VICTOR HUGO
Les surprenantes facultés deM. Victor Hugo pour le dessin, c’est-à-dire pour une réduction rapide, colorée et ingénieuse des souvenirs dénaturé ou des types imaginés, ont été célébrées (1). Le public sait qu’il existe à côté du poète de génie un artiste original. Mais il ne saurait être indifférent d’insister sur l’ensemble de produc-
(1) Ainsi, dans le Salon de 1859, de Ch. Baudelaire : « ... Je n’ai pas trouvé dans les paysagistes la beauté surnaturelle des paysages de Delacroix, non plus que la magnilique imagination qui coule dans les dessins de Victor Hugo, comme le mystère dans le ciel. Je parle de ses dessins à l’encre de Chine, car il est trop évident qu’en poésie notre poète est le roi des paysagistes... »
tionsplus nombreuses et plus parfaites qu’on ne les suppose encore. Cette étude complétera d’ailleurs, en un poiut spécial, l’idée que l’on cherche à se former de la vaste topographie de ce puissant cerveau.
Victor Hugo possède à un degré énergique le don d’emprisonner dans un contour, d’évoquer par un jet de lumière, de noyer dans des ombres traversées de reflets l’image des choses que fait vivre son vers. Burgs démantelés soudés aux pics, levers de lune qui donnent aux arbres des silhouettes de fantômes, tempêtes qui assaillent les barques, lacs immobiles, rivières serpentant dans de larges plaines, palais féeriques, fleurs et oiseaux fabuleux, gorges arides, cathédrales élancées, lourds pignons sur rues, même les foules bariolées qui roulent vers des buts inconnus et les êtres dont l’allure ou la physionomie, rapidement entrevue, à une intensité exceptionnelle; il a tout réduit avec une certitude étonnante. Il a couvert les marges de ses prodigieux poèmes « d’illustrations » dont l’avenir tiendra compte avec une sorte de stupéfaction. M. Hugo serait, dans la stricte acception, en mesure d’illustrer lui-même son œuvre (1).
(1) M. Chiffart, à qui sont dus les bois des Travailleurs de la mer , nous a désigné le Roi des Auxcriniers (page 25)
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Il lui a plu de n’user de cette faculté innée qu’à des intervalles capricieux. Il a entendu la maintenir à son ordre. Il ne l’a exercée que comme un délassement. Mais on sent à ce qu’elle lui fournit, sans avoir subi la méthode de l’enseignement ni la culture suivie, qu’elle eût pu prendre un développement supérieur. Dans ces moments, déjà lointains, où l’école romantique dégelait l’art français, elle eût pu faire de Victor Hugo un maître d’une capitale importance. Ne nous arrêtons pas à des hypothèses. Jugeons ce qui est. Certainement, le jour où l’un de ses amis léguera au Musée du Luxembourg quelqu’un de ces morceaux qu’il a travaillés en arlist 3 patient et bien doué, ce dessin aura place as jurée par d’autres raisons que l’admiration pour le poêle, et surprendra autant par la logique et la sûreté du rendu que par la grâce et la force de la conception.
comme une rencontre singulière avec le croquis dont le romancier avait illustré la marge môme do son texte : « La même attitude, la même expression, le même nombre d’écailles et le même effet, au moins comme parti pris, avec cette différence seule, c’est que lui dessine autrement qu’un habitué et qu’il écrase quelquefois sa plume ou son pinceau, comme un lion qui dessinerait à côté d’un animal plus faible ou plus patient... * »
La Chaire Gild Rom Ur (également dans les Travailleurs de la mer, p. 19), le Saint-Malo, et le titre de la première partie portent les initiales V. H.
La plus ancienne constatation de ce don naturel nous est fournie par un passage du Victor Hugo raconté 'par un témoin de sa vie. « Sur la page du dernier et. par conséquent, du meilleur de ses cahiers, a écrit Mm0 Hugo, je trouve ceci : Les bêtises que je faisais avant ma naissance; et au-dessous un œuf dessiné dans lequel on voit quelque chose d’informe et d horrible, au bas de quoi il y a : Oiseau. » Ce croquis était fait en 1815, c’est-à-dire par un collégien de treize ans. Mmo Hugo « regardant dans l’œuf » y voit... une tragédie. En prenant « l’œuf, l’informe et l’horrible » pour eux-mêmes, nous y voyons, nous, le germe d’une série très-typique, les caricatures.
Eùt-on été entant de génie, on est toujours quelque peu homme de son temps. La caricature, les charges à froid, à la fois académiques et bouffonnes, de Carie Yernet étaient en vogue, et le trait imité des Anglais était le procédé à la mode. Victor Hugo adopta le procédé, mais réserva la donnée. Une gravité mordante — les Anglais en usent supérieurement dans la satire politique ou sociale — est le caractère précis de ces plaisanteries pincées, dont le mot « cari-, cature » ne rendrait point le sens intime. L'es mouvements n’ont rien de précisément disloqué. Cependant la déformation des trails, la
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table de cabaret chargée de pots et de verres,
C’est un liomme fort doux et de vie élégante,
Un seigneur dont jamais un juron ne tomba Et mon ami de cœur, nommé Gulatromba...
Telle fut la première manière de notre maître Il y recourt encore dans les cas graves. En février 1870, nous recevions de Hauteville- Iiouse un profil dont la bouche, la gueule faudrait-il dire, ricane ignoblement « Spectateur point corrigé par la vue de la guillotine. » La lettre d’envoi disait : « . . . Puisque vous voulez bien vous intéresser à mes griffonnages , je vous envoie celui-ci. C'est ma protestation contre V exécution de Troppmann. [Plus le coupable est hideux, plus l'application du principe est grande .) Donc voici un spectateur de la chose... »
L’an dernier, M. Hugo a terminé, pour ses petits enfants, une suite, effrayante, de têtes de chapitre ou de culs-de-lampe pour un récit laissé en blanc. Acteurs et spectateurs de l’accusation, du jugement, de la torture, de la marche au bûcher d’une jeune fille convaincue de possession, sont suivis traits à traits. Point de corps. Rien que des bustes. Parfois même rien qu’un profil. Le trait a été tracé d’un jet, — ja-
gilet, les jambes molles d’un pantalon à pied, en flanelle ; voilà le corps. Deux saillies d’épau' les font sentir des mains enfoncées dans les poclies d’une redingote à la propriétaire, solennellement ouverte. Point de barbe. Dédain de *
ce qui peut troubler les digestions, terreur blême du nouveau, appel aux répressions féroces et impitoyables, tout « l’homme moral » est en germe sous ce crâne poli comme une bille. Quelle prescience !
Le précieux album de Mrae Paul Meurice contient quelques autres charges : une Bossue chinoise , portant sa bosse avec une ingénuité tout exotique ; un Individu qui fait des visites , condensant toute sa vie d’homme rangé dans le regard qui choisit pour ses escarpins les pointes des pavés secs. — M. Auguste Vacquerie en a recueilli de caractéristiques, qui sentent le combat. « Je n aime point toute cette poésie nébuleuse, » laisse tomber de sa lèvre inférieure avancée, quelqu’un, les yeux clignotants, le doigt dans les entournures. « Perfide , dans quel état m avez-vous réduite! . .. (sur le verso d’une lettre qui nous précise une date, 1827). » Puis, le type deux fois répété de l’ami fameux de don César de Bazan : manteau en scie, rapière aux reins, feutre à plume délirante, Gulatromba est assis devant une
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public est manifestement contre la condamnée; une femme reproduit sa grimace. Ce n’est plus qu’une ombre lamentable, conservant sur des traits convulsés une douceur étonnée, que l’on conduit au bûcher au milieu des chants liturgiques. Une seule figure proteste ; un visage grave, contenu, troublé jusque dans les moelles, muet, quelqu’un qui, en pleine Renaissance, pressent l’abolition de la torture pour cause de sorcellerie.
Pour nous débarbouiller de ce cauchemar, renvoyons notre lecteur au Rêve de Jeanne , un croquis en charge, fac-similé par blameng dans V Année terrible. « Petite Jeanne » raconte le matin ses rêves à « Papapa » ; des oiseaux qui s’envolent, des vaches, grosses comme des maisons, menées par elle avec un fouet. Et Papapa note tout cela au trait.
Parlons d’un Victor Hugo décorateur.
C’est, à n’en point douter, vers un genre de peinture touchant à la décoration, sans doute vers la décoration théâtrale elle-même, qu il eût poussé, s’il n’était aile droit, dès le collège, à la littérature. Ses moindres croquis donnent des indications de décor. Les dessins sont souvent touchés au lavis ou à la gouache. L’aquarelle que M. Méaulle a si bien traduite (1), la
(1) Cet article a paru primitivement dans le journal l’Art,
mais repris, ni renforcé, — à la plume ou aux crayons rouge- ou bleu. Les types déterminent avec une accentuation incisive la fonction des individus. Dans ce milieu violent et fanatique, rusé et flétri, la pauvre jeune malade brille doucement, de la grâce naïve et émouvante d’une fleur épanouie dans le purin d’un fumier.
Nous nous bornons à quelques citations des légendes . Toutes sont caractéristiques ; et , s’enchaînant rigoureusement , • elles donnent à cet album la marche précise d’un compte rendu. Le prologue nous* fait connaître : la Sorcière extatique , le Grand Inquisiteur, les Casuites et Théologiens de donne foi et tout a fait convaincus de la culpabilité de V accusée, criminalistes et dèmonolo gués infaillibles . Viennent les juges, Vv,n très-malin, l’autre extrêmement capable, un troisième dèmonolo que perspicace; les pièces à conviction, diables avec lesquels elle a eu des relations ; crames, dents, chiens pour incantation ; oiseau déclassé dont les caquetages Vont compromise; dèmone mie en rêve. Pendant qu’on la déshabille pour les tortures, d’étranges regards, des éclairs de concupiscence s’allument. Le premier effet de la torture sur la pauvrette est de lui faire tomber un coin de la bouche, comme à la suite d’une hémiplégie. Après le
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comprise, il se fit décors, teur et dessins, luimême la scène qu’il voulait. » Autre incident. Lorsqu’on posa le décor du second acte, qu il n’avait pas vu, « il s’aperçut que la porte dérobée par où Lucrèce Borgia allait faire évader
Gennaro était splendide.
« Cette porte est absurde, dit-il. M. Séchan
est-il au théâtre ? »
— C’est vrai, dit le directeur, on leur demande une porte dérobée, et ils vous font une porte qui crève les yeux. »
— M. Séchan est-il au théâtre? »
On chercha M. Séchan qu’on ne trouva pas. Lès minutes s’écoulaient, et 1 entr acte avait déjà trop duré.
« Y a-t-il de la couleur ? demanda M. Victor Hugo.
— Oui, les peintres ont travaillé ici toute la
journée et n’ont rien emporte.
— Allez me chercher les pots et les brosses. « On apporta ce qu’il fallait, et 1 auteur se mit à repeindre lui-même sa décoration. La tenture de la salle était rouge à filets d or , il recouvrit de rouge les sculptures de la porte sur laquelle il continua les raies d’or, de sorte quelle se confondit avec le reste de la tenture... »
Plus tard, lorsque Victor Hugo s engagea
Maison des drapeaux, dans la me des Dômes, à Genève, n’est-elle pas une pure maquette à brosser pour un drame romantique. N’entrevoiton pas le buste de l’amoureuse caressé par la lune, dans le cadres des sculptures de la fenêtre à vitraux? L’ombre, sous la galerie, protégera l’embuscade du traître. Après la sérénade, les coups d’épées... — Le lavis fut pris, en 1825, dans un voyage en Suisse en compagnie de Charles Nodier. La Maison des Drapeaux, déjà modernisée par l’enseigne « Nouveautés, Modes de Paris, » qui flottait en banderole, a été depuis démolie.
Il est assez curieux de voir Victor Hugo réellement aux prises avec un véritable décorateur, lequel n’était rien moins que Séchan! A la répétition générale de Lucrèce Borgia (1), la décoration de la scène du souper avait été manquée :
« C’était l’idéal d’un restaurant à la mode là où l’auteur avait rêvé une salle éblouissante et sinistre, quelque chose comme un tombeau rayonnant. Pour que sa pensée fut
commenté dans le fac-similé bien réussi de plusieurs des dessins du maître ; une Vieille maison à Blois ; la Maison des drapeaux; le Beffroi, aujourd’hui démoli, qui a servi à sonner la Saint-Barthélemy à Domfront.
(1) Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie. T. 11.
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ornées, sur la marge, de deux dessins extraordinairement précis et précieux : le Chat et la Souris , ces deuxburgs qui se regardent menaçants des deux rives du Rhin. M. Challamel, vers 1840, a lithographié l’une des deux lettres en fac-similé, dans V Artiste (1).
Trente-quatre ans plus tard, Charles Hugo écrivait dans le Rappel (5 août 1870): «... Les notes de mon père, je les ai là, sous la main. J’en use aujourd’hui sans sa permission. Elles font partie d’un album de croquis jetés par lui
(1) Quatre gravures au vernis moulurent faites par M. Marvy a l’occasion d’une « loterie d’autographes au profit des crèches du VIIIe arrondissement », organisée dans les salons de la place Royale, par la vicomtesse Victor Hugo, le dimanche 8 avril 1847. On les recontrera au Cabinet des estampes. Une est en hauteur, le Chat ( Saint-Goarshausen }. Les trois autres sont en largeur : une plaine avec un bouquet d’arbres; un fleuve, le Rhin sans doute, un château à quatre grosses tours rondes battu par une averse ; une maison à hauts toits superposés, adossée aux ruines d’un château.
La Vieille Ville. Ouvrages fortifiés bordant les deux rives d’un fleuve ; un cimetière; une église. C’est une eau-forte, par M. Edmond Hédouin, publiée dans l’Artiste vers 1841. Le dessin faisait partie do l’album de Souvenirs de voyages en Allemagne, que Charles Hugo tenait de son père et qui a été morcelé. ,
Renvoyons ceux de nos lecteurs qui sont curieux de documents précis, à. la liste bibliographique des reproductions faites, par tous les procédés, des dessins de Victor Hugo, laquelle a été publiée dans Sept dessins de gens de lettres , MM. Victor Hugo, Prosper Mérimée , Edmond et Jules de Concourt , Charles Baudelaire, Théophile Gautier , Charles Asselineau, fac-similés par M. Aglaüs Bouvenne. Chez Rouquette, 1874. Une livraison-album in-fol avec texte.
par un nouveau traité à donner à la Porte- Saint-Martin un troisième « drame en prose » , Harel s’engagea de son côté « à suivre exactement, tant pour le décor de la quatrième partie de Marie cV Angleterre que pour les autres détails de la mise en scène, les indications qui lui eraient données parM. Victor Hugo. »
Le Rhin, Lettres à un ami (1838), nous montre l’écrivain soulageant de temps à autre sa mémoire de voyageur par des croquis confiés au garde-notes.
J’y voulais étudier (à Meaux, dans la cour d’un vieux logis) un fort bel escalier extérieur. . . Le temps m’a manqué pour le dessiner. Je le regrette ; c’est le premier escalier de ce genre que j’ai vu. » — A deux lieues de Ghâl°ns, en regardant la flèche de l’abbaye de Notre-Dame de l’Épine : «... Il y aurait eu là mille détails à dessiner. » A Andernach, il relève sur son album une inscription sculptée autour d’une porte de pierre à plein cintre, des chiffres énigmatiques, des monogrammes.
« Je dessine çà et là des baraques qui ont du style », écrit-il d’Heidelberg à son ami le peintre Louis Boulanger.
Deux au moins de ces Lettres à un ami ont été conservées. Nous les avons vues, avec la rature et les surcharges d’un texte improvisé, et
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bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une tour ébréchée, un vieux beffroi : ce sont des notes ; puis le soir, à l’auberge, il retrace son trait à la plume, l’ombre, le colore, y met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi ; et le croquis informe, croqué à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe, devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d’un caprice etd’un ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes. » Ce souvenir d’une tournée en Belgique portait au revers ; Lière , 12 (tout 183/, 'pluie fine.
« On reconnaît facilement dans ce dessin d architecture (ajoute Th. Gautier en le décrivant avec sa minutie et sa justesse magistrales) la plume qui a tracé, dans la Notre-Dame de Paris, le chapitre de Paris à vol d'oiseau. » M. Auguste Vacquerie possède le plus grand nombre des dessins de cette époque, minuscules ou considérables, des marines et des paysages du plus grand style, capables, nous le répétons, de soutenir toute concurrence. Les uns lui furent donnés. Il échangea les autres contre des bahuts du Moyen âge dont le maître était friand. Il en a gagné quelques-uns au jeu de dames. A la vente de l’appartement de la rue de la rue de la Tour-d’ Auvergne, qui suivit
à la hâte, entre deux étapes, sur le papier des auberges. Le texte est en marge des dessins. Il y a, entre autres, un portrait en pied du roi de Prusse prenant son thé à 1 hôtel de 1 Ours, à Bade, d’une ressemblance frappante. Gen’est qu’un trait, mais ce trait suffit. . . » Suivent les portraits, transcrits par Charles, du roi et delà reine de Prusse.
Tout récemment, Léopold Flameng a traduit sur le bois, pour V Année terrible , deux vues mélancoliques et vivantes des ruines du CMteau de Falkenstein et du village qui l’accoste. Elles furent prises sur nature par M. Victor Hugo pendant son récent séjour dans le Luxembourg, à Vianden.
Théophile Gautier a rattaché hardiment Victor Hugo aux maîtres de l’école romantique. Il écrivait ceci à propos dune lue de Lière , fac-similée en lithographie par André Durand (1). « M. Hugo n’est pas seulement un poëte, c’est encore un peintre, mais un peintre que ne désavoueraient pas pour frère Louis Boulanger, Camille Roqueplanet Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce qui le frappe. Une arête de colline , une dentelure d’horizon, une forme
(1) Dans V Album cosmopolite ou Choix des collections de M. Alexandre Wattemare dédié aux artistes de tous les pays.
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sentiment plus humain, sinon d’un rendu plus large. C’est « à son Charles » que furent données à Jersey les plus belles pages, avec des dédicaces exquises. Il y avait, à Bruxelles, dans la salle à manger de la petite maison de la rue des Barricades, une Bouée en pleine mer, battue par tous les chocs des vents et de l'eau, flottant impassible et infatigable sous les plis d’un drapeau tricolore...
Au bas d’une lettre écrite dans ces temps-là à Paul Meurice, on voit passer un vapeur fendant le dos d’une lame énorme. Un panache de fumée grise raye diagonalement le noir du ciel. Dans le cours de la lettre, il y a cesmots : « Au revers de ce carton j'ai barbouillé ma 'propre destinée. — Un bateau battu de la tempête an beau milieu du monstrueux Océan , à
in-4 contient un portrait fort curieux, d’après une photographie prise à Guernesey par A. Vacquerie; une vignette de titre, et dix bois gravés par Gérard, distribués dans le texte ; un titre et douze dessins sur acier : le Ruisseau, la Rivière, Près Dunkerque, le Matin, Souvenir d’un brouillard, le Fleuve, Un de mes Châteaux en Fspagne, Homo lapides-nubes Deus, Arnica silentia, le Château, le Burg , l’Abbaye. Un certain nombre des originaux appartient à Auguste Vacquerie.
Les Rayons et les Ombres, lithographie de Jules Laurens. publiée dans l’Artiste. L’original, offert par M. Hugo (1867), pour une vente au profit des ouvriers cotonniers de la Normandie, n’avait guère plus de 6 centimètres de hauteur. Aussi M. Hugo, enchanté de ce « grandissement », écrivit-il à M. J. Laurens, qui s’était surpassé : Laurens restauravit .
l’exil de Vietor Hugo, en 1852, il a acquis une sépia réellement extraordinaire (1), qui avait été exécutée d’octobre 1848 à décembre 1851 . C’est une vue de Paris éclairé par la lune. Moitié vision, moitié réalité. Au premier plan, un jardin en triangle, clos par des palissades de planches, jointes planche à planche, cloutées clou à clou. Puis des morceaux de chantiers, grandis par le procédé de formidable grandissement familier à cette plume qui, dans les Misérables, a décrit le fardier aux brancards duquel se balancent des enfants ; ces terrains, vagues alors, que couvrirent depuis les quartiers des Martyrs et No tre-Dame-de-Lorette ; des pâtés de maisons, des creux, de larges ombres, et, perçant sur la surface tumultueuse, les tours de Notre-Dame, le Panthéon.
Les œuvres datées de l’exil (2) sont d’un caractère moins exclusivement pittoresque, d’un
(1) Cette sépia est large de 64 centimètres et haute de 42.
(2) Tel le John Brown , qui flotte dans l’espace, suspendu au long bras d'une haute potence. Gravé à l’aquatinte par Paul Chenay. Les premières épreuves, sur lesquelles on lisait : Pro Christ o, sicut Christus, furent saisies. Le fac-similé d’une lettre de félicitations, adressée à M. Paul Chenay par M. Victor Hugo Hauteville-House , 21 janvier 1861, était livré avec la gravure. Dans les Procès politiques, livraison 111 des Pauses célèbres , Lebrun, éditeur, 1863, on trouve un bois réduit de cette composition, d’ailleurs très-énergique.
Dessins de Victor Hugo , gravés par Paul Chenay , texte par Théophile Gautier. Paris, Castel, éditeur, 1863. Ce volume
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indisciplines qui me font user autant de la barbe de ma plume que du bec, prenez-en un autre parmi ceux que vous avez bien voulu recevoir de moi... « Ces barbes d’une plume d’oie trempées dans l’encrier et promenées diagonalement font verser aux nuées des torrents de larmes. Tous moyens lui sont bons, le fond d’une tasse de café versé sur une feuille de vieux papier vergé, le fond d’un encrier versé sur du papier à lettre, étendus avec le doigt, épongés, sécliés, repris ensuite avec une grosse ou une fine plume, lavés par-dessus avec de la gouache ou du vermillon, rechampis de bleu, rehaussés d’or. Parfois l’encre de la Petite- Vertu prouve trop de vertu et traverse le papier à lettre : au revers, naît un second dessin vague. On a deux dessins pour un, car ce second là est aussi timbré des initiales V. H. Tel est le cas du Bur g, émergeant du brouillard, merveilleux de sveltesse, que M. Aglaus Bouvenne a donné dans son précieux album, Sept dessins de gens de lettres (1).
Ce livre, plein de cordialité, qui a pour titre Chez Victor Hugo, parunpassant, nous fournit les légendes bizarres et profondes dont Victor
(1) Outre les noms de possesseurs de dessins que nous ayons cités, il nous faudrait rappeler encore ceux de Jules Claretie, A. Busquet, Albert de la Fizelière, Émile Allix.
peu près désemparé, assailli par tous les ouragans et par toutes les écumes, et % ayant qu'un peu de fumée qu'on appelle la Gloire, que le vent arrache, et qui est sa force. — Victor Hugo, Guernesey , 1856. »
Pendant les dix dernières années de l’empire, certains amis du maître recevaient trèsexactement de Guernesey un dessin, un croquis, une aquarelle, le 1er janvier. M. Paul de Saint - Victor , en 1868, eut pour sa part un village incendié, émietté par les bombes, avec des meubles brisés, des bardes éparses, des mares de sang, un berceau vide ; au dessous, ces mots : Organisation militaire.
Le paquet contenant le dessin arrivait parle courrier de Londres, toujours plié, cacheté, adressé par M. Hugo lui-même, et jeté à temps à la poste avec une ponctualité dont les femmes tendres — et les grands poètes apparemment — ont seuls le secret.
Le dessin au lavis de F Éclair, que M. Ch. Gourtry a intelligemment fac-similé pour les Sonnets et Eaux-fortes , nous était adressé avec une lettre d’où nous isolons ces détails : « Mes dessins , — ou ce que fai la bonté d'appeler ainsi , — sont un peu sauvages. Je vous les envoie tels quels. Si celui-ci voies semble trop difficile à graver , vu tontes mes petites
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palmes sur les châles de Cachemire sert toujours de mystérieux cachet à ces bordures enluminées comme la marge d’un énorme manuscrit.
Les signatures elles-mêmes, en grosses lettres en gothiques, penchées, coloriées en vermillon ou en azur, forment quelquefois un motif, un frontispice. J’ai une petite vue de quelque port de la Hollande, une simple ligne de maisons pointues. Tout le premier plan est pris par la signature qni se lit à travers les maillons d’une guipure. Pour quels beaux yeux fut tracée cette pittoresque fantaisie qui porte au bas : Victor Hugo pris dans un filet de dentelle ?
Peu de figures traversent cet œuvre. Le John Brown au gibet n’est pourtant pas une exception. La plus touchante composition à figure que je connaisse est chez Paul Meurice. Au fond d’un paysage baigné d’ombre, une cathédrale dresse ses tours ; à droite, sculpté sur un ovale en pierre, un buste de jeune fille habillée en costume moderne, avec une étoile au front; des tiges épineuses et fleuries, s’enlevent en partie sur un coin de ciel bleu, cachent un nom et laissent lire « fracta juventus ». Ce dessin, dans le sentiment familial et émouvant des Contemplations , est postérieur à l’événement fatal de Villequier, la noyade sinistre
Hugo a semé les murs de sa maison à Iiauteville-House. Il nous révèle la passion du maître pour la menuiserie, ses aptitudes à composer un meuble nouveau avec des débris de meubles anciens vermoulus, panneaux sculptés, figures de ronde bosse, etc. Il parle aussi des cadres en sapin verni que Victor Hugo assemble et décore, pour donner à ses dessins une unité d’ensemble. A Paris, Paul Meurice en possède un précieux spécimen. Pour une sépia, un Nid cle But g s , — une ville forte sanglée dans un corset de liantes fortifications plongeant dans des fossés profonds, — le maître a composé et peint une bordure magnifique, qu’il a signée et datée : Siège de Paris , septembre 1870 — 2 février 1 871 . (Il avait été l’hôte de M. Paul Meurice pendant ces mois terribles) . La bande de sapin a environ quinze centimètres de plat. Un ornement, dessiné au trait, puis gravé en creux et doré, sert comme de base à une arabesque alerte, coloriée à l’aquarelle et à la gouache : des branches de lierre et de vigne vierge, des oiseaux féeriques, des fruits bizarres, des coléoptères gravissant des brindilles, des papillons noirs ponctués de rouge et de blanc. Une fleur, droite sur sa tige, sorte de dahlia fantaisiste dont les collerettes superposées rappellent la coloration des