‹ Maîtres et petits maîtresChapitre 30 sur 40 · THÉODORE ROUSSEAU · texte numérisé non relu

THÉODORE ROUSSEAU

La Mort n’a point cessé de se montrer singulièrement partiale envers les maîtres qui ont engagé ou combattu la grande bataille du Romantisme. A aucun de ces maîtres, complice de leurs adversaires, elle n’a toléré les douceurs d’une vieillesse saluée par les applaudissements de la foule définitivement conquise, entourée du respect des élèves, récompensée par la maturité d’une moisson difficile.

Les faits sont frappants.

Gros, navré peut-être d’avoir trahi sa mission, appelle, il est vrai, la mort à lui, mais son élève Bonington, cette fleur anglaise qui vint s’épanouir en France et éclairer notre école, s’éteint à vingt-six ans. Th. Géricaultn’a

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fait qu’apparaître. Decamps, un robuste ouvrier, est frappé à cinquante-sept ans. Eugène Delacroix n’en a pas soixante-cinq lorsqu’il s’arrête épuisé. Enfin Théodore Rousseau est terrassé à moins de cinquante-six ans!

Oui, c’est terrassé qu’il faut dire! car la lutte fut longue et sinistre. La Mort s’y reprit à plusieurs fois. Elle attendit, pour 1 atteindre d’un trait irréparable, tout juste l’heure d un triomphe désespérément attendu. Le succès de Théodore Rousseau à l’Exposition universelle avait été considérable. Les artistes étrangers lui avaient d’enthousiasme décerné une Grande-médaille. Des ventes récentes avaient montré, par l’élévation constante des prix, que les grands cabinets s’honoraient enfin de posséder ses toiles. La critique s’enthousiasmait pour les œuvres de ses belles époques et évitait délicatement de signaler les défauts des dernières , Le gouvernement le créait officier de la Légion d’honneur par décret spécial.

Mais, dans les derniers jours de juillet 1867, les amis de Théodore Rousseau apprirent qu il venait d’être frappé d’une hémiplégie gauche par hémorrhagie cérébrale. On espéra un instant qu’un voyage en Suisse le pourrait remettre. Il fallut renoncer à Ce vague espoir. On T emmena à Barbizon, où la maladie suivit

sa marche accoutumée, sans que jamais cependant le jeu des facultés du cerveau ait été dérangé. L avant-veille de sa mort, Rousseau, persuadé de sa guérison prochaine, disait à un visiteur : « Il va y avoir une crise, et puis après viendra la grande harmonie.... » Rendant ce temps, sa malheureuse femme, insensée depuis plusieurs années, sautillait, chantonnait à travers la chambre, réveillait à chaque moment ce stoïque et doux malade qui n avait jamais consenti à ce qu'on l’éloignât.

Enfin la grande, la suprême « harmonie » s’offrit à Théodore Rousseau le 22 décembre 1867, au matin (1). Il repose, selon son vœu formel, dans le cimetière de Barbizon, à l’ombre des premiers arbres de cette Forêt qu’il aima si passionnément.

Rousseau (Pierre- Étienne-Théodore) était né h Paris, dans la maison du n° 4 de la rue Neuve-Saint-Eustache, le 15 avril 1812. Son pèle., ainsi que le constate l’acte de naissance que nous avons sous les yeux, était tailleur; il vit encore, âgé de plus de quatre-vingts ans, dans une petite ville du Jura, d’où il

(1) La déclaration du décès a été faite à la mairie de la commune do Uiailly en Bière dont dépend le petit village de

deMelun ^ llsière de la forêt de Fontainebleau, du* côté

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était originaire, à Salins.) Son aïeul maternel était marbrier. Son grand-père (c’est de Rousseau même que je tiens la plupart de ces détails) était doreur des écuries du Roy.

Dès' le temps de la pension, le petit Théodore se sentit porté vers l’Art par de vagues instincts, et il s’amusa à illustrer à sa façon un volume de Gil Blas. A l’âge de treize ou quatorze ans, il voyagea dans le Jura, et il avait conservé , jusqu’aux derniers temps , un petit album sur les pages duquel il dessinait les paysages qui le frappaient. Si naïfs que soient ces croquis, ils ne sont certainement pas d’un écolier vulgaire. On y retrouve, encore confuse, mais déjà marquée, une prédilection intelligente pour les sites ou les détails véritablement pittoresques.

Il avait un oncle qui avait traversé l’atelier de David, puis voyagé dans les Indes. Peu après le retour du Jura, cet oncle lui servit de truchemau auprès de ses parents, qui auraient voulu qu’il tentât d’entrer à l’École polytechnique, et il les détermina à lui laisser fréquenter l’atelier du paysagiste Rémond. Rousseau n’interrompit pas tout de suite ses études de mathématiques; plus tard, elles lui furent d’un grand secours pour la perspective.

La curieuse série des études peintes, expo-

sées en juin 1867, au Cercle des arts (1), nous montrait une de ses toutes premières peintures, la Tour du Télégraphe , à Montmartre . Elle datait d’avant son entrée à l’atelier Rémond, de 1826, nous disait-il. Mais nous pensons qu’il la rajeunissait un peu car elle dénote un pinceau déjà relativement exercé. Le sentiment en est singulièrement personnel. Jamais Rousseau ne vit l’air plus pur, la lumière plus douce, les détails plus délicats. C’est une première communion de peintre. Rémond lui avait donné à copier ses propres et froides études et confondait parfois la copie que l’élève lui rendait avec l’original. Il ne courait pas risque de se reconnaître dans celle-ci.

Deux ans plus tard, c’est-à-dire en 1828, Théodore Rousseau entra chez Guillon-Lethière, maître classique s’il en fut, mais nullement intolérant. Il y peignit d’après la bosse, la figure antique, le modèle vivant. Il • tendait naïvement vers l’École de Rome. Un concours pour le Grand-prix, contre lequel il se rebella, fut à vrai dire son chemin de Damas. Il s’agissait du corps deZénobie, femme de Rhadamiste, recueilli par des pêcheurs sur

1 1) Voir plus haut, pages 71 à 94.

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le bord d’un Araxe coulant au milieu d’un paysage assorti à la circonstance. Théodore Rousseau, en face de ce programme qui eût pu peut-être « échauffer » des peintres d’histoire, mais nullement un paysagiste, fît de graves réflexions. Sans abandonner complètement l’atelier de l’indulgent Lethière, — à qui, en 1830, il venait encore montrer ses études rapportées d’Auvergne, — il résolut de diriger lui-même' sa barque dans des eaux moins académiques.

La révolution était en l’air. Gros avec son œuvre épique, Géricault avec son Portrait du Colonel des guides , Delacroix avec son Massacre d,e S cio, Ary SchefFer et bien d’autres encore avaient porté les premiers coups à la peinture d’histoire ou de genre, telle que l’avait immobilisée la queue de l’école de David. Les envois des Anglais au Salon de 1824, et l’influence du pinceau si lumineux et si facile de Bonington, avaient révélé à nos paysagistes des pays inexplorés. M. Paul Ili\et s’était fait résolûment leur disciple. Decamps et bien d’autres portaient le trouble dans la tradition cultivée avec une solennité olympienne par Bidault et par Abel de Pujol. L’action était engagée. Les romantiques étaient voués aux dieux infernaux en peinture aussi bien qu’en littérature.

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Il ne faudrait pas croire cependant que les romantiques aient protesté aussi violemment contre l’école classique que David et ses élèves l’avaient fait eux-mêmes contre les maîtres du du xviii0 siècle. L’atelier de David bombardait de boulettes de terre glaise Y Embarquement 'pour Vile de Gythère. Les insurgés de 1830. sortis presque sans exception de chez Gros ou de cliez Guérin, n’étaient point irrespectueux envers les maîtres. Ils demandaient tout simplement que, fils de générations nouvelles, il leur fût permis d’exprimer librement des sentiments nouveaux ; qu'entrevoyant un autre idéal, il leur fut loisible d’en tenter la formule en remontant à la nature ou à des maîtres tels que- Rubens et Rembrandt, dont l’Académie réprouvait la doctrine. « Le paysage, écrivait Gustave Planche en 1831 , prétend désormais à une poésie haute, vague, mais réelle et pleine de nature. » De 1827 à 1831, Théodore Rousseau fréquentait l’atelier pendant l’hiver et s’essayait à des copies minutieuses d’après les animaux de Van de Velde et de Karl Dujardin, et les levers de soleil de Claude Lorrain. Pendant l’été, il s’enfuyait à la campagne, aux environs de Paris, à Moret que baigne la limpide rivière du Loing, dans la vallée de Clievrèuse, sillonnée de ruisseaux murmurants,

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ou dans les fourrés épais de la forêt de Compiègne. La Clairière dans la forêt de Compiègne (n° 7 de la Notice des Études peintes ) a déjà tous les charmes d’une matinée au milieu des bois , dans les premiers jours de juin. L’exécution est hésitante, mais le dessin a cette gracilité qui est un des surs attraits de la jeunesse.

Rousseau passa l’été de 1830 en Auvergne. De ce moment (les fins dessins que l’on vit à sa vente posthume l’ont prouvé], le jeune maître commença à se sentir en possession de lui-même. Ses études de Rochers, sur le flanc de la vallée de Thiésac (Cantal), ses vues de la vallée de Saint-Vincent, du village de Falgout, de la ville de Thiers, furent d’une allure robuste, d’une couleur ardente, d’un caractère âpre et fier. Je les préférerais presque à d’autres études faites en 1831 et 1832, en Normandie, dans les environs de Bayeux, au mont Saint-Michel. Celles-ci sont plus habiles, mais cette habileté se ressent de la fréquentation des camarades d’atelier. Dans certaines il s’est visiblement préoccupé des morceaux brillants de Bonington, qui couraient les boutiques des marchands. Cependant les Maisons du mont Saint-Michel , peintes, m’a-t-il dit, en compagnie du patient Delaberge, resteront un des panneaux les plus hardis de

notre école, et, il y a quelques jours, la Vue du coteau des Andelys montait en vente à 6,000 francs. Un beau prix pour une esquisse de jeune homme!

Théodore Rousseau envoya bravement, au Salon de 1831, un Paysage, site d' Auvergne. Nous ne connaissons pas le tableau, et nous ne pensons pas que personne dans la critique ait parlé du débutant. En 1833, il exposa une Vue 'prise des côtes , à Granville, qui reparut à l’Exposition de 1855, et qui est actuellement en Russie. « R faut approuver dans M. Rousseau, écrivit Gustave Planche, la vérité des tons et l’acceptation des lignes franches de la nature, la légèreté de ses feuillés. »

Pendant cette année 1833, il se borna aux environs de Paris et à cette forêt de Fontainebleau qu’Obennan seul avait encore sentie. R peignit entre autres ces magnifiques tableaux qui, pour la vigueur des colorations et la bar-, diesse des plans, égalent les plus beaux moments de Constable : la Vue générale dît bassin de Paris et du cours de la Seine, prise de la terrasse de Bellevue par l’aube d’une matinée vers la fin de l’été; la Vallée du Bas-Meudon et l'île Séguin, prises de la terrasse de Saint- Cloud et la Futaie dans la forêt de Compïègne , devant la maison du garde.

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Rousseau vivait à Paris au milieu de cette ard ente jeunesse d’écrivains, de poètes, d’artistes, d’étudiants, qui formaient un groupe militant, hautain, excessif. Il habitait rue Taitbout, dans la maison de l’ami de Géricault DreuxfDorcy, une mansarde au sixième étage, porte à porte avec celle du critique républicain, Tb. Thoré.

«.,. Te rappelles-tu le temps, lui écrivait celui-ci, où, assis sur nos fenêtres étroites, les pieds pendantsau bord du toit, nous regardions les angles des maisons et les tuyaux de cheminées, que tu comparais, en clignant de l’œil, à des montagnes et à de grands arbres épars sur les accidents du terrain? Te rappelles-tu le petit arbre du jardin Rothschild que nous apercevions entre deux toits ? An printemps, nous nous intéressions à la pousse des feuilles du petit peuplier, et nous comptions les leuilles qui tombaient à l’automne. Et avec cet arbre, avec ce coin de ciel brumeux, avec cette forêt de maisons entassées, sur lesquelles notre œil glissait comme sur une plaine, tu créais des mirages qui te trompaient souvent dans la peinture de la réalité des effets naturels. Tu te débattais ainsi, par excès de puissance, te nourrissant de ta propre invention, que la vue de la nature vivante ne venait point renouveler. La nuit, tourmenté d'images sans cesse véritables et flottantes, faute d’un repos sur de véritables campagnes baignées de soleil, la nuit tu te levais fiévreux et désespéré. A la clarté, d’une lampe hâtive, tu essayais de nouveaux effets sur ta toile déjà couverte bien des fois, et le înatiu je te trouvais fatigué,

triste, comme la veille, mais toujours ardent et inépuisable (1). »

Rousseau était alors un jeune homme d’une rare beauté. De longs cheveux bruns et une barbe frisée encadraient son visage frais et pourpré. L’éclat et l’interrogation de ses grands yeux noirs sont demeurés à jamais gravés dans la mémoire de ceux qui, ne fut-ce que dans ses derniers jours, l’out approché. Il était svelte, de taille moyenne. Il rougissait comme une jeune fille et garda jusqu’à son mariage une austère chasteté. Il ne vivait que pour son art. Ses mains étaient d’une forme exquise, mobiles et éloquentes à l’excès. Sa parole, au moins lorsque je l’ai connu (1861), manquait de netteté, jusqu’à ce qu’il s’animât, ce qui n’arrivait qu après quelques minutes de- conversation ; alors il parlait avec une grande volubilité, et je n’ai point entendu de maître qui exposât avec autant de précision sa doctrine et ses vues.

Rousseau donna au Salon de 1834 une Lisière de bois coupé, forêt de Compïègne. Il obtint une troisième médaille. Son tableau fut trèsremarqué et avait été acheté, dès avant l’ouverture, par le jeune duc d’Orléans, probablement à l’instigation d’Ary Scheffer. On eût pu

(1) Salons de Th. Thoré , p. 12.

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croire que c’était la Fortune qui frappait à sa porte. C’était la Lutte! A partir de cemoment,les paysagistes de l’Institut , effrayés parlaliardiesse de sa peinture et par la certitude de ses suc- . cès, lui fermèrent inexorablement les expositions.

La misère vint, mais non pas le découragement.

« Te rappelles-tu encore , lui écrivait plus tard son ami Th. Thorc (1), nos rares promenades au bois de Meudon ou sur les bords de la Seine, quand nous avions pu réunir à nous deux, en fouillant dans tous les tiroirs, une pièce de cinquante sous? Alors c’était une fête presque folle au départ. On mettait ' ses plus gros souliers , comme s’il s’agissait de partir pour un voyage autour du monde. Car nous avions toujours l’idée de ne pas revenir, mais la misère tenait le bout du cordon de nos souliers et nous rattirait de force vers la mansarde, condamnés ainsi à ne jamais voir dehors qu’un seul tour de soleil. Notre bourse 11e

(1) Salon de Th. Thorë, p. 14. Lettre à Théodore Rousseau, en tête du Salon de 1844. Notre excellent ami le digne critique, W. Biirger, vient de réimprimer en un volume in-lâ, à la Librairie internationale, ces Salons do 1844, 45, 46, 47 et 48, qui fournissent, sur le mouvement de l’art français pondant ces années, les renseignements les plus généreux, les plus spirituels et les plus sûrs.

(Depuis que ces lignes sont écrites, cette réimpression a été complétée par les soins de son ami M. Baptistin Guilhermoz.;

durait guère. L’air de la Seine est bien vif, et il lait faim sous les bois... Que nous avons vu de belles choses ensemble, là-bas, plus loin que Meudon ou Saint-Cloud! La nature nous faisait des . orages gratis et des spectacles imprévus, tout exprès pour nous... »

W. Bürger avait conservé entre autres gages de la camaraderie de ces temps lieureux une étonnante étude, prise dans le Bas-Meudon : au premier plan, des chevaux de halage qui tirent des chalands, des lavandières qui battent les torchons radieux du poëte, la Seine qui courbe les roseaux frêles et, sur l’autre berge, une rangée de peupliers fouettés par les dernières gouttes de l’orage qui vient de passer et roule encore dans le ciel au loin

Rousseau fit un voyage dans le Jura, le pays de sa famille (1). Il en rapporta des dessins superbes, l’esquisse du grand tableau en forme de haut panneau la Descente des vaches clans les montagnes du Jura , qui fut refusé au Salon de 1835, avec la fameuse A liée des châtaigniers , peinte en Vendée, au château de Souliers près de Bressuire, chez M. Charles Leroux. Ce refus imbécile fut pour lui un coup terrible. Non

(1) C’est probablement pendant ce séjour qu’il commença tin portrait de sa grand-mère, un double chef-d’œuvre de finesse de peinture et d’observation de nature.

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pas que cela ajoutât beaucoup à sa gène, laquelle était à peu près volontaire, puisque, cantonné dans son orgueil d’artiste de haute race, il refusait de vendre aux marchands des toiles qu’il jugeait indignes de ce qu’il voulait exprimer ; mais cette exclusion lui interdisait la grande peinture qu’il rêvait, et pour laquelle il n’y a de chances d’acquisitions que dans les expositions publiques par le gouvernement ou par les très-riches amateurs. Eugène Delacroix et George Sand vinrent voir dans son atelier ses inutiles chefs-d’œuvre. Ary Sclieffer lui acheta pour mille francs, je crois, la Descente des vaches et l’exposa publiquement chez lui. On sait que ce tableau représentait un sentier abrupt, de vieux sapins, des vaches conduites par des montagnards, et, à l’horizon, des glaciers étincelants (1). Par une fatalité rare, il était peint à grandes masses de bitume sur une toile mal préparée. Les couleurs ont glissé comme de la boue sur un plan incliné, et n’offrent plus aujourd’hui qu’un chaos informe.

Je ne crois pas que Rousseau ait perdu à cette exclusion systématique et injustifiable (2).

(1) Gustave Planche l’a décrit tout au long dans son Salon de 1836. Voir : Études sur VÊ'cole française, t. It, p. 3 1,

(2) 11 ne faut pas croire que les effroyables tyrannies dü jury n’aient porté que sur Th. Rousseau. Au Salon de 1843, le roi Louis-Philippe s’émut vivement du rëfüs des paÿsagés

Peut-être, au contraire, gagna-t-il beaucoup à travailler isolé, poursuivant son idéal en dehors de toutes basses concessions au succès tempéré, de tout abandon à la vente.

En 1840, les réclamations unanimes de tout ce que la presse comptait de critiques honnêtes lui avaient conquis une notoriété suffisante. C’est à ce moment qu’il se lia avec M. Jules Dupré, un autre maître du premier ordre aussi, mais doué de qualités très-différentes. Ils occupèrent longtemps deux ateliers contigus, dans une maison de la place Pigalle. Ils firent de compagnie un voyage dans le Berry, qui marque la période la plus souple et la plus aimable du talent de Rousseau. Ils étaient encore ensemble dans les Landes, lorsque Thoré dédia à Rousseau sa Lettre sur le Salon de 1844, publiée en feuilletons dans le Constitutionnel avant de paraître en volume. Les plus riches, les plus surprenants paysages de Th. Rousseau sont ceux qui sont datés de 1835 à 1855. A partir de ce moment, le maître, en pleine possession de ses moyens, semble parfois trouver son art

de Corot, des animaux dé Barye, cio la Mort de Messaline . de Louis Boulanger. M. Ingres, prenant parti pous son élève, Hippolyte Flandrin, auquel on avait refusé le Portrait de sa Mère, déclara qu’il ne remettrait jamais les pieds à l’École des Beaux-arts, et peu s’en fallut qu’il ne donnât sa démission de professeur. Au moins en fît-il bruyamment la menace.

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trop facile et se poser des problèmes qui déplacent le but, sinon absolu, au moins relatif, de la peinture à l’huile.

Un amateur dont la collection est restée célèbre, M. Paul Périer, lui acheta, à partir de 1839 ou 1840, quelques-uns des beaux tableaux qui garnissaient son atelier. Ce fut un événement. Les collections ne changeaient point, comme à présent, chaque année, de propriétaire. Elles avaient la dignité de leur importance. Je lis dans une étude anonyme sur les collections particulières de Paris, que M. Paul Périer était noté pour aimer passionnément « les Cuyp et les Iiobbema » Quel honneur, pour un contemporain aussi discuté que Rousseau que d’être mis du premier coup en si haute compagnie ! Rousseau lui livra des chefs-d’œuvre : cette Lisière cle forêt , où une allée d’arbres aux verdures inégales est rangée en avant, et que distingue des autres paysages portant ce même titre une femme en jupon rouge, assise sur le bord d’une mare; et aussi un Coucher de soleil par un temps orageux , très-mystérieux et trèsprofond (1).

(1) La Lisière de forêt, plus connue sous le nom cle la Mare , a été lithographiée par M. Français, en 1841, dans les Beaux-Arts, publication de M. L. Curmer. Ce tableau, dont \e ciel est plombé, fut adjugé 2,000 fr., à la vente J. F au

Rousseau peignait avec une facilité surprenante. Il avait rompu sa main à toutes les délicatesses du dessin par des séries superbes d’études sur nature, par celles surtout faites dans le Berry. Il était si amoureux des harmonies et des vibrations qu'il avait, dans le tiroir de la table de son atelier, des colibris empaillés. Son œil choisissait au premier coup, sur la palette, le ton le plus juste et le plus séduisant. Sa longue absorption dans l’étude du jour, des orages, des brouillards, de 1 état du ciel aux différents moments de l'année, avait, pour ainsi dire, catalogué dans son cerveau toute la série des effets lumineux. A peine avait-il touché une toile qu’il en dégageait un tableau.

Malheureusement il avait le hautain dégoût

(mars 1861), à M. P. Tesso, et orne actuellement le cabinet de M. Noël.

Le Coucher du soleil pour un temps orageux a été également lithographié par M. Français. Vente Davin (mars 1863), 2,303 francs. Collection Tesse et Gavet. 11 a figuré à l’Exposition universelle de 1867. La Lisière de bois est dans les Artistes contemporains , n° 7. Nous saisissons cette occasion pour rappeler que les plus beaux morceaux des coloristes de l’école moderne ont été, dans la plus large mesure, reproduits dans cette publication, dont M. Bertauts était 1 éditeur et 1 habile imprimeur. C’est la source presque unique de renseignements que nous ayons à notre disposition sur les mouvements divers de la peinture de 1823 à 1860, de Bonington et de Géricault, de Delacroix et de Decamps à MM. Meissonier, Hamor, Gérome, etc...,

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des artistes pour la chose faite, et, la plupart du temps, il ébauchait, le lendemain, un nouveau tableau sur celui de la veille. M. Jules Dupré m’a raconté comment il a sauvé cette admirable Lisière de bois, qui appartient aujourd’hui à M. Van Praet (de Bruxelles).

Ce tableau fut peint d’après la nature, dans les environs de l’Isle-Adam : un chêne s’enlève isolément sur le ciel, où glissent mille petits nuages doux et brillants comme le vermeil bossué ; des arbres abattus gisent çà et là, et, un peu plus loin, commence le bois encore épargné par les bûcherons. Quel chef-d’œuvre de poésie douce et pénétrante ! Quelle exécution prodigieusement souple et hardie ! Rousseau n’en paraissait point satisfait. « Crois-moi, lui dit Jules Dupré tout ému, n’ajoute rien, ne change rien à cela. » Et, comme il le voyait hésitant, il insista : «Ou tu me crois incapable de juger la peinture, ou tu me soupçonnes d’être un ami perfide. Eh bien, prends-toi toi-même pour juge. Accroche cette toile, la tête en bas, dans ton atelier. Dans quinze jours, tu la retourneras, et, si je me suis trompé, tu la retoucheras à ton aise. » Quand les quinze jours furent écoulés, Rousseau convint facilement que c’était, en réalité, un de ses morceaux les plus parfaits.

C’est à l’Isle-Adam aussi (1843-1845) que furent peints, enpeu de jours, ces Terrains cl automne, qui appartenaient à Troyon (1). Jamais la peinture n’a rendu avec plus de pénétration cette mortelle inquiétude qui vous saisit lorsqu’à la fin de l’automne vous dominez une vallée déserte, éclairée à demi par les rayons obliques du soleil. La gelée blanche, qui glace les gazons desséchés, apparaît dans 1 obscurité semée par places comme des lambeaux de suaire. Les accidents du terrain font des saillies comme des tombes dans un cimetière de campagne. Les nuages rouges glissant sur un ciel livide semblent répéter les lueurs palpitantes d’un catafalque dont les tisons s’éteignent un à un.

Enfin c’est à l’Isle-Adam, en 1849, que Rousseau peignit Y Avenue dans la forêt , comme pour marquer la mâle et inépuisable fécondité de son génie. C’est l’Été dans toute sa beauté : les verdures ont toute leur énergie; les ombres, toute leur fraîcheur ; les lumières, tout leur ruissellement. L’ordonnance du tableau est magnifique. Le jet des arbres, qui

(1) Vente C. Troyon. (Janvier 1866,) adjugé pour 9,800 fr. à M. F. Bocquet (de Lille). — Vente Laurent- Richard. (Avril 1873,) 60,100 francs, à M. Febvro, sous ce titre : le Givre, Hauteurs de Valmondois.

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s’élancent comme des colonnettes de cathédrale gothique, est de la plus haute noblesse. A peine la franchise de l’effet général est-elle un peu diminuée par une certaine mollesse dans 1 exécution, par une touche tapotée, inquiète, systématique. Déjà l’on pressent le système que Rousseau adopta dans ses dernières œuvres et qui en atténue le charme (1) par la monotonie du faire.

La réaction en faveur de Théodore Rousseau, sa popularité, pour être plus exact, car, pendant quatorze ans, la haine tenace de T Académie avait empêché que le public pût rien v oir de lui , — date de la troisième exposition organisée, en janvier 1848, au bazar Bonne- Nouvelle, pour la Caisse de secours des Artistes. Jusque-là, il n’était connu que par les courageuses protestations de Th. Thoré, de Théophile Gautier, de Gustave Planche. Là il obtint, avec les tableaux de M. Paul Périer, un succès complet, parmi les amateurs et parmi les artistes. Ceux-ci, la révolution de 1848 venue et T Institut vaincu, l’élurent membre supplémentaire du jury de l’Exposition. En 1849, il reçut une médaille de première classe et l’une

fl) Ce tableau, après avoir appartenu a M. Collot, a passe chez M. Bocquet {Catalogue des tableaux exposés au boulevard des Italiens , 1860). U appartient aujourd’hui à M. Van Praet (de Bruxelles).

des trois médailles de mille francs que le ministère avait mises à la disposition du jury. Il avait envoyé Y Avenue de V Isle-Adam, la Lisière de forêt (collection Van Praet) et les Terrains d'automne. — Au Salon de 1852, il avait sept tableaux, tous variés d’impression et de faire, entre autres, quelques-uns de ces effets de printemps, si tendres, si légers, et qui rappellent le délicat rondeau de Charles d’Orléans :

Le Temps a laissié son manteau De vent, de froidure et de pliive.

Et s’est vestu de broùderye,

De souleil luisan, cler et beau...

L un des tableaux de ce Salon figure au musée du Luxembourg, quoiqu’il ne soit pas un des plus achevés de l’œuvre de Rousseau. C’est Une sortie de la forêt de Fontainebleau , un effet de soir avec troupeau de vaches (1).

Rendons aux directeurs des Beaux-Arts ce qui

(1) Ce tableau a figuré à l’Exposition universelle de 1855; il a été gravé sur bois dans le Magasin pittoresque. L'Effet de matin, a été lithographié par M. Français, n. 77 de* Artistes contemporains. Après avoir appartenu à M. Collot, celui-ci a passé en Amérique, puis est actuellement en Autriche.

Une sorte de réplique plus large, abondante et colorée de la Sortie de la Forêt , a été lithographiée par M. J. Laurens et a passé par la belle collection de M. Monjean.

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leur appartient. Il est juste de faire remarquer que M. Charles Blanc avait rompu le premier le veto mis par l’administration précédente sur les œuvres de Th. Rousseau, et qu il avait fait acquérir un petit Dessous de bois, ties-énergique (celui-là même, je crois, qui a été gravé à l’eau-forte par M. Jeanron en tête d’un des

Salons de Th. Thoré).

A la suite du Salon de 1852, Théodore Rousseau fut enfin fait chevalier de la Légion d honneur. — Son Marais dans les Landes , avec des troupeaux qui flânent a/u milieu des flaques d’eau troublées par l’orage, et la chaîne des Basses-Pyrénées qui ferme l’horizon, parut au Salon suivant. Ce brillant et solide chef-d’œuvre montre quelle profonde étude il avait faite de ce qu’il appelait « la planimélrie », c està-dire l’observation scrupuleuse de la valeur linéaire des plans horizontaux. C’est là un des principaux traits de son œuvre, et ce qui donne à ses compositions une si belle assiette. L’absence de détails précieux dans les premiers plans est aussi un trait d’observation profonde. Le tableau ne doit pas plus commencer tout au bord du cadre que, dans la nature, nous ne nous préoccupons des objets qui sont immédiatement à nos pieds.

A T Exposition universelle de 1855, Théo-

dore Rousseau reçut une médaille de première classe. On se rappellera que ses tableaux seuls avaient pu soutenir le rude voisinage de l’œuvre si monté de ton de Decamps. Eux seuls, par leurs effets variés, leurs harmonies robustes ou suaves, leur accent de naïveté, leur franchise de dessin, avaient pu en rompre la donnée trop répétée.

A ce moment Th. Rousseau est donc enfin accepté pour un maître ! Les Salons plus récents ne sont assurément point sortis de la mémoire de ceux qui lisent ces lignes. Si l’un de ses envois les plus dignes d’être applaudis fut ce Chêne cle roches (Salon de 1860), dont il a gravé lui-même une eau-forte superbe, la Vue de la Chaîne des Alpes prise des hauteurs de la Faucille fut pour lui l’occasion d’un suprême déboire.

Un des élèves de Rousseau, M. L. Letronne, va nous fournir des renseignements précieux sur le mode de professer et sur les procédés pari iculiers du maître. C’est une bonne fortune de pouvoir reproduire des notes techniques dont le ton est si juste.

«... Ce sont les Salons de M. Tlioré, nous écrit de Saint-Jean de Lux M. L. Letronne, qui m’ont conduit chez M. Rousseau. Je n’avais pas encore touché un pinceau, mais j’avais déjà dessiné un peu. Pour

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commencer, M. Rousseau me Gt copier une vue du mont Saint-Michel, faite par lui, et un tableau de Yan Goyen. Il fut satisfait de mon travail et me dit que désormais je devrais peindre d’après nature. « Yous irez, me dit-il, à Montmartre, et en passant « vous me montrerez ce que vous aurez fait. » Il ajouta : « Ne craignez pas de me déranger, je serai « toujours à votre disposition. »

« La première étude que je lui montrai ne fut pas trouvée bonne. Il m’expliqua que le dessin ne consistait pas seulement dans l’exactitude des silhouettes ; qu’un arbre n’était pas« un espalier»; qu’il avait « un volume », comme les terrains, l’eau, l’espace; que la toile seule était plate ; qu’il fallait s’empresser dès le premier coup de brosse de faire disparaître cette uniformité « Yos arbres doivent tenir au terrain, vos « branches doivent venir en avant ou s’enfoncer « dans la toile ; le spectateur doit penser qu’il pour- « rait faire le tour de votre arbre. Enfin la forme « est la première chose à observer. Pour la rendre, « votre pinceau doit suivre le sens des objets qu’il « peint. Aucune touche ne doit être mise à plat; « elle doit toujours compter dans l’ensemble et ex- « primer quelque chose. » Il insista toujours sur ces principes et ne me parla que très-peu de la couleur. Un jour, il me dit: « Yous pensiez peut-etre « qu’en venant chez un coloriste vous seriez dis- « pensé de dessiner ? »

« Après lui avoir présenté une autre étude, il me fit observer qu’une pochade n’avait aucune raison d’être comme étude, que c’était un à peu près qui pourrait conduire à une certaine adresse de pinceau,

adresse qui viendrait assez tôt. Là-dessus, je promis de finir davantage. « Entendons-nous sur le « mot « fini » : ce qui finit un tableau, ce n’est point « la quantité des détails, c’est la justesse de l’ensem- « ble. Un tableau n’est pas seulement limité par le « cadre. N’importe dans quel sujet, il y a un objet « principal sur lequel vos yeux se reposent conti- « nuellement; les autres objets n’en sont que le « complément ; ils vous intéressent moins ; après « cela, il n’y a plus rien pour votre œil ; voilà la « vraie limite du tableau. Cet objet principal devra « aussi frapper davantage celui qui regarde votre « œuvre. Il faut donc toujours y revenir, affirmer « de plus en plus sa couleur. » Il me citait certains tableaux de maîtres à l’appui de son dire. Il me rappelait Rembrandt, qui, plus que tout autre peintre, a compris cela. » Si, au contraire, ajoutait-il, « votre tableau contient un détail précieux, égal « d’un bout à l’autre de la toile, le spectateur le re- « gardera avec indifférence. Tout l’intéressant égale- « ment, rien ne l’intéressera. Il n’y aura pas de li- « mites. Votre tableau pourra se prolonger indéfini- « ment. Jamais vous n’en aurez la fin. Jamais vous « n’aurez fini. L’ensemble seul finit dans un tableau. « Le magnifique lion de Barye, qui est aux Tuileries, « a bien mieux tous ses poils que si le statuaire les « eût fait un à un. »

« Il me citait souvent Rembrandt, Claude Lorrain, Ilobbema. Pendant que je copiais un Van Goyen qu’il possédait : « Celui-ci, disait-il, n’a pas « besoin de beaucoup de couleur pour donner l’idée « de l’espace. A la rigueur vous pouvez vous passer « de couleur, mais vous ne pouvez rien faire sans

TH. ROUSSEAU

« l'harmonie. » Un jour que je lui parlais de' copier un tableau d’Huysmans, de Malines, « il vaudrait « mieux, me répondit-il aller peindre à Mont- « martre ou à Barbizon. Ce qui ne vous empê- « cherait pas d’aller voir au Louvre comment les « maîtres se sont servis de la nature... »

Cette observation de Rousseau sur la subordination de la coloration à l’harmonie', même monochrome, est très -importante. Il y revenait souvent dans ses conversations. Je possède de lui un petit panneau, préparé à la terre de momie. Il me disait : « Le tableau doit être préalablement fait dans notre cerveau. Le peintre ne le fait point naître sur la toile, il enlève successivement les voiles qui le cachaient. » En effet, il plaçait sur ce panneau une feuille de papier de soie, les détails menus disparaissaient ; il en ajoutait une seconde, les silhouettes se massaient plus confusément ; il en superposait une trosième, les valeurs d’ombre ou de lumière n’avaient que baissé d’intensité, mais non de rapports. Le squelette du tableau était là, dans sa robuste ossature. « Si je veux achever mon ébauche, ajoutait-il, j’aurai suivi la marche inverse de ce que nous venons de faire. J’aurai successivement affirmé la lumière de même qu’un objet se dégage peu à peu du néant, qui est l’obscurité,

lorsque l’on monte les marches de l’escalier d’une cave. La coloration n’est plus qu’une affaire d’observation visuelle et d’organisation. Il faut toujours la réserver pour la fin. » Il me démontra un autre jour d’une façon frappante que la forme n’existe point en elle-même par le contour, mais seulement par la saillie. Il me montra un paysage dont les arbres, frappés par une lumière tombant de face et mangeant les détails, offraient des formes larges et pleines ; l’effet général était fort et simple. Puis il avait scrupuleusement décalqué toutes les formes de ce paysage sur un autre tableau ; il avait allumé au fond un soleil couchant : les rayons, en perçant de mille traits de feu ce qui tout à l’heure baignait dans des masses tranquilles d’ombres et de claire lumière , accusaient mille petites silhouettes, mordaient les contours, changeaient la physionomie du site jusqu’à le rendre presque méconnaissable.

J’ai vu souvent Théodore Rousseau depuis 1861, à la suite d’une vente d’une série de vingt-cinq de ses tableaux qui lui tenaient fort au cœur. Son atelier m’était toujours ouvert. Je passai même quelques jours chez lui, dans sa paysannesque habitation de Barbizon, à quelques pas de la maison de J. -F. Millet. Lorsqu’il me pria de rédiger la Notice de

TH. ROUSSEAU

ses études peintes il me fournit des indications très-précises. Dans toutes ces circonstances, Rousseau me parut toujours l’artiste le plus absorbé par son art, le causeur le plus nourri d’observations et d’idées, le maître le plus certain de ses résultats, le professeur le plus judicieux et le plus convaincu. Je ne suis jamais sorti même de chez Eugène Delacroix avec une telle confiance dans les moyens d’expressions de l’art, que donne à un artiste supérieurement doué l’exercice persistant de la volonté. J’ajoute que comme homme, dans les promenades, dans les champs surtout, Théodore Rousseau était un poète d’un souffle énorme, d’un charme infini (1).

C’était merveille de lui voir ébaucher un tableau. Quelquefois il traçait au crayon blanc,

(1) La poétique et le travail de Th. Rousseau étaient ainsi compris et jugés par E. J, Delécluze, en 1852.

« La partie de son art que néglige et que semble même dédaigner M. Th. Rousseau, c’est le choix des lignes. Non-seulement sa prédilection pour les pays plats le conduit à ce résultat, mais rien n’égale l’inattention avec laquelle il place les arbres qui se dessinent sur le ciel au-dessus de l’horizon. Ainsi ce paysagiste , qui attache tant d'importance aux mille petits tons différents dont il parsème ses toiles , ne prend aucun soin de varier la silhouette de ses arbres. Avec quatre coups de pinceau, M. Th. Rousseau peut faire disparaître ce defaut ; mais comment lui et les amis qui l’entourent ne s’en sont-ils pas aperçus? Je ne puis m'expliquer cette indifférence pour les lignes que par la manie qu’a la jeune école de vouloir tout exprimer par le coloris... »

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d’aütres fois au fusain, d’autres fois encore à la terre de momie ou à l’encre de Chine (1), les linéaments fondamentaux de sa composition, le ciel et la terre ; puis, sur cet horizon, la silhouette des arbres ; puis les assises de rochers, et les pleins et les vides, les feuillages et les nuages. C’est dans l’agencement de ces lignes presque incorporelles, ou du moins sans masse qui les reliât, qu’éclatait la haute science du dessinateur. Ensuite il accusait le plan sommaire des masses, souvent avec du pastel, ainsi qu’on en vit de magnifiques exemples à sa vente. Le dessin partiel venait avec les circonstances successives, comme naissent, en suivant d’insensibles gradations, l’aube, l’orage ou le soir. De là ce lien subtil et serré entre ses émotions rapides et ses concepts plus laborieux. Chaque jour, chaque heure, vous auriez pu enlever ce qui reposait sur le chevalet : le tableau « y était » .

(1) Comme détails techniques intéressant particulièrement hs artistes et les amateurs de tableaux, voici les couleurs dont se servait ordinairement Théodore Rousseau (1852) : le blanc, le jaune de Naples, l’ocre jaune, le jaune' indien, la terre naturelle, la laque do Glaube, le vermillon do la Ghine, e brun rouge, la terre de Sienne brûlée, la momie, le noir de pêche, le bleu minéral, le cobalt, le vert émeraude et le vert Véronèso. (Note de M. L. Lctronne.)

11 a peint parfois sur des panneaux lisses d’acajou et surtout de chêne de Fontainebleau, se servant habilement comme

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Souvent, ce qu’il avait ébauché ou dessiné précieusement, — car il prenait surtout sur nature des renseignements et s’astreignit rarement à' pousser devant le modèle végétal une étude dans ses détails, ■ — ■ souvent cette ébauche lui plaisait assez pour qu’il voulût la conserver. Il la recommençait alors sur une toile blanche. Gela a eu lieu particulièrement pour les Fermes clans les Lancles. Ce n’est guère que dans les derniers temps, alors que les sourds avant-coureurs de l’hémiplégie faisaient trembler sa main, qu’il se reprenait et qu’il retravaillait péniblement ses tableaux. Ainsi l’on a connu sa Vue de la chaîne du mont Blanc , — dont les fonds sont un des derniers mots de la peinture, — avant que les premiers plans n’eussent été obscurcis par une ombre portée que rien ne légitime. L’effet de lumière errante était primitivement bien plus magistral et vrai.

Les derniers dessins de Théodore Rousseau,

• — un peu tremblés à la faconde ceux de' la vieillesse de Nicolas Poussin, — montrent l’incessante activité de ses recherches. Ils sont bien supérieurs à ses dernières peintures quant à l’originalité absolue du faire et la netteté de

réserve des tons chauds du bois. Il en obtint des effets singuliers et que personne n’a su imiter.

lo.

l’indication des effets. Peut-être le dessin à la plume, l’aquarelle légère des maîtres flamands ou hollandais, le pastel ou l’encre de la Chine, la gouache des albums japonais seraient-ils devenus ses modes de confidence définitifs.

Le tableau de chevalet le fatiguait, l’obsédait. Mais combien sont rares les occasions de grande peinture pour un peintre de paysage ! Ce fut avec une vive joie qu il entreprit pour le prince Paul Demidoff deux grands panneaux en hauteur, le Matin et le Soir . Ils marquent une forte tension de volonté, mais une visible fatigue de main et un sacrifice évident à l’esprit de système. Ils restèrent inachevés. Rousseau les eût-il terminés à sa gloire? On peut en douter. La verve contre laquelle il s était tenu en garde avec une austérité, une ténacité raisonnée qui le fait ressembler à un solitaire de Port-Royal, la verve qui, quoi qu’on en dise, est plus que la beauté du diable de la peinture, l’avait fui depuis longtemps.il ne restera donc de Théodore Rousseau que des tableaux de chevalet, errants, épars. Jamais notre société bourgeoise n’a songé à lui demander la décoration d’une galerie, d’un salon! « Et cependant, nous disait-il un jour avec sa sérénité patriarcale, je leur aurais montré qu’on peut exprimer 1 Été, l’Automne, le Printemps, autrement que par

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des femmes nues couronnées d’épis, de raisins ou de fleurs.... » Quant à solliciter des « encouragements » de l’État, il était trop naïvement fier pour y songer jamais (1). Un jour que l’on parlait de cela devant lui, il rappela, — car il était homme de fines lectures, — ce joli mot de Paul-Louis Courier ; « ce que l’État encourage languit, ce qu’il protège meurt, » On me raconte encore un trait d’un comique sérieux, et tout à fait digne d’un artiste blessé par des observations saugrenues : certain tableau qui figure dans une de nos galeries nationales n’ayant pas été jugé « assez fini, » Rousseau le reprit dans son atelier, le dévernit , le revernit et le renvoya gravement. Il parut cette fois excellent.

Théophile Gautier, dans un de ses feuilletons nécrologiques (2), que traverse une émotion solennelle et impassible comme la Douleur antique, — nous a raconte sa dernière prome nade en compagnie de Th. Rousseau, dans les Champs-Elysées et les Tuileries, à la sortie d’une séance du jury. « ...Les grands y eux de 1 artiste s’étaient illuminés, et déjà le tableau se com-

(1) Outre les deux toiles qui sont au Luxembourg, je ne connais de lui, dans nos collections nationales, que les deux tableaux qui sont, - l’un acheté par la ville, l’autre donne par le gouvernement, — au musée de Nantes;

(2) Moniteur du U janvier 1868.

posait dans sa tête, et son doigt levé, suivant le contour des choses, en esquissait les principales lignes. Deux marronniers, qui s’élèvent derrière la Diane chasseresse, lui paraissaient propres à former le groupe central, ou, comme il disait , le nœud de la composition. Il voulait peindre l’arbre des cités, après nous avoir si * bien peint l’arbre des forêts... »

Je ne doute point que son vœu en fût sincère, mais son génie ne le portait point là. Qui sait même si l’ambition des grandeurs, la pire des faiblesses que détermine 1 âge, ne hâta point le coup qui le frappa? Rousseau était né pour vivre en pleine nature, pour sentir, pour travailler hors des villes. Il fut des fournées de Compiègne ! Cette faveur lui apparaissait comme une forme de réhabilitation.

Rousseau aima la nature comme un amant sa maîtresse. Il est tout entier dans ce mot indigné jeté par lui à un conservateur de la forêt de F ontainebleau devant un bûcheron qui découpait en lattes le tronc d un vieux chêne : « Savezvous la différence entre un chêne et une latte? C’est qu’un chêne fait un million de lattes,

• tandis qu’un million de lattes ne pourraient faire un chêne !» Il a rarement fait intervenir l’homme dans les paysages, et seulement pour se fournir un ton, ou pour marquer que l’en-

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droit n’est pas inhabité. La chaumière n’est pas non plus pour lui un sujet, un motif, mais surtout un accident. Il la noie dans la verdure, la cache dans les arbres, la sauve des commentaires , de la banalité et de la sensiblerie. Il lui laisse son rôle utile, sérieux, passivement poétique. "V ous souvient-il de ces vers si expressifs d’Auguste de Châtillon ;

Il fait un froid de loup ce soir,

Et mon manteau doublé de laine M’abritera jusqu’au foyer De ce grand chaume hospitalier Estompé là-bas dans la plaine...

Voilà dans tout leur charme nerveux et dans toute leur philosophie sereine , les silencieuses tombées de la nuit, les lourdes approches d’orage que Rousseau a ressenties si souvent dans la plaine de Barbizon et de Ghailly.

Tout son œuvre est ainsi. Un panthéisme grandiose et serein s’en dégage. Des sectaires qui alors tenaient le pouvoir se sont indignés contre ses tendances et ont vu en lui un révolutionnaire redoutable et insolent. Rousseau aurait pu leur répondre par ce mot du philosophe Ballanche : « Le respect survit à ce qui n’est plus; c’est ce qui explique comment la

forme continue de gouverner lorsque la pensée s’est affaiblie ou même presque entièrement évanouie. » Je ne fais qu'obéir, pouvait-il ajouter, à des lois d’évolution sociale. Le rèqne de la Mythologie est passé : les nymphes séduites dans les bois sacrés, les flots reculant d’épouvante, le soleil qui se voile la face, les lions qui reconnaissent les Androclès qui les ont pansés, ne passionnent plus la foule et n’échauffent pas mon génie. Je voudrais traduire naïvement et justement des sensations analogues à celles que me font éprouver la lecture des Confessions de Paul et Virginie, des Voyages clans V Amérique, de Chateaubriand. Hier le jeune poëte qui s’appelle Joseph Delorme m’invitait à poser mon chevalet auprès de lui.

Assis sur le penchant des coteaux modérés D’où l’oeil domine l’Oise et s’étend sur les prés...

« Pourquoi voulez-vous que, pour m’enfermer dans votre froide Ecole, je fuie ces bois, ces prés, ces vallons, ces ruisseaux, ces nuages, ces horizons que tous les vrais maîtres, Claude et Poussin, Hobbema et Rembrandt, Rubens et Watteau, John Crome et Constable ont si

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l tio

amoureusement étudiés dans leurs détails les plus intimes, dans leurs effets éternellement variés. Vous nous traitez de « romantiques et de coloristes ». J’ignore ce que vaudront un jour en honneur ou en blâme ces épithètes, mais elles n’impliquent pas que ces maîtres que nous appelons divins et que vous appelez classiques n’aient puisé comme nous aux sources mères, à la Nature. Lorsque Ulysse nu et affamé se présente devant Nausicaa aux bras blancs, il lui dit pour se la rendre favorable : «... Une fois, à Délos, devant l’autel d’Apollon, je vis une jeune tige de palmier, et eu voyant ce palmier, je restai longtemps stupéfait dans l’âme qu’un arbre aussi beau fût sorti de terre. Ainsi je t’admire , ô femme ! et je suis stupéfait. 4. » Eli bien nous essayons de faire des arbres aussi frais et aussi sveltes que Nausicaa (1)... »

Théodore Rousseau a fait mieux que de prononcer les discours que je suppose. Il savait se défendre lui-même. Tout à l’énorme problème que sa nature sensible et son intelligence supérieure lui avaient posé, s’il n’a point interrompu son œuvre d’artiste pour prendre

(1) Traduction de M. Lecomte de Liste. Odyssée, rhapso-

part à la polémique, il ne se dérobait pas cependant lorsque l’honneur et le haut intérêt de son école était en jeu. En 1864, il écrivit à Théophile Gautier une lettre fort sévère :

- et .... Vous avez exploré l’art depuis 1830. Comme sur un océan vous avez doublé bien des caps, passé sur bien des brisants, et, en fin de compte, à ceux qui vous attendent dans le port, vous avez rapporté une vraie substance, une histoire poétique de notre art qu’ont lue tous vos contemporains, et que lira la postérité. Donc vous avez résumé, à travers ce que l’actualité avait de tumultueux: vous avez eu le génie de savoir toujours où rallier; comme Christophe Colomb, vous saviez où était l’Amérique.

« Eh bien, prenez garde maintenant1: J’aperçois la pointe de votre barque sur des cascades, et les cascades ne mènent qu’aux abîmes. De Papety en Cabanel, et de Cabanel en Baudry, on ne tarde guère à être étourdi par les gargouillades.

Vous savez de l’art tout ce qu’on peut savoir, vous avez pu constater que le public n’a été retenu, de génération en génération, que par ceux-ci qui, solitaires et patients dans le travail, n’étaient animés que du désir de bien faire, et non par ceux-là qui prétendaient le mettre de.leur côté en se vouant à ses caprices et en flattant ses goûts éphémères. Ouvrez donc les yeux sur ce qui se passe maintenant que chacun n’est plus occupé qu’à coller une affiche qui déborde sur celle de son voisin, pour occuper les regards, ne fût-ce qu’uil instant,

ÏH. ROÜSSEAÜ

.... Oui l’art s’étiole et s’use dans toute cette pompe et cette jactance qu’on en fait.

Yous qui n’ayez jamais été vulgaire, n’allez pas vous laisser engager. Poussez des coudes dans cette foule remuante de la médiocrité actuelle.

Si, dans votre génie aventureux, il vous plaisait de fouiller des bouges, on serait sans crainte à votre égard. Yous en sortiriez les mains pleines de poésie. Mais, au contact de la vulgarité, je vous mets bien au défi d’y rester sans en éprouver les atteintes. Déjà, tenez, vous avez subi les entraînements de la badauderie, en accueillant mal le seul vrai peintre qui se soit manifesté depuis 1830, vous quiètes doué d’un sens si exquis.

Je veux parler de François Millet.

.... Excusez-moi, mon cher Tli. Gautier, d’avoir mis aussi longtemps sous vos yeux un langage barbare ; j’avais toutes ces choses à vous dire à propos de l’organisation inconsidérée qui se fait au nom de l’art. Croyez-moi bien, à vous de tout cœur, lié par la sympathie et l’admiration que j’ai pour votre talent !

Théodore Rousseau*

Voici un autre fragment de lettre (1859), qui donne un jugement loyal et réfléchi sur deux maîtres, et marque Lien les distances :

« .... Yous me persécutez par lettres avec votre parallèle sur Ingres et Delacroix, et vous me deman-

lo8 MAITRES ET PETITS MAITRES

dez le mien. Ce sera celui d’un paysagiste et pas plus, et voici comme je l’entends :

Au Jardin des plantas, quand on a perdu ‘un bel animal, ce qu’on voit de mieux à faire c’est de l’empailler : il représente encore quelque chose. L’éléphant du cabinet d’histoire naturelle est, il me semble, assez respectable.

Avec les œuvres d’Ingres, on pourrait faire un musée qui aurait de l’analogie avec le cabinet d’histoire naturelle; tout y est respectable. Avec quelques aptitudes sérieuses, qu’on ne saurait n’y point voir, et qui ne se discutent jamais, on ne peut manquer défaire de bonnes œuvres; mais des grandes c’est autre chose. Le don de création personnelle me semble lui être absolument refusé. C’est pourtant là l’important, et, s’il faut que je vous le dise, j’aime mieux celui qui m’éclabousse un peu en battant l’eau que celui qui met un couvercle sur sa citerne de crainte que le moindre souffle d’air vienne la vider.

Ingres, pour moi, ne représente plus, à un degré affaibli, que le bel art qu’on a perdu.

Faut-il vous dire que je lui préfère Delacroix avec ses exagérations, ses fautes, ses chutes visibles, parce qu’il 11e tient à rien qu’à lui, parce qu’il représente l’esprit, le temps, le verbe de son temps. Maladif et trop nerveux peut-être, parce que son art souffre avec nous, parce que, dans ses lamentations exagérées et ses triomphes retentissants, il y a toujours le souffle de la poitrine et son pri, son mal et le nôtre.

Nous ne sommes plus au temps des Olympiens comme Raphaël, Véronèse et Rubens, et l’art de

TH. ROUSSE AH

Delacroix est puissant comme une voix de l’enfer du Dante.

Voilà pourquoi je préfère Delacroix à Ingres, et je ne vous parle ici que de la partie morale et non de la technique de l’homme.

Il a fait des œuvres viriles et aimables, un peu tendues parfois et laborieuses, mais toujours imprégnées des âpres et fines senteurs de la forêt, des parfums de la plaine, des moites vapeurs du marais. Gomme un musicien habile, comme un symphoniste consommé, il a toujours accordé le pays, le site, la saison, fémotion du jour et de l’heure. Il n’a jamais quitté la France, estimant qu’à moins de prendre des notes incomplètes de touriste, il faut être né dans un pays, y avoir vécu, je veux dire grandi, aimé et souffert, souri et pleuré, rêvé et réfléchi, pour en savoir les consolations et les grandeurs, les beautés et les rudesses, pour en pénétrer l’esprit, le cœur, les fibres. L’art du paysagiste poussé aussi loin que le sentait Théodore Rousseau est une communion avec les forces mêmes du monde. Rousseau a compris l’horreur des bois, la tendre gaieté de l’aube, les épouvantes de la nuit, la solennité de la plaine comme les anciens les comprenaient et comme les poètes modernes les ont

chantées à leur façon. Il est un des génies lumineux de son temps. Son œuvre (1) est aujourd’hui assuré de survivre et de rayonner. Chaque jour en accentue et en affermit les beauté;.

(1) Cet œuvre, répétons- lo encore, a été l’unique préoccupation do sa vie. Il a voulu qu’il ne se dispersât point comme les feuilles flétries d’un arbre mort. Il a chargé quatre personnes, ses amis Alfred Sensier et J. -F. Millet, son élève M. Tissot et un écrivain qui l’avait touché, M. Théophile Sil— vestre, de faire un choix parmi ses meilleurs dessins et de composer, à l'aide de la photographie, un Liber veritatis qui perpétuât sa mémoire. Liber veritatis , titre touchant dans sa naïveté et son orgueil ! En effet, la Vérité, pour les artistes qui ont lutté et triomphé comme Théodore Rousseau, c’est leur œuvre. Ne sont-ils point pardonnables de présenter à la postérité ce fruit douloureux de leurs entrailles comme leur confession suprême ?

ADRIEN DAUZATS

Adrien Dauzats étant né à Bordeaux (le 25 messidor an XI'I, 1804), cela le faisait le compatriote de Carie Vernet, de Brascassat, de Diaz de la Pena, de MUo Rosa Bonheur.

Dans sa tenue, dans ses vives reparties, dans son aptitude au travail, il avait conservé une saveur de terroir très-particulière, et ses rapports avec la meilleure société du règne de Louis-Philippe n’avaient fait qu’affirmer cette originalité d’humeur et cette urbanité qui sont les qualités distinctives du Bordelais.

Ses voyages dans l’Orient, encore difficilement praticable, lui avaient enseigné une sorte de stoïcisme que ne purent entamer même les crises accablantes et redoublées d’une longue maladie de cœur, compliquée d’un asthme.

Trois jours avant sa mort — elle arriva le 18 février 1868 — il s’asseyait, haletant et grelottant, devant son chevalet, et. avançait un peu ce grand tableau de Simbad le marin, qui, dans son inachevé, restera une de ses œuvres les plus importantes, et qui orne actuellement le musée de sa ville natale. La veille même, je pénétrai jusqu’à sa chambre. Il était étendu sur un vaste divan, nu dans un grand haï ck en poil de chameau; les pommettes empourprées sur sa barbe blanche, ses longs yeux noirs, son nez busqué, sa fine physionomie relevée *. par les approches de la fin, lui donnaient la ressemblance de quelqu’un de ces sheiks qu avait vus Delacroix au Maroc. Il mit infiniment d’amour-propre à prononcer quelques paroles. Entre des râles, je n’entendis que ces mots murmurés sans colère : « Cette fois-ci.... c’est diablement dur! »

Dauzats, après un court séjour à l’école d’Angers, suivit l’école de dessin de Bordeaux, dirigée par un survivant du XVIII0 siècle, l’excellent artiste et trop peu connu Lacour. Quelquefois un vieillard, un Espagnol sourd, aux traits rudes, au nez en l’air et à la bouche satyrique, venait au cours, 'serrer la main de son vieil ami Lacour et regarder, sous ses doubles lunettes, les travaux des élèves. C’était

ADRIEN DAUZATS

don Francisco Goya y Lucientes, l’immortel

auteur de los Capricios.

Dauzats avait, pour la pratique des mathématiques, des aptitudes qui, plus tard, étonnaient Arago. Il fit de rapides progrès dans la perspective, et, de 1821 à 1823, il commença la décoration théâtrale sous la direction du décorateur en chef du Grand- Théâtre, Ollivier. Puis il vint à Paris pour se perfectionner et entra au théâtre des Italiens, chez Blanchard, Mathis et Desroches. En 1824, il était assez fort pour se charger, avec son camarade Mazade, de T entreprise du théâtre du Pont-Audemer.

Vers 1825, il entra dans l’atelier de Michel- Julien Gué, Bordelais lui-même de famille, élève de David, peintre d’histoire, de genre et de décoration théâtrale. Il s’est toujours déclaré son élève en tant que peintre de chevalet paysagiste.

A ce moment, Charles Nodier, A. de Gauleux et le baron Taylor entreprenaient une œuvre vraiment patriotique : la publication des Voyages romantiques et pittoresques dans l’ancienne France. La lithographie était dans toute sa fleur de nouveauté et de vogue. Le baron Taylor demanda, pour orner les magnifiques in-folios qu il méditait, des paysages, des ruines, des sites d’ensemble, des monu-

ments, en culs-de-lampe et à pleines pages, à Bonington, à Géricault, à Delacroix, à Horace Vernet, à Ingres même. Pragonard le fils, E. Isabey, Gicéri, Boulon, le général .Athalin,

. les Anglais Harding et Fielding furent ses collaborateurs les plus zélés. Dauzats fut l’un des plus habiles. Taylor l’avait accepté sur la vue d études faites pendant une courte excursion en Suisse; il l’envoya relever à l’aquarelle ou au crayon, pour les lithographier au retour, tout ce que renfermaient encore de monuments pittoresques ou célèbres, les hameaux et les villes, les abbayes et les manoirs du Languedoc, de la Franche-Comté, de l’Auvergne et du Dauphiné. Ce tour de France rompit sa main et son intelligence à un dessin rapide, mais précis et romantique dans la plus juste acception, je veux dire conservant à chaque chose sa couleur, son detail et son effet d’ensemble, son caractère historique et sa vie intime (1).

Dauzats est un des peintres qui ont « découvert 1 Orient » . A peu près au temps où Decamps allait à Smyrne, et Marilhat en Turquie, il

(1) Outre sa collaboration aux Voyages romantiques et Pittoresques dans V ancienne France., Dauzats a publié quelques lithographies dans V Artiste, l’Artiste d’Achille Ricourt. Je ne connais de lui qu'une seule eau-forte, charmante d’ailleurs, un escalier conduisant à une vieille cathédrale (Albi ?) Elle est datée 1833.

ADRIEN BÀUZATS

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