CHAPITRE QUATRIÈME
d'un ATELIER
ET LA DESCRIPTION d'UN ÉTAT d'aME
J'ai reçu ce matin la classique dépêcho affolée :
Viens! Ai conseil à te demander.
De cœur à toi.
Franz.
Cela devait arriver. Je suis venu. Il y a déjfi une demi-heure que j'attends Franz dans son atelier.
Aujourd'hui, tous les ateliers de peintre où conduit un escalier à peu près convenable (gaz, tapis, concierge non hydrophobe), sont accaparés par la tourbe des littérateurs qui s'y rue — ou ruent — pour recevoir à leur jour. Le petit hôtel, leur rêve à tous, on ne peut le conquérir tout de suite ; il y faut la chance d*un gros tirage ou d'un
léger chantage, et les temps sont durs.
Tant de concurrents cherchent à faire
éclairer les idoines — struggle for light!
Donc, pour des plumitifs, l'atelier s'impose,
et les pose.
Ils expliquent : « Oui, je ne peux pas
travailler sans beaucoup d'air. Oxygène !
Poumons! » Et, tout le long de leur vaste
salle éclairée par le haut, ils marchent à
grandes enjambées pour vous montrer :
« C'est vaste. »
Au beau milieu, ils installent un chevalet et dessus — les jours de réception — une quelconque toile d'ami, pour la couleur locale. (Tout ça, tout ça, c'est la faute aux Goncourt !)
Les autres jours, le chevalet ne leur sert à rien, à moins qu'ils n'aient du linge à faire sécher.
Les ateliers de sculpteurs sont moins demandés. « C'est un peu humide. » Seuls, les peintres de bataille grandeur nature en font leurs choux gras^ et les panoplisent de fusils, également Gras. On abandonne à la Sculpture, déité purotine, ceux qui sont vraiment « sis » par trop loin, tel celui de Franz, par exemple, campé au fin bout de Montrouge. Maugis allègue, conciliant, qu'on n'y est pas dérangé du tout par le
bruit (les voitures passant boulevard des Italiens ; mais les cochers de fiacre qui vous y ont conduit une fois se souviennent, et se méfient.
Il y a trente-cinq minutes que j'attends.
Un pavillon dans un petit jardin ; autour du petit jardin, des massifs de lilas (si peu massifs !) qui ont eu l'intention de fleurir, il y a deux ans ; tout porte à croire qu'ils persisteront dans cette intention Tannée prochaine, mais réussiront-ils? Une grande caisse pleine de glaise et d'eau. (Si j'avais fait des saletés pareilles, moi, quand j'étais petit, ce que ma bonne allemande, Babet, m'aurait fait priver de « tessert », et vivement I) Sous un hangar, deux bicyclettes. (Franz détient le record Lion de Belfort- Place Pigalle, du pavé tout le temps, et la butte à monter, comme les Martyrs.) Une niche à chien, sans chien. Le grand atelier
clair est de plain-pied avec le jardin.
Il y a quarante minutes que j'attends, vautré sur un de ces divans (profonds comme... parfaitement). J'examine,
Les goûts de Franz en ameublement se subordonnent nettement à une douce manie qui lui est chère, comme à tous les bons esprits d'ailleurs : la manie de l'encombrement.
Franz ne l'avouerait peut-être pas, et il aurait tort, car Tencombrement procure à ses fervents des joies pures entre toutes. Ne pouvoir se procurer d'allumettes qu'en déplaçant deux tables, un fauteuil, trois vases, des gravures, et une douzaine de livres d'amis, pas coupés (je parle des livres), jamais les profanes ne sauront jouir de cette âpre volupté; n'aveindre son carnet d'adresses, dont on a si grand besoin tout de suite, qu'en faisant glisser sur le car-
i04 MAÎTRESSE d'ESTHÈTES
tonnier les piles de journaux qui cachaient la machine à cigarettes, jamais les enragés de classification — âmes de philatélistes — ne comprendront ce que cela peut avoir d'ineffablement intime. L'encombrement! Je n*ai pas dit le désordre I Savoir où sont les choses, mais qu'elles gîtent en des endroits compliqués !
Clarisse — chère petite Clarisse! — sait conserver un juste milieu entre Todieux rangement et le fouillis mal commode, entretenir le doux encombrement familier où j'aime vivre. Je la garderais rien que pour cela, la chère petite I Si blonde !
L'atelier de Franz est encombré.
Si nous commencions par un bout, selon l'excellente méthode préconisée parle cadet de Joseph de Maistre, nous serions bien vite émerveillés des héléroclismes qui s'homogénisent (Maugis a raison : « belle
langue, la langue française ! ») sur les murs et entre eux. A partir de la porte à gauche :
Une petite table de laqué blanc supportant un brûle-parfum japonais rempli de crayons de pastel et de cartouches de revolver ; sur la même table un poignard florentin, un petit Larousse — le grand est vendu — quelques fascicules (fâcheuse désinence) d'une revue belge, le Songe esthétique, où des polygraphes de tout sexe, même du troisième, donnent de brillantes espérances depuis plusieurs lustres.
Continuons l'inventaire : une loupe, un flacon de pilules d'éther, un peu de musique composée par le comte de Montesquieu sur des vers de Léon Delafosse, deux cigares à trois sous (total : six sous), un cigare à soixante-quinze centimes (total : vingt et un sous), un décime percé pour porter la veine, une paire de jarretières satin rouge et jaune
{souvenir d'une Espagnole, peut-être?
Ollé 1) un grelot de bicyclette, une fiole d'huile de pied-de-bœuf, une boîte de Salts, un canif, un fragment de porphyre bleu... J'en passe. — Au-dessus, au mur, épingles, trois programmes du Théâtre del'Ame. (Ces programmes ! je défie n'importe quels déchifî'reurs de rébus, même les types du Café de l'Univers, au Mans, de deviner ce qu'ils représentent.) Une affiche de Beardsley, entre quatre punaises. Une litho de Forain dans un cadre en platane, un Tanagra sur un socle en bois vert, un « Moréas » de Cazals dans un cadre en sapin verni, hautain et monocle, un « Maugis » de Léandre, noyé dans un sherry-cobbler, Tair damné. — Item, plus haut : une chasuble à fleurs rouges ; plus haut encore : un hibou qui répondait au nom d'Ubu avant d'être empaillé; plus bas, sous la table: une pile de
revues polychromes, un masque d'escrime, et trois oranges.
Peu de maquettes pour le moment : le masque de Lug-Allan, directeur du Théâtre de TAme, le buste de Suzanne Gazon, et cet admirable Sourire..,
Deux ieunes gens qui sourient : ils sortent à mi-corps du bloc de marbre demeuré fruste, appuyés épaule contre épaule; elle penche un peu la tête en arrière et leurs lèvres sont tout près et leurs mains s'étreignent.
Elle est très jeune, la gorge frêle, les épaules graciles, délicieusement; on devine avec quelle suavité s'effile la ligne interrompue de la hanche; sa figure longue, mince, s'ovalise encore sous les bandeaux de cheveux lourds; elle sourit, en grâce et en charme, d'un seul sourire pâmé de la pointe de ses seins à ses paupières mi-closes
et elle se tend tout entière, elle-même, dans son sourire.
Il est jeune ; le sourire qui détend ses traits devient sérieux devant le regard de l'Aimée; mais il sourit parce qu'il a confiance, il sourit à Demain comme elle sourit à Aujourd'hui.
Us sont bien, n'est-ce pas, tous deux, l'humanité jeune de ceux qui s'aiment ? Us sont bien... Penchez-vous et regardez mieux.
Regardez leurs deux sourires : elle qui sourit presque à elle-même, lui qui sourit presque à un rêve. Regardez leurs deux sourires!
Ils ne sourient pas ensemble !
Non, noni Les yeux de Tun ne se mirent pas aux yeux de l'autre. Il regarde plus loin qu'elle dans sa propre pensée. Et elle, pardessus l'épaule de PAmi, c'est dans un mi-
roir qu'elle se sourit à elle-même. Pourtant leurs mains s'étreignent, leurs lèvres se joindront tout à Theure !
Ils sont bien, n'est-ce pas, tous deux, rhumanité de ceux qui font semblant de s'aimer 1 ^
Plus loin, un masque de Lug-AUan, ricaneur et dur. Le visage glabre se plisse de volonté ironique et un sourire impie de mauvais prêtre ne parvient pas à effacer ce que les traits purs signifient de noblesse intellectuelle et hardie. Ce sourire de souffrance et de mépris n'est-il pas le même sourire d'adolescent que les années de désespérance sont venues creuser? Il a regardé plus loin qu'Elle — toujours — vers quelque idéal qu'il n'étreignait pas en Elle, qu'Elle ne voulait pas réaliser, menteuse, incapable et charmante. (Elle... toutes...) Dans la recherche vaine, son sourire s'est
durci; trop fier pour sangloter, il ricane.
Au fond de Tatelier, un buste gracieux et paré; de la jeune fille devenue femme à présent ce sourire, qui fut au moins d'une naïveté sincère, s'est stéréotypé, figeant les lèvres en une coquetterie lamentable... On sent qu'elle n'aime pas ; elle sourit, découvrant ses dents jolies pour qu'on les voie, non pour qu'on les baise. Sa fonction est de sourire, et sa bouche machinalement entr'ouverte agace jusqu'à Ténervement, jusqu'à la nausée, jusqu'au crime. La tuer I La tuer ! tuer cet odieux sourire !
P^anz ! mon ami Franz! comme ils te hantent ces sourires, et comme ils te désolent !
C'est eux, depuis dix ans que je te connais et que je t'aime, c'est eux qui ont ainsi, à leur triste ressemblance, crispé d'amertume ton sourire à toi, si gai jadis. Mon
pauvre vieux sincère, toi aussi, tu aurais voulu réfugier ton âme meurtrie au port d'une tendresse grave et profonde ; tu Tas rêvé, toi aussi, l'éternel article recommandé, l'Idéal tout soie, ne passant pas au blanchissage, et c'a été comme des pommes; tu en as eu du talent en plus, avec du bonheur' en moins.
Tu as trempé tes lèvres dans un tas de verres remplis de liqueurs aux noms jolis ou drôles, aux teintes chatoyantes, et toutes avaient un goût atroce. Tu ne te résignais pas, tu recommençais Tépreuve, et toujours c'était trop fade, ou trop amer, cela écœurait ou faisait tousser, cela sentait le sucre, ou le pétrole, ou le sang. Si ardente était ta soif que tu les buvais quand même, ces « breuvages exécrés! » Ce que ton âme a eu souvent mal aux cheveux, ah 1
Et nous aussi, mon pauvre vieux. Nous
tous. Que veux-tu ! Tiens, Maugis. Bon garçon, à son aise, pas l'ombre de génie, un peu de talent, donc tout ce qu'il faut pour être heureux. Il s'est mis à boire, sans métaphore, lui, à boire effroyablement; il déclare que, sur cette terre, les divers alcools valent seuls la peine d'être désirés par un homme vraiment intelligent. Te souvienstu, il y a deux ans, de ses folles et invraisemblables amours ? (! ! 1) Il prenait des airs penchés, il roucoulait, et nous nous tordions — bons camaros — lorsqu'il était parti. Aujourd'hui il a supprimé l'emploi de l'article, il est affligé d'un fâcheux tremblement au réveil, il sent une boule de coton sous son talon gauche, il est aspirant-gaga...
Et les autres, et moi-même, qu'y faire? Sourire.
Se hâter de sourire (on la trouve déjà dans Beaumarchais, cette recette -là); en-
core sourire, du sourire qui vous soulagera le mieux. Elire quelque part, à condition d'en changer quelquefois, de petites formules pessimo-optimistes ou optimo-pessimistes, bien sages. Quelle sagesse ? N'importe laquelle ; on n'a que l'embarras du choix. Yeux-tu un vers de Rollinat : « Vis! pour le seul bonheur de vivre. »
(Si l'on m'avait dit qu'un vers de Rollinat pouvait servir à quelque chose, par exemple!)
Mais, je parle et je moralise, comme si Franz était là. (Il devrait bien y être, au fait, depuis plus d'une heure que je l'attends 1) On débite ces « conseils aux âmes affaiblies » si à son aise, lorsque c'est l'autre qui est embêté!
Pauvre Franz ! Je vais être plein d'émotion, je ne le blaguerai pas, je me laisserai convaincre que son cas est unique, je...
... Et cependant, c'est plutôt joyeux quand on y pense! Son aventure est si classique, si pure I rien n'y manque. J'aurais pu lui raconter d'avance tous ces petits événements, lui prédire toutes les bêtises qu'il vient de commettre, j'aurais pu jouer Tami extra-lucide, voici trois semaines, lorsqu'il est venu, glorieux et vanné, pérorer chez moi sur la magnificence du sacrifice accompli...
— J' t'en ficherai, moi, des Ysoldes !
lî
Donc, Franz devint Tamant, le seul amant d'Ysolde. Il faut toujours se montrer équitable, même envers les femmes; rendons pleinement justice à cette fille éton nante : Ysoide se conduisit très bien.
Elle congédia le jeune Vainpur, qui n'était d'ailleurs plus présentable ; il déliquesçait, cet enfant. Quant aux nommés Ferascenn et Frankfurtammain, ils ne tiraient pas à conséquence, ils ne tiraient même rien du tout, et ce n'est pas vous, n'est-ce pas, qui auriez payé les toilettes
plutôt voyantes — dont, derrière elle... — ni Franz non plus, bien sûr; Ysolde les conserva donc, ainsi que le croupier 4u Club Anglais; Soiaukrack aussi, une lois par semaine, mais pour des raisons purement ésotériques.
Et Arsenn Dubois aussi, mais parce qu'il achevait un portrait d'elle, et avait encore le cadre à pointiller; et aussi la comtesse Zichine, mais une amie ça ne compte pas.
Donc, PVanz fut le seul amant d'Ysolde.
On les vit ensemble.
Ilssortirentensemble(onse retournait sur leur passage). Ils déjeunèrent ensemble. Ils dînèrent ensemble. Ils bockèrent ensemble. Ils soupèrent ensemble. Ils firent bien d'autres choses ensemble, que l'on ne vit pas.
Bientôt je fus présenté à Ysolde.
Il faut toujours se montrer équitable, même envers les femmes ; rendons pleine-
ment justice à cette fille étonnante : Ysolde fut parfaitement odieuse.
Maugis et moi Texécrâmes tout de suite, et tout de suite elle nous le rendit. Au début, Fambitieuse cocasserie de sa conversation nous amusa. Le jour où, rivegauchant chez Lapérouse, elle demanda vingt-cinq timbres de quinze centimes : « parce que, tu comprends, Francisque Sarcey est parti à la campagne, à Nanterre ; alors ma provision est épuisée », nous nous roulâmes, et Maugis hasarda : « Je croyais que c'était pour gommer une absinthe. » Le jour où devant les garçons de VEcho de Paris, démesurément baba, elle me déclara :
« Vous, Smiley, vous êtes un vil mercenaire de lettres, moi je suis inutile et belle », nous nous gondolâmes.
Mais on se lasse des meilleures choses.
Maugis fut excédé avant moi. Il systéma-
tisa Toppo^-Uion. Depuis les hors-d*œuvre jusqu'au café il la harcela : « Garçon^ deux Yseult sur le plat, et des petits pois au l'art! » Elle pinçait les lèvres, gonflée de mépris pour ce « genre d'esprit ». Et la scie continuait à grincer. Il la complimentait sur le choix de ses toilettes, sur les plumes de son chapeau, sur la teinte du carmin dont elle s'avivait les lèvres. « Garçon, une Ysolde frite 1 » H la félicitait de son goût si éclairé en art, Tentraînait aux pires anachronismes, aux psittacismes les plus extravagants. Il me soufflait à l'oreille : « Lui ferai citer du Baudelaire, j' te parie! » Et ça ne ratait pas. « Du Mallarmé I » Et elle marchait, déclamant à contre-rythme, rythmiquement... Alors il adaptait des airs connus aux vers qu'elle avait cités, fredonnant par exemple : « Sois sage, ô ma douleur, Tartaraboum di hay », et elle pinçait
encore les lèvres. Ou bien il prononçait : « Dans cette belle lettre du Dante à Richelieu sur TEsprit Nouveau... » Elle acquiesçait. Je me souviens qu'une fois, on parlait du jeu classique et de Talma; elle déclara : « Moi, je l'ai vue jouer, Talma, seulement elle était beaucoup moins jolie qu'on ne le dit. » Avec qui pouvait-elle bien confondre, doux Jésus! Un soir, à Calisaya, Maugis mepoussa le coude : « Ysolde, » susurra-t-il, « v's avez souvent pensées curieuses, très personnelles ; devriez les fixer sur le papier : dommage qu* ça soit perdu. Garçon, de quoi écrire. » Ysolde ne se fit pas prier, et, très sérieuse, calligraphia : Je préfère les fleurs aux gens; elles sentent meilleur et demandent moins d' entretien I — Maugis conserve précieusement l'autographe...
Quand Ysolde sentit que le monocle de Maugis se fichait d'elle à n'en pas douter,
elle le prit en haine. Elle ne lui lança pas son assiette à la tête et ne lui donna pas de coups de pied sous la table, mais ce fut tout juste. Elle le révolvérisa de regards assassins.
Franz n'intervenait jamais, ne disait rien : il était trop fatigué I Ysolde le tenait par la peau.
On a déjà dit trois mille fois que ces liaisons-là sont les plus tenaces. Je le répète une trgis mille et unième.
Rue de Rivoli, à la hauteur de THôtel de Ville, j'ai vu jadis un magasin de cordonnerie dont renseigne, enluminée à tour de bras, représente un terrible lion, terrible, terrible, mâchouillant une botte à l'écuyère ; au-dessous, cette légende : « Déchire-la si tu peux, mais je te défie de la découdre I » Il y a aussi, à la quatrième page des gazettes, d'engageantes réclames en faveur de
je ne sais quelle Seccotine, qui « colle même le fer ». Autant de symboles; méditez dessus...
La peau !
Elle vous tient malgré tout, malgré les ridicules, les rosseries, les colères. — Le bel amour, ça se fait rare aujourd'hui, ça coûte des prix fous; mais la peau, le quelque chose qui... {Musique de Massene^)... vous comprenez bien, suffit amplement aux relations sociales, et nous rive.
Tenez, Maugis, pendant un mois, -— parce qu'un soir, par curiosité bête, il avait pénétré dans une arrière-baraque de la foire de Neuilly — pendant un mois, il ne put réussir à lâcher une femme à barbe I Ses amis en pleuraient. Heureusement, sa manie tourna à Taigu, il voulut épouser le monstre, et, pour le présenter d'abord à sa famille, l'envoya chez le barbier. Ahl ça
ne traîna pas ! A peine débarbée, la donzelle cessa immédiatement de lui plaire, et il fila, tel le dard. Elle lui demanda cent louis de dommages-intérêts... N'empêche que si elle ne s'était pas fait raser, il serait encore à passer la main dans la barbe de sa femme.
(Cette histoire est tout à fait inauthentique, d'ailleurs; il faudra même que je la raconte à Maugis.)
Oui, Franz était dans la nasse, en plein.
Au début, il nous expliqua très gentiment que ce n'était qu'un caprice (frisement de moustache), que cela ne durerait pas, que sa Volupté serait terminée bientôt, et qu'alors (refrisement de moustache)... Même, il blagua Ysolde et nous jeta en pâture une hottée de révélations délirantes. « Est-ce qu'elle ne s'était pas imaginé l'autre jour de... etc. » Puis ses explica-
lions, petit à petit, s'empâtèrent, ses protestations contre nos : a Mon vieux, méfietoi! » s'amollirent. Dès lors, Maugis poussa les hostilités avec une âpre vigueur. Franz eut d'attendrissants : « C'est vrai, mais qu'est-ce que tu veux? » et des : « Tu exagères » à fendre toute âme moins alcoolique que celle de Maugis; ses silences gros d'aveux demandaient grâce ; je sentais mon cœur s'en aller tendrement, en petits éclats, mais Maugis reprenait : « Verras ce que j'te dis! Aurai fait tout c' que j'aurai pu pour t'en empêcher 1 »
Franz faisait peine à voir : il se marbrait ; sa moustache, demeurée conquérante, avait Tair de se payer sa tête, et pour pas cher encore. Autour de son amaigris., ement vestons et pantalons flottaient, clapotaient comme des drapeaux en berne ; l'œil luisait, fiévreux. Evidemment, il marchait à fond...
« Désolant », me confiait Maugis. « J'connaissais agent-voyer norvégien, devenu gâteux comme ça en deux mois. Joli garçon, un bel œil bleu. Deux beaux yeux bleus même. Désolant. Sur les boulets, c' pauv' Franz! »
Moralement, c'était plus lamentable encore. Nous pûmes suivre, non sans prendre quelque intérêt à cette déchéance psychophysiologique, les phases régulières de la fameuse lutte des passions. Franz eut des façons particulièrement suggestives de poser son couteau sur la table lorsque Maugis acculait Ysolde aux dernières limites du grotesque ; l'explosion allait-elle enfin...? Non. « J'commence à désespérer » avouait Maugis; « aurait déjà dû lâcher Ysolde ou me flanquer des gifles. La ficherais bien à Teau sa Sphynge, mais pas possible, rapport aux flics. » (J'apprécie beau-
couples principes moraux deMaugis.) Cela ne pouvait durer indéfiniment. La situation était tendue, et quand une situation est tendue...
Un jour, à déjeuner, Ysolde s^était fait remplacer par un petit bleu : « Impossible venir, maman malade. Baisers. » Franz, crispé, rageait sans démuseler; les œufs à la coque furent trop cuits; Franz repoussa son assiette brusquement et regarda Maugis; Maugis laissa choir son monocle.
Evidemment, Theureux amant d'Ysolde attendait une observation pour... Maugis se méfia : « T'as lu, Jimmy, curieux article Séverine sur Charité nécessaire? Paraît qu' des gosselines ont des engelures rhiver. Déplorable. » Fumé î Franz était ras de prétexte, comme ils s'expriment à rX. Eh bien, il s'en passerait, voilà tout! Il boxa la table : « Et puis moi, j'en ai
assez... » Maugis replaça son monocle.
« Oui, j'en ai assez. Si ça m'amuse, cane regarde que moi ! Puisqu'elle me plaît, nom de... (II sacra.) je ne sais fichtre pas pourquoi je m'en priverais! Quant à ceux qui ne seront pas contents... » Le monocle de Maugis retomba. Silence.
Je considérais la salière ; très curieux, une salière ; c'est en verre à côtes et il y a une poudre blanche dedans.
Franz vociféra de nouveau : « Je ne sais pas pourquoi je... » Maugis risqua un sourire aimable : « Veux-tu que j' te V dise?
— Quoi?
— Pourquoi tu...
— J'en ai assez, tu sais...
— T'en as même trop.
—•Ah! je t'en prie, mon cher, ne sois pas spirituel 1
— Peux pas faire autrement.
— Parce que, tu sais, il y a des limites.
— MaC'Laurin, passim.
Ça ne pouvait pas se prolonger très, très longtemps, ce dialogue. Franz prit son chapeau et sortit. La porte, v'ianl Maugis conclut : « Avec tout ça il nous laisse ses œufs à la coque à régler... ! »
Ce fut ainsi que la situation se détendit.
Franz nous évita. On le vit au vernissage escortant, jaunâtre et ratatiné, une Ysolde verte et rose (pistache et framboise) ; il se défila derrière des socles. On le vit, bouffi et livide, à la première de Gueule d'empeigne, la remarquable « tranche de vie » du jeune Isaac Mayerth, exhibant une Ysolde rouge et jaune (fraise et café); il se défila derrière les fauteuils d'orchestre. On le vit à l'ouverture du salon du « Graal d'Or », inconsistant et cireux, cornaquant une Ysolde crème et blanc (vanille et citron) ; il
se défila derrière le ventre du Commandeur Ponce de Normandie. Maugis m'écrivit qu'il l'avait rencontré sur les quais en train de marchander un : Nouveau traité pratique de Véducation des diverses espèces de lapins^ manière de les élever et de les nourrir y de les faire produire ^ de traiter leurs maladies; castration des mâles, etc. ; moyen de se faire un revenu de 2,000 francs avec 50 lapines, par Sagouin, In-12^ Conneau, éditeur 21^, vue de VAnge d'Or, Chartres, 1851. « On ne saurait indiquer avec trop de soin les bons ouvrages », ajoutait Maugis. Moi, j'affirmai avoir aperçu Franz chez un potard, en train de solder plusieurs fioles d'Elixir de Jouvence ultrareconstituant. C'était faux comme le chant de mon ex-Odette, entre nous.
Pendant trois semaines on ne le vit plus.
Et ce matin, à midi, au réveil, j'ai reçu la dépêche affolée, la classique dépêche affolée : « Viens. Ai conseil à te demander.., »
Et je suis venu. Il y a deux heures que je l'attends. « Ai conseil à te demander. » Il doit être bien bas, le pauvre garçon I