CHAPITRE HUITIÈME
LE PRÉTÉRIT « d'eURTSKÔ »
Omne animal triste,..
Moi, ce ne fut pas de la tristesse qui m'envahit, mais un désespoir brusque et hors d'haleine, le désespoir de l'enfant qui a mangé tout le pot de confitures et pense, en se sentant le cœur trop près de l'estomac, que sûrement on va s'en apercevoir; un dé-
sespoir naïf et comique : « Comment ! J'ai fait cela? »
Il me fallut un bon quart d'heure pour pouvoir assembler deux idées sans courbature.
J'essayai d'abord de regretter mon crime. Pas moyen : « Agir ainsi vis-à-vis de Franz! » me reprocha la voix caverneuse qui sommeille au cœur des vivants. — Puisqu'il ne le saura pas. — Mais s'il venait à le savoir ? — Flûte ! » Un moment je tentai de me démontrer que je n'avais justement agi de la sorte qu'afin de rendre la rupture .plus définitive, mais le mensonge était trop gros, je ne coupai pas...
Je m'affirmai alors qu'il ne fallait pas résister à l'Instinct et, délicieusement, je m'étirai.
Pendant toute la durée d'une cigarette je me complus en la sensation vague de sentir
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sur mon corps un tas de petites vies particulières et chatouillantes.
— Alors, tu vas continuer? reprit la voix, plus caverneuse que jamais.
— Ahl voix caverneuse, cette fois vous interrogez comme il faut. Je confesse, jus« qu'au martyre exclusivement, la religion du fait accompli. J'ai connu (comme dit la Bible), j'ai connu Ysolde. Parfaitement. Il n'y a plus rien à changer à cela, et je déclare même y avoir pris un incontestable plaisir. A la rigueur je pourrais plaider les circonstances atténuantes — l'occasion, la faim, la peau tendre et, je pense, quelque diable aussi me poussant — mais puisque j'ai tondu de ce pré la largeur de ma langue... (c'est une métaphore) à quoi bon les excuses vis-à-vis de moi-même? Rien n'importe aussi peu que ce que l'on aurait dû faire.
— Mais ce que Ton fera, c'est autre
chose. Pourquoi diable lui avoir demandé de revenir demain?
Je ne fais aucune difficulté pour reconnaître qu'une liaison avec Ysolde serait désastreuse ; quand bien même je m*en tirerais, moi, avec les honneurs de la guerre, plus malin que Franz, il en résulterait néanmoins des troubles graves 1° dans mes rapports avec Clarisse, 2° dans mes rapports avec Franz, 3" dans mes rapports avec Maugis qui aurait probablement l'indélicatesse de s'acheter ma tête. En compensation : la peau d'Ysolde, sans garniture sentimentale, pour une période de...
Etant donné que la peau d'Ysolde sera la même demain qu'aujourd'hui, et que je ne crois pas, lorsqu'une tendresse véritable n'est pas en jeu, qu'il convienne de faire application aux jeux de l'amour de
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la formule aristotélicienne Synadrousin ai êdonai, j'en concluerai que le meilleur moyen de ne pas avoir à regretter la seconde, ou la dixième, ou la quatre-vingtseptième fois d'être revenu vers Ysolde, est de m'en tenir à la première.
Mais, d'autre part, je doute beaucoup, dans Tétat actuel de mon évolution physique et morale, de pouvoir me retrouver avec cette cantharide esthétique sans trahir une fois de plus mon serment de chevalier de Malte ; il faut donc inventer un moyen de... de... de...
Par la triple Hécate, j'ai trouvé I Je vais aller prendre un bain, comme Archimède.
•— Coucou I Bonjour Jiiïimy ï
— Ah ! te voilà, mignonne, tu as mes lavallières?
— Oui. Tiens. Et puis j'ai acheté ça, puis ça et ça, — on apportera aussi deux coupons de soie Liberty. Je ne sais pas du tout ce que j'en ferai, mais comme c'était une occasion...
— Tu as bien fait, ma Clarisse, embrassemoi. ' *
— Ahl comme tu sens l'ylang-ylangl
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— Non, c'est le corylopsis. J'ai ce parfnm-là en horreur.
— Alors pourquoi en mets-tu?
— Ah ! voilà !
— Je vais ôter mon chapeau,
— Tout à riieure. J'ai à te parler ; c'est très grave.
— Mon Dieu, tu me fais peur I
— Ecoute bien, et ne tremble pas,, timide pastourelle; ce soir, si tu veux, je te propose de boire à la coupe des voluptés.
— Boire quoi ? dis vite !
Je lui parle tout bas à Poreille (petit coquillage d'oreille). Elle a'a pas Tair autrement séduite.
— Oh I Tu veux? Il fait si chaud...
Je me froisse :
— Ecoute, tu n'es pas gentille- Moi je te demande ça...
— Jimmy 1 Si ! Ne te fâche pas î T'es^^
bête, voyons, tu sais bien que je ne demande pas mieux.
— Et puis...
Je lui dis encore des choses mystérieuses. Elle éperie de jolis rires.
— Alors, dis, Jimmy, nous irons dîner à r Américain?
— Oui; Baptiste-aux -favoris-notariaux nous composera un menu incendiaire.
— Nous mangerons des écrevisses.
— Comme dans la chanson ; Paul Robert te contera des gaudrioles ; je te montrerai Catulle Mondes et Forain; je te promets mille délices...
— Toujours comme dans la chanson I Oh! que je t*aime! Et puis nous rentrerons, et puis, et puis nous...
— Oui, toute la lyre.
— Ça va être amusant ! J^aurai des yeux tout noirs jusque-là...
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— Veux-tu bien te taire ! Il y a peut-être des agents de la Ligue Bérenger cachés sous notre lit.
— J't'adore!
Ses rires clairs de petite folle blonde s'égrènent dans tous les coins. Le malheureux Biscuit-de-Reims, justement alarmé de cette joie bondissante, subit des gymnastiques étranges. Enfin Clarisse lui rend la liberté et se sauve dans la chambre voisine d'où, presque aussitôt, elle m'appelle :
— Jimmy, viens m'aider à rentrer mes manches dans ma jaquette; je vais être prête...
Elle est si prête qu'elle fait en chemise des culbutes sur le lit.
— Jimmy! Jimmy I My! My!
— Tu trouvais qu'il faisait trop chaud tout à l'heure.
233 MAÎTRESSE d'ESTIîÈTES
— Non! Jimray!
(Un temps.)
— Laisse-moi m'habiller, maintenant, mon chéri.
Docile, le chéri retourne ranger ses papiers.
Elle passe la tête par la porte, en criant :
— Mais tu sais, ça ne compte pas, cette fois-là!