injonctions d'une force invisible et surhumaine; aucune transcription ne l'embarrasse; elle trouve sur l'instant de quoi exprimer toutes les poses, l'élasticité des membres, les rythmes du mouvement, les raccourcis acrobatiques, les enchevêtrements compliqués; les corps s'inclinent, se recroquevillent, s'arc-boutent, se tordent, se redressent et se développent; les figures marchent, courent, dansent, nagent, planent, volent ou rampent; elles apparaissent debout, couchées, à genoux, accroupies, tantôt seules, tantôt par deux, affrontées ou enlacées. . . Des ressemblances tout extérieures ont provoqué le parallèle entre ces dessins, parés de rehauts opulents ou pâles, et les estampes des vieux xylographes japonais ; leur grand style les rapproche plutôt des pures esquisses jetées par les peintres attiques, dans le creux des coupes, sur la panse des amphores et des œnochoés.
Ainsi, avec Rodin, le cvcle se clôt ; l'art de main-
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tenant rejoint, à travers les siècles, l'art du passé et l'inspiration, mûrie par l'âge, remonte vers les sources, toujours vives, où s'alimenta le génie des premiers peuples. Poète, Auguste Rodin a extériorisé les affres de la douleur, les furies de la passion, la tendresse de la volupté; il a fait tressaillir dans la matière des frissons anciens et nouveaux, et, comme pour glorifier le créateur, de notre dépouille vile et éphémère il a tiré des sujets éternels d'émotion, de pitié et de rêve \
1. Cette étude servit de préface au catalogue des dessins d'Auguste Rodin exposés à la Nouvelle Bibliothèque de Lyon (mai-juin 1912). Elle reproduit, avec quelques variantes et quelques additions, un des Carions d'Artistes publiés en 1897 dans Vlmase.