LE LITHOGRAPHE EUGÈNE LE ROUX
sous une direclion suprême , ne serait-il point logique de créer au ministère un bureau d’en quête dont les membres auraient pour mission de deviner les souffrances noblement cachées de ces artistes de talent et de les secourir en temps utile.
P- N. — Nous ouvrîmes une souscription dans la Chronique des Arts et de la curiosité. Cette souscription fournit rapidement de quoi élever un modeste monument sur la tombe d Eugène Le Roux, et marquer ainsi l’estime qui fut faite de sa valeur et de son caractère.
CAMILLE FLERS
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Camille Fiers a marqué sa place dans les premiers engagements du Romantisme, ceux des années qui précédèrent immédiatement et suivirent 1830, les plus hardis et les plus chauds. Dans la relation de ce vigoureux siège de la bastille académique, Camille Fiers précède , non pas comme importance mais en date, Jules Dupré, Théodore Rousseau, Corot. Il fut le compagnon de Camille Roqueplan, de Decamps, de Jadin, de P. Huet. Tout jeune encore, il eut pour brillant élève M. Louis Cabat, qui, après
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être resté quelque temps fidèle au s drapeau, déserta le romantisme et passa à l’Académie (1).
Depuis plusieurs années, Camille Fiers, fatigué et malade, n’exposait plus. La foule, d’accord avec la critique pour oublier ceux qui se reposent et saluef les nouveaux venus, avait
(1) Voici des fragments d’une lettre écrite à la veuve de de Fiers, par M. Cabat :
«... Vous savez combien j’étais attaché à Camille, je ne pourrai jamais oublier de ma vie les années de ma jeunesse passées près de lui,\ dans cette petite maison de la rue des Amandiers, nos jeux dans le jardin et dans le grand terrain qu’on appelait le Chantier. Entré chez lui comme élève, je fus bien vite un ami de la maison. Il fut un des premiers qui aimèrent ma eunesse isolée ; pour moi je ne parlais qu’avec lui; la journée que je passais aVec lui ne me suffisait pas, je revenais après dîner, quoique je ne demeurasse pas dans votre voisinage, mais je ne comptais point mes pas ; mon cœur me transportait vers lui sans fatigue. L’hiver vous nous faisiez la lecture pendant que nous dessinions auprès du poêle, l’été nous faisions de longues promenades dans les prés Saint-Gervais et dans les bois de Romainville ; nous rapportions toujours des croquis d’après nature. Le bon Camille était tout heureux quand je réussissais mon dessin. Nous revenions un peu las ; j’étais, pour ma part, épuisé des émotions que m’avaient causé les beautés de la nature. Le lendemain nous regardions nos croquis en rêvant d’en faire un jour de beaux tableaux. Ainsi se sont écoulées quatre années des plus heureuses de ma vie, dans le travail, dans l’étude et dans une effection si tendre que maître et disciple avaient disparu, et qu’il ne restait plus que deux amis. Cette chère petite maison, ce jardin, ce Chantier, ne sont plus. De froides et grandes maisons sont venues s’aligner à leur place ; mais si tout change et disparaît sur la terre, le cœur demeure et se souvient pour aimer ceux qui ne sont plus.-..
Louis Cabat.
désappris son nom presque autant que ses œuvres. Il est pourtant un des maîtres qui ont aide à la chute définitive du paysage de convention et au retour à l’étude d’après la nature. Sa vivacité, son entrain et son habileté de main lui conquéraient une sorte d’autorité sur un groupe qui d’ailleurs le dépassa pour la doctrine et la méthode.
Ses débuts dans le monde ne faisaient guère présager la vie d’artiste laborieux et tranquille qu il mena quand il eut jeté ses gourmes.
Il était né à Paris en 1802.
Son père était directeur de la manufacture des porcelaines, alors célèbre, des frères Nast. Il le mit de bonne heure en pension, et dut lui laisser bientôt quitter des études, qu’il suivait fort mal, pour entrer chez un très-vieux peintre de portraits nommé Demarcy. Celui-ci avait eu l’inestimable chance d’apprendre de La Tour lui-même le maniement du pastel. Fiers profita à fond de ses leçons et, en 1846, dans l'Artiste , je crois, il publia un Cours de pastel plein de clarté professorale et de sens pratique. Il se servit très-liabilement de ce procédé, lui donna même une fixité rare. J’ai sous les yeux une de ses plus pleines, de ses plus franches études de paysage au pastel : un Verger en Normandie. L’herbe y est drue, haute, d’un vert pur : les
CAMILLE FLERS
pommiers, à quelques mètres de terre, se ramifient, allongent leurs bras difformes ; au fond, un bas de chaumière grise, et en haut un pan de ciel bleu. C’est normand au possible !
Son père l’attacha quelque temps à la fabrique de porcelaines. Diaz, Raffet, Jules Dupré aussi peignaient alors dans des ateliers de décorateurs de porcelaine. Puis, pour ne point contrarier son goût décidé pour le dessin artiste et lui donner cependant une direction pratique, il le plaça chez Cicéri , de l’atelier de qui sortaient les plus célèbres décors. Mais là, Fiers fut pris d’une belle passion pour le théâtre ; il avait formé, avec quelques anciens camarades de pension, une petite troupe qui jouait des vaudevilles dans une cave, sur des tonneaux, à la lueur de deux' chandelles. Pour sa perdition, Camille eut du succès. Il fut même applaudi sur des théâtres de société.
Déjà le directeur du « Panorama dramatique » lui avait fait des ouvertures, lorsqu’il rencontra un ancien ami qui partait pour le Brésil et qui lui en fit des descriptions extraordinaires. Et voilà subitement notre Fiers enragé voyageur! Il s’embarque comme cuisinier, il dessine tout le long de la traversée ; il arrive (c’était en 1821) à Rio-Janeiro. Mais il a bientôt dévoré le peu d’argent qu’il avait emporté; Un
planteur l’embauche comme cuisinier, l’emmène clans les terres et le traite littéralement comme un nègre. Fiers revient à Rio-Janeiro, se souvient qu’il est peintre, peint quelques portraits détestables, des enseignes, des devantures; il en est à regretter le rotin du planteur. A bout de toutes ressources, il se propose au directeur dû Théâtre impérial, comme danseur de caractère ! Après une quinzaine de jours d’études, et de répétitions, il débute devant l’Empereur don Pedro et toute sa cour.
Il n’obtint qu’un succès contesté.
En 1823, il s’engage sur un navire de la Compagnie des Indes en double qualité de « marin et maître de danse. » Là, ce fut l’inverse, il eut trop de succès. Huit jours après son embarquement, tout le monde dansait, depuis le mousse jusqu’au timonier. Le capitaine, exaspéré, le débarque à Cadix avec sa malle de matelot. Pendant qu’il erre sur le port, comme un héros des contes de Voltaire, il est accosté et embauché par un capitaine qui, sous le prétexte officiel d’empêcher la contrebande, écumait pour son propre compte les côtes d’Espagne. Au moment où notre malheureux Camille commençait à se faire au métier de corsaire avec garantie du gouverne-
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ment, il reçut enfin une lettre de son père, qui lui tendait les bras.
C'en fut fait des aventures! Fiers rentré dans les bureaux de MM. Nast, suivit, à ses heures perdues, le cours de peinture d’un artiste nommé Paris. Les dimanches, les jours de fêtes, il courait pocher une étude aux environs de Saint-Cloud, dans la vallée de Montmorency, sur le plateau de Belleville, sur les versants de Montmartre. Il trouvait plus délicieusement sauvages que les forêts du Brésil, ces paysages alors agrestes et recueillis.
Lorsqu’il eut amassé quelque argent, il voyagea, il poussa jusqu’en Suisse. Quand il se risqua à exposer, en 1831, la Cascade de Pissevache , tout le monde, public, critiques et camarades, fut d’accord pour applaudir à cette peinture fraîche et habile, à ce dessin souple et intelligent. Il avait été des premiers à user hardiment de l’empâtement et du rasoir qui abat les aspérités. Son joli atelier de la rue Chabrol fut suivi par tout ce qui notait alors dans la littérature et dans les arts. Il était homme d’esprit, et racontait avec verve ses mirifiques aventures de voyage.
C’est alors que Fiers s’éprit de passion pour cette pittoresque portion de la Normandie qui touche à la Picardie, la vallée d’Aumale. Il y
découvrit mille motifs aussi inconnus des paysagistes d alors que les forêts vierges du nouveau monde : les chaumières, les vrais chaumières aux longs toits de chaume moussu, les mares vertes où chantent les grenouilles, les auberges égayées de servantes en bonnets de coton qui versent aux rouliers le gros cidre, les cours de ferme grouillant de canards et de poules, les pâles rangées'de saules qu’un peuplier domine, les toits à porcs sous l’ombre des bouquets d’ormes, les rivières où file une barque à voile, les prairies tachetées de vaches que clôt un coteau bleuâtre, et les monticules pierreux que couronne un moulin à vent. Fiers pi o clama deux choses nouvelles qui jetèrent les académiciens dans une irritation profonde : le pommier, aux branches noueuses, à la verdure gris sombre, aux fleurs roses et blanches comme les joues de l’enfance; puis le ciel français, ce ciel tranquille et limpide où flottent, mobiles et nonchalants, de petits nuages blancs, gris de perle ou vermeils. Les études de ciels de Camille Fiers furent célèbres dans les ateliers. Elles sont la note caractéristique de son talent de pastelliste et de son sentiment. Celles que l’on vit dans la vente posthume de son atelier auraient suffi à sa réputation.
Fleis excellait dans une certaine harmonie
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fine et spirituelle. Une personnalité plus accusée eut fait parler plus bruyamment. Mais en parcourant avec quelque attention les centaines de dessins que renfermait son atelier au moment de sa mort et qui portaient des dates très-distancées, on reconnaissait ce que plusieurs de ses contemporains, notamment Troyon, lui avaient emprunté et de ses procédés techniques et de sa façon, plus cavalière que réellement romantique, de traduire les impressions de nature. Eugène Delacroix avait pour le talent de Fiers une particulière estime et conservait, dans ses cartons quelques-uns de ses lestes croquis.
La nature l’avait doué d’une facilité sinsru-
lière. Lorsqu’il fut en pleine possession de ses moyens d’expression, cette rapidité de conception du pittoresque l’empêcha d’aller jusqu’au fond d’un sujet et tourna en manière.
On retrouva dans sa vente les motifs, dessinés ou esquissés, toujours ingénieux et vivants, de la plupart de ses compositions qui ont figuré dans les expositions annuelles, depuis 1831 jusqu’à 1863.
Il suffira de rappeler, parmi ses meilleurs envois, la Vue prise à la Mailleraye , qu’il a gravée à l’eau-forte (1) pour le Salon de 1834,
(1) .C. Fiers a fait quelques autres essais d’eau-forte, des
publié par Alexandre Decamps; le Pont du village , lithographié dans la Revue des peintres; la Cour de feHie, près d’Aumale; les Marronniers , à Bercy ; le Moulin de Brisepot (1837); les Bords de la Marne et les Souvenirs du marché de Troyes (salon de 1841); la Vue prise à Brisepot , en Normandie (salon de 1844. Le musée du Luxembourg possède de lui une Vue des environs de Paris , qui figurait à l’exposition universelle de 1855 (1).
Camille Fiers avait obtenu une médaille de lro classe en 1840, une de 2e classe en 1847. Il avait été fait chevalier de la Légion d’honneur en 1849. Il est mort dans un de ces aimables coins des environs de Paris, dont il avait été le Christophe Colomb, à Annet, le 24 juin 1868. Depuis deux ans et demi une attaque de paralysie l’avait cruellement séparé de ses travaux et de ses relations.
Il aimait passionnément tout ce bric-à-brac que mit à la mode le monde des ateliers de Mil huit cent trente : les bahuts, les crédences, les eaux-fortes, de Rembrandt, les gravures d’après les maîtres du XVIII0 siècle, les vitraux, les armes. Il fut un de ceux qui re-
Chaumières normandes . Elles n'ont eu que quelques épreuves et sont introuvables.
(1) Il exposa encore iusqu’en 1858.
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cueillirent les premiers les faïences de Rouen. On les trouvait alors à la douzaine chez les paysans.
Tout ce mobilier d’artiste , qui complète l’homme et nous précise des dates, ces bons morceaux de peinture , que s’offrent entre eux les camarades, suivirent la vente de ses derniers tableaux , de ses études au pastel et au crayon, de ses croquis et de ses lavis (1.) Les amateurs et les artistes visitèrent avec curiosité cet ensemble de notes déjà vieillies d’un des petits maîtres de 1830. Ils y rencontrèrent souvent une compréhension de la nature plus émue que celle, plus rapide, qui tend aujourd’hui à devenir la doctrine de l’école des paysagistes. L’impression que donnaient ces pâturages plantureux, sous des ciels azurés et laiteux, ces moulins baignés dans la claire lumière, ces gras vergers de la Normandie surtout, fut frappante et méritait d’être rappelée.
(1) Cette N'ente eut lieu du 14 au 17 décembre 1868.