LES POINTES SECHES DE RODIN
Au témoignage de l'histoire, les sculpteurs du xix*" siècle se sont peu adonnés à la gravure, et leurs rares créations n'ont guère marqué dans les fastes de l'estampe. En doit-on concevoir quelque surprise, alors que la limite ordinaire de leurs aptitudes et de leurs moyens les condamne fatalement à se spécialiser? Chez la plupart, la faculté de réalisation plastique s'est développée isolément, à l'exclusion de toute autre; elle semble incompatible, contradictoire même, avec le don de l'expression graphique, si l'on en juge d'après le manque d'originalité coutumier de leurs dessins. Seul le génie possède la prescience des lois communes aux arts et le secret d'y exceller sans que les différences de métier arrivent à tenir en échec Faccomplissement de la volonté. Tel fut le destin glorieux d'un Barye, d'un Carpeaux, tout à la fois
peintres, statuaires et graveurs ; ainsi en va-t-il aujourd'hui pour le plus illustre et le plus sûr continuateur de leur tradition.
Auguste Rodin est hanté, au même degré que ses deux devanciers, par la passion du dessin ; à toutes les époques de sa carrière, il s'est attardé à manier le crayon, la plume, le pinceau, et à fixer par le trait, le contour, la tache, les postulations de ses rêves, les fugitives visions qui sans cesse harcèlent et obsèdent son cerveau. Par milliers se comptent les feuilles qu'il a illustrées et dont une sélection a été publiée naguère par les soins de M. Fenaille ^ A rapprocher ces ouvrages des travaux exécutés pour la Manufacture nationale de Sèvres, — lesquels relèvent, à proprement parler, de la glyptique, — on imagine les prédispositions de Rodin au moment où le hasard d'un voyage en Angleterre (1881) l'appela à vivre quelques semaines dans l'intimité du maître aquafortiste Alplionse Legros. La nécessité de tromper la longueur de l'attente durant que son hôte professait ses cours à l'Lnivcrsity Collège, la fascination du décor, des fioles d'acide, des burins, les avis de Legros, assurant que la gravure n'était qu'un dessin sur le métal, s'accordèrent à abolir les dernières timidités et à convaincre Rodin de céder à la douce suggestion de l'exemple et du milieu. Sur le revers d'un cuivre, où
1. Les dessins d\Augnsle Rodin, 129 pi., contenant 142 dessins reproduits en fac-similé par la maison Boussod, Manzi, Joyant et C'% et accompagnés d'une étude préface par Octave Mirbeau. In-folio. Paris, 1897.
la marque du planeur est encore lisible, il trace sa première estampe : couchés, debout ou voletant, des amours font tourner le globe terrestre que ceint une banderole portant les signes du zodiaque. L'essai ne garde aucune trace des hésitations constantes chez les débutants ; l'incise est franche, nette et profonde ; d'emblée se reconnaissent l'alerte du dessinateur et l'énergie d'une main depuis longtemps habituée à commander à la matière. Du même temps date une seconde planche, couverte d'études éparses d'hommes, de femmes et d'enfants nus, indiquées d'un trait cursif par la simple silhouette. De ces croquis pleins de caractère, exécutés, pour une partie du moins, en songeant à Dante et à la Porte de l'Enfer, on dirait une page détachée d'un album de l'artiste
Il a suffi de cette initiation pour rompre Auguste Rodin à toutes les difficultés du métier, et on ne se lasse point d'admirer combien fut rapide chez lui l'assimilation intégrale d'une technique étrangère. Maintenant, il va avec l'assurance aisée, tranquille, d'un professionnel; à peine l'interprétation souple, nuancée, savante même, du buste de Bellone trahitelle les enseignements de Legros et son système de hachures diagonales, parallèles; tout vestige d'influence a disparu quand, d'après un de ses dessins, Rodin grave le Printemps. Parmi les estampes de l'œuvre celle-ci est, sans conteste, la plus parée de séduction et de grâce; le mystère du clair-obscur en exalte à souhait le charme idyllique ; il y flotte un vague souvenir de Prud'hon. C'est merveille
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d'observer comment la pointe s'est jouée dans Ja transparence des noirs, Aeloutés et profonds, comment chaque intention s'accuse et demeure saisissable à travers les demi-ténèbres. Déjà, la figure de l'Amour qui chuchote à l'oreille de la jeune femme enivrée par les effluves printaniers évoque l'aspect d'un bronze, en raison de l'établissement des plans, robuste, solide, à cause aussi de l'éclairage des saillies potelées qui émergent de l'ombre et s'enlèvent en taches claires, modelées par la caresse du jour. Opposé à la Bellone, le Printemps ne donne pas seulement conscience de la tendresse d'àme de Rodin et de sa sensibilité; il montre l'étape franchie vers la couleur, la lumière, puis détermine l'évolution de l'artiste qui progressivement prend confiance et s'affranchit. L'émancipation sera complète lors de la transcription sur cuivre d'un autre dessin : dans un paysage, une ronde foule le sol et se démène en cadence, sous les yeux de spectateurs immobiles, assis ou bien debout et pareils à de vivantes cariatides. Rodin apparaît débarrassé de toute virtuosité; il n'a plus que faire des joliesses du métier, des tailles régulières; librement il définit par le contour; la pointe d'acier est devenue désormais rinstrument docile, passif, de son dessin prime-sautier et de sa vaste inspiration.
Cependant on ignora jusqu'en 1901 les cinq ouvrages à l'instant signalés; il fallut l'initiative de ^I. Waltner, l'insistance de son admiration chaleureuse, pour décider Rodin à revenir sur un passé déjà lointain et à faire figurer Bellone, le Printemps
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et la Ronde au dernier Salon de la Société Nationale des Beaux-Arts (1901). En somme, ces créations, les plus anciennes par la date, se sont trouvées les dernières révélées; le suprême épanouissement de la maîtrise avait été constaté, célébré bien avant de connaître les présages et les promesses des débuts.
Si fort qu'il faille priser les estampes initiales où l'expansion de l'originalité foncière ennoblit et transfigure la tendance à l'amabilité de l'élève de Carrier et du décorateur de Sèvres, leur attrait se trouve nécessairement amoindri par le parallèle avec la suite des portraits exécutés dans l'intervalle de 1884 à 1886, et qui constituent comme le palladium de l'œuvre gravé de Rodin. Ils ont paru en 1889 et en 1891, aux expositions des Peintres-graveurs; déjà ils appartiennent à l'histoire; point de musée ou de cabinet d'estampes qui ne les convoitent et en toute justice, car le maître y a mis, peut-être à son insu, le meilleur de lui-même.
Tous les efforts d'antan trouvent ici leur complet aboutissement. Fort de ses acquisitions incessantes, Rodin atteint à la pleine expression de son idéal. Ces effigies de \ictor Hugo, d'Henry Becque, d'Antonin Proust, sont, à l'évidence, les gravures dans lesquelles son sens sculptural s'impose et prédomine avec le plus d'éclat. Sur le masque, fouillé, ciselé avec une pointe passionnée, volontaire et patiente, apparaissent, violemment caractérisés, les signes physionomiques par où s'extériorisent le scepticisme souriant du politicien, l'ironie âpre et profonde qui
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régénéra le comique moderne, puis le génie radieux du poète, du penseur en qui s'incarnèrent, selon le verbe d'A.natole France, les illusions, les divinations, les amours et les haines, les craintes et les espoirs de tout un siècle. J'entends bien que, en cette triple occurrence, Rodin avait, pour l'inspirer, outre des croquis sans nombre S ses propres bustes, et on aurait mauvaise grâce à nier que leur exécution préalable fût pour favoriser et garantir le triomphe du graveur. N'empêche que ces pointes sèches sont telles, qu'un statuaire hors de pair peut seul les avoir signées'-. Rodin conduit l'acier effdé un peu à la façon d'un
1. « Les dessins (d*api*ès Victor Hugo) datent de la dernière période d'existence du poète, vers l'époque où Rodin donnait le meilleur de son temps à pénétrer la majesté de ce génie. Presque chaque jour, il venait dans le petit hôtel appartenant alors à la famille Lusignan. Il s'installait près d'une fenêtre, soit dans la salle à manger, soit dans le salon fameux, et pendant que les réceptions suivaient leur cours, il inscrivait, avec une prestesse et une sûreté inconcevables, chaque attitude, chaque élan du modèle superbe qui vivait sous ses yeux. C'est par centaines que ces documents ont été établis et l'on y retrouve l'enregistrement du mécanisme dune haute pensée. C'est l'anatomie cérébrale que recherchent ces multiples répétitions des détails du front, des protubérances crâniennes, des mouvements des paupières, des agitations musculaires et nerveuses de la face. » Aus;uste Rodin, par Léon Maillard (petit in-4° carré illustré, Floury. éditeur. Paris, 1899), p. 98. Voir aussi sur ces croquis d'après Victor Hugo le Journal des Goncourt, t. VII, p. 227.
2. Une autorité égale de la caractérisation, de la construction, le même parti de grouper plusieurs aspects d'un même visage vu de face ou de profil, induisent à rapprocher de ces portraits celui d'Octave Mirbeau que Rodin a dessiné à la plume sur la couverture d'un exemplaire de Sébastien Roc/i, faisant autrefois partie de la bibliothèque d'Edmond de Concourt.
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ciseau ou d'une râpe et rudoie le cuivre comme le Carrare; par lui le métal est attaqué avec une violence qui s'éteint en caresses, lorsque les traits menus, rapprochés, cnlre-croisés, succèdent aux indications brutales de la mise en place ; dirigés dans le sens du modelé, ils en inscrivent chaque inflexion. Du contraste et du cumul des tailles résultent des gravures qui laissent transparaître la lutte de l'artiste avec la matière et suivre la divulgation des particularités de la face : images uniques pour l'accent de la vie, l'étonnante vérité du relief, portraits où le crayon semble glisser, accuser les surfaces et les plans d'un buste, détailler chaque méplat et jouer en reflets luisants sur l'épiderme poli du marbre ^
Plus tard (1900) on verra le maître jeter, dans l'angle des deux planches de Victor Hugo, de mignonnes figures d'Amours, en guise de remarque et pour différencier un nouveau tirage; une autre fois, sa pointe convertira en frontispice, pour la Vie artistique de Gefl'roy, une ancienne gouache, les Ames du Puî'gatoire ; ce ne sont plus là, dans le domaine de la gravure, que de rares incursions dont l'amitié fervente
1. D'autres pétrisseurs de glaise, habiles à couvrir la toile, ont parfois donné de leurs tableaux des interprétations gravées, tel Falguière, par exemple ; ses eaux-fortes sont essentiellement des eaux-fortes de peintre ; rien n'y dénonce le sculpteur. Auguste Rodin, au contraire, — on n'y saurait trop insister, — ne grave que d'après ses dessins ou ses sculptures; c'est l'emploi simultané combiné, des dons graphiques et plastiques qui distingue entre toutes les estampes de Rodin, qui leur confère un extraordinaire prestige.
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de M. Waltner saura, nous l'espérons, seconder le retour ^
Auguste Rodin s'est plu à buriner le cuivre, sans y prendre garde, comme en se jouant, parallèlement à ses autres travaux; pourtant, malgré le chiffre peu élevé des pièces qui le composent, son œuvre gravé constitue un ensemble d'une primordiale importance; il vaut en lui-même, par l'imprévu du métier, par l'invention aimable ou tragique, par la saisissante magie de ces portraits qui s'égalent aux plus purs, aux plus absolus chefs-d'œuvre ; il vaut encore par les vives clartés qu'il répand sur la personnalité de l'artiste, par les enseignements qu'il fournit sur les ressources de sa maîtrise. Rapproché des créations plastiques, il les commente, les explique, les reflète, et, comme un miroir, il apprend à mieux en discerner les beautés ; il confirme une fdiation illustre : il proclame le don souverain de s'emparer de la forme, de l'enserrer, avec une autorité toujours pareille, quels que soient l'outil, la technique, la matière; par là même, il induit l'esprit à réfléchir, à planer, et à percevoir jusqu'où peuvent s'étendre le rayonnement de la pensée et la puissance d'animation du génie humain-.
1. Voir sur les estampes de Rodin jios articles de l'Artiste (avril 1891), et Auguste Rodin, par Léon Maillard (p. 98 et suiv.).
2. Cette étude était suivie d'un essai de catalogue de l'œuvre gravé de Rodin.
I. Les Amours conduisant le monde : premier état avec la marque du planeur; second état, la marque eiïacée.
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II. Études de figures. Ces études ont été tracées sur le revers du cuivre où lut gravé plus tard le Victor Hugo de trois quarts (N" VI). La planche a été biffée au moment du tirage du Viclor Ilugo .