GREUZE
(JEAN-BAPTISTE
Né àTournus le 21 août 1725, mort à Paris le 21 mars 1806; élève de Grondon de Lyon; agréé à l’Académie Royale le 28 juin lySS ; reçu académicien le 23 août 1769-
Étude pour /’« Heureuse Mère ».
Assise, la tête renversée, le cou puissant dégagé de la chemise et du peignoir entr’ouvert, les cheveux bruns apparaissant sous une coiffe de batiste blanche, elle sourit; ses lèvres disjointes laissent apercevoir l’émail des dents blanches. Le nez, d'un dessin nerveux, semble palpiter.
Chair de tendresse et d’amour, comme disait un petit poète du temps.
Haut-, 45 cent; larg., 32 cent.
Il convient de rappeler ici tout le morceau de Diderot consacré à cette étude, faite pour le tableau, d’après M"’' Greuze :
« Voici, mon ami, de quoi montrer combien il reste d'équivoque dans le meilleur tableau. Vous voyez bien cette belle poissarde, avec son gros embonpoint, qui a la tête renversée en arrière, dont la couleur blême, le linge de tête étalé en désordre, l’expression mêlée de peine et de plaisir, montrent un paroxysme plus doux à éprouver qu’honnête à peindre? Eh bienl c’est l’esquisse, l’étude de la Mère bien-ahnée. Comment se fait-il qu’ici un caractère soit décent et que là il cesse de l’être? Les accessoires, les circonstances, nous sont-elles nécessaires pour prononcer juste des physionomies ? Sans ce secours restent-elles indécises? Il faut bien qu’il en soit quelque chose. Cette bouche ouverte, ces yeux nageants, cette attitude renversée, ce cou gonflé, ce mélange
voluptueux de peine et de plaisir, font baisser les yeux et rougir toutes les honnêtes femmes dans cet endroit. Tout à côté, c’est la même attitude, les mêmes yeux, le même cou, le même mélange de passions; et aucune d’elles ne s’en aperçoit. Au reste, si les femmes passent vite devant ce morceau, les hommes s’y arrêtent longtemps ; j’entends ceux qui s’y connaissent et ceux qui, sous prétexte de s’y connaître, viennent jouir d’un spectacle de volupté forte, et ceux qui, comme moi, réunissent les deux motifs. Il y a au front, et du front sur les joues, et des joues vers la gorge, des passages de tons incroyables ; cela vous apprend à voir la nature et vous la rappelle. Il faut voir les détails de ce cou gonflé et n’en pas parler. Jamais vous n’avez vu la présence de deux expressions contraires aussi nettement caractérisées. »
Collection de M. Jacques Doucet.