LES PORTRAITS DE CH. MERYON
de ma destinée. Je ne puis pas plus éviter les malheurs qui vont fondre sur moi que cette mouche n’évitera le bec de ce pierrot ! »
Depuis ce jour, ses plaintes contre le sort, contre une fillette de crémerie dont il s’était épris et qu’il avait voulu épouser, contre ses amis, contre sa famille (1), prirent un caractère de violence inapaisable. Les divagations s’en mêlèrent. Phénomène singulier! la volonté de l’artiste restait inattaquée alors que celle de l’individu flottait farouche ou puérile.
C’est . pendant ces années douloureuses qu'il exécuta ses chefs-d’œuvre, Y Abside de Notre-Dame, la Morgue, la Rue des Mauvais- Garçons, la Pompe Notre-Dame, Y Adresse de Roclioux, etc.
Plus tard Méryon habita, en haut du fau-
bourg Saint-Jacques, un petit pavillon qui appartenait à la mère du graveur Léon Gaucherel. Le jour, il labourait dans tous les sens son petit jardin, non pour le planter ou le semer, mais pour y découvrir des cadavres mystérieusement enterrés. Ses nuits étaient terribles. Cet homme si doux, si inoffensif, voyait
(1) Méryon, né à Paris en 1821, était fils naturel d’une danseuse attachée aux chœurs de l’Opéra et d’un Anglais, qui quitta la mère en lui laissant une pension pour l’enfant. C’était un médecin qui vit encore, à Londres. Une de ses sœurs puînées avait fait un grand mariage en Angleterre,
son lit se transformer, en une embarcation luttant contre la tempête sur un océan dont les vagues étaient du sang! Là encore cependant il travaillait, et, quoiqu’il fût affecté, — il le savait, ou au moins le soupçonnait, ainsi que j’ai pu m’en convaincre, — d'une maladie de la vue qui fait prendre, par exemple, le rouge pour le vert, il a peint un pastel d’une beauté d’effet surprenante (1) : c’est un navire qui s’avance toutes voiles dehors, fendant la cime moutonneuse des vagues, chassant, oiseau rapide et colossal, les goélands aux ailes en faucille. Le bleu de lapis de l’Océan est extraordinaire. A la fois fantastique et minutieusement réelle, c’est la corvette -fantôme qui fait son « abattée ».
Après ce séjour, qui lui procura à la fin un peu de repos, Méryon obtint par l’entremise de M. Niel, bibliothécaire du ministère de l’intérieur, une commande du duc d’Arembern.
Il alla s’installer tout près de Bruxelles,, dans un château où il jouissait d’une liberté parfai te. Il y fit quelques croquis, dans le parc. Mais la solitude semblait aigrir son inguérissable blessnre. Il revint à Paris dans les premiers mois
(1) M. Th. Chauvel en a fait une lithographie d’une justesse saisissante.