‹ Maîtres et petits maîtresChapitre 37 sur 40 · G AV AB NI · texte numérisé non relu

G AV AB NI

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« Sire,

« Il n’est pas possible que Votre Majesté sache ce qui se passe : — que, par le fait d’un rapport envoyé du cabinet de l'Empereur , et que je ne pouvais pas ne pas prendre au sérieux, j’attends depuis sept mois. cloué dans une insupportable incertitude — et qu’enfln, ce soir, on me fait, au nom du préfet (à son insu sans doute aussi), sommation de quitter ma maison dans vingt-quatre heures ! — « l'indemnité » (je ne sais laquelle), « ayant été », dit-on, « déposée à la Caisse des consignations. *

« Sire, vous êtes l’Empereur NapoléonlII.

« De Votre Majesté le très-humble et obéissant serviteur.

a GaYARNI. »

Gavarni vaincu ne se consola poini du ravage de sa propriété d’élection.

Il habitait une maison, fermée à tout le monde, dans Favenue de l’Impératrice. Presque personne ne reçut à temps la nouvelle de sa mort. Ce fut presque l’isolemeut d’un convoi de pauvre. Sa croix ne figurait même pas sur son cercueil.

JULES DE GONCOURT

26 juin 1870.

Il y a quelques jours, je recevais la dernière des livraisons de l'Art au XYIII0 siècle , celle qui contient les Vignettistes , Eisen et Moreau. Pour la première fois, depuis dix ans, l’envoi de l’une de ces plaquettes n’était signé que par Edmond. Je savais que depuis un an une maladie nerveuse opérait son travail fatal dans le cerveau de Jules que je ne voyais plus qu’aussi souvent que la discrétion le tolérait. Cette moitié d’envoi, si je puis dire, me troubla profondément. Cependant le lendemain un ami commun m’affirma, à ma grande surprise, qu’on croyait, au contraire, Jules mieux portant.

JULES DE CONCOURT

Lundi soir, un billet d’Edmond m’apprenait qu’une lésion à la base du cerveau avait déterminé une phthisie galopante; et que, sans secousse, du reste, et sans qu’il eût visiblement repris sa connaissance, Jules de Goncourt s’était, endormi, comme un enfant, dans l’insondable nuit.

Je l’ai vu à Auteuil, sur son lit de mort, grave, tout habillé comme pour une sortie. Son front s’était plissé ; ses yeux s’étaient rouverts ; son regard vitreux semblait plein d’un regret effrayant, d’un étonnement indicible , d’une indignation navrée contre ce sort qui brisait, avec ses obères espérances de gloire, les enlacements dTine amitié fraternelle sans exemple.

Je sais qu’il n’avait pas quarante ans ! Depuis la sortie du collège, une fusion s’était opérée entre ces deux esprits et ces deux cœurs, comme la fusion de deux lingots dans un creuset fait un métal nouveau. Toutes leurs études, tous leurs livres, toutes leurs pièces, furent conçus, discutés, écrits, corrigés en commun. Je leur écrivais : « A mon ami Edmond et Jules de Goncourt. »

Ses travaux littéraires ne m’appartiennent, point ici ; d’ailleurs, qui saurait en dégager la part de son frère? J’ai dit un jour l'iptérêt

qu’y prenait Sainte-Beuve. C’est ce juge qu’il faut relire. Je ne veux qu’affirmer que Jules de Concourt fut un des plus sincères hommes de lettres de notre temps, un piocheur et un original d’une race hardie et tenace qui se fait aussi rare que celle des faucons.

Il était Parisien, tout à fait Parisien. Quand je le vois passer dans mes souvenirs d'il y a dix ans, svelte et jaseur, hlond comme un chérubin, l’œil bleu sombre tout traversé de vifs éclairs ou lourd de méditation absorbée, la bouche ironique et sans fiel, la main tendue aux amis, l’esprit chargé à mitraille de saillies vives, de mots gouailleurs, de jugements appuyés, avec je ne sais quoi de « casseur » mitigé par une exquise politesse, il me semble voir un Parisien de la seconde moitié du dernier siècle, ressuscité tout exprès pour s'assurer si quelque nouveau Gabriel de Saint- Aubin ne rôde pas sur les quais, dans les squares, dans les Habille du Paris actuel.

Je ne leur ai jamais demandé de détails précis sur leurs origines, leur première vie. Je ne puis que rappeler ce passage de la préface & Henriette Maréchal :

« ... Mon Dieu, ce n’est point notre faute (le de qui précède leur nom). Nous ne faisons que porter le nom de notre grand-père, un avocat,

JULES DE CONCOURT 273

membre de la Constituante de 89 ; le nom de notre père, un des plus jeunes officiers supérieurs de la Grande-Armée, mort à quarantequatre ans des suites de ses fatigues et de ses blessures, de sept coups de sabre sur la tête, d’une action d’éclat en Italie, de la campagne de Russie faite tout du long, avec l’épaule droite cassée le lendemain de la Moskova... » Le billet suivant, qu’il m’écrivait de Trouville il y a deux ou trois ans, donnera bien la mesure de sa vivacité d’esprit à la Gavarni.

•1er août 67. Trouville, Hôtel du Bras-d’or.

« Mon cher ami,

C’est très-gentil d’écrire aux gens : Allons ! il n’y a plus de cœur qu’en province... Rue du Petit- Banquier !

Ah ! mon cher, Vichy, nous a gâtés.

Trouville !

Horrible cette année ! Rien que des paquets de bourgeois, des mères poussinières sur la plage, des monstres dans l’eau, et à table d’hôte — de cent couverts — des femmes à barbe qui causent du dernier article de M. de Rémusat dans la Revue des Deux Mondes.

Et nous sommes intaliés par là-de?sus affreusement.

Deux chambres comme des boîtes a cigares, des

chevaux sous nous, un enfant qui fait ses dents audessus, des femmes dont on entend tout — à côté, et dans ce moment une cloche...

Pour échapper à des idées de suicide, nous nous sommes plongés dans le travail.

Sans notre santé, qui croit avoir besoin de bains de mer, nous serions déjà revenus. Mais rassurezvous, ô mon ami, nous finirons par revenir — le 1 ;> courant. Et alors nous vous enlevons pour un jour à votre famille, et nous passerons douze heures de fête à nous donner une indigestion de l’Exposition. Nous verrons tout... tout!... tout!!!

Car vrai, vous nous manquez : vos vices nous plaisent.

A revoir donc. Japonaiserie for ever !

Et tout à vous,

Jules de G.

P. S. — M. Thiers se promène ici tous les jours habillé tout en blanc : on dirait Polichinelle voué à la Yierge.

Voici une autre lettre de Jules d’un ton plus âpre. Elle est postérieure à la précédente de deux ans. La maladie nerveuse avait fait de sourds progrès et se compliquait d’autres acci- . dents :

« Mon cher ami,

11 est très-vrai que nous sommes à Royat. Plût à Dieu que ce fût pour faire de l’eau-forte et admirer

JULES DE CONCOURT

le pain de sucre du Puy-de-Dôme; mais hous étions tous les deux, ces temps-ci, au bout du rouleau de notre santé, moi surtout. Je suis arrivé ici trèssouffrant, et je puis dire très-malade, car j’ai été pris en chemin de fer d’une crise de foie qui m’a arrêté à Clermont. Aussitôt que j’ai été un peu remis de cette cruelle secousse dont j’avais perdu l’habitude depuis un an, je me suis mis au très-vigoureux traitement d’ici : bains minéraux et ferrugineux, eau minérale en verres d’eau à une source et en bouteille à table d’hôte, douches chaudes, et aujourd’hui je passe aux douches froides.

Un vrai trou que Royat, très-pittoresque et sans la moindre distraction, sans châlet C..., sans une heure qu’on puisse passer à autre chose qu’à se pro* mener dans des sentiers de chèvres, et à travers la misère du village auvergnat. A notre hôtel , un monde compacte et attristant de scrofuleux, de douloureux, de névrosifiés, et tout au bout de la salle, une mère qui vient de perdre son fils unique de seize ans, et qui est une tête d’expression de la douleur, une Niobé moderne, d’un style que jamais art n’a jamais exprimé ! Nous nous sommes accrochés à un très-aimable général qui raconte de la guerre vraie et vue. Mon Dieu ! que c’est donc beau et inédit ! Quel champ pour un romancier se donnant l’émotion du coup de fusil! et prenant ses notes au feu ! Ajoutez à cela un lot d’hystériques bourgeoises qui ont passé l’âge : un bourgeois aigri, un Prud’homme venimeux et vénéneux ; un grec anémique avec un nom en poulos-, et qui semble un photographe venant du mont’Athos ; enfin deux Anglaises avec deux maris elFarés, idio Lises par sept ans de

voyage, el qui traînent à leur remorque un amiral anglais, invisible et frappé d’hémiplégie.

Voilà la carte de la table d’hôte.

Si vous aviez quelque pitié de deux pauvres exilés en plein pays de sauvages, vous viendriez passer une journée ici. Nous ferions une promenade avec déjeuner et dîner assez bons.

... Je crois à ces eaux qui paraissent me luire du bien, et où j’ai rencontré un fort aimable médecin... Cordialement à vous.

J. de Concourt.

Il y a six mois, Jules de Goncourt pouvait travailler encore. Vers cette époque, en février, Edmond m’a lu, à Auteuil, quelques chapitres d’un volume sur Gavarni qu’ils venaient de terminer. Jules assistait à cette lecture. De sa voix déjà traînante, avec un geste • déjà empâté, il rappelait par instants à son frère des traits caractéristiques à propos d’une nuit qu’ils passèrent auprès de Gavarni quand celuici perdit son fils adoré.

Le dernier travail auquel liait collaboré est, je crois, un catalogue raisonné de leur superbe collection de dessins de maîtres français du XVIII0 siècle. G’est Edmond qui avait plus particulièrement l’amour de la collection, de la chasse et de la possession. Jules était un conseiller d’une mémoire sûre et d un tact sans

JULES DE GOJNCOURT

ïll

égal. 11 se fût borné à un petit nombre d’objets tout à fait supérieurs.

Je ne veux pas penser à la vie qui attend son frère. Animce dimidium mece... gémissait le poète ! Il ne parlait que d’un ami. . . Je me rappelle que dans le parc du Petit-Trianon deux peupliers ont poussé si près l’un de l’autre qu’ils se sont soudés l’un à l’autre et que les cimes seules sont isolées. Imaginez-vous la foudre frappant, anéantissant un seul de ses arbres jumeaux !

J.-F. MILLET

La mort d’un peintre tel que Millet, tombé dans toute la force de l’âge et du talent, est un coup que le moment rend plus désastreux encore. Ce n’est pas seulement une de ses énergies que perd la France; l’école actuelle y manque la rencontre d’un de ces maîtres qui eussent fini par l’entraîner, au moins en partie, vers un terrain plus ferme que celui où elle erre. Fils de la terre de France et ne l’ayant jamais quittée; méditatif et convaincu ; touchant enfin à ce qui avait été l’ambition de sa vie d’artiste et à ce qui fait,' en germe, la grandeur de ses compositions, la peinture décorative ; survivant à ces gloires classiques qui

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l’avaient opprimé sans l’abattre, Millet acquérait l’autorité et prenait une position unique. Son œuvre, d’esprit tout moderne, eût trouvé son développement normal et eût rayonné chaudement dans la société républicaine dont nous foulons le seuil.

Jean-François Millet est mort à Barbizon, sur la lisière de la forêt de Fontainebleau qui regarde la Bric, le 20 janvier 1875. On s’étonnerait qu’un homme aussi robustement charpenté, de mœurs laborieuses et casanières, fût. tombé au milieu de sa soixantième année, si l’on ne songeait aux germes secrets de mort qu’absorbe la jeunesse en avalant la « vache enragée ». Millet ne s’est jamais livré bien bruyamment, mais depuis plusieurs années on ne le rencontrait plus guère, dans Paris, qu’aux jours d’ouverture des Salons. Il était de taille au-dessus de la moyenne; corpulent, à encolure de taureau, avec des mains de cultivateur. Les cheveux, bruns et rejetés en arrière, découvraient un front /m et volontaire, à la signification duquel ajoutaient des sourcils froncés, des yeux bleu très-foncé, peu ouverts et ironiques tant que le ton de la conversation ne s’élevait pas. Il avait le parler traînard des bas Normands et la parole un peu bègue. La réserve de son abord concordait avec ce que

sr conversation avait de mesuré et d* un peu doctoral. Tel on le voyait à Paris. Mais, à Barbizon, il reprenait, avec ses sabots, son jugement supérieur des gens et des. choses, sa haute bonhomie et son parler naturel. Il habitait, non loin de son ami Théodore Rousseau, une petite maison attenant à un jardin qui lui a souvent servi pour scs fonds. Un soir, nous l’avons vu dominant, de son buste saillant et de sa tête grave, la longue table sans nappe autour de laquelle une demi-douzaine d’enfants tendaient vers la soupière fumante des assiettes de terre. Sa femme cherchait à endormir sur ses genoux un enfant en danger. Il y avait de grands silences, où l’on n’entendait plus que le ronron des chats pelotonnés devant faire. Toute la sincérité et la grandeur austère de l’œuvre de Millet se révélait d’autant plus émouvante que nous savions que l’artiste supportait encore à ce moment une gêne cruelle. Plus tard, cet intérieur se fit plus bourgeois.

Millet était né le 4 octobre 1815, à Gréville, village de la côte normande, habité en partie seulement par des pêcheurs. Ses parents étaient des cultivateurs tenant le sol depuis un temps . immémorial. Au Salon de 1866, sous le titre Un bout du village de Gréville, il nous fit voir -son toit paternel : une grande chaumière

J. -F. MILLET

trapue, bâtie en galets, plantée sur b extrémité d’une falaise, recevant à plein le vent du large et ayant pour compagnon un orme dont le tronc centenaire pousse de maigres brindilles. L’enfant n’était pas un petit bourgeois ; il battit les buissons, chercha des crabes à marée basse, regarda l’école du plus loin possible, jusqu au jour où il fallut paître les oies et plus tard mener la charrue. Il avait été un bon laboureur. Il en gardait vanité. Un jour, en traversant la plaine de Cliailly, il dit à l’ami qui marchait près de lui : « Vous allez voir ! » 11 prend le manche de la charrue d’un paysan, fouette les chevaux, et retourne jusqu’au bout du champ un sillon droit comme un I. « Mes critiques sont gens instruits et de goût, j’imagine, a-t-il écrit; mais je ne peux me mettre dans leur peau, et comme je n’ai jamais vu de ma vie autre chose que les champs, je tâche de dire comme je peux ce que j’y ai vu et éprouvé quand j’y travaillais.... »

Passé jeune homme, il lut, il s’essaya à dessiner, à sculpter. On voit des traces de son couteau sur le bois de la grande porte de la grange paternelle. Ayant travaille le dessin à Cherbourg chez un professeur nommé Moucliel, il obtint, a-t-on écrit, une pension du département et s’embarqua pour Paris. Il entra

dans P atelier de Paul Delaroche. Quelqu’un me dit se le rappeler alors comme un grand gars assez cassant. Il parlait beaucoup de Michel- Ange, ce qui est loin d’être un mal, mais ce qui le fit mal noter. On n’était point alors à ces ré-, volutionnaires. Le diplomate Delaroche l’appelait « un homme dangereux ». Il quitta l’atelier et, dès 1840, eut cette chance inexplicable de faire recevoir au Salon un Portrait d'homme . Les portraits qu’il peignit dans ces premières années ne sont pas sans quelques affinités avec ceux du romantique Tassaert. Puis vinrent les jours de disette. Il nous a raconté qu'il avait accepté tout ce qui s’offrait : des enseignes pour des sages-femmes, des enseignes pour des vétérinaires, une enseigne (récemment repeinte par un vitrier) pour ce magasin de nouveautés, perpétuellement en liquidation, derrière l’église Notre-Dame de Lorette : une Vierne debout sur un croissant, tenant un enfant Jésus qui se renverse en enfant mutin. Il brossa sur calicot un Maréchal Bugeaud à la bataille d Isly, pour une baraque de saltimbanques.

Il passa au Havre toute une année, apprécié par les capitaines au long cours qui exigent des portraits ressemblants et économiques. Puis, de retour à Paris, il reprit, avec Diaz, sur un mode nouveau, ces compositions idylli-

J. -F. MILLET

que s que Fragonard enlevait avec une verve endiablée et que Prud’hon imprégna de tant de chasteté : nymphes endormies dans des clairières; baigneuses s’étirant sur la mousse des berges secrètes ; viérges1 surprises et dévêtues par des rondes d’amours malicieux, Diaz y mettait plus de coquetterie et de fraîcheur, Millet plus de contours et de sauvagerie,

Gorrége est le maître qui paraît l’avoir le plus profondément remué, sans qu’il en ait absorbé le charme. Dans ces petits panneaux, il en exagérait inconsciemment le style lumineux. C’est bien de ce maître qu’il procède. Quand on examine une photographie imparfaite, c’està-dire ne donnant que les masses de lumière et d’ombre, d’après une œuvre quelconque de Millet, on reste étonné de la parenté avec les cartons du Gorrége exposés au Louvre, dans les salles de dessins, et avec les fresques grandioses que l’on voit encore à Parme.

Mais le dégoût le prit d’un art galant sans portée et de pur commerce. Il rompit avec Diaz, qui lui disait avec colère : « Tes baigneuses sortent de l’étable ! » et était dans le

vrai. Il essaya ses forces dans une Tentation de saint Jérôme. Elle fut refusée. En revanche le jury, — protecteur du grand art, — accepta, en 4 844, une Laitière , « petite esquisse dans le

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genre de Boucher », a écrit Th. Thoré, et la Leçon d' équitation, pastel qui n’a point laissé de traces.

Son véritable premier Salon est donc, en 1847, Y Œdipe détaché de V arbre. Cette peinture a été revue récemment dans les galeries Durand- Ruel. Elle est d’un aspect maniéré et violent. Les tons sont plâtreux et plâtrés, les torses trop longs ; les membres sont noueux aux jointures et les extrémités appointes en fuseau. Mais la composition a les attaches dissimulées et solides, les nerfs, l’action des arrangements d’Eugène Delacroix., On est frappé de. cette traduction de l’antique en un langage tourmenté, mais nouveau, de cette recherche du bizarre et du souple dont, par analogie, les biches en liberté, par exemple, fournissent mieux les attitudes, le principe esthétique que les modèles somnolents des ateliers.

Enfin, en 1848, avec une Captivité des Juifs à Babylone , qui est, pour ainsi dire, sa dernière tragédie de rhétoricien, Millet exposait un Vanneur. C’était son drapeau qu’il plantait, Ledru-Rollin le lui acheta (1). Millet, qui s’appartient enfin, s’installe à Barbizon et s’attaque,

(1) Malheureusement le tableau, revendu aux enchères après le "coup d’Etat, passa en Amérique et brûla, il y a quelques années, à Boston, avec une Femme veillant son enfant.

J. -F. MILLET

avec une sincérité unique dans notre école depuis les Le Nain, à la représentation de la vie rurale, à la pénétration du centie dans lequel elle pousse et évolue. En 1849, cest une Paysanne assise. En 1850-51, des Botteleurs , et ce Semeur que Victor Hugo a fait sien dans Napoléon le Petit : « — • G était cet ouvriei mystérieux qu’on voit au crépuscule, marchant à grands pas dans les sillons et lançant dans l’espace, avec un geste d’empire, les germes, les semences, la moisson future, la richesse de l’été prochain, le pain, la vie... »

Puis viennent, en 1853, des Moissonneur s , un Berger, une Tondeuse de moutons. Les artistes, la critique étaient en éveil, j’entends les artistes qui sentent et la critique qui juge, car rien ne fut épargné par les autres pour éloigner du nouveau maître le public. Les caricaturistes le traitèrent d’idiot, de partageux, la haute critique de « peintre abaissant le niveau de l’Art ». Millet répondit en 1855 par un Paysan greffant un arbre , en 1857 par les (flâneurs, composition dans le sentiment simple et mélancolique de cette épigramme de 1 Anthologie grecque : « Aux prises avec la misère et la faim, la vieille Nico et ses filles glanaient des épis. Elle fut suffoquée par la chaleur et mourut. Ses tilles et ses compagnes lui prépa-

rèrent un bûcher sans bois, un bûcher d’épis et de chaume. Ne trouve pas mauvais, ô Gérés, que de jeunes filles aient brûlé une mortelle, une enfant de la terre, avec le produit de tes sillons. »

En 1859, cependant, le cri de l’opinion protesta contre ces rancunes d’écoles aux abois et ces effarements ridicules. Le ministère d’Ètat acheta à Millet la Femme faisant paître sa vache , (non pour le Luxembourg, qui n’avait rien de Millet, mais pour quelque musée lointain). Il croyait réparer ainsi la cruelle bévue du jury qui avait refusé au maître son œuvre la plus haute et la plus saisissante, le Bûcheron et la Mort. Le jury se composait alors exclusivement des quatre premières sections de l’Académie des beaux-arts et des académiciens libres. A ce Salon de 1859, les membres jurés de la section de peinture étaient MM. Hersent, Ingres, Horace' Verne t, Heim, Abel de Pujol, Picot, Schnetz, Couder, Brascassat, Gogniet, Robert-Fleury (1)...

La Bergère avec son troupeau , du Salon de 1864, figure exquise, d’une coloration souple et tiède que Millet n’a que rarement rencontrée, fut une œuvre parfaite. Un de nos amis,

(1) Vidi prevaricantes,.. lit-on sur la marge d’un des croquis de Millet.

J.— F. MILLET

Eugène Spuller, en a laissé celle descriplion parfaite aussi : « Tout de suite notre imagination est saisie par cette étendue d’horizon, par ce calme des champs, vers cinq heures, en octobre, par ce ciel parsemé de nuages brillants et vivement éclairés. Sur le devant du tableau, une pauvre fille, jeune encore, travaillant à quelque tricot, se présente avec sa mine humble et douce, ses beaux yeux profonds et limpides. Elle est jeune et pourtant déjà grave : c’est une âme timide, une intelligence débile, à peine développée. Et puis, comme elle est chez elle, comme elle est de ce pays ! Ges maisons que vous voyez là -bas, elle va y retourner, y prendre son repas et son sommeil....»

Une exhibition générale de l’œuvre de Millet avait été annoncée, promise. Elle n’a point eu lieu. Gela est infiniment regrettable ; la revue chronologique de ses peintures, de ses dessins, de ses eaux-fortes et les remarques techniques qu’elles doivent suggérer eussent été tout à son honneur, non sans provoquer des réserves sur ce que ses derniers envois avaient de trop tendu dans la conception et de trop laineux dans la touche. Mais la vue d’ensemble l’eût réhabilité, comme cela eut lieu pour Eugène Delacroix.

J. -F. Millet n’eut jamais la faiblesse de renier ce Romantisme auquel il avait dû, dès ses

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premières académies dans l'atelier de Delaroche, un appui contre l’énervement académique. Rien ne le rapproche plus de Delacroix que sa propension aux idées générales, la conception des grands effets de la nature et peutêtre la souplesse saine de ses jeunes paysannes. Il clôt l’ère romantique. Il ouvre l’ère naturaliste. Il marque, avec son T anneur , 1 armement d’une évolution nouvelle de cet esprit français qui ne reste jamais en repos, et différente, plus classique assurément et, moins franche à certains égards que celle qu’ouvrait si magnifiquement M. Gustave Courbet dans son Enterrement d'Ornans et d’autres œuvres de ce moment. Millet a ose présenter àlaboui* geoisie moderne cet être terrible d’enlaidissement, de fatigue et d’opiniâtreté que La Bruyère avait une fois déjà. amené en pleine cour de Louis XIV, et dont aucun artiste autre que les frères LeNain ne s était jamais soucié , dont personne ne se soucie plus dansl école française, « ces êtres qui épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé». Cela cadrait mal avec ce système de dépravation futile qui allait régner. Depuis les revues gardiennes des lionnes doctrines jusqu’à la plus basse presse,

J, -F. MILLET

ce ne fut. pendant vingt ans qu’une injure contre ce maître qui vivait absorbé dans la longue contemplation de ses modèles et dans l’observation du plein air qui les fait gris, bruns et ternes comme les alouettes, les perdrix et les lièvres des guérêts, dans l’étude du geste sobre et répété qui les courbe vers la terre, des outils qui rendent leurs mains noueuses et calleuses, du soleil et du liâle qui teignent en couleur de brique les joues, le cou, les mains et les bras des filles, du pli des étoffes grossières qui n’accuse que la saillie des épaules, des coudes., des seins robustes, des hanches, des genoux.

Millet comptera, dans la plus haute et la plus exacte acception, parmi les vrais peintres d’histoire. Il a peint son pays et sa vie agricole. Il a noté scrupuleusement le vieux paysan encore attaché aux outils et aux vêtements traditionnels, encore victime effective du travail manuel et que rendront invraisi mblable tout prochainement l’habit acheté à la ville et la machine aratoire. Il nous lègue la dernière incarnation de cet humain arriéré de qui Gambetta pouvait encore dire, en 1875, annonçant sa transformation prochaine (1) : « ....Le paysan ne change pas, lui, il n’est pas mobile il

(1) Discours aux électeurs do Belleville, 25 avril 1875.

•290 MAITRES El PETITS MAITRES

est toujours aux prises avec les mêmes besoins, il est toujours soutenu par la même pensée, il a toujours l’œil fixé sur le même but; il n’a pas toujours été libre, et il ne lui entre pas beaucoup d’idées à la fois dans la tête ; mais quand une idée y a pénétré, vainement les partis, les factions peuvent l’assaillir : elle est comme un coin dans le cœur d’un chêne, rien ne peut l’arracher. C’est là sa force. » L’instinct supérieur de ce maître, c’est d’avoir épié l’être humain dans sa fonction et le pays dans ses aspects caractéristiques. A la Normandie, il a pris les vergers ombreux au moment de la récolte des pommes, et les plateaux grandioses qui finissent brusquement sur la mer. A l’Auvergne, ses pentes roides semées d’ajonc, où les pastoures vont paître les chèvres en Liant la quenouille. A la Brie, qu’il habita a peu près sans relâche depuis 1849, les chaumes où s’installent les parcs à moutons ; les remises sur la lisière desquelles les fillettes gardent les oies, suivant, au crépuscule, d’un regard vague le vol aigu des sansonnets; les sentiers à fleur de gazon qui, aux rayons de la lune, serpentent dans la plaine comme des rubans oubliés; les celliers où l’on teille le chanvre, où l’on dévide la laine ; les laiteries où Ton bat le beurre ; puis les botteleurs de

J. -F. MILLET

foin et les glaneuses et les batteurs de blé; puis les chambres où, le soir, assise près du berceau du poupon, la femme, à la lueur de la chandelle, reprise les effets de son homme endormi devant l’âtre.

Il se peut que cela soit de médiocre intérêt pour l’homme des villes. Devant le Paysan appuyé sur sa houe , « cet homme tout errené, écrivait Millet, dont on a entendu le ban depuis le matin et qui tâche de se redresser un instant pour souffler», le dégoût se traduisit dans une bouche impériale par un mot qui fit fortune: G' est Pumolard! Non! Tel n’est point le sens de cette œuvre. Laideur et vice n’y sont point tout un. Il montre l’effort de la vie et la vertu du travail dans ces champs où le sort de la récolte dépend d’une gelée, où le long labeur n’assure point la vieillesse contre la misère, les infirmités, l’âpreté du fisc, l’ingratitude des enfants. Millet était un esprit austère. Il a rarement peint les jeunes hommes. Quant aux femmes, il ne les a jamais peintes qu’accomplissant leurs fonctions courantes, la couture, ou la tonte des moutons, ou fanant le foin, ou rapportant des seaux pleins d’eau, ou encore apprenant à leurs fillettes la couture, le tricot, les lettres de l’alphabet. Certes, cela n’est point propre à éveiller des idées

sensuelles. Qui ne sait combien furtives sont les amours des villageois et de combien de mystère s’entourent les couples qui, comme les fauves, se donnent la nuit des rendez-vous? Un jour, Millet nous dit un mot bien caractéristique. Devant un tableau de M. Jules Breton, alambiqué et par cela prêtant aux sousentendus, Millet nous dit: « M. Breton peint des filles qui sont trop jolies pour rester au village. » Ce fut cependant ce sentimentalisme urbain (dont M. Jules Breton est revenu) qui plaisait au public. On sent, au contraire, toute la délicatesse de Millet dans le soin qu’il apporte à ne point user de ce qui n’est point strictement du domaine du peintre, à ne point substituer l’intention au fait. Il y a de lui un touchant tableau de genre : une grande chambre de paysan dans la pénombre, une jeune femme met dans les mains d’une petite fille une tasse pleine de soupe, et celle-ci va la porter à un pauvre dont on n’aperçoit qu’à peine l’humble silhouette par la porte entr’ouverte. Quelle candeur d’impression ! Quelle réserve aussi et quelle crainte de forcer la note, dans le squelette de la Mort et le Buclieron , qu’il a drapé et qu’il a tourné de dos, laissant au seul vieux bûcheron l’horreur de l’apparition !

J. -F. MILLET

Nous aimons peu ses pointes dans le domaine biblique ou catholique. Quand il exposa la Famille de Tobie, une femme demanda « si ces vieilles gens n’attendaient pas quelqu’un par la diligence » . Elle avait raison. Sans le secours du livret , la scène ne rappelait que cela. Quand Millet prétendit faire entendre à l’aide du pinceau l’ Angélus (qui, du reste, n’interrompt guère les paysans à l’ouvrage), on fut presque excusable de se demander si ce n’étaient point « un homme et une femme bénissant un panier de pommes de terre». Millet montrait une sorte d’affectation à prouver qu’il avait retenu par cœur de longs passages de la Bible. Il voulut reprendre, comme Rembrandt, mais à la française, l’interprétation de la Bible. Le catholicisme ne comporte pas ces familiarités, ni l’esprit français ce mode de propagande.

Millet a attaché une grande importance à la silhouette des êtres et des choses, et à la généralisation des plans. Son œuvre acquiert par ce moyen une puissance d’impression extraordinaire. Une cabane de berger, une meule de blé, une charrue, une herse au repos dans un champ prennent une grandeur antique, religieuse, comme dans un bas-relief éginétique une faucille sur un autel. Les colorations ne tiennent plus qu’un rôle secondaire. Il a pu

ainsi répéter, avec un succès complet, l'épisode si mystérieux et si mystique du lever de la lune dans la campagne troublée à peine par les chevaux qui rentrent à la ferme ou les moutons que le berger enferme dans le parc.

Il nous faut dire qu’il a abusé parfois de la rigueur de son système. Aux figures, à un Bûcheron qui lève sa serpe pour parer une bourrée, il a donné des gestes automatiques ; aux objets frappés par la lumière, tels les murs et les étoffes, il a donné un aspect cotonneux et lourd. On peut presque dire qu’il évoque l’idée d’un plus grand maître par ses dessins, ses pastels et ses eaux-fortes que par beaucoup de ses peintures à l’huile (1).

Une des originalités de notre temps sera d’avoir vu se produire des dessinateurs aussi variés et aussi puissants, aussi savants et aussi novateurs que Delacroix, que Daumier, que Théodore Rousseau, que Millet, et que ces maîtres n’aient longtemps recueilli que des quolibets et des gourmades. Sauf Delacroix, qui débuta dans « l’histoire » et s’y maintint, on peut dire que leur époque ne les a pas pris au sérieux. Millet n’a point rencontré l’utile

(1) L’an des plus colorés et des plus fermes de ses tableaux d’intérieur est chez M. Monjean ; une Paysanne versant de l’eau de lessive dans un grand cuvier.

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application de son génie. Il avait toutes les aptitudes nécessaires pour faire un grand décorateur, non pas le décorateur qui brosse des toiles à l’effet, mais l’artiste dont les conceptions vastes et suivies appellent les développements de l’espace et de la série. Ses tableaux ne peuvent, pour ainsi dire, compter que comme des réductions. Le sens pratique du public français ne s’y est point trompé, et de là est né le grand malentendu.

Quand les figures étaient moyennes, on sentait qu’elles eussent été parfaites en grand format sur une muraille. Quand elles étaient traitées en grandeur nature, comme la Tondeuse, elles revêtaient une solennité que la peinture encadrée et placée dans les intérieurs ne comporte réellement pas. Une seule fois, — il faut le dire à la confusion des bureaux qui distribuent les travaux officiels, des gens riches qui depuis vingt ans se sont fait construire et décorer des hôtels, des grandes compagnies qui créaient, dans les gares, de vastes murailles vides, — une seule fois Millet a été appelé à peindre les Saisons, en façon décorative. Ces peintures ont orné la salie à manger d’un Alsacien, boulevard Haussmann.

(1) Ces compositions, de forme cintrée par le haut et de 2 mètres t]2 de hauteur, sur 1 mètre de largeur, ont passé

La chapelle de sainte Geneviève, que M. de Chennevières lui avait réservée dans la décoration générale du Panthéon, à l’étonnement comme à l’applaudissement général, lui arrivait bien tard. Mais l’expérience eût été topique. On ne peut hésiter sur l’effet, à côté des plus renommés de l’école de Rome,, de ce peintre en sabots qui écrivit un jour en trois lignes cette profession de foi : « Il faut pouvoir faire servir le trivial à l’expression du sublime. Voilà la vraie force. »

L’exhibition de quarante-six pastels et dessins capitaux de J. -F. Millet, ouverte en ce moment au profit de sa veuve et de ses enfants, consacre définitivement la valeur du maître. L’œuvre sera compté pour un des plus

en vente , à l’hôtel Drouot , on avril 1875. Le Printemps , sorte d’idylle un Daphnis, offrant un nid à une Chloé, a été adjugé pour 10,500 francs ; V Hiver, un Anacréon accueillant l’Amour transi, 7,000 francs ; l'Été, une Cérès, nue jusqu’aux reins, avec des seins énormes, la peau brunie d’une Briarde et coiffée d’épis murs, 8,000 francs. Cette mythologie était rude d’aspect et d’une conception ni très-neuve, ni très-rajeunie.

Le plafond (adjugé 7,800 francs) était plus original. Une Trouée dans l’azur, bordée de nuages clairs où voletaient des enfants ailés donnant la chasse à des hiboux et à des chauvessouris; le tout pris dans une bordure d’où saillaient, en perspective, des cuisseaux de chevreuil, des volailles en broche, des melons, une lyre, des vases, des fiasques pleines et des lleurs. C’était réellement de la grande peinture, rayonnante et expressive.

J. -F. MILLET

solides matériaux de la gloire de notre temps. Mais tout n’est point dans cette seule réhabilitation. Une ferme confiance dans 1 avenir de notre école naît de l’étude de cette doctrine nouvelle qui puise toute sa force, toute sou émotion dans les spectacles de notre sol et les caractères de notre race, qui unit la science profonde des sentiments à la généralisation des faits, et qui dégage un intérêt supérieur et permanent des sujets rustiques.

L’intérêt excité parmi les artistes qui cherchent leur voie eux-mêmes et qui ont de la sensibilité l’est trop vivement, et l’applaudissement est trop général pour que cette exhibition reste stérile.

Ce spectacle ne sera public que pendant peu de semaines (1). Bientôt, l’heureux possesseur de ces quarante-neuf dessins, M. Gavet, les reprendra pour les joindre aux cinquante autres qu’il possède encore! La puissante coterie qui depuis vingt ans a fermé à Millet les galeries du Luxembourg, tient encore les clefs. Notre galerie nationale de l’art contemporain ne possède qu’une seule petite peinture et pas un seul dessin d’un artiste dont les qualités techniques sont des plus instructives, et dont

(1) Ujie vente considérable a suivi cette exhibition. Elle a produit 430,000 francs.

la pensée — dégagée de toute préoccupation d’archaïsme ou de dilettantisme — est des plus sereines, des mieux accommodées au mouvement actuel de la poésie et de la philosophie.

Mais ne nous attardons point aux reproches. Un jour viendra peut-être où d’intelligentes souscriptions s’ouvriront pour réparer — autant que faire se pourra — ces erreurs, et offrir à nos collections publiques ceux des feuillets glorieux de l’art français que l’étranger ne nous aurait point encore ravis.

Cette série dç pastels et de dessins capitaux, dont nous ne voyons ici que la moitié, la salle ayant été construite dans une cour qui ne permettait pas plus de développement, a absorbé presque tout le temps de Millet, de 1864 à 1870. Millet s'y complaisait ; il y essayait l’effet futur de ses peintures à l’huile ; surtout il y trouvait le mode parfait de l'expression de sa pensée. La peinture à l’huile l’a souvent trahi, surtout dans ses dernières années. Le temps sans doute rendra plus ferme et mieux défini ce que sa palette voulait dire. Au sortir de l’atelier, sa peinture semblait souvent sourde et fatiguée parce qu’elle entassait et superposait trop d’intentions. Dans les derniers temps, on ne pouvait plus lui arracher ses tableaux. Sur un mur. une pierre, une écorce, il voulait « faire

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.sentir les couches déposées par l'age ». Les erreurs de système des maîtres de cet ordre sont toujours respectables. La fresque ou la peinture à la cire sur des parties de murailles, voilà ce qu'il lui eût fallu, et ce dont le pastel ou le crayon noir le rapprochait dans une certaine mesure. Mais l’éducation publique a été . tellement faussée que le pastel est classé parmi les « genres secondaires » . Il en faut revenir. Au milieu du dix-huitième siècle, Maurice Quentin de la Tour avait donné à ses études et à ses portraits le caractère le plus décidé et le plus souple. Millet vient de nouveau de faire gravir à ce procédé une quantité d’échelons en l’appliquant au paysage et aux occupations rurales. Tous les modes sont bons qui s’adaptent juste au concept. Le moyen n’est rien, Ta science et le sentiment sont tout. Millet a empli d’un modelé superbe ses silhouettes si expressives, rien qu’en appuyant son crayon en traits perpendiculaires, à peu près, au reste, comme l’avait fait Prudhon dans ses études sur papier bleu d’après le modèle.

Qu’on s’approche des Femmes revenant de faire du bois , on sera surpris de ne voir plus que des ombres noires, sans détail, presque flottantes, là où, à quelques pas, apparaissent de vraies paysannes s’avançant courbées sous

:;i)(| MAITRES ET PETITS MAITRES

un long fagot. Si l’on veut encore pénétrer le secret du peintre, qu’on étudie les touches jaunes de pastel, dans la Bergère et son troupeau : le soleil descend rapidement vers l’horizon ; les rayons obliques s’enfoncent comme des traits d’or dans la laine des moutons ; hs s’émoussent sur les plis du manteau de 1a. fillette. A distance, ces traits sabrés ne sont plus que les scintillements de l'astre éparpillés sur les substances et ils se noient dans la chaude harmonie d’un poudroiement éblouissant.

Nous pourrions multiplier ces exemples.

Mais le grand enseignement est moins dans les qualités techniques — si hautes et si indépendantes qu’elles soient — que dans la mâle donnée et la saine éloquence de l’œuvre. Rarement la parole écrite a montré avec |plus d’àpropos l’être humain dans sa fonction de lutte avec la terre ; rarement elle a mieux énuméré les péripéties de ce combat, ses défaites et ses triomphes: l’orage qui noie les foins et les avoines, le soleil qui surchauffe le chaume, la moisson qui tombe sous la faucille. Rarement elle a mieux mis en relief, en action, à leur place, le décor et les accessoires : le laboureur, la mère à la maison, la veillée, les gardeuses d’oies, roses comme des pommes, les moissonneurs accablés ; et aussi les levers de soleil em-

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perlés de rosée, les ciels d’aulomne que rayent les vols d’oiseaux voyageurs, le sillon, le retour des champs, le guéret, les bouquets d’arbres d’où s’envolent les feuilles rousses, le soleil, déformé par les vapeurs, descendant comme rouge de la menace de ne plus revenir, au bout de la longue plaine déserte. I)u même coup sont évoqués ce que l’Antiquité a déposé de plus harmonieux dans notre mémoire, et ce que la nature a laissé en nous de souvenirs distincts ou confus (1).

Tel est le signe des œuvres vraiment franr lises.

On oublie trop que la France avait déjà ébauché — sur un mode plus naïf mais non moins e ractéristique — ce poëme de la vie cham- I etre.

En feuilletant nos calendriers manuscrits du Moyen âge, on retrouvera sur leurs marges ces occupations des douze mois du paysan, tantôt dans les vergers que le printemps poudre de blanc et de rose, tantôt sur le flanc des coteaux que tondent les moutons, tantôt dans la

(1) Je lis dans un billet de lui, du 1er décembre 1866. «... J'ai travaillé aux dessins que vous avez vus commencés. Quand ils seront terminés je vous en avertirai. J ai vu il y a quelque temps un soleil couchant d’une nature très-particulière et bien de la saison. Je vais m’efforcer de rendre l’impression que j’en ai reçue... »

cour où l’on saigne le porc pour les boudins de Noël, tantôt dans la maison, le soir, quand l’enfant dort, que le mari tresse un panier et que la femme tire l’aiguille. C’est l’école des miniaturistes de Tours qui avait créé les plus délicats parmi çes chefs-d’œuvre, que l’invasion des décorateurs italiens lit tomber en oubli. C’est dans le cœur de la France, dans la Brie, que se raviva cette poésie d’un arôme si local et si franc.

Nous le répétons, il ne se peut pas qu’un tel mouvement s’arrête. Il prépare à tout sa place, à la force comme à la sensibilité, à l’austérité comme à la grâce, à la vérité comme à 1 exaltation des sens. 'On a trop souvent reproché à Millet d’affecter une sorte de dédain pour 1 image de la jeunesse aimable et charmante. On verra ici dans les Maraudeuses, dans F Agneau nouveau-né , dans la Bergère assise sur une barrière , des types de la fraîcheur, de l'harmonie dans les traits, de la force équilibrée. Mais cette « beauté du diable », que les habitants des villes sont habitués à voir plus prolongée sur les joues de leurs enfants et de leurs jeunes femmes, elle passe vite au milieu des champs, sous les grands souffles des équinoxes, les âpres morsures de la bise, les coups répétés du soleil. Millet a cherché la beauté dans

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ses raisons souveraines : l'a belle proportion du squelette,' la liberté et la souplesse des membres, la logique des gestes professionnels, du vêtement, des attitudes. Gela démontre* combien est incomplet l’enseignement des élèves de David. Les artistes trouveront dans l’œuvre d’Ingres un choix de formes épurées, de même qu’on cherche dans un Gradus les meilleures citations des poètes. Mais ces morceaux, parfaits en soi, sont isolés et morts. Ingres n’a pu se montrer supérieur que dans quelques portraits et quelques figures. L’étude de ses modèles le ramenait sans cesse, par la nécessité de la ressemblance, à la nécessité de coudre des morceaux de nature que son « absence d’entrailles » l’eût conduit à raffiner dans une composition jusqu’à l’abstraction pure du bas-relief. Millet, au contraire, de même qu’Eugène Delacroix l’avait fait dans une donnée plus particulièrement décorative, n’a pas distrait la forme du mouvement, le morceau de l’enveloppe, la saillie du ressorl. Son œuvre y puise une puissance unique d’originalité et de logique, que décuple encore son observation constante des centres. Gela lui a fait trouver du même coup les rapports exacts de proportion, entre les figures et le paysage, entre les silhouettes, les valeurs lumineuses et

les colorations accidentelles. Il est à tous égards un des esprits les plus concrets que la France ait produits.

Quoi de plus terrible que son Vigneron au repos, assis, suant, les bras pendant entre les jambes écartées, les mains ayant pris des nodosités de ceps de vigne, les pieds poudreux, la bouche ouverte, le front presque incapable d’assembler des idées autres que celles qui se rapportent à cette vigne qui lui demande un si dur effort ! C’est le vieux paysan, cet être qui, en certains coins de le campagne, na guère changé, même d ecorce, depuis le xvu siècle. « Certains animaux farouches, des mâles et des femelles répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûles du soleil, attache^ à la terre qu’ils fouillent etqu ils remuent avec une opiniâtreté invincible...»

Plus loin, voici le Bûcheron , le Semeur , aux grandes enjambées et au geste auguste r puis les Bêcheurs, deux robustes jeunes hommes qui poussent le fer de la bêche d un coup de pied et qui, penchés en avant, la tête nue, arrosent littéralement le sol de leur sueur. Puis le Berger. Millet, paysan lui-même, a rendu avec une sorte de souvenir d effroi secret cette figure isolée, calme, muette, ce berger qui est un peu médecin, un peu astronome, un peu

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sorcier. Tantôt il l’adosse à un bouquet d’arbres que fouette la bise, laissant errer ses vagues regards sur la plaine dénudée; tantôt il le voit penché en avant, immobilisé dans une silhouette que le pan de son lourd manteau, écarté du bas par la houlette, fait ressembler à la silhouette des échassiers, qui parfois laissent pendre une aile jusqu’à terre ; tantôt il l’enlève en vigueur estompée sur le ciel que blanchissent la lune et les étoiles, ouvrant la porte du parc aux moutons, qui s’y poussent, et levant sa houlette d’un geste qui est le ffeste de l’autorité même.

Son génie se prête bien au mystère des formes éveillant des idées mélancoliques et conduisant presque à l’effroi. Cependant, sauf une admirable Cour de ferme la nuit , qu’animent seuls un chien qui veille, un chat qui gravit une échelle et les rayons de la lune; sauf des Cerfs sortant de la forêt, silencieux, prudents et droits, il ne se complaît pas dans ce que le silence de l’ombre a de mélodramatique. Il l'interprète comme le poète de la Légende des siècles ,

Une immense bonté tombait du firmament.

Il le rompt d’ordinaire par les pas des chevaux

du laboureur rentrant à la ferme ou du ménage qui revient du marché.

11 excelle à évoquer la sensation du bruit spécial à telle fonction ou à tel moment : le ronron du rouet, le coup sec de la serpe sur le billot, les croassements des corbeaux qui tournoient comme un vol de papiers brûlés, le piétinement du troupeau, le coup du clairon des oies, le rhythme sonore des fléaux battant le sarrasin. Dans la Récolte du sarrasin, épisode pris, croyons-nous, dans les environs de Cherbourg, une vingtaine de batteurs sont vus, au second plan, rangés en rond. Aucune pa role ne saurait exprimer avec quelle puissance d'évocation les fléaux suspendus en l’air et retombant marquent la mesure et font échos dans les profondeurs de la campagne.

Chacun ira, dans cette série si pleine et si variée, à ce qui répond le mieux à ses sentiments habituels. Avec un tel maître, pas de transactions. Nous nous tenons en garde contre la sollicitation d'indiquer trop nos préférences personnelles. Cependant nous devons citer, comme nous paraissant du premier ordre, les Meules et le Troupeau de moutons dans la plaine de Barbizon : caressées par un tiède soleil d’automne, les meules se dressent blondes et pleines comme ces seins que les an-

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ciens multipliaient sur la poitrine de Cybèle. Puis la Fin de la journée, un paysan sur la terre retournée, qui enfile la manche de sa veste aux premiers avertissements du serein qui tombe du ciel. Enfin la Méridienne , la femme étendue le long de sou homme. « Lorsque le chardon fleurit et que la sonore cigale chante sa chanson harmonieuse en agitant ses ailes, dans la chaude saison d’été, alors les hommes sont accablés de faiblesse, parce que Seirios dessèche leurs têtes et leurs genoux, et parce que tout leur corps est desséché par la chaleur. ...»

Puisque Hésiode nous est revenu en mémoire à propos de ce couple qui dort au pied d’une meule, l’homme sur le dos, la nuque sur les deux bras, le ventre en creux, les pieds hors des lourds souliers près de la femme pelotonnée comme une perdrix, encore gracile et gracieuse sous ses vêtements épais, disons qu’on ne saurait rencontrer d’analogies plus étroites entre cette série de dessius et le poème des Travaux et les Jours. L’une et l’autre œuvre mélangent dans la proportion la plus singulière l’abstraction mystique du penseur et les renseignements familiers de l 'Almanach du Bon laboureur. En s’y appliquant un. peu, on verra que Millet a exprimé dans le même détail précis et

typique les instruments journaliers, la brouette, la bêche, la faucille, la serpe, la herse, la charrue, la baratte ; puis les occupations du jour : le jeune couple qui part dès l’aube froide et embaumée, la fille un panier sur la tête, le gars la houe sur l’épaule et une main dans la poche ; la femme qui bat le beurre, qui reprise ou coud, qui balaye la maison, qui lave le linge, tandis que le jeune frère, assis dans la cour sous un poirier, veille sur le poupon rose emmaillotté entre ses jambes (une des compositions les plus émouvantes dans sa simplicité pittoresque) ; puis les mois et les saisons : avril où la grêle des giboulées noires cingle les ânes résignés; l’été qui offre des prunelles aux enfants en maraude ; l’automne où le soleil, lançant de longs rayons blancs entre les couches de nuages lourds, promet pour le lendemain la pluie grise et tenace ; l’hiver, qui charge de givre et rabat les brins d’herbe desséchés. Chaque saison a ainsi ses aspects caractéristiques, ses levers de soleil nuancés ou pâles, ses crépuscules ardents ou livides, sa lune blême ou luisante.

Aucun peintre, en aucune école, n’a poussé plus loin le soin et l’art des premiers plans. Une étude de Pissenlits indiquera à quelles recherches précises, minutieuses, Millet savait

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s’astreindre. En général, les moites de terre, les plaques de gazon viennent jusqu’à la bordure du cadre, précises dans leur dessin massé, savamment observées dans leur valeur et ne dominant point, mais donnant une assiette solide et logique aux plans qui s’étagent, se déroulent et se confondent enfin avec le ciel dans les brumes de l’horizon.

Plus nettement encore que Théodore Rousseau, il a formulé cette loi de la largeur sommaire. et solide des premiers plans, qui marque d’un cachet reconnaissable le paysage moderne.

Nous compléterons cette étude lorsque les amis de Millet auront organisé — ainsi qu’ils l’ont promis — une exposition générale de ses peintures. Restons aujourd’hui sur notre impression d’admiration sans réserves envers un maître qui a si savamment obéi à ses instincts et à sa volonté. Millet bénéficie de ce fait qu'il a vécu le paysan qu’il nous montre. Mais, fils de paysan, il a demandé à l’éducation les armes que fournit la généralisation des sensations et des réflexions. Tout est sain et viril dans cet œuvre qui ne pouvait naître que d’un rêveur fuyant les villes, d’un naïf absorbant par tous les pores les impressions mobiles et troublantes du printemps et de l’automne,

ces deux moments spéciaux que ne connaissent ni l’extrême Nord ni l’extrême Midi, et qui ont tant affiné la race française. Tout y proclame la patience et le recueillement du travail, le calme des cliamps et l’ordre de l’intérieur champêtre. Tout y donne l’idée de la famille forte et honnête. Dégager ainsi d’un peuple agricole sa vertu passive est un trait nouveau et notable. Il fait honneur au génie de notre école, et il engage. Il prouve quelle place sont appelés à prendre les artistes dans l’ensemble du mouvement qui emporte la société moderne vers les grandes conquêtes d’un idéal nouveau.

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