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SAINTE-BEUVE, CRITIQUE D’ART
tre chrétien , qu’on accolait, à ce moment, au très-païen maître, était précisément, en ce sens, en parfaite situation.
Quelle différence si l’école de 1830 eût rencontré un défenseur semblable à celui-ci et non un Gustave Planche, peu sensible, capricieux, gourmé, lent dans ses jugements, sagace, mais peu instruit ! Mais le courant littéraire l’a emporté. Ce n’est que tard, très-tard, lorsqu’il fit un article sur les Frères Lenain , de Champfleury, et lorsqu’il suivit d’un œil intrigué et amical l’œuvre des frères de Goncourt, si démonstratif, sur l’art du xviii0 siècle, que Sainte-Beuve marqua quelques préoccupations d’avoir trop négligé ce riche filon de l’information à l’aide des artistes. Il s’écrie, par exemple, dans son étude sur la Reine Marie Leckzinsha (1) :
« Honneur aux maîtres du crayon et du pinceau ! C’est par eux qu’on prend la plus parfaite et la meilleure idée de cette bonne, honnête, charitable et assez spirituelle reine. » Puis il passe en revue, les analysant de trèsprès, un pastel par La Tour, à mi-corps, un grand portrait en pied de cérémonie et d’apparat, par Van Loo, un portrait un peu théâtral par Tocqué , et il s’excuse, en note, de ne
(1) Nouveaux Lundis, t. VIII.
point insister sur le portrait de la reine, en habit de ville, par Nattier, qui est dans les galeries de Versailles. « Conclusion générale : Ces trois hommes de talent ont rendu à la reine le plus grand des services auprès de la postérité. Il semble qu’ils se soient défiés de l'insipidité comme d’un écueil : ils ont poussé au piquant. » Il ajoute même : « Après des œuvres d’art si distinguées, les portraits écrits vont nous paraître bien pâles et bien ternes. . . »
Dans ses études sur Port-Royal , les portraits des solitaires et de leurs amis, qui abondent, en peinture et en gravure, lui eussent ouvert sur certains caractères des horizons qu’il ne découvrit que par la force lentement amassée de ses immenses lectures et de son incroyable perspicacité.
M. Sainte-Beuve, dans d’autres volumes que
nous avons signalés à mesure qu’ils paraissaient,
a publié un Horace Vernet et un Ctavarni.
Les lettres, les notes, les papiers ont seuls
été curieusement triés, lus et annotés. Il n’a
parlé que des correspondances de Vernet, qui
lui avaient été confiées par un ami de la famille.
Il n’a presque fait que reproduire un roman de
Gavarni demeuré inédit. Il n’est pas entré dans
l’œuvre de ce dernier. Il s’est tenu seule-
ment sur le bord, pour signaler l’effort philoso-
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Gavarni, en 1843, a dessiné d’après luiinême pour la revue de Gurmer, les Beauxarts, une admirable lithographie ; portrait minature, mi-fantaisie de l’artiste et du fashionahle, du satirique alors en pleine vogue et de l’homme à femmes; titre-frontispice pour la portion médiane de son œuvre, celle qui suit les croquis et qui précédé les amertumes de Thomas Vireloque.
C’est un visage aux traits fermes, de grands yeux foncés mélancoliques, un front proéminant ; une barbe soyeuse et claire et des moustaches qui jettent leur ombre sur une bouche aux lèvres sensuelles et à l’expression dure. Un foulard blanc est noue sans façon autour du
cou bien modelé. Une élégante jaquette de velours noir est boutonnée sur un torse bien découplé. Les manchettes sont retroussées et laissent la main libre pour le travail. Gavarni vient d’allumer une cigarette. Une main dans la poche, la tête un peu inclinée, il regarde devant lui distraitement, et l’on peut croire que sa pensée errante poursuit une « légende » .
Ce portrait nous revient sous les yeux, traduit en eau-forte par Léopold Flameng, imprimé en tête de Gavarni , V Homme et V Œuvre, que vient de mettre au jour Edmond de Goncourt après l’avoir écrit en collaboration avec son frère.
Presque en même temps, MM. Armelhaut et Bocher plaçaient aussi, en tête de leur catalogue si complet et si vaste de l 'Œuvre de Gavarni , la gravure d’un dessin fait par luimême d’après lui-même. Celui-ci est également caractéristique, mais n’ajoute guère à l’autre que la curiosité d’un costume de Parisien en 1835. Avec le portrait de Frédéric Sauvage, aux cheveux blancs ébouriffés, au visage ravagé, rêvant devant le modèle de l'hélice, et qui ressemble étonnamment au maître dans sa vieillesse, on peut reconstituer un Gavarni à peu près complet,
Guillaume-Sulpice Chevallier, né rue des
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Vieilles-Haudriettes, le 13 janvier 1801, avait dans les veines du sang de vieux tonneliersvignerons de la Bourgogne. Le père avait été membre du comité révolutionnaire de la rue de Bondy. L’enfant tira vraisemblablement plus du côté maternel. Son oncle fut un certain Thiémet, grimacier populaire, fameux dans les chroniques de la fin du dix-huitième siècle.
Son enfance et sa première jeunesse se passèrent dans des ateliers d’artiste, chez un architecte ; puis dans un atelier d’instruments de précision et au Conservatoire des arts et métiers , et l’on peut croire que c’est là qu’il prit, instinctivement plus que de pratique, ce goût pour les mathématiques qui se réveilla si fu» rieusement dans la dernière période de sa vie. A vingt ans, son professeur de gravure, Adam le père, l’envoya à Bordeaux graver les détails du port de cette ville. Le jeune homme, vaguement troublé du désir de dessiner, déjà infatigable preneur de notes, s’arrangea mal des nécessités de la vie, et se lança dans les Pyrénées. On sait que c’est en souvenir du site pittoresque de Gavarni que, plus tard, à Paris, Chevallier adopta le nom de guerre sous lequel nous allons le suivre.
Il resta dans les montagnes ou à Tarbes jusqu’en 1828, couchant sur le papier encore
25fi MAITRES ET PETITS MAITRES
plus de projets de nouvelles ou de critiques que de dessins sérieux. Cependant il osait envoyer à l’éditeur des journaux de modes d’alors, M. de la Mésangère, des « travestissements » qui furent acceptés.
Il revient à Paris. Le voilà sur son vrai terrain. Il ne le quittera plus. Il court les promenades, les bals, les mansardes, les rues; il court particulièrement aussi les bonnes fortunes. En peu de temps, à en juger par ses carnets de notes, que conserve son fils, Pierre Gavarni, il a fait, sur tous les points, des études très-complètes.
M. Emile de Girardin, en 1830, le choisit pour dessinateur de son journal la Mode. C’était le mettre en rapport avec Balzac, avec Eugène Sue, avec Duponchel, avec Henry Monnier, avec toute la bohème littéraire et artiste. On sait si Gavarni en sut profiter ! Le Musée des familles , V Artiste, puis le Charivari se le disputèrent, et tout le monde a présent au souvenir quelques bribes de l’œuvre qu’il dispersa, en bois, en lithographies, en dessins à la plume, en aquarelles, avec une prodigieuse désinvolture. Notons qu’il écrivait, et que l’on a pu recueillir en volume un paquet de nouvelles, parues çàetlà, surtout dans le journal qu’il fonda à ses risques et périls le
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Journal des gens du Monde, source, pour lui, d'amères et interminables tribulations d’argent (1).
Le Bal de V Opéra, ClicJiy , la Boîte aux lettres, les Enfants terribles, les Lorettes, les Fourberies de femmes en matière de sentiment , les Étudiants, les Coulisses, forment un ensemble d’une valeur et d’une originalité frappantes. Quelles que soient les critiques de détail, l’œuvre reste singulier et abondant : vieilli par le costume et sauvé par la légende, faible par les conditions plastiques et vivant par une sorte de beauté du diable; cynique et parfois attendri ; indulgent à ia dépravation et terriblement dur pour les puissants et les riches. Gavarni , artiste et littérateur incomplet , a
(1) Ce fragment d’une lettre d’un auteur encore vivant à l’éditeur Eugène Rendue], et que le hasard des ventes a fait tomber dans nos mains, fait bien sentir la note de littérature et de dandisme que Gavarni tentait de faire accepter dans cette revue à gravures.
« .. J’ai rencontré hier Gavarni et je lui ai parlé d’une insertion dans son journal. 11 m’a offert une chose que je crois très-bonne. Il veut faire la semaine prochaine pour trois mille francs d’annonces dans tous les journaux. Il y mettrait le détail de tous les articles publiés dans les premiers numéros, de sorte que le fragment de ia Tête et le Cœur se trouvera ainsi annoncé partout... Cette considération m’a décidé à lui envoyer le morceau de suite... Dans le numéro où je passerai je vais être à côté d’une pièce de vers de Lamartine.
« Si vous avez vu leur journal, vous aurez remarqué qu’il est assez élégant, et sa cherté ne le conduira que dans des mains distinguées... »