P. DE M
complété ses dessins par des légendes où l’exquisité et la fantaisie s’allient à un septicisme ingénu et raisonné. Tout historien sérieux du règne de Louis-Philippe a dû lire et sonder cette œuvre que la bourgeoisie dévorait. Son Carnaval eut pour épilogue les Invalides du sentiment et les Lorettes vieillies.
Quelques billets autographes de lui me sont tombés dans les mains. Les héros sont morts. Il n’y a plus d’indiscrétion à les publier. Us ont l’originalité et presque la concision caractéristique de ses légendes :
« Je regrette bien vivement, madame, qu’il me soit absolument impossible de vous avoir, pour cette fois, un billet d’homme à la Renaissance. (Notez que : « je regrette bien vivement » n’est qu’une phrase, attendu que je ne me soucie guère des hommes, vous le savez, madame — je me soucie encore moins des hommes dont vous vous souciez, mesdames.
Yoici toujours les deux vôtres *. — Ce qui est bien autre chose ! — C’est d’abord pour moi une occasion de vous être personnellement agréable — et ensuite — pour moi aussi — une certitude de vous rencontrer dimanche — personnellement aussi.
« Donc, adieu, madame.
«Nous nous verrons dimanche!
Billets, diab
« Le Marchand de mottes à brûler.
GAVARNI
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Celui-ci esi encore adressé à la même dame, une femme de lettres :
« Oui, certainement, je vous attendrai — et je verrai ce qu’on entend vous faire signer. — Quand vous voudrez — à six heures du matin, si vous voulez.
» Mais il faut que je sache, avant ce rendez-vous, de quelle valeur est le jugement qui le nécessite, — enfin jusqu’à quel point il serait dans votre intérêt de refuser de signer — et dans quelle position ce refus vous mettrait.
« Où dînez-vous demain? Voulez-vous que nous dînions ensemble au cabaret avec l’enfant terrible, comme l’autre jour? — Il est absolument impossible de vous éviter de venir prendre Éliza. Mais je puis vous envoyer chercher à six heures dans ma voiture.
« Répondez-moi tout de suite, tout de suite. — Il faut que j’arrange ou plutôt que je dérange toute ma soirée demain mardi, pour vous la donner.
« Et puis que je vous dise une chose : Vous êtes la meilleure femme du monde, maïs vous avez une horrible manière de prendre l’amitié qu’on a pour vous, tout en croyant à cette amitié. — Vous cherchez toujours, pour le caresser, un intérêt personnel sous le désintéressement qu’on vous témoigne. — Vous passez derrière le maître, qui vous accueille, pour aller baiser le valet — et vous avez cent fois blessé ainsi sans le savoir mon amitié pour vous.
« Vous m’écriviez ce matin — il n’a pas été question de vous, soyez tranquille, — je me moque bien de votre procès ! Moi qui passe ma vie sous de vrais procès , dont je ne songe à m’occuper que
quand j’ai- les jugements bel et bien conditionnés sur le dos.
« Ce matin même je me suis laissé mettre dans le cas de payer sur l'heure un argent d’un jugement auquel j’avais oublié de former opposition. — Voyez !
a Un bonjour — demain si' vous voulez — et si vous voulez répondez tout de suite.
« Ci. »
Ce billet-ci fait allusion à un roman dont Sainte-Beuve, dans ses Nouveaux Lundis, a donné l’analyse.
« Voici, enfant, ces quarante lettres que vous voulez lire, je ne sais trop pourquoi.
« Ne cherchez pas le moindre ordre dans tout ceci. — On n’a jamais pu savoir si ces lettres ont eu jamais un ordre quelconque. — Aujourd’hui, la charrue s’y trouve à tout bout de champ, devant les bœufs. Ça ne fait rien du tout.
« Et c’est par-dessus le marché tout criblé de contradictions, comme de juste.
« Vous pensez peut-être que deux liards de bon sens dans ce marivaudage n’aurait rien gâté, je suis de l’avis contraire.
« — Il ne s’agit pas de cela — mais bien de savoir comment nous allons ce matin.
« Dites !
En 1847, Gavarni partit pour l’ Angleterre. Il ne vit dans ce pays que le côté misère, qui y
GAVARXt
est épouvantable, mais qui n’est qu’une plaie mordant au flanc d’un grand corps. Il ne chercha à en dégager que le pittoresque. Il blessa à fond les Anglais qui, précisément, répugnent à ces indiscrétions sur les chancres sociaux. La nouvelle delà révolution de Février l’y vint trouver et le jeta dans une irritation mesquine. Il n’avait pas réfléchi à cela, et le fils du vieux révolutionnaire, l’enfant de Paris adulé par la bourgeoisie ne comprit rien à cette proclamation d’un fait si neuf, le Suffrage universel.
Dès ce moment, du reste, « la mathématique » l’envahit. Ce fut d’un crayon presque irrité qu’il créa son dernier type, Thomas Vireloque d’une plume de moraliste à la Dumas fils, qu’il le souligna de légendes cruelles. Cette manière fut peu comprise. Gavarni après de longues luttes contre les soucis d’argent, une longue résistance contre une lente et douloureuse maladie, s’éteignit le 26 novembre 1866, dans sa maison de l’avenue de l’Impératrice, oublié, sauf de quelques amis fidèles.
Ses dernières années avaient été empoisonnées par une affaire singulière. Gavarni s’était arrangé s’était fabriqué, l’on peut dire, une propriété toute à son goût. Il y avait enfoui une partie de ce que lui avaient rapporté ses litho-
graphies, ses bois, ce que lui rapportaient encore ses aquarelles, finement lavés par dessus un trait tracé à l’encre rouge. Le passage imprévu du chemin de fer de ceinture l’en déposséda au moment où il allait jouir enfin de la pousse de ses arbustes, de ses arbres rares !
Mais laissons parler les pièces administratives ; elles sont en même temps que personnelles comme un petit paragraphe des Mémoires de l’empire.
Après qu’il eut reçu les premiers avertissements, puis les premières sommations d’avoir à déguerpir, Cfavarni fit parvenir ce mémoire à l’empereur :