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A MOI LA POSE! 207 pond-il. — Alors c'est tout différent, » — murmure-t-elle amoureusement, — « déboutonnez-moi mes bottines! » — Et il s’'asenouille..…
Il est agenouillé depuis hier soir. Sans doute c’est des bottines à plusieurs rangées de boutons. À moins que... oh! quelle inconvenante supposition !
Non, mais, c’est positif, il y à des jours où l’on n’a pas envie de travailler. Avezvous remarqué? Mon grave portrait, peint par Venceslas de Radwan, me regarda avec blâme.
Du bout de ma plume, avec soin, j'orne de courbes pointillées une feuille de papier buvard, sport paisible. Ça, c'est une parabole : la sous-normale est constante et égale au paramètre, c’est comme j'ai l'honneur de vous le dire; ça c’est une conchoïde; ça
c'est, mon Dieu. c’est une Ÿ majuscule!
Je contemple, au mur en face, deux pantins de Jossot, en complets violet-évêque et pourpre cardinalice, qui orimacent chacun de trouver l’autre plus contourné que lui; une pâle vierge d’Andhré des Gachons, à laquelle on ne saurait trop recommander l'huile de foie de morue, baisse chastement les yeux devant un portrait de Schopenhauer qu’elle prend peut-être pour celui d'un vieux mandrille obscène ; elle est toute jeune, elle ne sait pas... Sous ses paupières pures guignerait-elle pas ce gros monsieur de Steinlen aguiché par une pierreuse, rouquine aux yeux de braise, tandis qu’audessous un Debucourt rose et tendre alanguit des linons et des gazes ?
Biscuit-de-Reims saute sur la table, pose
sa patte sur ma plume et me regarde.
— Oui, mon chat. C’estune Ÿ majuscuie.
Y...solde!
Que voltigent vers elle les flocons de pensée que je pourrai réunir |
« Dès le début la question se pose... »
comme s'expriment les petits manuels-àbachot d'Histoire; la question se pose: vais-je la flanquer à la porte poliment, ou pas poliment? Voilà the quouestionn! Il y a du pour et il y a du contre dans le contre, et il y a du contre et du pour dans le pour — et dire que toutes les questions qui se posent sont comme cela!
1° Il importe d’ancrer en son esprit, et ce en faisant appel s’il en est besoin à la mauvaise foi le plus carthaginoise et aux mensonges les plus odontagogiques, la conviction que « N, E, NI, c’est fini.»
2 Il importe de lui persuader que (et quoi qu'il en soit d’ailleurs) je suis résolu à trouver que c’est elle qui a raison —
parce que, étant donné que lorsqu'un jeune
homme homme A, et une jeune personne de sexe complémentaire B viennent à se séparer, on doit toujours admettre qu’ils
peuvent un jour reformer le produit AB
(ou BA), et que, par conséquent, il est
strictement préventif, si j'ose m'exprimer comme maître Mahaut de la Quérantonnais, d'agir de telle sorte que l’on ne soit pas, dans ce cas, en butte aux calomnies malévoles et vengeresses du facteur B, que je qualifierai grossièrement de réceptacle.
3° Les propositions 1° et 2° étant à la fois contradictoires et simultanées, cette médiation dénonciative (soyons diplomate!) exige un flair tout particulier (soyons artilleur!) et des qualités spéciales de feintiste, de cautèle, d’astuce et d’obreption (soyons lexicologue !) Ah ! mais!
« Vanité des vanités ! clamait un youpin
de jadis, tout n’est que vanité! » Et Ysolde
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A MOI LA POSE!Ï 211 surtout n’est que vanité. Je la prendrai par la main, et par son faible, pour lui dire.
Quelle sotte manie de toujours vouloir préparer ce que l’on doit dire! Non seulement ce que l’on a préparé ne sert pas, mais la préoccupation de placer dans la discussion les phrases dont on était le plus satisfait, il y a une heure — et qui n’ont plus, neuf fois sur dix, qu'y faire au moment décisif — vous retire tous vos moyens de riposte pour vous jeter à vau-la-bouillie des plus flasques arguments ; le monde appartient à ceux qu’aura pentecôtés de ses flammèches l’Esprit d’à-propos. Si j'étais (musique d'Adam) le cinq-centième de roi qu’est un député, au lieu de prononcer de ces discours consciencieux et bourrés de faits que personne n’écoute ni ne lit, je m'arrangerais de façon à écoper deux rap-
pels à l'ordre par séance, et à faire un bou-
can frénétique avec mon coupe-papier ; j'en acquerrais une notoriété époilante, et je pourrais faire palmer académiquement tous les concierges de mes amis. Ah! lire à l'Officiel : « M. Jim Smiley prononce au milieu du bruit quelques paroles que l’on n'entend pas! »
Je m'égare... et c’est justement à ceux que j'aurai pour Ysolde — d'égards — que je songeais tout à l'heure. Faut-il ?.…
D'zing; d’zing-d'zing; d'zing, d'zing!
La voilà! C’est la première fois que je l'entends ; mais je reconnais son coup de sonnette.
D'zing, d'zing, d’zing!
Ah! mais ell2 va tout détraquer! Mes
piles Leclancké n’y résisteront pas.
Je vais ouvrir. C’est elle,
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Nous nous regardâmes sans tendresse.
Je lui indiquai d'un geste le divan. Sourires diplomatiques.
— Il y a longtemps que je ne vous avais vue.
— Ça va bien?
La conversation ne s’animait pas. Brusquement, des sentiments un peu personnels m’envahirent « Zut ! Une scène par cette chaleur... Ah non! J'aime mieux lui donner l’adresse de Franz et aller boire
quelque chose de frais. » Je ressentis quel-
214 MAÎTRESSE D’ESTHÈTES que honte de ces sentiments quand je les constatali. C’étaient des sentiments detranspiration ; je les épongeai avec dignité.
— Ysolde m'écriai-je alors, Franz a été bien marri d’être obligé de partir sans vous
dire adieu. Sa tante agonise, à Ostende, où
elle suit le traitement du docteur Kneipp.
— Ah ! sa tante.
— Oui, sa tante qui l’a élevé.
— Ah?
— Oui.
Ca ne prenait pas du tout. Au fait, je ne tenais pas autrement à ce que ça prit; mais il fallait bien entrer en matière. Les discussions qui trainent, qui refroidissent, qui s’aigrissent, je les abomine ; parlez-moi d’une bonne scène bien violente, à phrases raccourcies, van! v'lan! Ysolde était de mon avis sans doute; elle se leva :
— Franz est un salaud !
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— Vous êtes catévorique.
— Je ne sais pas ce que je suis, mais lui, c'est un fier cochon.
— Oh! fier ?
Je la regardai, elle était cornélienne.
Belle à miracle, tout à coup, avec ses yeux étincelants et ses narines gonflées de petit animal rageur Ses cheveux croulaient et elle les relevait d'un geste brusque. J’oubliai l’autre Ysolde, ridicule, la vraie, — au fait, n’était-ce pas celle-là, la vraie? — Soudainement je compris comment Franz avait consenti à tant de réconciliations épuisantes.
— Le mufle ! Il n'aurait seulement pas eu le courage de me le dire lui-même !
Huître ! Fils de bourgeois ! Laquais d'art !
Individualité pourrie de banal! Espèce de moule à gaufres !
Elle souffla un peu. L'invective lui seyait
216 MAÎTRESSE D'ESTHÈTES à ravir. Je me renversai dans mon fauteuil sans répondre.
— Il s’est dit: « Elle me servira de modèle et je lui monterai le bourrichon pour qu’elle me donne la pose ; et puis, quand ce sera fini, je la plaquerai sans même la prévenir. » Et vous trouvez cette conduite-là toute naturelle, vous ? Et vous vous chargez de la commission ?
— Mon Dieu.
— Ah! la! la! Eh bien, c’est un bon débarras, votre Franz ; vous pouvez le garder! Quel raseur! M’'en a-t-il assez bêlé, des refrains de romance ! Crétin fleuri!
Douce âme de mouchard sentimental! Ah mais, au moins, je la lui ai fichue en morceaux, sa statue, et j'ai piétiné dessus. Ha! Ha! Ha!
Elle éclata de rire. Un peu convulsif, le
rire, mais elle s’appuyait des poignets à la
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table devant moi avec un mouvement d'épaules épatant.… Quelle vie! Quelle vie méchante, mais tentante. Ah çà! je n'étais pas là pour.
— C'est peut-être cette iconoclastie qui a lassé sa patience. Je l’ai trouvé exaspéré, et il y avait de quoi. Vous avez un peu abusé de la permission d’être odieuse.
— De quoi?
Elle fit deux pas en arrière, une... deux...
Vrai! c’est une rosse, c’est une. c'est tout ce qu'on voudra, mais devant elle, comme cela, j'excuse Franz de plus en plus.
— Elle n’était pas à lui plus qu’à moi, sa statue ; c'est/noi qui l'avais posée, n’est-ce pas ? Si elle était belle, c’est parce que je suis belle, et il m'a répété cent fois qu’il n'aurait jamais pu la créer sans moi ; alors est-ce que je n'avais pas le droit... puisqu'il
en était indigne.
Cet «indigne » fut lancé d’une voix sauvage. Ysolde m’apparaissait supérieure et logique; sa vanité grandie devenait de l’orgueil. Je me cramponnai ‘à la conviction qu’elle éteix ridicule et sotte. Mais je ne parvins pas à sourire avec autant
d'ironie que je l’aurais souhaité.
— Est-ce que vous croyez, vous aussi,
que ma mère m'a mise au monde pour que les gens prennent du plaisir avec moi dès que ça leur chante? Me prenez-vous pour une machine automatique à débit d’expression ? Tant pis pour ceux qui ne me come prennent pas; je Les confonds avec la masse ignoble et je les méprise. Je me fous pas mal des uns et des autres ! J'en aurai tant que j'en voudrai, des amants, et d'aussi bons que je voudrai; je n'ai qu’à les regar der pour qu'ils me suivent. Mais je n’y fais
pas attention. Quand je me prête à un ar«
A MOI LA POSE! 219 tiste pour servir son Art, ce n’est pas de l’homme que je m'occupe, c’est du Beau dont il est le prêtre, et que je sers, moi, par son entremise. Et je ne souffrirai pas qu'ils me traitent comme une prostituée quand c'est eux tous qui prostituent leurs sales âmes mendiantes à l’Or-Panthée et à la Gloire infâme!
Je m'étais levé. Je me pris au collet pour me répéter qu’elle jouait un personnage, un personnage ridicule, qui récitait avec emphase des phrases de violence et d’ineptie, et que l’émotion dont je commençais à vibrer ressemblait à celle dont, en un rôle de prétentieux mélo, transfigurée par le mensonge de la rampe, une acteuse enthousiasme le spectateur qui, s’il la veut, l’aura demain pour dix louis. Mais quelle furie VPauréolait d’une extravagante beauté !
Le charme m’envahissait, malgré moi, si
20 MAÎTRESSE D ESTHÈTES fort que j'eus recours à la colère pour le rompre.
— Eh! allez donc! Est-ce que vous croyez qu'avec moi aussi cela va prendre?
Tenez, Ysolde, regardez mes épaules, je les hausse avec symétrie en votre honneur.
— Et vous, et votre ami Maugis, vous êtes aussi de sales mufles, joyeux de la honte d’étaler ce que le boulevard immonde appelle de l'esprit !.…
(Celle-là, ie la connais : c'est une phrase de Sotaukrack !)
— Oh! quelles vilaines personnalités !
— Et vous faites lever le cœur à mon âme!
— Ma chère, la pathologie de votre âme
est sans doute très curieuse, mais je n’ai
pas à m'en ocvuper. C'était à arranger ou
à ue pas arranger entre vous et Franz.
Dans les conditions où vous vous trouviez,
je n'avais qu’à m'en laver les mains, jusqu'au coude. Mais j'ai trouvé Franz malade, vanné par l’exagération stupide de vos, de vos... exigences, et il m'a semblé que votre âme, comme vous dites, avait le cœur situé juste à mi-corps et que vos aspirations idéales exigeaient d’autres expirations, trop essoufflantes.
Elle bondit comme mue par un ressort, ma chère! Telle dut bondir Eurydice piquée
par la classique vipère dans le mytholo-
gique vallon.
— Ah! vous allez dire, vous aussi (cet
aussi me parut délicieux), que je suis la
destructive sorcière, la goule qui suce le sang des artistes, la stryge irrassasiable.….
— Je ne vous donnerai pas tous ces noms d'oiseaux. Il n’y en a qu’un qui vous con- ! vienne : vous êtes une petite grue hysté-
rique, et lorsque vous devenez dangereuse
pour ceux qui s’entichent de vous, il faut les enlever de vos pattes, et ça fait la rue Michel.
— Vous m'outragez…
— Voui, voui. Tenez, prenez vos paires de gants et votre lime à ongles, relevez vos cheveux de Mélissande furieuse, et filez!
Je laurais battue, logique réaction d’avoir été sur le point de la gober tout à
l'heure. Je t'en offrirai, moi, des goules et
des stryges !
Elle marcha sur moi avec des airs de reine tragique, un pli entre les deux sourcils; comme elle aurait voulu griffer |
— Eh bien quoi! Si j'aime mieux, moi, les yeux battus de larges cernures! Si j'aime que les frissons fous et douloureux arrivent au râle, au râle aigu! Qu'est-ce que la pire souffrance des autres, si elle
doit me donner la moindre joie? Je ne me