CRITIQUE D’ART
L’article que l’on va lire était rédigé, composé, prêt à être tiré (1) au moment où une nouvelle douloureuse nous surprit ! Celui qui en était l’objet, M. Sainte-Beuve, succombait à la longue et douloureuse maladie qui n’avait pu altérer ni la régularité de son travail et de sa production, ni la virilité délicate de son talent.
Nous le laissâmes paraître tel que nous l’avions écrit, en ajoutant à la fin, quelques pensées plus générales à des notes prises sur les derniers volumes de celui qui ne cessa d’être pour nous* dans l’épanchement des conversa-
(1) Dans la Gazette des Beaux-Arts.
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tiens privées, un guide indulgent et sûr. Cette fois, nous y joignons quelques billets.
M. Sainte-Beuve fait , chaque année , le désespoir des pauvres diables qui veulent se tenir au courant à la fois des bons livres et des éditions définitives. Les rayons de leurs bibliothèques n’y suffisent pas plus que le fond de leur bourse. En vain ils se déclareront complets. En vain lorsqu’ils verront annoncée, à la vitrine des libraires, une édition nouvelle de quelque partie de cet œuvre, dont l’ensemble, selon l’excellent mot de Paul de Saint-Victor, « donne l’éblouissement » , ils résisteront et se persuaderont qu’ils peuvent s’en passer ... chaque
jour, un ami ou un journal viendra leur dire : « Vous avez lu la curieuse lettre de Victor Hugo, républicain dès 1832, que donne Sainte- Beuve' dans la dernière édition des Portraits 'contemporains (1) ? Quelles notes exquises il a piquées à la fin de l’étude sur George Sand ! Gomme les billets d’Alfred de Vigny, qu’il livre cette fois, servent à expliquer cette nature indécise et complexe! Avec quelle subtile iro-
(1) Nouvelle édition, revue, corrigée et très-augmentée. Michel Lévy frères, 1869.
nie, et sous quelle irrésistible impulsion de la vérité, il fait ressortir à d’autres places le ton trop monté de ses premiers enthousiasmes ! Ne diriez-vous pas le diable fait ermite, s’appliquant — aux bonnes places — la discipline? »
Notre homme intrigué, alléché, prend en maugréant le chemin de la librairie Lévy. Et c’est en revenant, lorsqu’il coupe les feuillets, lorsqu’il savoure à petites gorgées ces notes élégantes et résistantes comme les tasses en filigrane où les Orientaux boivent le café, qu’il s’apaise et pardonne.
Dans les quelques lignes de préface qui ouvrent le premier volume de cette nouvelle édition, M. Sainte-Beuve déclare que « ... ce sont là des portraits faits à une certaine date, à un certain âge. Ils nous rendent, aussi fidèlement qu’il lui a été possible, les originaux tels qu’ils lui parurent. » Plus loin, il ajoute qu’en les relisant et les complétant à distance il tiendra compte de toutes les différences « pour pousser le plus possible au relief et à la vérité » .
Donc ces Portraits , outre la masse variée de documents certains et toujours délicatement choisis qu’ils mettent à notre disposition sur les hommes qu’a connus et pratiqués M. Sainte- Beuve, affirmentbien son mode préféré de cri-
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Lique. C’est, je pense, le bon mode, alors qu’il s’agit d’un contemporain parlant de ses contemporains. Peut-on espérer d’offrir autre chose que des matériaux pour les morceaux d’ensemble dont le présent ne saurait coordonner les parties? La valeur réelle d’une œuvre et d’un homme, leur rôle effectif dans le temps qu’ils ont traversé, ont bien des faces et des poids divers, et les contemporains eux-mêmes les mieux informés n’ont su que bien peu de choses de la vérité vraie. Les mobiles rentrent dans la série mystérieuse des évolutions fatales. Un homme est-il si coupable d'avoir pensé comme toute sa génération? L’esprit humain peut-il se rendre compte, à un moment donné, du degré exact de température morale auquel le mettent l’état des sciences et de la politique, de la vie matérielle, et peut-être l’obsession des causes physiques, encore inobservées mais aussi tyranniques que l’est l’influence accablante de 1 électricité sur certaines natures nerveuses?
M. Sainte-Beuve, en physiologiste de la bonne école, note tous les symptômes et anatomise tous les faits qu’il a recueillis.
« Vers 1828, écril-it (t. I, p. 413), à cette époque que nous avons appelée le moment calme et sensé de la Restauration, l’exaspération des partis, soit las-
situde, soit sagesse, avait cédé à un désir infini de voir, de comprendre et de juger. Autour de Hugo, et dans l’abandon d’une intimité charmante, il s’était formé un très-petit nombre de nouveaux poètes.... On devisait les soirs ensemble.... Le vrai moyen âge était étudié, senti dans son architecture, dans ses chroniques, dans sa vivacité pittoresque ; il y avait un sculpteur (David d’Angers), un peintre (Louis Boulanger), parmi ces poètes, et Hugo qui, de ciselure et de couleur, rivalisait avec tous les deux. Les soirées de cette belle saison des Orientales se passaient innocemment à aller voir coucher le soleil dans la plaine, à contempler du haut des tours de Notre-Dame les reflets sanglants de l’astre sur les eaux du fleuve; puis, au retour, à se lire les vers qu’on avait composés. Ainsi les palettes se chargeaient à l’envi, ainsi s’amassaient les souvenirs,.. *
Belle époque qui de tous points rappelle ces jours où les tableaux vénitiens, où les sonnets florentins, où les traités des grammairiens français nous montrent les peintres, les philosophes et les poètes traversant la campagne et s’asseyant à l’ombre pour converser des nobles aspects du paysage et des nobles choses de la pensée !. De nos jours, les artistes n’ont plus ' guère le temps de causer. Ils nourrissent contre l’écrivain, dont la critique peut compromettre leurs intérêts matériels, une dure méfiance.
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Plus d’échange de confraternité, ni de sympa* thie! Rien que des rapports diplomatiques et gourmés. L’artiste ne fait plus éclore des œuvres, il produit. Le critique ne juge plus ces œuvres, il les jauge.
Oui, la force de l’école romantique, qui a renouvelé la face de l’art contemporain, a été dans cette union intime des artistes et des poètes. Ceux-ci apprenaient à lire plus nettement dans le poëme abondant et éclatant de la nature. Ceux-là apprenaient en échange à pénétrer dans la forêt compliquée et enivrante aussi de la littérature. Les uns et les autres s’appelaient aux mêmes fêtes communes : ceux-ci à visiter quelque coin récemment découvert dans une vallée des environs de Paris; ceux-là, à la lecture d’un drame. « Mercredi, 17, à 7 heures et demie précises du soir, écrit Alfred de Vigny à Sainte-Beuve (14 juilh 1829), le More de Venise vivra ou mourra par-devant vous, mon ami... Êtes-vous assez bon pour vous charger d’inviter de ma part nos deux amis, Boulanger et Devéria, et les prier d’être d’une exactitude militaire, s’ils ne veulent revenir chez eux à quatre heures du matin? »
M. Sainte-Beuve a reproduit, dans le second volume de ses Portraits contemporains , l’article réimprimé par nous dans notre Étude sut
Paul Huet (1). Il l’a fait précéder de cette note curieuse :
« La critique de la jeune école, en 1829-1830, ne s’en tenait pas seulement aux poètes et aux littérateur , les peintres novateurs étaient nos frères, et la lutte que nous engagions pour nous-mêmes, nous la soutenions aussi pour eux. J’ai toujours paru ne m’occuper d’art qu’incidemment ; j’en ai rarement écrit, bien persuadé que, pour être tout à fait compétent en ces matières, il faut y passer sa vie ; mais je n ai cessé, tant que j’ai pu, de voir et de regarder, et je n’ai pas laissé l’occasion de dire mon mot et de donner mon coup de collier à ma manière. Ainsi faisais-je pour Paul Huet au lendemain de la révolution de juillet 1830. Je publiai dans le Globe du 23 l’article que je reproduis ici, et qui retrouve à mes « eux un triste à-propos dans la mort du paysagiste, notre ami, survenue le 9 janvier 1869. La veille encore, à cinq heures du soir, cet ami de quarante ans était assis à mon coin du feu, causant, non sans quelque ombre de tristesse, de toutes ces choses qui nous étaient communes et chères, idées d’art et de philosophie sociale, souvenirs du passé, perspectives un peu sombres et voilées de l’avenir. Paul Huet n était pas seulement un pinceau et un talent, c’était une intelligence. Et ceux qui l’ont connu de près ajouteront: C’était un cœur droit orné des plus douces vertus. »
Ce vague regret que réprime Sainte-Beuve
(4) Voir page 19o;
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« de n’avoir para s’occuper d’art qu’incidemment », nous l’éprouvons, nous, pour lui, vivement. La critique d’art n’exige point une absorption aussi tyrannique qu’il sembla le croire. Théophile Gautier n’a pas interrompu son œuvre de poète et de romancier pour continuer sa série si abondante, si colorée, si noblement sympathique, d’études sur les arts de la peinture et de la sculpture. Ce qui est indispensable, ce n’est pas seul un goût instinctif, qui porte droit à la chose belle ; c’est encore un sentiment inné de compréhension des choses actuelles, aussi différentes de celles du passé dans leur essence que dans leur expression. Il faut savoir, dans tous leurs secrets, l’idée et la langue de son temps.
M. Sainte-Beuve, le critique et le romancier que l’on sait, possédait à fond ces deux forces. Quoi de plus fin, au point de vue du ton, — tel que les délicats le veulent aujourd’hui, — que la remarque terminant ces passages que je découpe dans le premier volume de Volupté (1) ? Deux êtres qui s’aiment un peu subtilement et comme à distance font une promenade « au milieu de toutes sortes de conversations pareilles à cette
(1) Paris, Eugène Renduel, 1834.. T. I, p 237. Édition originale.
vue du ciel et du sentier, douces, nuancées, fuyantes, sans. étoile vive, sans trop d’éclat ni trop d’ombre, mais délicates aussi, subobscures, parsemées d’une sombre teinte indéfinissable, comme cette rousseur printanière des bois sur un fond de sérénité. » Les deux amants retournent au même endroii après « une de ces grosses pluies chaudes qui décident le printemps. » La nature a changé d’aspect, et les surprend et les effraye par sa parure trop voyante et ses parfums trop chargés. « La nature champêtre... redevient païenne, soumise au vieux Pan et toute peuplée d’hamadryades. Une solitude trop fleurie et trop touffue, pour un solitaire trop jeune, doit être souvent une dangereuse compagne. Jérôme recommande en maint endroit l’âpreté dans le choix des déserts. Le grand peintre chrétien, Raphaël, par un instinctif sentiment d’harmonie et comme de pudeur, n’a jamais semé aux arbres lointains de ses paysages, derrière la tête de ses vierges, que quelques feuilles si rares qu’on peut les compter. » Cette intuition sagace de l’accord que les primitifs — car les madones assises dans des paysages ombriens sont surtout de la période péruginesque de Raphaël — établissaient entre les personnages et les milieux est très-caractéristique. Certes, l’épithète de j vein-