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partait pour l’Égypte en compagnie du baron Taylor, que le gouvernement envoyait à Louq- ' sor pour veiller à l’emballage de l’Obélisque. L’Egypte ne rassasia point son enthousiasme et sa curiosité!... Avec des peines que l’on ne soupçonne plus aujourd’hui, il visita la Judée, la Syrie, la Palestine.
'Il a publié le récit de son voyage sous ce titre : Quinze jours au Sinaï. Alexandre Dumas a signé ces deux amusants volumes, sans en avoir préalablement lu une ligne, Il les a joints à ses propres Impressions de voyage.
En 1854, publiant, comme supplément au Mousquetaire du G octobre, une page entière de son écriture, lardée de croquis, verso et recto,
« Gliérs lecteurs, disait Dumas, je crois que je viens de trouver un moyen de rendre notre correspondance plus pittoresque : c’est de vous donner de temps en temps des causeries autographes et illustrées. » Puis il annonce qu’il va publier les notes de voyage de M. Ducouret, célèbre alors pour avoir découvert « les hommes à queue », en Afrique... « Ce voyage pourra faire une excellente suite à mon voyage au Sinaï avee mon ami Dauzats, voyage que je n’ai pas fait, et dans lequel, cependant, au dire d’ibrahim pacha, j’avais si bien vu l’Égypte.
« Il est vrai que je l’avais vue clans les car- ' tons de Dauzats.
« A propos de Dauzats, je l’oubliais.
« Tenez, il est là, dans ma chambre à côté, où il prend une tasse de thé avec ma fille.
— Dauzats!
— Quoi?
— Viens ici, et fais-moi un dessin, cher ami.
— Où?
— La.
« Dauzats prends la plume, et comme nous sommes en pleine Arabie, il vous fait deux voyageurs à chameau, se reposant sous un sycomore avec une source à leurs pieds et une mosquée dans le lointain. »
Ce mot : « La vérité est que c’est dans les cartons de Dauzats que j’ai vu l’Égvple (ou la Palestine) » est plaisant. 11 est aussi juste que loyal. En effet, parcourir les mille dessins qui figuraient dans la vente posthume de l'atelier de ce peintre touriste, c’était suivre l’artiste sur le bateau à vapeur le long des côtes semées de villages, descendre le Nil en sa compagnie ou se joindre à sa caravane, sur le dos montueux d’un dromadaire. Les rues du Caire aux toits dentelés (1), les sveltes fontaines
(1) Son premier succès, célébré par la critique, lui vint au Salon de 1831 : «... Nous ne connaissions encore de M, Dau-
ADRIEN DAUZATS
de Damas, les moucharabiehs d’Alexandrie découpés comme des guipures, les profils austères des murs de Jérusalem, les ex-yoto cerclés d’or de la chapelle Sainte-Hélène, tout cela parle mieux ainsi que dans des notes écrites.
Ce à quoi l’on s’attendrait moins d’un paysagiste et d’un décorateur, c’est la précision unie à la largeur dans les études de personnages. Malgré la nouveauté du spectacle, Dauzats ne s’arrêtait point, dans ses croquis, à la tournure sculpturale des burnous, à la singularité des armes et des ustensiles, à la saveur des silhouettes découpant le ciel lumineux et coloré; il pénétrait le caractère distinctif de ces peuplades tannées, bronzées ou noir d ébène, les étudiait dans leur geste, leur attitude, dans leur regard, leurs pensées et leurs mœurs.
gats que de forts jolis dessins à l’aquarelle, d Une couleur "vigoureuse et d’une finesse de détails qui rappellent les productions de Bonington 5 niais son charmant tableau d une v ue d’Egypte l’-é.lève, dès ce moment, au-dessus ^es peintres ordinaires. C’est la Mosquée del Asar, au Caire, composition pleine d’air et d’un effet délicieux. On voit l’intérieur de la mosquée, avec ses festons et ses mille arcades, animée d’une multitude de gens de toute classe. Là, c’est un Cadi ou aga qui se promène suivi de ses rheays , ici des groupes de noirs, qui causent ; plus loin des marchands qui passent et repassent avec le panier de dattes sur l’épaule. Ces figures, d’une grande vérité locale, sont trop transparentes et me semblent manquer de relief et de solidité. Du reste, c est un début foi t remarquable... » L’ Artiste. T. II.
Personne, après Eugène Delacroix, n’a été ainsi saisi par la rêverie farouche ou l’indifférence fataliste du mahométan.
On retrouve au même degré ces qualités d’observation intelligente dans les études de personnages faites, plus tard, en Portugal et en Espagne (1). La série des curés et des sacristains madrilènes, des camaldules, des capucins, des carmes déchaux, des moines de la Merci, barbus ou rasés, gras ou émaciés, épanouis ou soupçonneux, mendiants ou cossus, est naïve et ferme au possible. C’est le dernier chapitre triomphant de l’histoire monacale de l’Espagne. Les façades ensoleillées ou les intérieurs sombres de couvents et de cathédrales, de chapelles et de séminaires, qu’il rapporta de Séville, de Cordoue,. de Tolède, de Grenade, de* Barcelone, de Saragosse sont d’une exactitude scrupuleuse et large. Ses tableaux ne furent plus tard que la mise au net de ces souvenirs. Au premier coup sa couleur était claire et juste, sa touche adroite et pimpante ; son sentiment iles ensembles était toujours essentiellement artistique et décoratif.
En 1839, il fut attaché comme artiste-histo-
(1) 'En 1837, Dauzats partit une seconde fois pour l'Espagne avec le baron Taylor, que le roi avait chargé de la formation d’une galerie espagnole pour le Louvre.
ADRIEN DAUZATS
riographe à la suite du duc d’Orléans- pendant l’expédition des Portes-de-Fer. Il partagea gaiement toutes les fatigues et tous les dangers du corps d’armée qui, pour la première fois depuis l’occupation, poussait jusqu’au cœur de l’Algérie. A en juger par les aquarelles qu’il rapporta, ces défilés étaient d’une terrible beauté ! Il en fit des cadres surprenants pour ces régiments de chasseurs qui en franchissaient, homme à homme, les corridors étranglés, en disputaient, pied à pied, les hauteurs et les versants aux Arabes. . . A son retour en France, le prince royal le chargea d’orner de bQÎs, en collaboration avec Raffet et Decamps, le récit de cette campagne, qu’avait rédigé Charles Nodier, et lui demanda en plus de surveiller, à l’Imprimerie royale, l’impression et le tirage du livre (1). De ce moment datent, avec la famille
(1) Par une double et fatale concordance, le duc d’Orléans ne vit -pas ce livre, qui ne fut distribué qu’en 1844, et Charles Nodier mourut pendant qu’il en écrivait la préface. Le Journal de l'Expédition des portes de fer est un bel in-8, imprimé sur vélin à l’Imprimerie royale, orné de 193 bois distribués en vignettes, têtes de chapitre, culs-de-lampe ou pleines pages, tous gravés par Lavoignat, Piaud, Hébert, Montigneul, Lavieille, Pisan, Delduc , Loütrel, Verdeil, Porret , Brevière , avec une délicatesse, un respect du trait original , un soin du ton indiqué, que l’on n’obtiendrait que bien difficilement de l’école actuelle des graveurs, lesquels savent généralement mieux les ressources de l’effet que le dessin. Ce vo-
cl’Orléans, des rapports auxquels Dauzals ue cessa de demeurer loyalement attaché.
Touriste acharné, il a parcouru encore la Turquie, la Sicile, la Belgique, l’Allemagne, T Angleterre. Les souffrances de ses dernières
années purent seules le détourner de cette nostalgie des lointains pays. Lors de l’Exposition universelle de 1862, il fut délégué à Londres pour veiller au classement des envois des artistes français. Il fit partie de tous les jurys internationaux. Son nom sortait toujours un des premiers de l’urne lorsque les artistes avaient à se choisir un juge.
Le Musée du Luxembourg et les galeries de Versailles possèdent de lui plusieurs toiles et plusieurs aquarelles, épisodes de ses voyages au Sinaï et en Algérie. Il a obtenu une deuxième médaille au Salon de 1831 ; deux premières médailles en 1835 et en 1848 ; une de première classe en 1855. Il avait reçu la croix de la Légion d’honneur en 1837.
Ce ne sont pas là les seuls titres d’Adrien Uauzats. Il fut plus qu’un peintre habile : il
urne ne fut distribué qu’aux officiers compagnons du prince royal. 11 est devenu fort rare et fort cher.
Uauzats a encore publié, avec Ph. Blanchard la Relation de l’Expédition française au Mexique, 1840 ; 1 vol. in-8, mais ces bois-là ont peu de caractère.
ADRIEN DAUZÂTS
cul à un rare degré le sentiment de la dignité de sa profession. 11 a fait plus que personne pour les intérêts moraux et materiels de ses camarades. En 1844, il est un des dix-huit fondateurs de la Société des artistes peintres, sculpteurs et graveurs, dont la caisse soulage de si touchantes infortunes. Il réorganise, avec Scott et Charroppiri, la Société des amis des arts de Bordeaux, et lui imprime une si vive impulsion qu’elle achète actuellement pour plus de 80.000 francs d’objets d’art. Il fut de toutes les commissions pour la réorganisation des hautes études du dessin , et membre du conseil supérieur d’enseignement de l’École des beaux-arts.
Les amitiés qu’il comptait dans toutes les classes de la société montrent combien son esprit et sa loyauté inspiraient la sympathie. Eugène Delacroix estimait en lui autant l’homme que l’artiste, et avait terminé, pour lui en faire don, une de ses meilleures esquisses, celle d’une répétition de l 'Entrée des Croisés dans Constantinople , non point l’ Entrée qui est au Musée de Versailles, mais une autre composition en largeur, plus dispersée, moins énergique. Et, lorsque, dictant son testament, il eut le suprême souci du classement et de la dispersion de son œuvre, le premier nom qui
se présenta à son esprit fut le nom d Adrien Dauzats.
Voici quelques lettres ou billets adressés à un ami, le peintre A. P., qui le font bien connaître :
15 janvier 18S7.
« Cher ami,
« Les sociétés qui marchent bien sont- celles de Bordeaux, de Lyon et de Marseille. Cela tient au zèle de quelques personnes qui dirigent ces diverses sociétés et aux représentants qu’elles ont à Paris.
« .... Quant à mon projet, il m’a été suggéré par le vif désir de voir rayonner les beaux arts et défendre leur influence véritablement douce et civilisatrice à une époque où les intérêts matériels sont.surexcités au-delà de toute prudence.
« L’agiotage, les spéculations hasardeuses, créent des fortunes scandaleuses qui démoralisent ceux qui vivent modestement du travail de l’intelligence ; il serait bien que les Turcarets modernes pussent trouver les moyens de se faire pardonner les millions qu’ils entassent en prélevant une dîme.
« Favoriser les progrès des arts et en propager le goût est une mission aussi élevée que patriotique: les efforts tentés pour atteindre ce but sont dignes de l’attention et du concours des esprits délicats et éclairés.
« Si les grands centres de population de la France employaient une partie de leurs forces vives aux nobles jouissances que procurent les ‘beaux-arts, il
ADRIEN DAÜZATS
en résulterait une amélioration dans la situation des artistes et un progrès réel dans la civilisation. Tous les hommes intelligents concourraient à ce résultat.
« Il ne faut souvent qu’une bonne impulsion pour lormer des sociétés des Amis des arts et un peu de persévérance pour réunir des hommes importants, dans leur province par leur fortune et leur influence, chez lesquels l’amour des arts n’est pas encore assez développé pour les déterminer à prendre l’initiative, mais qui suivent l’impulsion donnée et remplissent bientôt avec une sorte de passion les obligations imposées aux véritables amateurs.
« N’est-il pas permis d’espérer que des Sociétés reposant sur de solides bases, dirigées par des hommes de goût., pourraient établir d’étroites communications entre elles, se prêter un concours utile, dans certains cas; arriver peut-être à l’acquisition des œuvres des premiers maîtres, créer enfin dans les différentes villes, en stimulant leur émulation des musées d’art qui modifieraient les goûts et les habitudes de la jeunesse de province.
« Ce serait un noble exemple à donner. Les grandes villes attendent trop souvent de la seule munificence de l’administration supérieure, des œuvres de premier ordre qui ne peuvent être obtenues que bien rarement, quand il leur serait si facile de ne le devoir qu’à elles-mêmes !
« L’éclat de l’Exposition universelle, la profonde émotion qu’elle a produite et qui n’est point encore calmée, la paix enfin qui invite aux plus sérieux devoirs, sont des circonstances favorables à la réalisation du plan que j’ai conçu et qui devrait donner une impulsion à la propagation des beaux-arts.
« Il y a plus de cent villes en France qui par leur importance, leur richesse, etc., etc., pourraient former des associations des Amis des arts. Ces sociétés organiseraient des expositions annuelles, bisannuelles ou triennales; combinées de telle sorte qu’il y aurait en moyenne des expositions dignes de ce nom, dans quarante ou cinquante villes chaque année.
« La France serait divisée en groupes de villes. Des collections de tableaux suivraient chacune un itinéraire qui lui permettrait de desservir les villes en suivant, selon l’occurrence, les voies ferrées, les fleuves, les canaux.
« Chaque ville n’ayant à sa charge que les frais de transport sur le chemin qui l’unit à la ville qui précède, dans l’ordre des expositions et qui lui adresse la collection, il en résulterait une économie considérable dans les frais, ce qui permettrait d’employer plus d’argent aux acquisitions.
« Ouf! je m’arrête épuisé, car malgré la marche satisfaisante de ma convalescence, je viens de me livrer à un travail excessif. Il faut mon amitié pour toi et mon désir de voir les arts prospérer pour m’excuser à mes propres yeux.
« M. Ingres vient de terminer un tableau. C’est une nymphe, une naïade, je crois, avec une urne sur la tête. On dit qu’outre la beauté, la pureté de la forme... c'est d'une couleur éblouissante. M. le comte Duchatel, séduit par cette œuvre, en est devenu séance tenante l’heureux propriétaire pour la somme de vingtcinq mille francs.
« Voilà un de ces ouvrages rares que des diverses villes de France pourraient être appelées à contempler avec une organisation comme celle que je con-
ADRIEN DAUZATS
cois. Les amateurs bien édifiés sur les soins à apporter à la conservation de ces tableaux les prêteraient, comme ils l’ont-fait déjà plusieurs fois pour l’exposition de Bordeaux, car ils auraient la satisfaction de concourir à l’élévation du goût public et, leur amourpropre ne souffrirait nullement que leurs concitoyens connussent les noms des propriétaires de ces chefs-d’œuvre.
«... Ce n’est pas Alexandre Hesse, des Funérailles ‘du Titien, qui est candidat à l’Institut; c’est Auguste Hesse !
«Enfin Delacroix l’emporte. C’est une affaire conclue. Te souviens-tu que c’était la dixième fois qu’il se présentait à l’Institut !
« Je lui ai écrit quelques lignes de félicitations, et tu ferais bien d’en faire autant . Je suis convaincu qu’il y serait très- sensible...
« A toi de cœur,
« A. Dauzats. »
Ernéo, 16 août 1860.
« Cher ami, bien que selon toute apparence je doive être à Paris demain, comme il y a longtemps que nous n’avons causé ensemble et que j’ai quelques minutes, je ne puis, ma foi, les mieux employer qu’à t’écrire ces quelques lignes.
« Des frontières de la Bretagne, j’ai su les quelques croix données à nos confrères, et tout en applaudissant à celle de Leleux, par exemple, je regrette bien vivement que ce pauvre Bellel que l'on a bercé d’espérances, ne soit pas du nombre des élus.
« J’ai reçu une lettre de ce brave Boulanger (1). Je ne puis rien augurer de ce qu’il me dit, si ce n’est qu’il vit retiré, presque isolé avec sa femme et son enfant, et qu’une couple d’amis, comme nous, par exemple, lui manque complètement.
« .... Hier soir, nous avons eu l’idée, tout en causant et en fumant de médiocres cigares, de boire quelque chose de rafraîchissant. Bête d’idée ! On demande de l’eau de Seltz. Le garçon va chez l’épicier . Il nous rapporte la bouteille enveloppée avec soin. Nous en rions en la débouchant. On boit, et chacun trouve qu’il manque un peu de sucre.- On remet du sucre, on reboit, et comme c’était toujours amer, on s’avise de désenvelopper la bouteille. Nous n’avons su que plus tard que l’épicier avait renvoyé le garçon chez le pharmacien. C’était de l’eau de Sedlitz. La nuit a été agitée, et les loisirs dont je profite en ce moment n’ont pas d’autre cause.... »
« .... Le prince N... fait exécuter en marbre, figures en ivoire, une réduction du Parthénon, pour mettre sur une table. Ce goût est un peu Italien de la décadence. Si je n’étais certain que le soin et les dépenses ne seront pas épargnés pour mener la chose à bien, je serais plus sévère et comparerais ce monument à ceux que les pâtissiers et autres se permettent pour les fêtes carillonnées. Seulement ces derniers ouvrages ont du bon. Ils sont en sucre.... »
ji) Louis Boulanger venait de succéder à M. Alexis Perignon comme directeur de l’École des beaux-arts de la ville de Dijon.
ADRIEN DAUZÂTS
« .... Je suis allé cliez Géniole(l). Il est, à ce qu’il semble, bien véritablement atteint d’aliénation mentale. L’autre jour je l’avais rencontré. Il m’avait dit qu’il allait très-bien, très-bien, qu’il venait d’hériter de quatre cent mille francs de rente, que son grandpère, qui était cardinal, lui laissait en outre une galerie de tableaux évaluée à trois millions et demi.-
« Lorsque les millions s’en mêlent, il paraît que c’est un des plus mauvais symptômes. Je ne savais donc guère à quoi m’arrêter quand ta petite lettre est * venue. Le propriétaire est al]é faire une déclaration au commissaire de police accompagné de Troyon (2 qui demeure dans la même maison que Géniole. On craint qu’il ne mette involontairement le feu à la maison, comme cela a failli arriver déjà ces jours-ci.
Il se lève la nuit, va puiser de l’eau en chemise, scie et cloue des morceaux de bois à trois heures du matin, sous prétexte de se barricader, parle de ses promenades de dix-neuf heures à cheval avec 1 empereur et l’impératrice, toujours au grand galop, etc., etc.
« J’ai écrit à Alfred Arago, et j’ai l’œil sur ce pauvre diable. Si tu étais ici, tu ne ferais rien plus ni mieux.
« A. Dauzats. »
Et Dauzats remua ciel et terre pour venir
(1) Géniole a fait des bois pour les Français peints par eux-mêmes, des lithographies pour le Charivari, c était un dandy, aquarelliste pour éventails, et pour albums de soirées, une dilution de Roqueplan et de Gavarni. Il était fds d nn maître de poste des environs de Nancy.
(2) Troyon, qui devait lui-même mourir imbécile.
en aide à la veuve et aux orphelins de son camarade. mort à Bicêtre, peu de temps après.
Par sa discrétion, par son activité soutenue, par sa connaissance des hommes, des choses et des circonstances, par sa parfaite honorabilité, il s’était acquis une influence considérable. Il n’en usa jamais qu’au profit des autres : Dauzats vécut et mourut presque pauvre. Il était devenu l’arbitre de tous les différends qui surgissent entre les gens du monde et les artistes ; et ses consultations étaient assaisonnées d’anecdotes si plaisantes, de réflexions si sensées, de diplomaties si conciliantes, que ses arrêts étaient toujours acceptés par les deux parties.
PAUL HUET
Les caresses ou la rigueur du foyer paternel, la rudesse ou la grâce des lieux qui virent les premiers sourires et les premières larmes de l’artiste, impriment à son œuvre un cachet ineffaçable d’attendrissement ou de révolte.
Ce que l’œuvre de Paul Huet a de mélancolique et de fier s’explique par ce qu’avaient supporté son enfance et sa jeunesse. Dans les compositions de son âge mûr, on retrouvera l’influence de ces études qu’à peine adolescent il peignait dans l’île Séguin, un coin du Paradis terrestre oublié tout exprès pour les peintres romantiques aux portes de Paris.
L’île Séguin existe encore en pleine Seine, mais dépouillée de ses grands arbres, tondue, fauchée. Au temps où Paul Huet l’habita, —
installé chez nn jeune camarade qui essayait aussi la peinture, mais qui depuis bifurqua, — l’île était hérissée et verdoyante. La nuit, les maraudeurs venaient en scier les arbres, et les braconniers y tendaient des collets. Quand les chiens de garde aboyaient, il fallait se lever, prendre un fusil, faire au clair de lune une ronde qui d’ordinaire, il est vrai, n inquiétait que les poulains mêlés aux vaches dans les prés plantureux. Alors Iduet ne rentrait plus se coucher, tant c’était étrange, aux équinoxes, de voir la lune courant affolée derrière les paquets de nuages blancs, ou, l’été, de cotoyer la Seine s’embrasant au feu des éclairs de chaleur.
Le jour, c’était une féerie. On marchait au milieu de décors plantés pour un opéra surhumain : les rayons du soleil pleuvaient en chaude averse au cœur des clairières, la lumière mourait après mille combats au fond d’une allée basse, les hêtres rappelaient les pâles colonnes parées de lierre d’un temple élyséen, les ronces, les églantiers, les viornes, les vignes vierges défendaient l’approche de la berge, et sur les horizons fermés par la futaie en pente de la lanterne de Diogène, l’automne, etendait comme une fourrure de fauve, que le soleil du soir glaçait d’outremer et de violet.
A chaque crue d’orage , la Seine débordait*
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envahissait les allées basses du parc de Saint- Cloud, Huet s’était passionné pour l’inondation, qui posait, fluide et silencieuse, son miroir trouble au pied des arbres. lise passionna aussi pour ces ormes centenaires qui, plongeant dans une terre humide et grasse, s’élancaient en bouquets hardis, dressaient leurs branches longues et fortes, étalaient leur feuillage sain et clair.
Tels sont les arbres dans les parcs de l’Angleterre.
Aussi l’analogie entre la peinture anglaise de paysage et les études que fit Paul Huet dans l’île Séguin ou dans le parc de Saint- Cloud, de 1820 à 1822, est-elle frappante. Le rapprochement jaillit, évident et logique, engendré par la recherche ou plutôt la présence continue de motifs et d’effets analogues. G’est de part et d’autre, ce que l’on pourrait appeler de la peinture d’insulaire. Il faut bien constater que Paul Huet n’a pu avoir pour premiers modèles les peintures de Constable, puisqu’elles ne vinrent en France qu’à l’occasion du Salon de 1824 (1). Il emprunta à Bonington qui, lui, peignait moins de paysages à
(1) Voiei les célèbres envois des Anglais au Salon de 18124 :
Bonington habitait à Paris, rue des Mauvaises - Paro les, n° 16. C’était par ses conseils simples autant que par sa peinture, que s’exerçait son autorité sur Géricault, sur Eu-
arbres que des marines et des plages, l’éclat mouvant des nuages blancs épandus sur un
gène Delacroix , sur Ary Scheffer et les autres jeunes peintres.
Bonington : Une Etude en Flandre, une M'arme et une Vue d’ Abbeville , aquarelle achetée, ainsi que les deux peintures, par la Société des amis des Arts ; des Pécheurs débat quant leur poisson ; une Plage sablonneuse, appartenant à M. Du Sommerard.
Constable : Une Charrette de foin traversant un- gue au pied d’une ferme, paysage ; un Canal en Angleterre, paysage ; « On voit sur le premier plan des barques et des personnages ; Vue de Londres, prise de Hampstead-Heath.
Copley Fielding, de Londres, quai des Grands-Aügusms, n» 25 : Vue de Hastings, sur les côtes de Susses; Vue de Haythe et des Marais de Romney ; Vue de la Ta mise, à Deptford, près de Londres ; et six aquarelles, Vue d’après nature, en Angleterre ; une Petite marine ; deux Vues des châteauz de Chepstor et d’Rarlech; Route dans une plaine et Pleine .mer avec embarcation.
Thalès Fielding, rue Jacob, n° 20, faubourg Saint-Germain : Macbeth rencontrant les sorcières sur la bruyère, aquarelle ; Moulin près la barrière d’Italie ; un cadre contenant des aquarelles.
Harding de Londres, quai des Grands-Augustins, n. 25,
Vue d’Aysgarth, dans le comté d’York.
Lawrence (sir Thomas), président de l’Académie de peinture, à Londres. Portrait de feu M. le duc de Richelieu j un Portrait de femme.
Wylij, de Londres, quai des Grands-Augustins, n. 25. Vue prise de l’intérieur de la cathédrale d’Amiens ; Nef de la cathédrale de Reims ; Vue prise dans l’intérieur de l’église de Saint- Ouen à Rouen; Portail du midi de la cathédrale de Chartres.
La critique se fit l’écho des discussions passionnées que provoquèrent ces envois. M. Chauvin, classique conciliant, écrivait : « Les principes dans lesquels M. Regnier (un élève de Bertin) fut nourri, semblent avoir fait place à cette méthode anglaise dont les effets empruntent toute leur énergie aux illusions de l’optique, ainsi qu’on en peut juger par les produc-
PAUL HUET
ciel très-bleu; mais il ne s’assimila pas sa pratique limpide et coulée.
tions do M. Constable, dont le pinceau a beaucoup d’analogie avec celui de M. Cicéri, et pourrait facilement concourir à l’exécution des décors scéniques. Ce n’est pourtant ni le mérite, ni la beauté du. travail que je songe à comparer ici : je veux seulement établir que c’est la même touche, heurtée et raboteuse... Puisque nous avons parlé des tableaux de facture anglaise, il est juste de citer aussi M. Copley Fielding, hors de toute comparaison avec d’autres pour lés aquarelles (car on ne fait plus de gouaches aujourd’hui, et l’on a bien raison) ; ses aquarelles, dis-je, sont d’une couleur superbe, et leur supériorité est incontestable sous tous les rapports. »
Dans la Revue critique des productions de peinture, sculpture, gravure exposées au Salon de 1824, par M. ***, c’est tout autre chose : « M. Constable a-t-il bien consulté ses orces dans cette occasion, et s’attendait-il l’emporter sur tous nos artistes qui traitent le paysage ? Nous pensons qu’il s’est trompé. Je sais bien que d’autres portent ses ouvrages aux nues ; mais avant de le louer nous désirerions savoir en quoi on peut le louer. Un peintre d’Italie (je ne sais plus lequel), prétendait, au rapport de Léonard de Vinci, qu’en jetant contre une toile une éponge imbibée de couleurs, on faisait des paysages. Assurément, si ce peintre eût vécu de notre temps, il se fût appuyé sur les ouvrages de M. Constable. Rien n’est arrêté dans les ouvrages de ce peintre, et les objets sont à peine indiqués. On ignore de quelle nature sont ses arbres, où commencent ses figures et où elles finissent ; ses ciels sont barbouillés de gris, et ses eaux sont comme des glaces que le patin n’a pas encore sillonnées... » A cinquante ans de distance, ne dirait-on pas que M. *** ressuscite pour s’adresser à un intransigeant ?
Sir Thomas Lawrence est arrangé de la même façon par ce violent imbécile : «... J’imagine cependant que ce peintre pourrait servir à exécuter un beau portrait, avec l’assistance des deux précédents peintres (Rouillard et Paulin-Guérin 1) Ainsi M. Lawrence le disposerait, M. Rouillard le caractériserait, et M. Paulin-Guérin l’achèverait en le soignant dans tous ses détails... »
Stendhal arrivait de Rome. Il prétendait à une place entre
Plus tard Pluet s’éprit des belles gravures à la
manière noire d’après Constable et Turner,
les Débats, qui défendaient’ furieusement David par la plume de Delécluze, .son élève, et le Constitutionnel, qui défendait « les-idées nouvelles. » Il donnait au Journal de Paris des feuilletons souvent plus cassants qu’appuyés. 11 a un mot amusant et peu profond sur la maniéré de Th. Lawrence :
« C’est, dit-il, la charge de la négligence du génie. » « En revanche, les Anglais nous ont envoyé cette année des paysages magnifiques, ceux de M. Constable. La vérité saisit d’abord et entraîne dans ces charmants ouvrages. La négligence de pinceau de M. Constable est outrée, et les plans de ses tableaux . ne sont pas bien observés ; d’ailleurs, il n’a aucun idéal. Mais son délicieux paysage, avec ces clairs à gauche, est le miroir de la nature... »
A. Jal, dans son salon, l’Artiste et le Philosophe, fait beaucoup de réserves, selon ses habitudes. On sent pourtant qu’il est touché. «... Ce travail en relief (c’est l’Artiste qui répond au Philosophe), ces masses de brun, de jaune, de vert, de gris, de rouge et de blanc, jetées les unes sur les autres, renversées à la truelle, coupées avec le couteau à palette et glacées ensuite, pour les faire rentrer dans l’harmonie et dans le mystère ; ces choses, dis-je, sont moins de l’art que du mécanisme ; et encore ce mécacisme est-il sans grâce. » « — Qu’ira-porte, répond le Philosophe, s’il me conduit à une illusion parfaite... » Le débat continue et le Philosophe, qui a, pour nous le beau rôle mais qui devait paraître singulièrement romantique aux philistins d’alors, envoie encore cette riposte à l’Artiste qui avance que « les compositions de M. Constable réduites au trait, seraient u-ltramesquines. » — « Mais c’est que le paysage ne doit pas être réduit au trait. Le coloris lui est indispensable. »
Dans la vente du cabinet Coutan, — vente qui prouve l’estime que nos pères faisaient déjà, en avril 1831), des jeunes maîtres de l’école romantique, Bonington, Géricault, Delacroix, Isabey, A SchefTer, Charlet, puisqu’elle produisit 108,000 francs, — le tableau de Constable réparait : « Un fort beau paysage arrosé par un canal ; au premier plan et à l’ombre d’une belle masse d’arbres, sont arrêtés des bateaux de marchandises. » 11 fut adjugé 1,1:20 francs, nous ignorons à qui.
PAUL HUET
et les copia avec soin à l’estompe ou au crayon. Celui des Reynolds qui habitait Paris et qui était paysagiste , fit sur lui, une impression qu il rappelait plus tard dans ses conversations. Mais les premières influences, réellement émouvantes, lui vinrent des Rubens et des Rembrandt du Louvre.
Paul Huet peignait avec une sorte de reconnaissance passionnée cette île Séguin qui lui offrait un si doux temps de repos actif, de liberté idéale. Il venait de perdre son père qu’il affectionnait beaucoup. Né à Paris, le 3 octobre 1804, il était arrivé, fruit tardif et mal accueilli, vingt ans après ses autres frères et sœurs. La nature réserve à ces retardataires innocents un tempérament mal équilibré, avec un système nerveux'plus impressionnable ; aussi la vie vécue leur est-elle le plus souvent douloureuse. Il connut à peine sa mère. A sept ans, — à ce moment ou la maison doit être une cage souriante et bénie, — cet enfant malingre et distrait fut jeté dans cette geôle qu’on appelle une pension. Il suivit jusqu’en seconde l.es cours des lycées Henri IV et Bonaparte. Il faisait, paraît-il, de bons vers latins, trop bons même, car son père parla de le pousser vers l’École normale. Il eut peur de l’enseignement universitaire. Il demanda, tout effaré, à
entrer dans la vie par telle autre porte que ce fût.
Ce qu’il aimait avant tout, c’étaient les images. Ses jours de congé se passaient sur les quais du Louvre à fouiller ces cartons qui furent, jusqu’au jour où l’Édilité, sous le second empire, les balaya, comme un colis encombrant les trottoirs, le Cabinet des estampes des artistes et des rêveurs. Il s’oubliait devant les Géricault et les Cbarlet (1) suspendus à la ficelle des étalagistes du- boulevard. Le fac-similé du dessin d’un paysage panoramique de Rembrandt, sur la marge duquel il avait déchiffré ces mots singuliers : Tacet et loquitur, 1 avait frappé à ce point, que, dans sa vieillesse, il me disait qu’il pourrait « le peindre de souvenir » .
Et ce trait est à noter; il appartient à la série dé ces curiosités singulières, de ces ardeurs indéfinies qui, aux approches des révolutions, agitent les esprits sensibles. Le classique régnait alors sans réserve. Rembrandt était ou oublié, sinon conspué, ou exorcisé ! Mais quelques jeunes artistes • lisaient avec
(1) Je lis dans le testament d’Eugène Delacroix : « Je lègue à MM. Carrier, Huet, Schwiter et Chenavard toutes mes esquisses de Poterlet et les dessins de M. Auguste; — AM. Huet, toutes mes lithographies de Charlet. »
PAUL HUET
passion Jean- Jacques , Bernardin de Saint- Pierre, Chateaubriand, Byron, Schiller, Gœthe, Shakespeare.... Des émotions nouvelles allaient exiger en peinture comme en littérature des modes nouveaux d’expression. On parlait de la Grèce. Bonington conseillait en plein Louvre de copier Graesbeck, « pour apprendre à peindre », Le Romantisme naissait. Iluet, dans les derniers temps de sa vie, racontait volontiers la surprise et le tremblement qui le prirent en face des envois de Géricault, le Colonel des guides , le Naufrage de la Méduse. Il ne pouvait se détacher de ces mâles peintures qui contrastaient violemment avec la sagesse étiiquée des maîtres en vogue, « Tu ne seras jamais qu’un petit V anloo », lui disaient avec mépris les élèves de l’atelier Guérin, un jour qu’il décrivait avec chaleur ce que la vue de la Méduse remuait en lui de pensées et d aspirations. Quand, avec son camarade Connnayras, ils échangeaient tout haut leurs admirations pour les paysages de Rubens, on les regardait avec une certaine anxiété. « Ce sont des fous furieux », murmuraient les bons
élèves.
A la mort de son père, marchand de toiles ruiné par la débâcle des assignats et qui n’avait pu arriver à reconstruire sa fortune sous
lo» MAITRES ET PETITS MAITRES
1 empire, Paul Huet était si gêné qu'il quitta 1 atelier de Gros, taule de pouvoir solder la cotisation mensuelle. On l’avait mis d’abord chez un obscur élève de David qui, pendant deux ans, lui enseigna l’art des hachures et du grené doux, d’après les figures de Lemire. Ce professeur composait aussi des modèles pour le papier peint. Il voulut prendre le jeune Paul comme apprenti ; celui-ci, résistant avec vivacile, fut renvoyé et traité de monstre d’ingratitude.
Son nom se trouve, en 1822, dans la liste des élèves de Gros publiée par M. De.
les Ire.
Gros inspirait à ses élèves une admiration sans bomes- Mais Paul Huet éprouva cruellement les retours de cette âme molle et de ce caractère vaniteux. Un jour Gros passe derrière lui, regarde son académie, s’arrête, et à haute voix la déclare excellente : « Quel est votre numéro deréception à l'École desbeaux-arts(l)?
onsieur, je suis exclu du concours comme r°P ffble- ~ Pourquoi diable aussi faitesvous des jambes trop courtes? » s’écrie Gros îumilie dans son amour-propre de professeur.
, d .' Piiul Huet figure sur les étant entré le 23 septembre 1820.
registres de l’École
comme y
PAUL HUET
Et il repousse brusquement le carton du naïf garçon, que navrait cette brutale et illégitime évolution.
Paul Huet entra chez Pierre Guérin. L’atelier ferma six mois après. Eugène Delacroix dont il devait plus tard devenir l’ami fidèle, en était déjà parti.
A ce moment, Huet quitta les ateliers et, comme nous l’avons dit tout à l’heure, peignit d’instinct le paysage. Dans les années qui suivirent, il sortit de sa chère île Séguin, battit les environs de Paris et s’enfonça dans les fourrés de cette forêt de Gompiègne, où, quelque temps plus tard, devait l’aller rejoindre Théodore Rousseau, encore presque enfant.
Une de ses études tomba un jour sous les yeux d’Eugène Delacroix, qui demanda que l’artiste lui fût présenté, le félicita chaudement et l’épaula de ses relations.
J’ai vu cette étude, Huet l’avait conservée. C’est une lisière de bois dans la forêt de Saint- Cloud. Le soleil descend derrière les ormes, et darde au travers mille traits d’or aveuglants. L’effet est fermement déterminé. Les masses sont hardiment indiquées et détaillées avec le soin qu’y peut apporter un artiste qui sait planter un bonhomme, attacher un membre, suivre le jeu d’un muscle. Les arbres sont longs, un
peu trop longs même, comme ces figures de la Renaissance qui comptent un trop grand nombre de « têtes » . Cette exagération dans la sveltesse des troncs, dans l’allongement des branches, dans l’élévation des murs et .des voûtes de feuillage, est la caractéristique de l’œuvre de Paul Huet ; les ormes y vont jusqu’à ressembler à des pins d’Italie de Watteau. b il voyait trop long, il faisait poétique; ce qui vaut mieux que de voir plus exact et de faire commun.
Ses premières études marquent également une tendance à opposer les ombres bitumineuses aux parties claires, qui lui fut souvent reprochée et qui lui établit un nouveau trait de parenté avec lecole anglaise. On y doit plutôt reconnaître une recherche malhabile des feuillés roux de Rubens ou de Van Dyck. De même pour ses terrains frottés de glacis trop chauds. Les Flamands et les Hollandais ont eu, seuls, le secret de donner du corps à leur peinture avec de simples apparences de frottis blonds.
Iluet, faisant cela, était de parfaite bonne foi. L effet n’était point encore une doctrine. Il y était conduit par son sentiment plus que par ses raisonnements. Il ne visait point sciemment à l’effet, à l’artificiel. Il était de ces
PAUL HUET
natures extra-sensitives que le fri gus opacum des grands bois remplit d’une terreur sacrée, que les approches d’un orage énervent, accablent ou surexcitent jusqu’à la névrose. Les « effets » dans la nature le frappaient profondément. Il les exagérait moins par crainte de n’y point atteindre, que par suite de l’extrême tension qu’ils avaient excitée en lui. Ainsi les ciels d’orage écrasent souvent ses plaines, ses montagnes et ses océans. Au lendemain de sa mort, M. Michelet a écrit ces lignes exquises : « Il était né triste, fin, délicat, fait pour les nuances fuyantes, les pluies par moment soleillées. S’il faisait beau, il restait au logis. Mais l’ondée imminente l’attirait, ou les intervalles indécis, qüand le temps ne sait s’il veut pleuvoir. Une femme a bien dit : « Nul n’a eu « plus le sens des pleurs de la nature* » A certains jours, mélancolie profonde.
Parfois, — et ses contemporains eux-mêmes en furent frappés, — sa palette est lourde, indocile et trahit son intention. Dans ses dernières années, visiblement dégagé de toute préoccupation d’école, il parut s’appliquër à peindre plus clair -, plus souple. Son dernier tableau, cette grande toile qu’il achevait le jour même où l’apoplexie le frappa, est la plus légère peut-être de son œuvre.
Le jeune paysagiste avait été connu vite et estimé des artistes militants. Il donnait pour vivre des leçons de dessin. Il dessinait au crayon ou peignait des portraits; j’ai vu celui d’un jeune cousin et celui de sa propre nièce, qui fut sa première femme (1) : ils sont d’une délicatesse singulière. Il dessinait des vignettes et des essais de lithographies. Mais tout le reste du temps était jalousement réservé à l’art qui passionne et instruit. De ces années (1826), date une « Maison de garde sur la lisière de la forêt de Compïègne » où se révèlent, sinon dans l’ensemble au moins dans la partie, brouillée des taillis et dans le ciel, des qualités de composition et de coloris alors purement révolutionnaires.
Il exposa, chez les marchands puis au musée Colbert, des toiles qui furent bien accueillies du public. Il envoya au Salon de 1827 une Vue des environs de la F ère , dont la critique ne parla point, mais qui, pour cela, ne passa point inaperçue.
Ce billet de Victor Hugo montre qu’il allait arriver au jour.
(1) Cette jeune femme, qu’il perdit, à Nice, en 1839, était elle-même artiste. Elle a exposé au Salon de 1837 un paysage : Vue de V église de Criquebœuf, près Ronfleur. Elle a aussi peint des natures mortes et des intérieurs.
PAUL HUET
Monsieur Gué (1), 16 , rue de Bnffaut.
23 janvier 1828.
« Je viens de voir, mon cher Gué, l’atelier de M. Huet, que je vous recommandais l’autre jour et je vous écris dans l’enchantement. C’est un jeune homme du plus beau talent. Allez le voir pour votre plaisir, et je suis sur que vous partagerez la satisfaction de Delacroix et la mienne. Il demeure rue Madame, n° 27. Tâchez de lui être utile. Ce sera une bonne œuvre pour l’artiste et pour l’art.
« Eh bien ? le sauvage s’exécute-t-il ? Mandeznous ce qui advient pour la décoration de notre malnée Amy Robsart.
« Votre ami,
« Victor. »
Ses premiers succès suffisaient à peine à le faire vivre. Les privations lui valurent une gastrite qui le tortura pendant dix ans; il en reçut cette indélébile empreinte d’anxiété particulière aux êtres qui ont été longtemps face à face avec la mort. Il avait littéralement souffert la faim.
(1) Ce Gué est le peintre décorateur qüe nous avons cité plus haut, à propos de Dauzats.
On trouvera dans Victor Hugo , raconte par un témoin de sa vie, des détails sur cette « mal-née A.my Robsart, drame extrait de Walter-Scott, par Paul Foucher, avec la collaboration de l’illustre signataire de ce billet:
Dans les derniers mois de 1829, il fit pour le diorama Montesquieu, — lequel devait s’ouvrir sous les auspices de la duchesse de Berry et fut inauguré par le roi Louis-Philippe, — une Vue de Rouen et une Vue du château d' Arques, de quarante pieds de développement. Cette vue panoramique, saisie par des créanciers de l’entrepreneur du Diorama, fut brûlée dans l'incendie de là Gaîté; il n’en reste qu’une réduction qui appartient au musée de la ville d’Orléans. On offrit à Huet de peindre des décors, ce que sans conteste il aurait supérieurement réussi, mais ce qui, à son sens, l’aurait détourné de son but, l’étude directe de la nature. Il résista avec cet entêtement raisonné et loyal, patient et invincible, qui fut le trait le plus marqué de son caractère*
A l’exposition, plus que semi-officielle, qui fut organisée, dans les galeries de la nouvelle Chambre des pairs, au profit des blessés de 1830, il prêta une Vue de tSaint -Germain et l’Intérieur d'une forêt un jour de fête.
Quelques mois après, à propos de ce diorama Montesquieu dont nous parlions à l’instant, le journal le Globe (23 octobre 1830)
■ (1) Cet article qui m’avait été commünitjué eii copie par Sainte-Beuve. , a été depuis réimprimé dans les Portraits littéraires.
PAUL HUET
publiait « sur Paul Huet » cet article de Sainte- Beuve, très-important au point de vue de la doctrine romantique.
a .... Nous ne reviendrons aujourd’hui que sur l’impression que nous ont causée les deux paysages de M. Huet,- celui de la ville de Rouen tout entière prise du haut du Mont-aux-Malades, et celui du château d’ Arques en particulier.
Nous avions déjà vu deux ou trois paysages de M. Huet exposés à la galerie Colbert, et dans tous un même caractère nous a frappé, à savoir l’intelligence sympathique et l’interprétation animée de la nature. L’homme ne joue guère de rôle dans cette manière d’envisager les lieux et de les reproduire ; le groupe d’usage n’y est pas ; la pastorale et l’élégie y sont sacrifiées. Point de ronde arcadienne autour d’un tombeau ; point de couples épars, et de nymphes folâtres, et d’amours rebondis ; point de kermesse rustique, de concert en plein air ou de dîner sur l’herbette ; pas même de romance touchante, ni de chien du pauvre, ni de veuve du soldat. C’est la nature que le peintre embrasse et saisit; c’est le symbole confus de ces arbres déjà rouillés par l’automne, de ces marais verdâtres et dormants, de ces collines qui froncent leurs plis à l’horizon, de ce ciel déchiré et nuageux ; c’est l’harmonie de toutes ces couleurs et le sens flottant de cette pensée universelle qu’il interroge et qu’il traduit par son pinceau. A peine si çà et là, le long de quelque rampe tortueuse d’un coteau lointain, on aperçoit, pareil à un point noir, un voyageur qui gravit. La nature ayant tout, la nature en elle-
même avec toutes ses variétés de collines, de pentes, de vallées, de clochers à distance ou de ruines ; la nature surmontée d’un ciel haut, profond et chargé d’accidents, voilà le paysage comme l’entend M. Huet ; et son exécution répond à cette pensée. De larges teintes, une plénitude 'de ton qui pousse à l’impression de l’ensemble, des ondées de lumière et d’ombre ; des nuances uniques dans l’épaisseur des feuillages et dans la profondeur des lointains, nuances devinées et pressenties, qu’un œil vulgaire ne discernerait pas dans la nature, qui ne se révèlent qu’à la prunelle humide de larmes, et qui nous plongent en de longues et ineffables rêveries durant lesquelles nous nous mêlons à l’âme du monde. Hoffmann, en son admirable conte de l'Église des Jésuites, à l’endroit où le peintre Berthold, ce pauvre génie incomplet, s’épuise dans ses paysages à copier textuellement la nature, introduit à son côté un petit Maltais ironique, espèce de Méphistophélès de l’art, qui lui frappe sur l’épaule et lui donne de merveilleux conseils. On dirait que M. Iluet en a profité d’avance. Voici le passage : « Saisir la nature dans l’expression la plus « profonde, dans le sens le plus intime, dans cette « pensée qui élève tous les êtres vers une vie plus « sublime, c’est la sainte mission de tous les arts. « Une simple et exacte copie de la nature peut-elle « conduire à ce but? — Qu’une inscription dans une « langue étrangère, copiée par un scribe qui ne com- « prend pas et qui a laborieusement imité les carac- « tères inintelligibles pour lui, est misérable, gauche « et forcée ! C’est ainsi que certains paysages ne « sont que des copies correctes d’un original écrit « dans une langue étrangère. — L’artiste initié au
PAUL HUET
« secret divin de l’art entend la voix de la nature « qui raconte ses mystères infinis par les arbres, « par les plantes, par les fleurs, par les eaux et par « les montagnes. Puis vient sur lui, comme l’esprit « de Dieu, le don de transporter ses sensations dans « ses ouvrages. Jeune homme! n’as-tu pas éprouvé « quelque chose de singulier en contemplant les « paysages des anciens maî tres ? Sans doute tu n’as « pas songé que les feuilles de tilleuls, que les pins, « les platanes, étaient plus conformes à la nature : « que le fond était plus vaporeux, les eaux plus pro- « fondes; mais l’esprit qui plane sur cet ensemble « t’élevait dans une sphère dont l’éclat t’enivrait. » Or c’est précisément cet esprit d’ensemble qui respire dans les paysages de M. Huet et en fait des ouvrages tout à fait originaux auprès de tant d’autres paysages maniérés, superficiels et factices; de lui aussi l’on peut dire en ce sens qu’il a entendu la voix de la végétation, et qu’il lui a été donné de comprendre le génie des lieux.
« Si nous revenons maintenant à la vue de la plaine et du château d’Arques, qui nous a suggéré tout ceci, nous y trouverons une application heureuse de cette faculté de paysagiste expressif et intelligent. Rien sur le premier plan, hormis quelques vêtements laissés : une blouse, des instruments de travail, une chèvre couchée auprès ; puis au premier fond, derrière le monticule du premier plan, une espèce de ravin fourré d’arbres, et, dessous, quelque paysan qui sommeille ; plus haut, la côte du château, blanche, nue, calcaire, avec les ruines sévères qui la couronnent; mais à droite, cette côte blanche s’amollissant en croupes verdoyantes, souples, mamelon-
nées, et au sommet de l’une de ces croupes, des génisses qui paissent, et un rayon incertain de soleil qui tombe et qui joue. A gauche, au pied de la montée, commence la plaine; le village. est là avec son enclos de verdure et sa flèche qui domine ; on distingue en avant les sillons des pièces labourées et les plans potagers des jardins ; mais au-delà du village la plaine fuit en s’élargissant; les fermes et les enclos s’y effacent ; la rivière y serpente comme un filet; le ciel est voilé, bien que spacieux, et de grands nuages échevelés le parcourent, venus de l’Océan; partout çà et là il est crevé en azur, et quelque rayon effleure par places le lointain de la plaine; une fumée montante anime le fond et se détache en tournoyant sur l’uniformité bleuâtre des horizons redoublés qui se confondent avec le gris plus foncé des nuages. Oh ! c’est bien là, du côté de la Picardie et près de la mer, cette Normandie grasse et féconde, ouverte et reposée, sans beaucoup d’éclat, sans transparence, mais non sans beauté ni sans grandeur. C’est bien elle avec ses ruinas sévères, son ciel variable, sa forte terre de labour et sa végétation ni folâtre ni sombre, mais un peu uniforme dans sa verdure ; c’est bien la plaine d’ Arques avec ses souvenirs de Henri IY et de^sa petite armée valeureuse. »
On comprend qu’ après un article aussi vif et portant aussi juste, dans un journal qui réunissait alors dans sa collaboration l’élite des jeunes talents critiques, Paul Huet pût marcher vers la réputation d’un pas plus rassuré.
Le salon de 1831 vit son premier succès. Il
PAUL HUET
y avait envoyé quatre aquarelles et neuf toiles. Il fut du premier coup (1) déclaré par Gustave Planche, « avec M. de la Berge, à la tête d’une nouvelle école de paysagistes, dont les principes et les habitudes ne sont pas encore nettement établis, mais qui doit inévitablement renverser MM. Watelet, Bertin et Bidault... M. Huet veut surtout traduire ses impressions personnelles et intimes. Dans la pensée de l’artiste, la nature extérieure n’est poétique et grande, capable de saisir et d’attacher, qu’à la condition d’être aperçue par masses et par lignes tellement distribuées et coordonnées ensemble, que les unes soient éteintes et sacrifiées, les autres éclatantes et enrichies au profit d’un effet voulu. Il répugne aux détails ; il néglige à dessein et en vue d’une intention plus haute ce qui, dans la vie et dans les spectacles de tous les jours, nous frappe médiocrement ou ne produit sur nous qu’un effet mesquin et prosaïque. »
A. Jal, moins indulgent, dans ses Ebauches
(1) Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Un vol. in-S, avec plusieurs bois, dessinés par les exposants et gravés par Porret, en fac-similé, dans un goût parfait de la couleur. Paul Huet y donna un croquis, énergique et spirituel, d’un do Ses tableaux, une Boutique à Rouen. C’est une boutique basse de marchand de poissons et de légumes à vieille devanture sculptée. On lit. au-dessus de la porte : « Bon cidre à dépotoyer. »
critiques, faisait, sans trop insister cependant, allusion « au pastiche de Constable et de Watteau. » Planche aussi faisait des réserves, mais pour des toiles de moindre importance, telles que la Vieille abbaye, au soleil couchant , située au milieu des bois; qu’il traitait « du plus beau, du plus vrai paysage du Salon, » en ajoutant : « ici l’abus est bien près de l’usage. »
Où sont ces Vues prises dans le Soissonnais et dans la Normandie, qui, avec celles de Bonington, de Roqueplan, de Fiers, de Cabat, de Dupré, de Rousseau, nous révélèrent l’admirable paysage de la France du Nord et les derniers vestiges de notre architecture civile du Moyen âge et delà Renaissance ? Que sontils devenus ces tableaux qui excitaient les enthousiasmes ardents et les amères négations? contre lesquels à partir de ce Salon Delécluze commença, dans le feuilleton 'des Débats, son aveugle campagne?
Le Cavalier figure, au livret de 1831, sous le titre d’un Orage à la fin du jour. Il paraphrasait ces vers de Victor Iiugo :
Voyageur isolé qui t’éloignes si vite,
De ton chien inquiet le soir accompagné,
Après le jour brûlant quand le repos t’invite,
Où mènes-tu si tard ton cheval résigné?
' PAUL HUET
Certes, le peintre a fidèlement traduit le poète : le soleil baisse, l’air est lourd, des souffles viennent par ondées secouer et courber la cime des arbres. Le voyageur se penche sur le col de son cheval et serre les plis de son manteau. Le petit pont franchi, à l'angle de ce grand bois, au bout de la longue plaine marécageuse qu’il côtoie, apercevra-t-il enfin la fumée de l'auberge ou les tuiles rouges de son toit ? Arrivera-t-il avant la nuit ? au moins avant l'orage? Oui, le peintre vous entraîne dans le pays qu’il a rêvé. Mais cela, s’il faut tout dire, est un peu tendu, mélodramatique ; l’épisode humain l’emporte. Là, Huet est encore un romantique de la première levée. Dans les années de sa maturité, il se conformera mieux aux conseils de Sainte-Beuve.
En cette même année 1831, le ministre de l’intérieur, M. de Montalivet, cédant aux réclamations que soulevaient la décadence de l’école de Rome et l’intolérance de l’Institut dans le jugement des concours, publia cet arrêté : « Il sera formé une commission chargée de nous faire un rapport sur les modifications qui pourraient être apportées aux règlements de l’École royale des beaux-arts et de l’Académie de France à Rome ; sur le mode de jugement qu’il conviendrait d’adopter pour
le concours entre les artistes, et enfin sur les rapports qui doivent exister entre les deux établissements susdits et la quatrième classe de l’Institut. » Les articles 3 et 4 contenaient la nomination des membres de la commission. L’article 5 était conçu en ces termes: « La commission entendra toutes les réclamations et recevra tous les mémoires qui lui seront adressés par les personnes étrangères à sa composition. »
L’Instiut menacé ,1e prit naturellement de très-haut avec le jeune ministre.
L' Artiste donna une analyse du mémoirefactum du secrétaire perpétuel, Quatremère de Quincy. Eugène Delacroix (il était membre de la commission pour la peinture) publia une lettre dans ce journal tout nouvellement fondé par M. Achille Ricourt, pour soutenir la jeune école. Paul Iluet envoya également son avis.
Dans ces « Notes adressées à MM. de la Commission », Paul Pluet se montre violemment hostile à l’École des beaux-arts, à ses principes, à son influence et en particulier au prix de Rome : «...L’École des beaux-arts est une pépinière de médiocrités, un attrait pour les gens patients et souples, qui entrevoient le prix de Rome après un temps voulu. Ce sont les membres de l’Institut qui exploitent cette
PAUL HUET
école... Le Beau dans l'art écrit, enseigné, perpétué, invariable, est un abus qui n’a pas besoin de commentaires... Pour obtenir de grands travaux, il a fallu jusqu’à présent passer par les succès d’ Académie... «Puis il se déclare nettement pour les expositions annuelles : « Le public, plus exercé, deviendra meilleur juge du talent.... La les artistes donnent réellement le résultat de leur savoir-faire en se livrant aux genres auxquels ils se croient appelés... » Passant à la critique du jury ancien, il dit : «... Cette censure confiée, soit à des grands seigneurs à qui la chose importe peu, soit à des professeurs jaloux d’écarter les capacités nouvelles, doit être écartée. » Il propose « un jury nommé par les artistes ayant déjà exposé. Composé de soixante membres avant tous plus de trente ans, choisis dans les. différents genres. Le jury désignerait le tableau le plus remarquable, n’importe dans quel genre, dont l’auteur, qui ne devrait pas avoir plus de trente ans, recevrait un prix de 12,000 fr. *
Les notes du jeune paysagiste paraissaient alors de pures utopies. On voit par ce qui se pàsse aujourd’hui que, depuis 1831, ces idees ont fait du chemin, même dans le monde officiel, mais que, dans la pratique, elles se heur-
lent contre les mêmes privilèges aristocratiques.
En 1832, Huet signa avec Decamps, Ary Scheffer, Ingres, Gros, Dupré, Barye, David, Gabat et autres, une pétition au roi « pour que l’exposition ait lieu du I01' novembre au i01' février, et non plus pendant l’été, où Paris est vide. »
Le Salon de 1833 vit son triomphe le plus complet. Paul Huet reçut une médaille de deuxième classe. Il s’était conquis, par la loyauté de son effort, sinon les sympathies, du moins le respect de ses adversaires, sauf toujours Delécluze, qui fut implacable. Charles Lenormant (1) signalait et décrivait la Vue de la ville de Rouen, « remplie des qualités les plus remarquables... Dans ce tableau, M. Huet s’est laissé préoccuper de la pensée de faire valoir les monuments aux dépens des habitations particulières; c’est là l’idée poétique de Rouen ; mais ce n’est pas l’aspect vrai de cette ville quand on se place de manière à avoir devant soi les maisons du faubourg Cauchois. Mais ne ressort-il pas de l’esprit même de la composition que l’artiste n’avait pas prétendu
(1) Les Artistes contemporains , t. II, u. 97. Salon de 1833.
PAUL HUET
s’astreindre à « l’aspect vrai...»? Les autres tableaux de P. Huet étaient particulièrement pris dans les taillis et les hautes futaies de cette verte forêt de Gompiègne à laquelle ne succéda, pour les artistes, que bien plus tard la forêt plus sauvage de Fontainebleau.
En 1834, à la suite d’un voyage dans le Midi, il exposa une Vue générale cl' Avignon et de Villeneuve-les-Avignon. Il en a gravé une eau-forte cavalière et très-lumineuse, pour le Musée, critique du salon de 1834 par Alexandre Decamps, le frère du peintre. « La routine ne développe guère l’intelligence, écrivait A. Decamps, ce qui explique peut-être pourquoi le paysage historique est depuis long* temps d’un intérêt si faible et d’une exécution si défectueuse ; tandis que l’introduction dans la peinture d’un sentiment nouveau, d’une nouvelle manière d’appliquer 1a, palette à l’imitation des formes et des effets delà nature, a ému tous les jeunes talents et les a entraînés dans la voie nouvelle qu’un homme, jeune comme eux, a ouverte il y a quelques années; C’est à M. Paul Huet qu’appartient la première tentative faite dans cette partie de l’art. C’est lui qui a donné la première impulsion... Sa Vue d’ Avignon, ajoutait-il, est d’une touche un peu molle, surtout dans les premiers plans;
mais il règne encore dans ce tableau une lumière, une profondeur d’air et d’horizon que nous n'avons trouvées dans aucun autre paysage à un semblable degré. »
La simplicité voulue des premiers plans, — cette loi d’optique, dont l’application dans l’art du tableau est très-logique, puisqu’il est constant que notre œil ne peut voir à la fois les objets à distance et à nos pieds, — est, parmi les conquêtes de l’école romantique, celle que le public et la haute critique ont eu le plus de peine et ont mis le plus de temps à comprendre et à accepter.
Alexandre Decamps fait ensuite le plus vif éloge des eaux-fortes de Iluet,
Pour suivre Paul Huet dans la série de ses travaux, il nous faudrait passer en revue, tâche difficile, tout ce qui a pris place dans les galeries particulières ou dans les musées de province. Nous avons dû nous borner à signaler ce qui fut remarqué, et nous avons donné très-impartialement la note caractéristique du jugement de ses contemporains.
Il eut moins à se plaindre que tels autres de ses pairs delà sévérité d’un jury exclusivement composé de membres de l’Institut, qui veillaient jalousement à la porte des expositions publiques, et qu’il avait personnellement blessés
PAUL HUET
clans sa déclaration de 1831. Il ne fut refusé que deux ou trois fois, notamment en 1835 et en 1845. En 1859, exempt de droit par les conditions du nouveau règlement, il envoya quinze toiles d’un seul coup. Ce fut toute sa vengeance.
L’année 1838 doit nous arrêter. Sa Grande Marée lui valut un de ses plus notables succès de peintre auprès du public et de la critique. 11 termina sa grande eau-forte des Sources du Royat, et l’éditeur Curmer fit paraître un Paul et Virginie « illustré » (le mot était nouveau alors) par des bois des mieux réussis.
Curieux de tous les moyens nouveaux, admirateur passionné des lithographies de Géricault, de Charlet, de Bonington, de Delacroix, Huet avait tenté, dès 1825, de dessiner sur pierre. Il croquait, sur des feuilles en largeur, des séries très-variées de caprices, de paysages, de marines, de petits personnages ; cela s’appelait des Macédoines. Elles parurent en même temps (1827) à Paris et à Londres. On y trouve, à l’état embryonnaire, plusieurs des compositions qu’il reprit depuis, surtout des souvenirs de ses courses en Normandie et en Picardie. Ces croquis furent très-remarqués par les paysagistes.
Cette même année, pour les mêmes éditeurs,
une autre suite de douze Paysages en largeur fut imprimée par l’excellent lithographe Motte, avec un velouté dans les noirs, une finesse dans les demi-teintes, un éclat dans les coups de jour qui étaient alors inconnus et qu’on n’a point dépassés. Ce sont de vrâis chefs-d’œuvre dignes d’être recueillis par les plus fins amateurs. — Dans les Huit sujets de paysage qui eurent pour éditeurs les frères Giliaut, la liberté du crayon, l’habileté du grattoir qui accentue les lumières, la largeur de l’effet décoratif dans un espace très-restreint, rappellent Bonington (1) et sont d’essence plus française. — En revanche, les Six marines lithographiées d'après nature (1832) sont plus nettes, mais d’une exécution moins originale. Huet a toujours eu avantage à se rappeler les effets, à les outrer un peu. L’étude littérale de la nature le gênait visiblement, de même que tous les romantiques, qui n’interrogeaient pas en greffiers purs mais qui rédigeaient en poètes.
Huet, nous l’avons dit, avait exposé quelques eaux-fortes au salon de 1834. Elles étaient détachées d’un cahier de six planches mis en vente chez Rittner et Goupil et de
(1) Il l’avait connu à l’atelier Gros. Il l’açc-ompagna, l’année de sa mort, jusqu’à Rouen.
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dimensions adoptées rarement par les aqua-fortistes, même les plus habiles. Elles tiennent une place importante dans l’œuvre de Paul Huet. Elles indiquent avec quelle ardeur, avec quelle application, avec quelle intelligence aussi l’esprit romantique poussait ses fidèles à tenter toutes les voies. Depuis bien longtemps, depuis les dernières années de vie artiste au xviii0 siècle, l’eau-forte avait été abandonnée en France. L’école de David n’y pouvait songer; elle était toute aux tailles alignées du burin. Vers 1820, toute tradition du procédé était perdue, et Eugène Delacroix ma écrit un jour que c’était un graveur anglais, établi à Paris vers 1825, Reynolds (1), qui lui avait enseigné à faire mordre les rares essais sur cuivre qu’il tenta.
L’entreprise était donc à son temps originale et hardie. Le succès fut complet. Après quelques essais, qui ne sont même pas sans valeur, il s’arrêta à un système de coups de pointe menus, rapproches, donnant, selon la force de la morsure, des noirs très-intenses ou des gris très-tenaces, et renforces de travaux de roulette habilement dissimulés. Les opposi-
(1) C’est l’un des Reynolds dont nous avons déjà parlé plus haut.
tions de lumière et d’ombre sont franches, bien caractérisées et d’une vibration singulière. On sent circuler la sève, fourmiller la molécule. Les gazons, chargés de fleurettes, renouvelleraient le conte de « l’homme • qui entendait l’herbe pousser. » C’est une sorte d’hymne panthéiste. Pour ma part, je ne vois, dans l’école moderne, d’eaux-fortes qui puissent se * comparer à celles-ci pour l’accentuation de l’effet, l’élégance du jet des branches, le modelé accidenté des troncs, la poésie aristocratique du site, que celles de l’œuvre de M. Francis Seymour Ifaden, le brillant aquafortiste anglais. Mais celles de Iiuet sont plus théâtrales.
Ce cahier causa une vive surprise. On en parla beaucoup. L’article le plus important fut provoqué, par l’eau-forte des Sources du Roy at . Gustave Planche consacra à cette planche , qui a plus d’un demi-mètre de hauteur, un article spécial dans la Revue des Beux Mondes ('1er février 1838). Le torrent qui débouche de haut, bondit, se brise, écume à travers les rochers en pente roide, la berge mouillée, les mai- ' sons de paysans qui s’étagent, le ciel profond et léger malgré le ton monté qu’exigeait le rendu des objets opaques, tout est vraiment surprenant dans ce cuivre, qui chez nous
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u avait pas de précédents. Cet exemple ne demeura pas stérile . Jeanron, Marvy, Charles Jacques, Daubigny, Trimolet, s’intéressèrent au procédé et le poussèrent aussi loin que possible. Daubigny m’a dit qu'il avait composé et gravé les Approches de l'Orage , l’une de ses meilleures eaux-fortes, sous l’influence de celles de Paul Huet.
Les dessins sur bois que Paul Huet a semés dans le Paul et Virginie , édité par L. Curmer en 1838, ne sont pas moins remarquables que ses eaux-fortes. Découpés , collés sur une marge blanche, ils forment de petits tableaux d’une coloration audacieuse et réellement forte, Paul Huet n’intervient que dans la seconde moitié de ce curieux volume. On l’appela pour seconder L. Marville et Français, qui préparaient les paysages dans lesquels les frères Johannot intercalaient d’assez mièvres figurirines. Huet s’assura une place indépendante. Il choisit les marines. L’ Ouragan, le Rocher des adieux , la Mer avec un vol de mouettes dont les ailes décrivent sur les nuages sombres de grands parafes clairs, un Vaisseau qui marche au soleil levant toutes voiles dehors, l’Océan déferlant avec rage contre la base de de ce Gap malheureux que le Saint-Géran n’avait pu doubler la veille de son naufrage, ces
motifs, dans lesquels l’action et le pathétique étaient scrupuleusement puisés dans la nature pour marcher de pair avec le texte de Bernardin de Saint-Pierre, sont des merveilles d’horreur, de bruit, de mouvement. Huet, dont la touche a souvent été flottante, était tout à fait net dans ses dessins sur bois, aussi les bons graveurs de fac-similé l’ont-ils étonnamment bien traduit.
Dans la Chaumière indienne , Paul Huet n’a qu’une dizaine de bois ; Meissonier s’élait réservé, avec Steinheil et Français, la presque totalité de l’illustration. Un de ces dessins est un chef-d’œuvre d’énergie et -de vérité pittoresque ; c’est une allée de bambous battue par le typhon : les eaux du Gange sortent de leur lit et heurtent les troncs noueux ; l’avenue ondoie, se tord, se renverse, se relève en gémissant. La scène ainsi comprise est du plus haut dramatique, quoique l’élément pittoresque soit seul en jeu et que l’homme n’y promène pas ses misères.
Huet fut décoré le 22 juin 1841. La Révolution de février et les événements qui succédèrent à la République n’altérèrent point son respectueux dévouement pour la famille d’Orléans.
Il avait été accueilli avec une familiarité qu’il déclarait très-touchante par le duc de Montpensier.
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Il avait été nommé professeur de dessin delà duchesse d’Orléans. Gela ne coûta rien à ses principes républicains, à son indépendance. David d’Angers a modelé son médaillon et ne faisait point cela pour tous. Les hautes amitiés qui l’ont suivi jusqu’au dernier jour, qui ont pris avec émotion la parole ou la plume à propos de sa mort (Michelet, Eugène Pelletan et d’autres) , font foi de la dignité de ses convictions.
En 1840, Huet avait fait un voyage en Italie. Il y retourna plusieurs fois. Il alla à Rome, à Florence. Il s’établit même à Nice pendant plusieurs hivers pour rétablir sa santé plutôt mal équilibrée que réellement faible. 11 fit dans ces différentes stations des études à l’aquarelle ou à la plume, d un beau caractère, mais, selon moi, qui n’ajoutent rien a lame de son œuvre. Il était par la rêverie agissante, par l’amour du brouillard, du trouble des longs crépuscules, par l’attrait qu’offrait à son caractère un peu sauvage le spectacle ^ de la plaine humide, de la montagne voilée, il était essentiellement un homme du Nord.
Ses voyages en Hollande, sur les canaux, le long des dunes de la mer du Nord, le chai- . mèrent, mais le. servirent peu. Il ne visita P Angleterre que vers la fin de sa vie, en 1862. Il n’eut le temps d’en rien tirer.
Ce sont les plages et les falaises de la Normandie, les côtes granitiques de la Bretagne, les vallees de Paris ou de Rouen, — immenses berceaux au fond desquels, Gargan tuas toujours en croissance, les villes vivent, travaillent, pensent et digèrent, — ce sont les cratères éteints de l’Auvergne, les gaves roulant dans les vallées des Pyrénées, les hauteurs couronnées par des châteaux en ruines, qui répondirent le mieux à son génie barbare, non latin. Son regard allait au delà de la portée de la vue. Il aimait les vues panoramiques où 1 horizon se joint au ciel, et les éboulements qui trahissent les convulsions chaotiques.
Au Salon de 1848, Huet avait obtenu une médaille de première classe. Il en reçut une aussi à la suite de l’Exposition universelle de 1855. ±j Inondation de Saint-Q loud , un des meilleurs tableaux de tout son œuvre, et qui heureusement fut acquis pour le musée du Luxembourg, frappa vivement le jury international. Eugène Delacroix, d une politesse raffinée, mais peu louangeur, lui écrivit ce billet , le 21 avril :
« Mon cher ami, je crois vous faire quelque plaisir en vous parlant de celui que m’ont fait vos tableaux à l’Exposition. Votre grande Inondation est un chef-d’œuvre. Elle pulvérise la recherche des petits effets à la mode, votre
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Rivière fait également fort bien, et ils sont tons les trois placés de manière qu’ils se donnent une vigueur mutuelle. J’espère que vous serez content de ce que tout le monde vous en dira; car mon jugement est celui que j’ai entendu porter par tous ceux qui vous ont vu. » Delacroix avait fait placer parmi ses propres œuvres un des paysages de Paul Huet qui soutint cet honneur redoutable.
Théophile Gautier, a dit ex'cellement de Huet, à propos de ses envois à cette Exposition universelle. « Sa manière se rapproche un peu des décorations d’opéra par la largeur des masses, la profondeur de la perspective et la magie de la lumière. » Th. Thoré, qui a tant aidé l’école moderne pendant sa période d’enfantement, de lutte et de gloire, a marqué aussi dans ses anciens Salons de la sympathie pour Paul Huet. Et Charles Baudelaire a écrit dans son Salon de 1859 : « Çà et là, de loin en loin, apparaît un talent libre et grand qui n’est plus dans le goût du siècle , M. Paul Huet, par exemple, un « vieux de la vieille , » celui-là! Je puis appliquer aux débris d’une grandeur militante comme le romantisme , déjà si lointain, cette expression familière et grandiose. »
Il a manqué à Paul Huet, ainsi qu’à presque
tous les peintres qui suivirent les mêmes voies personnelles, l’occasion d’élargir et d’épurer les facultés natives par le mâle effort de la peinture décorative. C’était par là que ces maîtres mouvementés, pleins d’imaginatiôn, atteignant, par le sentiment de la vie et par la science des colorations, le style qu’une autre école cherchait exclusivement dans la silhouette et le gris, c’est par là que Decamps, Th. Rousseau, Corot, Dupré, Huet, auraient pu doter la France d’œuvres autrement viables que ne le sont leurs tableaux de chevalet. Tous sortaient de chez des maîtres qui leur avaient fait suivre des études d’après la nature humaine. Ils joignaient à cette éducation, — qu’on leur a si longtemps niée en ne s’attachant qu’à dénigrer leurs œuvres de lutte, — ce sincère amour de la nature qui crée l’originalité et la variété, Mais les coteries patronnées veillaient à ce que les distributions de travaux décoratifs ne s'égarassent pas sur des réprouvés.
En l’absence du gouvernement dont l’action en ces matières fut sans cesse paralysée pdf l’École des beaux-arts, les municipalités, les compagnies et les particuliers auraient dû prendre l’initiative des décorations sur place. Ainsi firent les seigneurs et les marchands dans les républiques italiennes, flamande ou hollan-
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daises, et l’on sait l’honneur qui en a rejailli sur leurs noms ou leurs villes.
Un simple fabricant de la Normandie fit liono? rablement exception. M. Lenormant demanda, en 1858, à Paul Huet, toute la décoration d’un salon. Huit grands panneaux, strictement combinés pour la place qu’ils devaient occuper et la lumière qu’ils devaient recevoir, ont prouvé combien le talent de Paul Huet se sentait à l’aise dans un mode de peinture où la largeur de la conception et la franchise de l’exécution- doivent primer. Ils ont pour titres les Fabriques, le Vieux Château féodal, les Herbages , le Gué et la Chaumière , le Ruisseau, la Rentrée au port, la Cathédrale oh la Vie de château. On voit combien les thèmes sont bien choisis et variés. Les sites étaient exquis; le goût et la facilité avec lesquels étaient dessinés les personnages tout aussi frappants.
Paul Huet n’avait point perdu le sens de ses études à l’atelier de Guérin et de Gros. Une fois il faillit même sacrifier à l’Académie ! Un de ses tableaux, composé dans le goût des derniers Turner, a pour titre les Rives fortunées et offre au premier plan une scène mythologique. Ge n’est pas ce qu’il a fait de meilleur. A plusieurs Salons, du reste, il envoya des études de paysans, mais simplement en dessin.
Paul Iluet eut un certain nombre de tableaux achetés par l’Etat. Ils sont cachés un peu partout, dans les musées de province, dans les châteaux impériaux, dans les salons de réception des ministères. Le Luxembourg n’expose de lui que V Inondation dans le parc de Saint- Cloud (1). Nous avons vu dans ce musée, pendant de longues années, une Lisière de forêt, dont les masses imposantes et les colorations énergiques accusaient la période caractéristique de sa première manière, et une Matinée d'automne, aimable sous-bois qu’animait un martin-pêcheur filant sur un ruisseau.
Aujourd’hui, si des règlements trop durs n’y avaient mis obstacle, le Louvre posséderait le chef-d’œuvre des paysages de Paul Huet, tableau modifié et repeint en 1862 sous ce titre : Fraîcheur des bois. Un ruisseau court à travers les mousses veloutées et les cailloux polis d’une clairière. C’est solennel et doux comme l’entrée d’un bois sacré. Jamais le maître n’a mieux senti, n’a mieux fait sentir l’âme de la Forêt. Il l’avait légué à l’État. L’État en a refusé le don parce qu’il ne veut point accepter avec l’obliga-
(1) Co tableau, d’une impression solennelle et où les figures sont d’une proportion excellente, est actuellement au Louvre, et y produit le meilleur effet (1877).
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tion, d’exposer. Pourquoi ne pas s’humaniser devant des morceaux hors ligne? Devant des legs de cet ordre? Notre Luxembourg, notre Louvre sont-ils si riches en œuvres d’élite contemporaines ?
A partir d’une certaine époque, de 1851 à 1858, les acquisitions cessèrent. A l’Exposition universelle de 1867, on lui fit la cruelle injustice de n’accrocher que la moitié des tableaux qu’on lui avait demandés. Les artistes étrangers furent plus courtois que notre administration française, ils votèrent au vieil et courageux combattant une première médaille.
Paul Iluet, ainsi que presque tous les artistes de sa génération, était lettré, liseur, curieux des choses de l’intelligence. Les artistes vivaient alors en plus étroite familiarité qu’aujourd’hui avec les hommes de lettres. Il était lié avec le lycanthrope Pétrus Borel, et a dessiné sur bois une vignette pour sa traduction du Robinson Crwsoè. Il a donné aussi deux bois très-romantiques pour l’édition originale de Ylsabel de Bavière , d’Alexandre Dumas.
Il a fourni au journal la Caricature en 1832 une de ses pages les plus énergiquement sinistres, un Cimetière politique. On savait alors se serrer les coudes.
M. Ernest Chesneau a cité de lui quelques lettres charmantes adressées à un parent , M. A. P., président de chambre à Grenoble (1). J’en détache ces traits d’une mélancolie pénétrante :
a ... Ne pouvoir plus mettre sur la toile (16 septembre 1859) les quelques pensées que j’ai encore vives et claires dans le cerveau, j’ai peine à m’habituer à cette idée. Deux années de souffrance m’ont rendu bien timide et craintif, et outre le besoin que j’aurais de travailler pour les miens, ce n’est pas là tout à fait vivre pour un artiste... Ne vous étonnez donc pas si quelquefois déjà je vous ai écrit des phrases découragées... Vous me parlez de la gloire en noble et bon langage. Vous devriez me dire votre opinion sur cette divinité douteuse que j’aime tant, inglorius que je suis et surtout ne sachant pas ce qu’elle est. Vous me mépriseriez moins peut-être ou plutôt vous auriez plus d’indulgence pour mes gémissements inutiles, si je vous disais qu’en mon âme et conscience, la vraie gloire n'est pas tant le bruit que l’expansion la plus complète de la pensée et de la satisfaction de soi-même.... Songez combien il y a longtemps que je lutte et si personne a mis plus d’obstination que moi dans cette vie de bouchon de liège toujours renfoncé et toujours à la surface.... »
(1) Dans le Constitutionnel des 2 et 10 février 1869, à la suite d’un article nécrologique et critique cordial et trèsbien jugé,
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Et plus loin (mars 1863) je note ces traits mordants :
« Oui j ai envoyé mes toiles, peintures barbares et grossières, à côté des jolies choses qu’on nous donne aujourd’hui. Au moment de se lancer dans cette aventure d’une exposition, on hésite comme le plongeur qui se jette à l’eau. Nous avons en peinture des gens d’une habilité pratique singulière. L est fort joli et très-laid, mais effrayant de propreté. En allant me placer auprès de ces toiles si vaporeuses et si tendres, je me sens comme un homme crotté dans le salon d’une duchesse. On peint aujourd hui comme Mme Guyon écrivait, mais pour dire moins encore. Le pinceau a un moelleux et un fini qui donnent aux sujets les plus légers, aux portraits les moins engageants, quelque chose de vaporeux, de tendre et de mystique qui permet à toutes les peintures d entrer dans les plus discrets boudoirs, de se placèr entre .un crucifix et les bréviaires . C'est l’époque, et pour réussir il faut en être. — Je me console en ayant quelquefois Caton pour moi contre les dieux du jour... p
^ oici encore un trait bien lancé, à propos de 1 exposition posthume de l’œuvre d’Eugène Delacroix (février 1864) :
« L Exposition est magnifique, et l’on commence à proclamer hautement que Delacroix est un grand dessinateur. Les imbéciles ont attendu pour cela l’exhibition d’une copie d’après Raphaël, excellente
en effet. Pour comprendre que cet homme est un
génie supérieur, il a fallu tenir en main la preuve qu’il était capable de faire un devoir de troisième.,. La séduction de l’exposition de ces dessins est irrésistible. Il faut que les plus rebelles admirent cette flexibilité de talent qui passe de la grâce la plus charmante, l’exécution la plus adroite, à la grandeur du style, au nerveux de l’exécution, à la beauté sublime du caractère et de la forme... »
Paul Iluet a laissé des cahiers de notes. Son fils, M. Réné-Paul Huet se propose de les réunir en volume et m a permis d y puiser. Voici trois fragments et une lettre.
«... Toute dénomination d’école est fâcheuse quand elle n’est pas simplement absurde. C’est un drapeau de guerre civile qui sert au moment du combat, et qui perd sa signification lorsque le feu cesse. Souvent on ne s’est pas bien entendu sur ce qu’il voulait dire même pendant 1 action. »
« ... L’école Casimir Delavigne semble avoir trouvé et introduit le mot « ion sens ». Le mot bon sens est un mot qui plaît tout d’abord. Malheureusement, c’est souvent un passe-port de l’impuissance près de la médiocrité. On remplace volontiers l’audace , l’imagination, la couleur, l’invention, le caractère, la fougue ou la force par le ion sens. Tout le monde l’aime et en veut avoir. Les vrais maîtres en ont toujours, seulement ce n’est pas le ion sens de tout le monde. »
« ... Comme les bellesmélodies, la nature, en effet, entraîne l’imagination dans l’infini. Suivant les dispositions de notre âme, elle nous charme ou nous ter-
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ri fie. nous console ou nous attriste. Elle nous fait assister à ses drames comme à ses fêtes, et c’est avec raison que les poètes ont comparé sa grande harmonie à celle d’un immense et divin clavier... »
M. Michelet n’ avait-il pas raison d’écrire, au lendemain de la mort de son vieil ami : « C’était plus qu’un pinceau. C’était une ame, un charmant esprit, un cœur tendre et beaucoup trop. Hélas! »
lettre a m. s., a la flèche
«Comment te remercier, mon cher bon, de ce magnifique cadeau? Je voudrais inventer quelque chose nui pût te faire plaisir, pour te prouver combien je suis sensible à cet aimable souvenir. Je n aurais pas osé te rappeler cette promesse, me reprochant déjà de t’avoir mis sur la voie ; plus j’avance dans la ca rière plus je suis épris de ce talent merveilleux. Charlet est un de ces heureux privilégies doues en naissant. Voilà le vrai dessinateur! l’homme du vrai style, car il n’en a pas la prétention. Jamais ]. » été plus frappé de la vanité de certains efforts. La maladie de feire de l’effet appartient a notre ép^ Je sors de l’exposition du prince Demidoff . Ce prince trop riche fait argent de sa collection on d une partie de sa collection ; on dit que c’est pour se passer la folie (et celle-là est réelle) d'acheter la maison Pompéi du prince Napoléon, cette grande beti d’un hhmedesprit. A part deux admirables de sins de Géricault, de délicieuses aquarelles de Bo-
nington, franches, loyales, coulant (comme les Charlet) de bonne source, je ferais peut-être bien comme le prince russe, et ferais comme lui beaucoup d’argent puisqu’on veut bien en donner, de cette trop célèbre Stratonice et même des Decamps, la Mâch°ire d’âne de Samson et un certain nombre de grandes et belles aquarelles. Dieu me garde de nier l’immense talent de ces œuvres, mais elles sentent trop la manière, et en vérité, comme le Misanthrope «j’aime mieux ma mie. Ô gai, - j’aime mieux ma mie ». Dans des sens très-opposés, ces deux œuvres sentent l’enclume et la réclame. Il ne faut plus penser au Poussin, au .Testament, à l'Esther, à l'Enlèvement des Salines , à ces œuvres si fortes, si antiques de sentiment, si simples de conception , on ne pourrait souffrir un instant ces gestes de pantomime, exagérés pour faire comprendre la finesse de l’autnur. Je ne parle ni de la couleur, ni de la peinture c e la Stratonice, rien que d’y penser cela fait nrincer es dents. L oeuvre de Decamps veut, au contraire, etre trop coloriste et ne l’est guère plus que l’œuvre de M. Ingres. Paysage faux, verdâtre, cette belle composition, vigoureuse certainement dans le style perd son effet par V immobilité de la peinture. Les belles aquarelles exposées à cette vente perdent par une richesse de tons inopportune. Il n’est pas un vêtement de singe qui ne contienne toutes les laques,
vertes touTcelft’ T" ^ ^ Chimie’ rouges’ furies, une bah t, f’ retaPe’ regratté> l’empâté avec une habileté, un talent, des ressources dont on re~
gre e emploi. La Stratonice, achetée à la vente de
Ws aSla qU6lqUe mille
Iran es, a la prétention d’atteindre les cent mille;
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voilà comment nous procédons aujourd’hui! Et dire, que j’aime mieux ces belles lithographies de Charlet...; il faut que le vrai soit bien fort ou mon goût bien dépravé. Trouvez quelques défauts à des œuvres qui se vendent si cher! Dieu sait cependant, que j’aime mieux admirer : quel bon plaisir l’on éprouve à aimer une œuvre, à entrer dans la vie même de l’auteur! N’est-ce pas un ami? Tu vois, mon cher ami, que moi aussi je mets bien des restrictions à d’anciennes admirations, qui cependant n’ont jamais chez moi été sans réserve. Quant à Lamartine, que tu traites fort mal et qui prête malheureusement à toutes les attaques par ses malencontreuses spéculations, «sa mendicité déplorable», comme'tu le dis à la suite de tous, il a été si malheureux, on a été si injuste à son égard, qu’il faut lui pardonner bien des choses. Il n’a pas voulu être le plus grand homme du monde, mais il reste toujours un homme bien extraordinaire. Quand je le vois, je suis, je l’avoue, tout de suite sous le charme. Il est doué par les fées, et d’une bouche divine sortent comme dans les contes de Perrault des perles et des diamants; c’est une grâce inimaginable que la parole de ce poëte, puis il a 73 ans! Rappelle-toi ces singuliers moments où la société des décembristes acclamait, le président, et avec quel fier dédain l’homme abandonné après de si grands services passait sous le silence de la foule. Je ne l’excuse pas aujourd’hui, mais il a du bien souffrir et penser que la France ne méritait guère qu’on jouât pour elle aucun rôle, surtout celui delà pauvreté, qui est ce qu’elle dédaigne et méprise uniquement aujourd’hui.
« Tu te plains du temps : que dirais-tu, cher ami,
de celui de Paris, et si tu étais peintre surtout. Après la sévérité que j’ai montrée pour deux œuvres célèbres, je n’ose parler de ce que je fais, mais il y aurait peut-être plus d’orgueil à ne pas le faire. Je sais d’ailleurs quel intérêt d 'ami tu portes à mon travail.
« J’ai repris une marine (ce naufrage dont, je crois, tu as vu l’ébauche) sur une plus grande toile. Elle est fort avancée et a été très-vite en considérant les difficultés que donnent ces temps ténébreux; jamais je n’ai vu, je crois, un hiver pareil. Sans être malades, nos santés se ressentent de cette humidité constante; si cela se prolongeait, on verrait comme en Angleterre la pendaison devenir à la mode et lien portée. »
Malgré ses succès incontestés aux derniers Salons, Paul Huet à la surprise générale, ne put passer officier dans la Légion d’honneur.
« Je n’ai jamais su faire mes affaires, écrivait-il à un ami, et je n’apprendrai guère aujourd’hui. Une fierté maladroite, un mouvement de timidité un peu orgueilleuse (l’orgueil, vous le savez, marche derrière la timidité) a indisposé contre moi une des rares influences qui me veulent quelque bien, et j’ai su, d’un homme bienveillant, me faire un ennemi que je sens d’une façon indéfinissable, comme certain air qu’on ne touche pas. Je ne puis aujourd'hui que demander un peu de calme et de santé pour mettre à profit les dernières années qui me restent, et ne point souffrir d’une persécution qui se fait sentir
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dans les petites occasions. Ce qu’il faut surtout, c’est la santé, le bonheur de ceux qui nous entourent. »
Cette santé qu’il désirait — pour lui et les siens — il ne la reconquit jamais complètement. Je n’ai vu Paul Huet que dans la dizaine d’années qui précédèrent sa mort. De taille moyenne, un peu voûté, le visage couperosé s’enlevant en vigueur sur une barbe très-blanche, il paraissait fatigué avant l’âge. Toute l’énergie de son orgueil de révolutionnaire et de son esprit caustique vivaient dans l’éclat de ses yeux fins, hardis et timides à la fois.
Auguste Préault a mis sur la pierre tombale de Paul Huet un médaillon saisissant de passion.
Rien ne faisait prévoir l’imminence du coup qui l’enleva brutalement à ses amis et à sa famille. Il tomba, le 9 janvier 1869, foudroyé par une attaque d’apoplexie. Le matin même il avait travaillé au ciel d’un tableau qui couronne dignement sa carrière de peintre.
Paul Huet marquera dans l’histoire de notre époque par la part qu’il a prise aux premiers mouvements de la Renaissance artiste, du Romantisme. Il entrevit, alors qu’on ne peL gnait plus, que le propre d’un peintre est de savoir peindre.
Il est le premier en date de nos paysagistes lyriques. Il y avait en lui la foi du précurseur. Par les épisodes apprêtés, les coups d’ombres et de lumières qu’il introduisait dans ses compositions, par la tendance à l’effort dramatique, il s’est montré parfois plus littéraire que littéralement paysagiste. Il a parfois plutôt cherché des sujets de composition générale, qu’il ne s’est abandonné à l’intimité du spectacle. Mais il a été audacieux à son moment , sincère toujours, souvent grand.
Il avait élargi sa manière dans ses derniers tableaux et ses dernières études. J’ai sous les yeux une de celles-ci. Elle est prise du sommet du Calvaire, d’un des monticules sablonneux, verdoyants et semés de roches grises qui dominent la ville de Fontainebleau. Le regard rencontre un rideau de bouleaux, un mur plus opaque de sapins, puis, au-delà d’une vallée profonde, une colline boisée qui, s’avançant comme un cap, semble se séparer d’une mer bleue, la fin de la forêt et les plaines lointaines du Gâtinais. Des nuages gris clair, frangés de vermeil éteint, impriment à l’ensemble ce cachet de mélancolie élevée que Huet portait sans cesse en lui. La touche en est large, la couleur généreuse, la composition ample. Nul paysagiste français n’a
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mieux mis à profit l’enseignement de Rubens.
La maladie a souvent trahi ses forces, elle n’a jamais abattu son courage. On a toujours vu Huet sur la brèche des expositions, alors qu’absent il ne pouvait soutenir en personne ses intérêts et que, dans ces dernières années surtout, un injuste silence se faisait autour de ses œuvres. On peut le surprendre parfois fatigué et absorbé comme au sortir d’une lutte contre un idéal trop lourd. Mais on ne saurait oublier que les frondaisons puissantes et variées de l’école contemporaine ont poussé dans le sol qu’avait un des premiers déblayé et qu’avait labouré profondément Paul Huet.