CHAPITRE CINQUIÈME
Franz entra, affectueux et flou, les yeux bordés de jambon maigre, pâlot, les mains tendues :
— Tu as reçu ma dépêche, mon Jimmy ?
(Naturellement je l'avais reçue, puisque j'étais là.) Et il s'assit tout de suite, ajoutant d'une voix attendrie, trop attendrie :
— Tu es bien gentil d'être venu... .
(Dans quel état il était, bon Dieu ! Pas
possible ! On me l'avait enterré, et dans de la terre humide encore ! Il avait figuré à la Morgue! Ces pommettes! Ces mains! Oh là, là, là ! Le regarder ou ne pas le regarder? Problème... Si je le regarde, il va croire que je le détaille, et alors... Si je ne le regarde pas, il va croire que je n'ose pas le regarder, de peur qu'il ne s'aperçoive que je le regarde, et alors... Une analogue indécision me vrille lorsque je vais voir, aux fins de mois, un cousin, riche mais eczémateux, qui a l'air d'une praline rose, et, comme je déteste taper les gens sans les regarder en face, ça me gène affreusement.)
— Tu me trouves changé, hein ?
(Et cette voix sans timbre I Mon â'osto, pour êtreévasif, s'évase.)
— Si, je sais bien. Ah! je suis dans un fichu état, mon pauvre Jimmy ! Je suis en train de crever, tout simplement. Je ne tiens plus debout. J'ai mal dans le dos. J'ai mal à la tête. J'ai les genoux tout mous. Il me semble de temps en temps que des gouttes d'eau glacée me tombent sur les mains. C'est drôle, hein?
(Non, pas drôle du tout. Il se recroqueville sur le divan, si exigu, si amoindri, qu'il a Tair de vouloir couler entre les coussins. Il est tout en angles, en angles aigus, pauvre vieux!)
— C'est pour cela que je me suis décidé à t'envoyer une dépêche. Tues bien gentil d'être venu, bien gentil...
— Comment donc ! Mais il ne faut pas t'exagérer ton état, Franz, ça ne sera rien. Tu es fatigué; eh bien, mon Dieu, voilà, tu es fatigué. Cela arrive à tout le monde,
à toutes les personnes qui se fatiguent, heu... Quand on est fatigué, c'est tout simple ; on se repose. Il n'y a qu'à se reposer... Quand tu te seras reposé... Quand
tu ne seras plus fatigué, heu
Pendant que je bafouille ces apophtegmes pâteux, je réfléchis : qu'est-ce que je vais faire de lui? Le laisser se vanner au bénéfice de la jeune Ysolde? Jamais de la vie! J'entends arrêter les frais, en dehors même de toute considération d'amitié, pour des raisons économiques, par horreur du gaspillage. L'envoyer à la
campagne? Oui mais partirait-il? H
consentirait et, ce soir, la paroissienne viendrait le relancer, tout serait à recommencer, les choses iraient de mal en pis, et, dame, il n'y avait plus beaucoup de
marge...
Fallait être à la hauteur des circons-
tances. Je me levai ; elles me venaient sous le bras les circonstances ; j'en conclus qu'il ne fallait pas me rasseoir.
— Ecoute-moi, mon vieux Franz, tu sais si j'ai de Taffection pour toi. Eh bien, il n'y a pas à hésiter, il faut partir tout de suite ; tu as une vieille tante à Niort (Deux- Sèvres), vas-y; restes-y ; soigne-t-y; repose-t-y; guéris-t-y ; et ne compromets pas ton avenir d'homme et d'artiste par des... par des... par des...
(Comment sortir de ma phrase? « Avenir d'hom.me et d'artiste » sonnait bien pourtant ; » par des... des... » bah ! le coup de l'attendrissement :)
— Franz! mon cher Pranz! notre vieille amitié! Va-t'-en chez ta tante!...
(Que les valeurs sont difficiles à conserver 1 Je me suis trop attendri, si bien que Franz taffe :)
— Alors, Jimmy, tu crois que je suis si malade que ça?
— Mais non ! mais non ! tu es fatigué ; tu as les nerfs surexcités ; ce n'est pas de la maladie, c'est de la neurasthénie... Reposetoi, que diable 1
— Ainsi, tu me conseilles d'aller chez ma vieille tante?
— Mais je ne fais que ça.
— J'irais bien, mais elle ne peut pas quitter sa mère...
— Elle a encore sa mère, ta vieille tante?
— Pas elle, Ysolde. Je crois que je ferais mieux de rester à Paris, quitte à la voir moins souvent et...
(Non ! Quand on pense que voilà un garçon plein de talent, intelligent, charmant, gai, sceptique à ses heures... Et il s'imagine!... Ce que c'est que de nous!)
— Ah çà^ est-ce que tu te fiches de moi ? ou est-ce que tu deviens idiot? Comment I tu es vanné, c'est Ysolde qui te vanne, et tu as la prétention de Pespacer? Je ne suppose pourtant pas que tu en sois encore à croire à la force de la volonté? File! Estce une citation que tu veux: « Il n'y a qu'une seule victoire en amour, c'est la fuite. » {Napoléon^ Bulletin de la Grande Armée,) File! Si tu restes, tu es chocolat I
— Je ne pourrai pas, comme ça, si brusquement. J'en ai pris l'habitude...
— Tu peux le dire, malheureux!..,
— Tu vas me dire que c'est stupide...
— Un peul Pour cette rosse de...
— Je le sais mieux que toi, qu'elle est rosse ; ah ! si tu savais... mais je ne pourrai jamais...
(Il ne pourrait jamais ! Paquet, val Dire que je serai peut-être comme ça dimanchel
Et pour quoi? Pour vingt minutes de bonheur par jour en moyenne, mettons une demi-heure; depuis six semaines, ça fait dans les vingt et une heures en tout, et encore, faudrait défalquer... Je vous demande un peu! Dès qu'on y pense pour le compte d'un autre, on s'effare à l'ineptie de ces fichaises. Et quand il s'agit de soi, on trouve tout naturel de repiquer! 0 Faiblesse humaine! Falso queritur de natura sua genus humanum... Malheur! Mais ce n'est pas le moment de lâcher du latin ; faut qu'il parte!)
— Franz, il y a un train à 4 heures 17. Tu as le temps. Fais ta malle, mets ton chapeau et vien?.
— Mais...
— Il n'y a pas de « mais », viens! Si tu ne pars pas, je te fous mon billet — pour remplacer celui du chemin de fer — que je
lâche tout, que je m'en vais, et que je ik^ mets plus les pieds ici.
— Si je t'expliquais...
— Tu m'expliqueras cela en route...
— Mais, Ysolde...
— Oui, je sais, tu en as l'habitude; ben tu t'en déshabitueras, voilà tout. Tu seras étonné dans trois ou quatre jours de te passer d'elle si facilement.
— J'aurais voulu lui dire...
— Tu lui écriras... Fais ta malle.
— Mais je lui avais dit de venir me prendre ce soir pour dîner.
— C'était une fameuse idée ! Je reviendrai après t'avoir fourré dans le train, et je l'attendrai ici.
— Alors tu lui diras...
— Je lui dirai tout ce qu'il faut. Fais ta malle. Je vais t'aider.
D'ahurissement, il se résignait.
Combien de temps croyez-vous qu'exige le remplissage d'une malle? Vous dites?
Nous avons mis beaucoup moins de temps encore I
On jette des objets dedans. Il reste des vides. On tente d*y introduire d'autres objets qui n'entrent pas ou qui entrent trop, puis d'autres, jusqu'au minimum de ballottage. On cale avec des paires de chaussettes, procédé empirique, mais commode.
D'ailleurs on ne procède pas autrement pour constituer les ministères...
— Là! Pousse! Ça ne ferme pas, naturellement. Assieds-toi dessus. Pousse !
Ouf! Crac! Ça y est! Ton chapeau. Ton macfarlane. Madame Oranger, vite, un fiacre ! M. Brotteaux part en voyage,
— Il part à Saint-Pétersbourg?
— Non, pour Niort; dépêchez-vous!
— Monsieur a raison. L'air de la cam-
pagne lui fera du bien. Elle est tellement mieux salubre, et monsieur est si papier mâché !
— Vite, un fiacre I
— Vraiment, Jimmy, tu ne crois pas que je devrais...
— Mais non! Puisque je reviendrai lui parler tout à l'heure, pour tout lui expliquer.
— Tu lui diras...
— Oui, je lui dirai que ta tante est mourante, que c'est une seconde mère pour toi, qu'elle t'a élevé au biberon, avec du lait concentré stérilisé et du Racahout des Arabes...
— Des Arabes?
— Oui, ne cherche pas à comprendre.
— Fais attention qu'elle ne brise rien.
— Tu dis?
— Oui. Elle est un peu brusque. Ce matin elle a...
— Ah non ! J'aurai l'œil.. . Voilà le sapin ! numéro 564... Cinq et six onze, et quatre quinze; c'est divisible par trois, y a du bon; le cheval est pie, signe d'argent. AU right! Bonsoir, madame Granger.
— Bonsoir monsieur; bon voyage, monsieur Brotteaux. Et revenez bien forci et bien engraissé, comme mon fils Prosper.
Si vous le voyiez, il est rouge comme un-nhomard...
— Cocher, gare Montparnasse, et vivement ; nous sommes en retard.
— Boulot (1)!
Nous n'accrochâmes que trois fois en route.
— Est-ce que tu crois?., me dit Franz.
— Oui, oui, je m'en charge; ne t'inquiète pas, je m'en charrrrrrgel
(1) C'est ainsi que les cochers parisiens ont dôcidé de prononcer « Pull uh »
Franz trottine derrière moi aans la gare. Je porte sa valise.
— Mais, Jimmy...
— Oui, oui, quatre heures dix : nous n'avons plus que sept minutes, juste le temps ; patinons-nous I Monsieur l'employé, s'il vous plaît...
— Adressez-vous au fond.
— Ah hien ! Monsieur l'employé, le train pour Niort, siou plaît ?
— Ça ne me regarde pas. Porte à droite,
— Pour Niort — s. v. p?
— A gauche, guichet 67 A.
— Train de quatre heures dix-sept pour Niort?
— Il n'y en a plus. C'est le service d'été maintenant. Trois heures cinquante-sept.
— Et le suivant?
— Cinq heures quarante-huit. Il y a des affiches, c'est pour qu'on les regarde.
— Cinq heures quarante-huit, nom de...
— Tu vois, Jim, je peux attendre à demain...
— La peau ! C'est une heure et demie à passer ici, voilà tout. Donne-moi un louis, que je prenne ton billet.
— Mais je vais la gêner beaucoup, ma tante. Il vaudrait mieux...
— Zut I Une première pour Niort, combien?
— Dix-neuf quatre-vingt-quinze.
— Tiens, il te reste un sou pour faire le
jeune homme. Elle sera enchantée, ta tante : tu mangeras ses confitures. Nous allons lui télégraphier.
Ouf! 11 est sur le quai. Une fois qu'on est sur le quai, cela devient tout facile de partir.
J'apprécie les gares, locaux délicieux, où les gens s'affirment sincèrement grotesques. Non seulement on les y surprend en train (sans calembour) d'exécuter des actes' qu'ils n'ont point accoutumé de faire tous les jours — et c'est grave ! — mais encore ils sont pressés pour accomplir ces choses insolites, si pressés, qu'ils en deviennent héroïques 1
Joie de contempler leurs pléthoriques valises, et les desquammations des sacs de molesquine I Et le poulet froid dans un journal! Et la bouteille qui, s'ennuyant dans la poche du pardessus, sort un goulot
146 MAÎTRESSE d'ESTIIÈTES
curieux, se penche trop, tombe et s'écrase parmi l'universelle désolation! Evohé ! Voici les familles Perrichon qui transpirent ; les voix des femmes surissent. Suivis de générations en flûtes de Pan, les pères s'apoplectisent d'importance. Maman a giflé Toto qui hurle. « Braille, ça m'est égal; comme ça, on ne montera pas dans notre compartiment. Françoise, n'oubliez pas que nous changeons sept fois de train ! » Un gros €uré sanguin achète l'Autorité — toujours. Un svelte officier de cavalerie, nez remontant aux croisades, allume une cigarette — toujours. On enregistre des bicyclettes dont les employés tâtent les pneus avec des mines connaisseuses et méprisantes de ménagères dépréciant la volaille qu'elles convoitent. Et plus haut, joyeusement gueulards, les chromos de M. Hugo d'Alési groupent quelques mules aux pieds légers
dans des montagnes évidemment thermales, installent sur les routes auverpines de grands bœufs blancs tachés de ce que vous savez, et, sous d'obligeants clairs de lune, agenouillent des Bretons échappés du Par^ don de Ploërinel aux seuils d'églises dont le roman-gothique tire sur la Renaissance... « Ne voyagez jamais sans les coupons économiques 1 » C'est à vomir.
Franz et moi nous sommes échoués le long du quai, sur un banc vert de cette hospitalière liaison Allez. Les trains poussent des cris stupides : on devrait le leur défendre. Les employés ont des redingotes trop courtes, c'est positif. Un Anglais à carreaux et un gendarme en gants blancs se font pendant.
— Tu dois me trouver bien ridicule, implore Franz.
— Mais non, mais non. Qu'est-ce que tu
veux 1 (Philosophons, j'ai le temps.) Il faut nous résigner à être les petits joujoux d'une Providence opportuniste et facétieuse. Seulement lorsque nous nous détraquons, nous devons procéder nous-mêmes aux raccommodages, pour que la première occasion nous retrouve prêts à de nouvelles sottises, selon les impénétrables desseins de ce Démiurge.farceur. Aujourd'hui, c'esttoi qui t'en vas en réparation ; c'est peut-être moi qui m'ébattrai parmi des sottises, demain...
— Ahl c'est notre faute, Jimmy. Nous ne vivons pas comme il faut vivre...
— Tu crois?
— Nous vivons au jour le jour...
(Ah çà ! comment voudrait-il donc que l'on \écût 1)
— Alors nous ne nous apercevons pas que demain dépend d'hier, et qu'aprèsdemain dépendra d'aujourd'hui...
— (Bien! Bien!)
— ... Les crises se préparent sourdement, et lorsqu'elles éclatent nous nous trouvons sans force et sans courage...
— • (Oh mais !... il m'embête à me réciter les leçons de morale de M. Marion, Armand Colin éditeur.) Dis donc, Franz, tu ne voudrais pas prendre quelque chose, avant ton départ?
— Merci. Je dînerai à Chartres. La vie est courte et la jeunesse est plus courte que la vie...
(Le voilà parti ! Marche, la route est belle. Il n'y a rien comme un lâchage pour vous emplir de sentiments moraux. Moi, la première fois, j'avais dix-neuf ans, c'était elle qui me planchait^ eh bien, j'ai passé deux nuits à écrire un Examen du Devoir social, Paul Desjardins aggravé de la Palisse, plutôt visqueux.)
— Peu à peu les caractères s'aveulissent et...
— Dis donc, Franz, tu me rapporteras de l'angélique.
— De l'angélique?
— Oui, de l'angélique de Niort (Deux- Sèvres).
— Ah! ces bâtons verts, filandreux?
Ysolde les aimait beaucoup. Un matin, chez moi, elle en a dévoré un kilo que ma tante m'avait envoyé...
— Sans boire?
— ... c'est effrayant ce qu'elle mange de bonbons. Elle est toujours à sucer quelque chose...
— Parle-moi d'elle, va ; ça nous aidera à attendre le train de cinq heures quarantehuit.
— Les premiers jours, quand j'ébauchais
ma Voluptéy je t'assure bien que je ne me doutais pas que...
— Ah ! tu ne te doutais pas que...
— Elle arrivait à neuf heures; nous travaillions jusqu'à onze. Au commencement, tu comprends, toutes les bêtises qu'elle disait, tous ses ridicules, toutes ses prétentions m'amusaient. Je la faisais marcher, elle allait, elle allait, on ne pouvait plus la suivre. Ah! elle m'en a raconté des histoires sur Sotaukrack, sur Mouront, sur Ferascenn, sur tout le monde... et sur son premier amant, un musicien allemand très riche, \e baron von Buvard, un ami d'enfance de Wagner...
— Tu croyais tout ça, toi ?
— Ça dépendait des jours. En tous cas, je n'ai jamais vu une femme mentir comme elle. Quand elle ne ment pas, elle ne pense pas.
— Tempérament de Tarascon, alors?
— Si tu veux; de romancier romantique, plutôt.
— Ah oui, le même genre que le père Hugo ? vision décorative, faux vieux chêne et simili vieil étain.....
— C'est à peu près cela.
— Raconte tes séances, vieux, raconte.
— Je travaillais. Elle parlait. A onze heures, repos quand je dis repos
— Oui, tu vous....
— Parfaitement. Et note qu'il avait déjà fallu lorsqu'elle était arrivée...
— Mazetle!
— Mon Dieu, c'est bien simple ;pour elle cette formalité -là doit accompagner tous les actes de l'existence. De toutes les occupations, c'est celle qui lui est le plus naturelle.
— C'est peut-être cela qui la rend irrésistible?
— Ça se pourrait bien. Ensuite nous allions déjeuner ; seulement, ces « repos » me coupaient l'appétit à moi.
— Aussi, ce que tu as maigri, mon pauvre Franz ! Tu ressembles à saint Jean- Baptiste exclusivement nourri de sauterelles et de miel sauvage. Et puis ?
— Et puis on rentrait travailler, quand elle ne me forçait pas à la conduire dans des magasins acheter des étoffes inouïes.
— Connu ! De ces étoffes que Técole instrumentiste de René Ghil assimilerait certainement à des trombones exaltés... Et, dis-moi, elle venait tous les jours?
— Non ; quand elle ne pouvait pas venir elle m'envoyait des petits bleus d'un style.,.
— Connu aussi. Genre des Mandements de Hugues des Païens aux Cj'oisées de rOrdre du Temple; j*en ai vu. Et quand
elle était là, au moindre prétexte, tu.., vous
— Oui. Et le soir aussi, quelquefois, quand elle était libre...
— Fichtre 1
— Tu ne peux pas te figurer
— Je peux très bien.
— Non, tu ne peux pas. Tiens, je suis rudement fatigué, n'est-ce pas?
— Dame, un peu bouillie...
— Eh bien, si elle avait pu venir tous les jours, je me serais laissé mettre dans l'état où je suis en une semaine !
— Ilolà!... Ho!...làI
— La plupart du temps, n'est-ce pas, on n'attache pas plus d'importance à une femme qu'aune autre. On vit avec elle, on l'embrasse
— Ou on lui fiche des claques, ça dépend.
— Oui, mais au fond on se moque d'elle.
par ce qu'on sait que, du soir au lendemain, on pourrait la remplacer.... Ce n'est qu'une question de....
— N'achève pas, il y a des dames dans la gare
— Mais une femme qui comment
t'expliquer... qui vous enveloppe, qui n'est pas différente de vous, qui devient une caresse, une caresse vivante en même temps qu'un être possédé, d'un art transflguré, divin, que l'on désespère de jamais rendre... Ah si tu avais vu ma Volupté et son expression de ravissement douloureux ! J'étais aussi arrivé à y mettre un peu de cette irrésistible torture... Quand on sent qu'on ne pourra pas remplacer un tel modèle^ une telle maîtresse, on devient lâche...
— Ne t'excite pas ; le gendarme, là-bas, te regarde d'un oeil administratif.
— Sois tranquille; maintenant, je parti-
rai, après ce qu'elle m'a fait ce matin...
— Quoi donc?
— Je te le dirai tout à l'heure, laisse-moi te raconter en ordre... Pendant les huit jours du début, il y eut très peu de scènes; la première, c'est à cause de Maugis qu'elle éclata. Il la blaguait toujours, mais comme les trois quarts du temps elle prenait ses chinages pour des compliments, il n'y avait pas de mal. Seulement, un beau matin, je ne sais pas quelle robe verte elle inaugurait il lui dit : « Vous ressemblez à une laitue qui se gonfle pour avoir l'air d'un lys. » Elle s'est levée, furieuse, a quitté la table et m'a déclaré en rentrant que vous étiez tous des mufles...
— Tu sais, au fond, c'était peut-être vrai...
— ... et qu'elle ne voulait plus vous voir. J'ai cédé naturellement. Le lende-
main, scène de jalousie à propos de Suzanne Gazon qui était venue poser pour son buste.
— Ça ne doit pas être ordinaire les scènes de jalousie d'Ysolde.
— Non, pas ordinaire du tout : elle ne se fâche pas, mais il faut lui prouver, tout de suite, qu'on lui est resté fidèle, et elle fait répéter la preuve.
— Ça doit être pour obtenir la preuve qu'elle fait des scènes.
— Peut-être bien.
— Dis donc, heureusement qu'elle no demande pas la preuve par neuf !
— Oui, oui.
— Et puis?
— Et puis survinrent des discussions enragées tous les jours, à propos de tout; je fus assez bêtement nerveux pour lui laisser voir que ces querelles me désolaient ; alors elle redoubla...
— Charmante nature !
— Je souffrais vraiment; elle le voyait, et me déclarait que ce spectacle lui paraissait très amusant. J'ai des petits bleus où elle écrit : « Ma joie n'est que la réverbération de la souffrance d'autrui. »
— Joli pour un roman idéaliste, ce mot-là.
— Pour un roman, je ne dis pas, mais dans la vie, hélas ! Je ne vous voyais plus, je m'enlisais.
— Tu t'enlYsoldais...
— De temps en temps, je me disais qu'il fallait en finir, la quitter. Ma Volupté était presque terminée. Et puis elle revenait et c'était la réconciliation.
— Sur le divan...
— Et je me laissais reprendre par ce corps, par cette chair et ces yeux. Il y a eu jusqu'à cinq réconciliations par jour, Jimmy...
— Mciman î
— Et chaque fois j'étais si fatigué que j'avais peur de... Mais elle ressusciterait un mort !
— Tu crois ? Ce serait curieux à essayer...
— Enfin qu'est-ce que tu veux que je te dise ? Tu sais ce que c'est que ces collageslà; je n'ai rien inventé. Elle était de jour en jour plus odieuse et je la supportais plus lâchement... Je crois que cela n'aurait jamais fini. Je devenais un instrumenta son usage, un instrument qui s'usait et qui avait le sentiment qu'on le jetterait lorsqu'il serait trop usé. Je ne réagissais plus. Je laissais aller. Je souffrais d'une courbature chronique. Je crois que sans ce qu'elle a fait ce matin...
— Mais enfin qu'est-ce qu'elle a fait?
— Comment je ne te l'ai pas dit, Jimmy ?
Ce matin elle arrive avec sa figure rosse des mauvais jours. Elle me dit : « Tu as une sale gueule ce matin. » Je la remercie. « Tu as une tête dans le genre d'Argyre les dernières fois que je l'ai vu. » — Argyre, c'est un amant qu'elle a eu et qui en est mort. — « Tu sais, ne me fais pas le coup d'Argyre, on dirait encore que c'est moi qui t'ai tué. »
— Je te lui aurais flanqué une de ces danses I
— Je me suis fâché aussi. Mais tout de suite elle m'abrutit avec un flot d'imbécillités, me déclarant : « Ma pensée est » — et affirmant qu'elle ne me laisserait pas r « enchaîner ». J'étais vraiment trop éreinté pour recourir au dérivatif habituel et je l'avouai. « C'est cela, plains-toi I Je te sers de modèle pendant six semaines, je dédie ma Beauté à ton art, et je t'accepte,
toi, comme amant par-dessus le marché, pour donner la pose... crois-tu qu'un autre souci m'eût fait agir que celui de servir le Beau? Et quand je viens, le matin, en sortant de chez ma mère, je te trouve abruti par une nuit d'orgie et de folle débauche l »
— C'est du bon mélo.
— Enfin, je ne sais pas comment, elle finit par renverser la selle avec ma pauvre Volupté.,,
— Oh!
— En criant : « Tu es indigne d'essayer une tentative de reproduction de moi! » Tout s'est aplati et brisé par terre... Cette maquette je l'aimais, c'était toute ma fatigue, tout mon éreintement qui l'animaient. J'en ai pleuré.
— Et elle?
— Elle, elle est partie; c'est alors que j'ai envoyé cette dépêche. Tiens, je crois
que tu as bien fait de me conduire au chemin de fer tout de suite, parce que, si je la revoyais ce soir, maintenant que je suis un peu reposé...
Il serra les poings, puis murmura avec un sourire triste :
— ... Je crois que je recommencerais.
— Non, non! Elle a brisé elle-même ce qui t'attachait à elle : maintenant tu peux.. .
Cinq heures quarante-huit. On sonne.
Le train va partir. Franz s'installe. Nous nous serrons les mains par la portière.
— En voiture ! Messieurs, en voiture !
— Refais-toi bien vite à Niort, mon Franz, et reviens travailler.
— Oui. Nous rirons de tout cela ensemble.
— Comme des petites folles, c'est entendu.
— Adieu, Jimmy!
— Bon voyage.
A Tautre maintenant : la jeune et farouche iconoclaste.
Sur le boulevard Montparnasse, comme je montais en tramway, j'entendis des camelots à chansons, ceinturés de petites ouvrières admiratrices , dégorger une valse : « C'est si gentil, la Fe-em-me ».
Comment donc! Gentil, gentil, tout plein gentil !
— Il n'est venu personne, madame Oranger?
Très soignée la loge de la mère Granger : une couronne de fleurs d'oranger repose sur un coussin de velours rouge passemente d'or, le tout sous globe. Chaque lampe s'enorgueillit d'un rond en guipure. Une plante en papier peint fait des grâces dans une jardinière en carton découpé.
— Ah! c'est vous, monsieur Smiley?
Alors, monsieur Brotteaux est parti ? Il en avait vraiment besoin 1 Je l'écrivais l'autre
jour à Prosper : « Le locataire de Tatelier d'en-bas est en train de se faire périr. » Et pour une vilaine femme, monsieur, une rien du tout qui lui faisait faire ses trentesix volontés ; c'était douloureux à voir, monsieur. En Russie, on l'aurait eu vivement enfermée! Et une conduite! J'ai été mariée dix-neuf ans, et je vous assure que mon défunt était un bel homme, blessé à Gravevelotte, médaille militaire, enfin quelqu'un. C'est vous dire que je connais la vie et que nous ne nous sommes pas toujours contentés du samedi soir, comme de juste ; mais jamais nous n'avons abusé comme eusse. C'était tout le temps! Et ils faisaient un bruit! Au point que l'autre jour que Prosper est venu me voir, j'en étais gênée pour lui. Et Prosper n'est plus un enfant, il vient d'avoir une médaille au concours de tir...
— Alors elle n*est pas encore venue, cette Ysolde?
— Non, monsieur. Elle ne viendra peutêtre seulement pas. Elle fait poser monsieur Brotteaux avec des excuses à dormir debout, que c'en est humiliant pour une femme honnête. Et fière avec ça! Pas une fois elle ne m'aurait demandé des nouvelles de mon fils Prosper ; tandis que madame Clarisse, avant...
— Ah! Clarisse, elle...
— Ah celle-là était bien douce, monsieur, et bien accueillante. Monsieur Brotteaux devrait bien la reprendre.
(Ahl non, par exemple! Chère petite Clarisse, si blonde!)
— Elle était soigneuse que c'était un vrai plaisir de faire le ménage dans ce temps-là. Monsieur me croira s'il veut : j'ai vu bien des femmes depuis trente ans que
je fais des ménages de garçons, mais je n'en ai jamais rencontré une aussi gentille et aussi commode.
— Merci, madame Oranger, merci bien.
— Il n'y a pas de quoi. Et puis ce n'est pas une de ces femmes que c'est difficile pour s'en débarrasser. Tandis que madame Ysolde, si vous aviez entendu ce matin! Bon sang! Quand elle a cassé son estatue! Monsieur Brotteaux vous a dit...
— Oui, oui...
— Monsieur Brotteaux s'est mis en colère aussi fort qu'il a pu (dame, ça se comprend, il y avait bien de Pouvrage.) 11 criait « Sortez ! Sortez ! Malheureuse ! » Mais elle criait plus fort que lui et ça n'avait pas l'air de lui faire peur. Madame Clarisse aurait pleuré tout de suite, et puis elle n'aurait rien cassé. Et quand ma-
dame Ysolde est sortie, c'est elle qui avait l'air d'être furieuse. Quand elle a été partie, il a ramassé les morceaux de son estatue et puis il a marché à travers Tatelier en mordant sa moustache, comme ça, et il a écrit une dépêche pour vous que j'ai portée.
— Alors, madame Granger, vous ne savez pas si elle viendra, la douce Ysolde?
— Je ne pourrais pas vous dire, monsieur Smiley. Généralement elle vient très tard, histoire de le faire attendre...
— Ah! Bien! Mais j'ai autre chose à faire, moi. Si elle vient, vous lui direz de passer chez moi, demain, entre cinq et sept. Si elle vous demande où est Franz Brotteaux, vous ne lui cacherez pas qu'il est parti pour Ostende, en Suisse. Au revoir, madame Granger.
— Au revoir, monsieur Smiley. Que le
bon Dieu vous bénisse d'avoir décidé monsieur Brotteaux à partir. Que le bon Dieu vous bénisse!
Par politesse, 'e crus devoir éternucr.