‹ Maîtres et petits maîtresChapitre 25 sur 40 · LES PORTRAITS DE GH. MÉRYON · texte numérisé non relu

LES PORTRAITS DE GH. MÉRYON

ments de la grande ville que nous voyions sous l’empire, changer de vêtement mais non pas d’âme. Il avait obtenu à grand’peine du ministère de l’intérieur l’autorisation d'avoir chez lui une presse. A mesure qu’un cuivre était dessiné et mordu, lui ou son ami l’imprimeur Delâtre tirait, sur un papier vergé fort et d’un ton verdâtre , ces vigoureuses épreuves d’essai que les amateurs ont appris à connaître et poursuivent aujourd’hui si ardemment (1). Aux livraisons de Paris qu’il offrait à ses amis, il joignait le texte de petites pièces de vers gravées aussi par lui sur cuivre, commentant le sens caché qu’il avait prétendu donner à certaines de ses œuvres, la Morgue, le P ont- au- Change , la Grosse tour du Palais de justice , etc.

Méryon n’était point précisément tranquille d’esprit. C’était tout au moins pour ceux qui le fréquentaient « un original ». Ses camarades de bord, pendant qu’il était dans la marine, avaient recueilli bien des mots, avaient été témoins de bien des faits trahissant une sensibilité maladive ou une volonté étonnamment tenace.

(1) Récemmment, à Londres, dans une vente d’estampes, une des premières épreuves de V Abside de Notre-Dame a atteint 20 livres sterling, 500 francs (1877\

L’un d’eux m’a raconté cet épisode , qui tient du Robinson.

C’était pendant le voyage de circumnavigation que fit Méryon comme aspirant sur la corvette le Rhin. Le navire était en station dans la baie d’Akaroa, presqu’île de Banks, Nouvelle-Zélande. Le capitaine de vaisseau A. Bérard (mort contre-amiral en 1852), empêchait, par excès de rigueur disciplinaire, les aspirants de descendre à terre dans le canot du commandant. Ceux-ci étaient vexés d’être forcés de se servir de l’embarcation de l’équipage. Méryon annonça qu’il construirait luimême un canot. Il obtint- la permission d’être déposé à terre pour un temps. Il choisit dans la forêt, à peu de distance de la mer, un if de plus de quatre mètres de tour. Il demanda seulement au commandant que cet arbre énorme et extrêmement dur fût abattu par les charpentiers du bord. Puis, lorsque l’arbre fut tombé, le compas et le crayon à la main, ensuite maniant la scie et la hache, Méryon, frêle et chétif, s’acharna à dessiner, à dégrossir, à évider, à raboter, à parer, à gréer une pirogue de cinq mètres de longueur ! Il couchait sous une petite tente, à peine défendu par le feu qu’il entretenait la nuit contre les attaques des bêtes féroces. Il vivait des provisions que ses

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